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HISTOIRE
DE LA
FLORIDE FRANÇAISE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Éloge du comte Daru (épuisé). Montpellier, 1868.
Rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe
Colomb. Paris, 1869. E. Thorin. 1 vol. in -8°.
De Franciœ commercio regnantibus Karolinis. Paris, 1869. E. Thorin.
1 vol. in-8°.
La mer des Sargasses. Paris, 1872. Delagrave.
Eudoxe de Cyzique et le périple de l'Afrique dans l'antiquité. Besan-
con, 1873. Dodivers. 1 vol. in-8°.
La découverte du Brésil par Jean Cousin. Paris, 1874. G. Baillière.
Le territoire d'Alaska. Id.
Le chevalier de Villegagnon. Id.
Vile et les voijages de Saint-Brandan. Paris, d875. Id.
Les Républiques Italiennes à la fin du XVIIIe siècle. Id.
Histoire ancienne des peuples de l'Orient. Paris, 1875. Lemerre.
*
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT. — MESNIL (EURE]
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«h.
HISTOIRE
DE LA
FLORIDE FRANÇAISE
l'AR
PAUL GAFFAREL
ANCIEN ÉLÈVE DE L ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE DIJON
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l'*RAïH ^
PARIS
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LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET G"
IMPRIMEURS DE L'iNSTITUT, RUE JACOB, 56
1875
Tous droits réservés
CA
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A MON MAITRE
M. GEFFROY
4
MEMBRE DE L'iNSTITUT
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
ANCIEN MAITRE DE CONFÉRENCES A L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
HOMMAGE RECONNAISSANT
PAUL GAFFAREL
PREFACE.
Les divers partis qui nous divisent s'étonnent
de ce que la France n'exerce plus en Europe
son influence d'autrefois, et ils aiment à rejeter
les uns sur les autres la responsabilité de cette
décadence. Ils semblent ne pas soupçonner que
cette décadence tient en grande partie à la ruine
de notre empire colonial. Jadis nous possédions
dans l'Amérique du Nord les bassins de Saint-
Laurent et du Mississipi. Saint-Domingue, la
reine des Antilles, nous appartenait. La Guyane
était à nous. Trente-cinq millions d'Hindous re-
connaissaient notre suprématie. Au Sénégal et
en Guinée, à Madagascar, à Bourbon, à l'île de
France flottait notre pavillon. De ce magnifique
domaine il ne nous reste plus que d'impuissants
débris. Non-seulement nous n'occupons plus le
premier rang parmi les nations qui possèdent
des colonies, mais encore nous sommes presque
le dernier des peuples qui colonisent (i). Nous
n'avons pas à rechercher ici les causes multiples
(i) Petit de Jueleville, Discours Couverture à la faculté des let-
tres de Nancy, 1872.
IV PREFACE.
de ces désastres : on doit les imputer à la déplo-
rable politique suivie à l'égard des colonies
par les gouvernements qui se sont succédé en
France, et aussi à la coupable indifférence de la
nation pour ces lointaines entreprises. Nous dé-
sirerions seulement faire remarquer qu'on s'est
trop longtemps mépris sur le rôle et l'impor-
tance des colonies dans notre histoire générale.
Certains économistes prétendent, il est vrai,
que la colonie la plus florissante est toujours
une charge et souvent un danger pour la métro-
pole; ils approuvent Voltaire (i) suppliant le
ministre de Chauvelin de débarrasser la France
du Canada; ils n'ont que des éloges pourBona-
parte vendant la Louisiane aux Etats-Unis; ils
rappellent avec amertume que les colons, deve-
nus riches et puissants, grâce aux sacrifices ré-
pétés de la métropole, ne cherchent qu'à rompre
violemment les liens de reconnaissance qui la
rattachent à elle. Ils répètent volontiers le mot
de Montesquieu (2) : « Les princes ne doivent
point songer à peupler de grands pays par des
colonies... L'effet ordinaire des colonies est
d'affaiblir le pays d'où on les tire, sans peupler
ceux ou on les envoie. »
(1) Voltaire, Lettre au marquis de Chauvelin, 3 octobre 1760.
(2) Montesqieu, Lettres persanes, XXII.
PREFACE.
L'opinion contraire serait pourtant la vraie :
En effet, depuis que la France a cessé de colo-
niser, l'équilibre de la population entre les peu-
ples européens a été détruit à son détriment.
L'Angleterre a peuplé l'Amérique du Nord et
l'Australie; elle a envoyé aux Indes et en Afri-
que des milliers d émigrants, et pourtant sa po-
pulation a triplé, depuis un siècle, et cent qua-
tre-vingt millions d'Asiatiques lui obéissent. La
Russie s'est étendue silencieusement sur la moi-
tié de l'Asie, de l'Oural à la mer de Behring, et
de l'Océan glacial au plateau central, et le czar
commande à quatre-vingt millions de sujets. La
Hollande, si petite en Europe, règne sur vingt
millions de Malaisiens, et sa population aug-
mente tous les jours. Le Portugal a peuplé le
Brésil, et l'Espagne l'Amérique centrale et mé-
ridionale : pourtant le nombre des Portugais et
des Espagnols a triplé depuis cent ans. On ne
comptait à cette époque que quinze à dix-huit
millions d'Allemands. Ils forment aujourd'hui
un groupe de quarante millions d'hommes, et
ils émigrent en masse aux Etats-Unis. La France
seule reste stationnaire. Or il est évident qu'en
politique, tout comme sur un champ de bataille,
la supériorité numérique assure la prépondé-
rance, si même elle n'est pas l'élément unique
de la puissance.
VJ PRÉFACE.
Il est donc nécessaire de rétablir cet équi-
libre, et nous ne le rétablirons qu'en colonisant
de nouveau.
Recommencer tout de suite la grande œuvre
de la colonisation ; semer autour de la France
des Frances nouvelles, qui resteraient unies à la
métropole par la communauté du langage, des
mœurs, des traditions et des intérêts; dépenser
au dehors l'exubérance de forces et la fièvre
d'activité qui nous dévorent au dedans ; profiter
de l'occasion inespérée que nous présente en ce
moment la fortune pour écouler en Algérie, eu
Cochinclîine, les déshérités et les déclassés;
c'est là peut-être la suprême ressource et la con-
dition de notre régénération future. Plaise à
Dieu que ceux de nos concitoyens, auxquels les
malheurs et les angoisses de l'heure présente
n'ont pas encore enlevé tout espoir, ouvrent enfin
les yeux à l'évidence! Plaise à Dieu que, retour-
nant le mot fatal qui nous a valu tant de décep-
tions : Périssent les colonies plutôt rjuun prin-
cipe/ » ils s'écrient de préférence : « Périssent
toutes les utopies et tous les prétendus principes
plutôt cju une seule colonie! »
S'il nous était donné, dans notre modeste
sphère, de rendre quelque service, ce serait
en appelant l'attention sur l'histoire trop ou-
bliée de nos vieilles colonies. Cette histoire est
PRÉFACE. vij
souvent glorieuse et toujours féconde en ensei-
gnements utiles. Le récit des fautes et des mala-
dresses qui compromirent le succès de nos co-
lons en préviendrait peut-être le retour. L'expé-
rience du passé nous mettrait en garde contre
les erreurs de l'avenir. En apprenant comment
nous avons su conquérir, mais non garder, nous
trouverions sans doute le secret d'organiser et
de conserver. Nous n'avons pas eu d'autres pen-
sées en écrivant cette histoire de nos établisse-
ments floridiens au seizième siècle.
A MON MAITRE
M. GEFFROY
MEMBRE DE L'iNSTITUT
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
ANCIEN MAITRE DE CONFÉRENCES A L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
HOMMAGE RECONNAISSANT
PAUL GAFFAREL
PREFACE.
Les divers partis qui nous divisent s'étonnent
de ce que la France n'exerce plus en Europe
son influence d'autrefois, et ils aiment à rejeter
les uns sur les autres la responsabilité de cette
décadence. Ils semblent ne pas soupçonner que
cette décadence tient en grande partie à la ruine
de notre empire colonial. Jadis nous possédions
dans l'Amérique du Nord les bassins de Saint-
Laurent et du Mississipi. Saint-Domingue, la
reine des Antilles, nous appartenait. La Guyane
était à nous. Trente-cinq millions d'Hindous re-
connaissaient notre suprématie. Au Sénégal et
en Guinée, à Madagascar, à Bourbon, à l'île de
France flottait notre pavillon. De ce magnifique
domaine il ne nous reste plus que d'impuissants
débris. Non-seulement nous n'occupons plus le
premier rang parmi les nations qui possèdent
des colonies, mais encore nous sommes presque
le dernier des peuples qui colonisent (i). Nous
n'avons pas à rechercher ici les causes multiples
(i) Petit de Julleville, Discours d'ouverture à la faculté des let-
tres de Nancy, 1872.
IV PRÉFACE.
de ces désastres : on doit les imputer à la déplo-
rable politique suivie à l'égard des colonies
par les gouvernements qui se sont succédé en
France^ et aussi à la coupable indifférence de la
nation pour ces lointaines entreprises. Nous dé-
sirerions seulement faire remarquer qu'on s'est
trop longtemps mépris sur le rôle et l'impor-
tance des colonies dans notre histoire générale.
Certains économistes prétendent, il est vrai,
que la colonie la plus florissante est toujours
une charge et souvent un danger pour la métro-
pole; ils approuvent Voltaire (i) suppliant le
ministre de Chauvelin de débarrasser la France
du Canada; ils n'ont que des éloges pour Bona-
parte vendant la Louisiane aux Etats-Unis; ils
rappellent avec amertume que les colons, deve-
nus riches et puissants, grâce aux sacrifices ré-
pétés de la métropole, ne cherchent qu'à rompre
violemment les liens de reconnaissance qui la
rattachent à elle. Ils répètent volontiers le mot
de Montesquieu (2) : ce Les princes ne doivent
point songer à peupler de grands pays par des
colonies... L'effet ordinaire des colonies est
d'affaiblir le pays d'où on les tire, sans peupler
ceux où on les envoie. »
(1) Voltaire, Lettre au marquis de Chauvelin, 3 octobre 1760.
(2) Montesqieu, Lettres persanes, XXT.I.
PREFACE.
L'opinion contraire serait pourtant la vraie :
En effet, depuis que la France a cessé de colo-
niser, l'équilibre de la population entre les peu-
ples européens a été détruit à son détriment.
L'Angleterre a peuplé l'Amérique du Nord et
l'Australie; elle a envoyé aux Indes et en Afri-
que des milliers d'émigrants, et pourtant sa po-
pulation a triplé, depuis un siècle, et cent qua-
tre-vingt millions d'Asiatiques lui obéissent. La
Russie s'est étendue silencieusement sur la moi-
tié de l'Asie, de l'Oural à la mer de Behring, et
de l'Océan glacial au plateau central, et le czar
commande à quatre-vingt millions de sujets. La
Hollande, si petite en Europe, règne sur vingt
millions de Malaisiens, et sa population aug-
mente tous les jours. Le Portugal a peuplé le
Brésil, et l'Espagne l'Amérique centrale et mé-
ridionale : pourtant le nombre des Portugais et
des Espagnols a triplé depuis cent ans. On ne
comptait à cette époque que quinze à dix-huit
millions d'Allemands. Us forment aujourd'hui
un groupe de quarante millions d'hommes, et
ils émigrent en masse aux Etats-Unis. La France
seule reste stationnaire. Or il est évident qu'en
politique, tout comme sur un champ de bataille,
la supériorité numérique assure la prépondé-
rance, si même elle n'est pas l'élément unique
de la puissance.
VJ PREFACE.
Il est donc nécessaire de rétablir cet équi-
libre, et nous ne le rétablirons qu'en colonisant
de nouveau.
Recommencer tout de suite la grande œuvre
de la colonisation; semer autour de la France
des Frances nouvelles, qui resteraient unies à la
métropole par la communauté du langage, des
mœurs, des traditions et des intérêts; dépenser
au dehors l'exubérance de forces et la fièvre
d'activité qui nous dévorent au dedans; profiter
de l'occasion inespérée que nous présente en ce
moment la fortune pour écouler en Algérie, en
Cochinchine, les déshérités et les déclassés;
c'est là peut-être la suprême ressource et la con-
dition de notre régénération future. Plaise à
Dieu que ceux de nos concitoyens, auxquels les
malheurs et les angoisses de l'heure présente
n'ont pas encore enlevé tout espoir, ouvrent enfin
les yeux à l'évidence! Plaise à Dieu que, retour-
nant le mot fatal qui nous a valu tant de décep-
tions : Périssent les colonies plutôt rjuun prin-
cipe! » ils s'écrient de préférence : « Périssent
toutes les utopies et tous les prétendus principes
plutôt qu une seule colonie! » •
S'il nous était donné, dans notre modeste
sphère, de rendre quelque service, ce serait
i en appelant l'attention sur l'histoire trop ou-
bliée de nos vieilles colonies. Cette histoire est
PREFACE. VI j
souvent glorieuse et toujours féconde en ensei-
gnements utiles. Le récit des fautes et des mala-
dresses qui compromirent le succès de nos co-
lons en préviendrait peut-être le retour. L'expé-
rience du passé nous mettrait en garde contre
]es erreurs de l'avenir-. En apprenant comment
nous avons su conquérir, mais non garder, nous
trouverions sans doute le secret d'organiser et
de conserver. JNous n'avons pas eu d'autres pen-
sées en écrivant cette histoire de nos établisse-
ments floridiens au seizième siècle.
PREMIÈRE PARTIE
LA
FLORIDE FRANÇAISE
LA
FLORIDE FRANÇAISE
PREMIÈRE EXPÉDITION
(18 FÉVRIER 1562 — AVRIL 1563)
LA DÉCOUVERTE
CHAPITRE PREMIER
LES PROJETS DE COLIGNY
Au milieu du seizième siècle, lorsque Catherine de
Médicrs fut investie de la régence au nom du second
de ses fils, Charles IX, les envieux et les adversaires
de la France considéraient sa situation comme dé-
sespérée. A l'intérieur la régente était mal ohéie, mal
conseillée. Les grands, sous couleur de bien public , ne
cherchaient qu'à ruiner l'autorité royale ; et, quand ils
ne se rencontraient point sur des champs de batailles
fratricides, de prétendus raffinés du point d'honneur
versaient pour de futiles motifs un sang qu'ils auraient
du ménager pour la défense de la patrie. Aux hor-
i.
* CHAPITRE I.
reurs de la guerre civile allaient se joindre les abomina-
tions de la guerre religieuse. Depuis la conjuration
d'Àuiboise , protestants et catholiques étaient séparés
comme par un fossé de sang. Quant au peuple, ti-
raillé entre ses anciennes croyances et les doctrines
récentes, il flottait irrésolu; mais on abusait de son
ignorance et de ses hésitations pour l'exploiter et le
malmener. Un poète contemporain (i) l'écrivait, avec
emphase peut-être, mais avec une énergie convaincue :
Tout à l'abandon va sans ordre et sans loy ;
L'artisan par ce monstre a laissé sa boutique ,
Le pasteur ses brebis, Padvocat sa practique ,
Sa nef le marinier, son trafiq le marchant ,
Et parluy le preud'homme est devenu meschant,
L'esrolier se desbauche, et, de sa faulx tortue,
Le laboureur façonne une dague pointue,
Une pique guerrière il fait de son râteau
Et l'acier de son coutre il change en un couteau.
Morte est l'authorité ; chacun vit en sa guise :
Au vice desréglé la licence est permise.
A l'extérieur, plus encore peut-être qu'à l'inférieur,
la décadence française semblait profonde. Nos ar-
mées n'existaient pour ainsi dire plus. À l'excep-
tion de quelques corps privilégiés , il n'y avait
plus que des bandes au service personnel de leurs of-
ficiers. La marine avait perdu son éclat du temps de
François Ier. Nous n'avions plus d'alliances. Pourtant
nous aurions eu besoin de soldats, de matelots et d'al-
liés : car les deux principes contradictoires qui se par-
(i) Rosakd, Discours des misères du temps, édit. i6'23, t. II, p. i335.
LES PROJETS DE COLKiNY. 5
tagent, aujourd'hui encore, le monde moderne, l'es-
prit d'examen et l'esprit d'autorité , étaient à la veille
d'entrer en lutte, et la France allait leur servir de
champ de bataille. Les étrangers, écrit un contempo-
rain, frétillaient d'entrer en France. En effet l'Angle-
terre se préparait à profiter de nos dissensions pour
ruiner notre commerce, et accaparer à son profit la
colonisation de l'Amérique du nord. L'Espagne et
l'Autriche, unies par des liens de famille, nous entou-
raient comme d'un cercle d'ennemis , et dominaient
par la terreur dans les Pays-Bas et en Italie , contrées
jadis soumises à notre influence. Nous n'avions pour
ami que le Turc. Mais on osait à peine avouer cette
amitié.
Déchirée à l'intérieur, affaiblie et menacée à l'ex-
térieur, telle était vers i56o la situation de notre in-
fortunée patrie.
Un homme pourtant se rencontra qui voulut ar-
rêter cette décadence. Gaspard de Coligny, seigneur
de Châtillon-sur-Loing, colonel général de l'infanterie
française, puis amiral de France et de Bretagne, était
un grand patriote. Depuis le jour où, pour la première
fois, coula son sang pour la défense du pays, jusqu'à
l'heure de sa mort, il ne cessa de songer à la grandeur
de la France. La guerre civile l'attristait, la guerre re-
ligieuse le désolait, mais la guerre avec l'étranger le
transportait d'aise ; non pas seulement parce qu'il y
trouvait l'occasion d'acquérir de nouveaux titres à la
reconnaissance de son souverain et de son pays, mais
O . CHAPITRE I.
surtout parce que le sang de ses concitoyens élait au
moins versé pour une noble cause ( i ) . Brantôme raconte
qu'il se trouva un jour, dans une des antichambres
du Louvre , avec Coligny et Strozzi. On venait d'ap-
prendre la prise de Mons et de Valenciennes sur les
Espagnols. L'amiral tressaillait de joie. « Or Dieu soit
loué, disait-il, avant qu'il soit longtemps nous aurons
chassé l'Espagnol des Pays-Bas , et en aurons faict
nostre roy maistre, ou nous y mourrons tous et moy
mesme le premier, et n'y plaindrai point ma vie, si
je la perdz pour ce bon subject. »
Coligny en effet détestait de tout cœur les Espa-
gnols, qui excitaient Catherine de Médicis aux persé-
cutions religieuses, et semblaient avoir pour maxime
la ruine de la France. À ses yeux les Espagnols étaient
tout ensemble des ennemis de sa religion et de sa pa-
trie. Aussi poursuivit-il pendant toute sa vie la grande
idée de détruire ou tout au moins d'affaiblir la puis-
sance espaguole, à la fois pour acquérir la liberté
religieuse, et pour rendre à son pays la liberté po-
litique et par suite la prépondérance en Europe.
Trop heureuse la France, si elle avait eu pour la
servir alors quelques citoyens aussi vigoureusement
trempés, quelques intelligences aussi vives et aussi
nettes ! Afin d'éviter à sa patrie la fureur des guerres
civiles et religieuses , et pour détourner contre l'é-
tranger les passions vivaces et l'ardeur belliqueuse
(i) Brantôme, édit, Lalanne. Capit. Franc, t. IV, p. 295.
LES PROJETS DE COLIGNY.
qui fermentaient en elle , Coligny, dans ses vastes et
patriotiques desseins, ne s'arrêtait pas à l'Europe.
L'Amérique était alors espagnole j aucun autre
peuple ne disputait encore au successeur de Charles
Quint la possession de ces immenses contrées, car les
Portugais n'occupaient que les côtes du Brésil, et ,
d'ailleurs ils seront bientôt les sujets immédiats de
Philippe II. Les Hollandais l'étaient encore. Les An-
glais et les Français s'étaient contentés de quelques
voyages de découverte , et n'avaient pas fondé d'é-
tablissement sérieux. L'Espagne dominait donc eu
maîtresse absolue. Nul autre drapeau que le sien
ne flottait sur les mers américaines; les indigènes ne
connaissaient et ne respectaient qu'elle. Affronter un
pareil colosse pouvait paraître de la folie ou tout au
moins de la présomption. Coligny l'osa pourtant. Peu
de personnes encore soupçonnaient en Europe ce que
le prodigieux entassement des victoires et des con-
quêtes espagnoles avait amené d'épuisement. Il était
du petit nombre des hommes d'Etat qui pensaient que
cette grandeur était plus apparente que réelle, et com-
mençaient à comprendre combien les fantastiques ri-
chesses du nouveau monde cachaient de profondes mi-
sères. Il avait déjà remarqué que les Espagnols étaient
en Amérique disséminés sur des espaces trop énormes
pour qu'ils fussent tous également défendus. Il avait
appris que les indigènes, exploités, maltraités, mas-
sacrés par leurs nouveaux maîtres, n'attendaient que
l'occasion de se venger. Il essaya donc de profiter des
8 CHAPITRE 1.
diverses causes qui affaiblissaient la puissance espa-
gnole en Amérique , et résolut d'attaquer l'Espagne
non pas seulement en Europe, mais aussi au nouveau
inonde.
Un autre motif, plus louable encore, le poussait en
Amérique. Les protestants de France, longtemps per-
sécutés , s'étaient enfin lassés de l'oppression qui pe-
sait sur eux. Fortement organisés, soutenus par l'ar-
deur qui caractérise les néophytes, bien commandés,
ils étaient à la veille de commencer la guerre civile.
Coligny , qui prévoyait cette explosion , aurait voulu
la prévenir. Il avait songé à ouvrir à ses coreligion-
naires une sorte de champ d'asile, où ils trouveraient
la liberté de conscience. Dès 1 555, il avait envoyé
dans la baie de Guanabara, non loin de l'emplacement
de Rio de Janeiro, une expédition commandée par
Durand de Villegagnon. Mais, après quelques années
de séjour, le lieutenant de Coligny revint presque
seul. Ses compagnons avaient péri sous la flèche des
sauvages ou victimes de leurs propres fureurs. Cet
essai malheureux ne découragea pas l'amiral. Nommé
gouverneur de l'importante place du Havre, en rela-
tions suivies avec les armateurs et négociants nor-
mands, très-probablement de part avec eux dans leurs
risques et bénéfices , il annonça hautement l'intention
d'ouvrir au commerce français de nouveaux débou-
chés. Ses projets étaient tellement connus, qu'ils éveil-
laient les soupçons des puissances voisines. L'Espa-
gne tremblait pour le Pérou et son ambassadeur à
LES PROJETS DE COLIGNY. 9
Paris (i), écrivait, dès le 28 octobre i56o, au cardi-
nal de Lorraine pour avoir à cet endroit des informa-
tions précises. Les Portugais étaient moins rassurés
encore ; car ils craignaient une nouvelle expédition au
Brésil. Les Anglais eux-mêmes étaient inquiets, et
épiaient déjà avec jalousie les progrès de notre renais-
sance maritime. Mais les trois peuples se trompaient ;
car c'était dans une région encore inconnue, la Floride,
que Coligny avait formé le dessein de fonder une colo-
nie française : et, en effet, dès i56i, il invita tous les
volontaires, protestants ou non, à se réunir au Havre,
et annonça que bientôt une expédition partirait de
ce port pour aller en Floride.
On appelle de nos jours Floride un des États qui
constituent l'Union américaine. La Floride est une
vaste péninsule jetée entre le golfe du Mexique et l'At-
lantique. Elle est terminée au sud par le cap Sable ou
Agi. Le canal de la Floride la sépare de Cuba, et le
canal de Bahama de l'archipel des Lucayes. Au nord et
à l'est elle est bornée par les Etats de Géorgie et d'Ala-
bama.Sa superficie est de 15,467,000 hectares, un peu
plus du quart de la France. Mais, au seizième siècle,
le nom de Floride s'appliquait à un espace bien autre-
ment considérable. La côte actuelle des États-Unis,
tant sur l'Atlantique que sur le golfe du Mexique, était
désignée sous ce nom, et, pour peu qu'on s'enfonçât
dans l'intérieur des terres, on était toujours en Floride.
(ijTessier, P Amiral Coligny , p. \j.
10 CHAPITRE I.
La cote avait été entrevue par Verazzano , navigateur
italien au service de la France, mais elle avait été ainsi
nommée par l'Espagnol Ponce de Léon, qui la décou-
vrit le jour des Rameaux ou de Pâques fleuries i5i2
(Pasqua Florida). D'après une autre étymologie , plus
poétique encore (i) « Toute la terre voysine de ces
pays-là est tellement chargée d'arbres et de fleurs, et la
mer semblablement que , quelque profonde que elle
soit, se diroit-on que c'est un pré le plus beau et ver-
doyant que l'on voye ici durant le printemps. Et
l'ayans veue estre telle tant les nostres qu'autres d'Eu-
rope, l'appelèrent Floride. »
C'était et c'est encore un pays magnifique. Nos
chroniqueurs du seizième siècle en ont tracé des
descriptions poétiques. Ils ressentaient, au specta-
cle de cette nature pittoresque, les émotions char-
mantes que nous éprouvons tous en contemplant pour
la première fois des beautés inattendues (2). « Les
champs, écrit l'un d'eux, sans estre aucunement exer-
cez, produisent assez de quoy pour soutenir la vie de
ceux qui le peupleroient. Il sembloit que pour en faire
un pais des plus riches et fertiles du monde, n'estoit
requis que diligence et industrie, veu la bonté de la
terre : estant assez souvent frappée des rayons de son
haut soleil reçoit en elle force chaleur, tempérée tou-
(1) Thetet, Cosmographie universelle , t. II.
(2) La Popelinière, Histoire des trois mondes, p. 3o. Il cite et am-
plifie, dans ce passage ,! l'ouvrage de Nicolas le Challeux, Brief dis-
cours, etc.
LES PROJETS DE COLIGNY. 11
tefois, non-seulement de la fraîcheur de la nuict et de
la rosée du ciel, mais aussi des gracieuses pluies en
abondance, dont le gazon en vient fertile , voire de
telle sorte que l'herbe forte y croist en hauteur es-
Iran ge. »
Les Floridiens, établis dans cette région favorisée
du ciel , étaient séparés en tribus nombreuses, Nat-
chez, Seminoles, Apalaches , Chactas, etc. Toujours
en guerre les uns contre les autres, ils n'avaient pas
su fonder de puissants empires comme les Aztèques
du Mexique ou les Incas du Pérou. Pourtant, vers le
milieu du seizième siècle , ils avaient reconnu la né-
cessité de s'unir contre] les envahisseurs étrangers.
Tout en conservant leur autonomie locale, quelques
caciques s'étaient confédérés, et reconnaissaient la
suprématie , nous disions volontiers l'hégémonie de
l'un d'entre eux , car les Espagnols leur avaient déjà
fait sentir le poids de leur domination. Une tradition
singulière s'était en effet répandue parmi les conqué-
rants du nouveau monde. Ils croyaient trouver en
Floride une fontaine merveilleuse qui rendait la santé
et la jeunesse à tous ceux qui buvaient de ses eaux ,
et aussi des mines inépuisables. Mais ni la source qui
devait les rajeunir, ni l'or qui devait les enrichir,
n'existaient. Comme pour se venger de leur déception,
ils organisèrent dans le pays (i) une véritable ter-
reur, et détruisirent systématiquement les indigènes.
(i) Garcilvso de la Vega, Histoire de ht Floride. Tracl. Richelet,
1670.
1*2 CHAPITRE I.
Mais ceux-ci finirent par triompher de leur petit
nombre, et se vengèrent par d'affreux massacres de la
tyrannie de leurs envahisseurs. La Floride était donc
abandonnée depuis quelque temps par les Espa-
gnols, lorsque Coligny se décida à y envoyer une co-
lonie française (i).
La politique de l'amiral lui conseillait ces expédi-
tions, mais son génie ne les animait pas : elles furent
toutes malheureuses. Néanmoins, comme étude de
mœurs locales et comme peinture de caractères origi-
naux, elles présentent un vif intérêt. Nous avons essayé
d'en rassembler ici les fragments épars, et, en étudiant
ce sujet peu connu, de remettre en honneur un épisode
intéressant de notre histoire nationale, et de préparer
quelques matériaux pour le futur historien de la co-
lonisation française au seizième siècle.
(i) Néanmoins le vice-roi de Mexico, en 1 558 , avait ordonné un
voyage de découvertes sur les côtes, ainsi que l'atteste une lettre de Guido
de las Bazarès , commandant de l'expédition , à don Luiz de Velasco
(ier février), et une lettre de L. de Velasco à Phlippe II (2/» septembre) :
les deux lettres ont été insérées dans Ternaux-Compans, Collection de
documents inédits sur T Amérique, Ie série, t. X , p. i43-i57-if)3.
LES DECOUVERTES DE JEAN RIBAUT. 13
CHAPITRE IL
LES DÉCOUVERTES DE JEAN RIBAUT.
Coligny choisit, pour commander l'expédition,
un gentilhomme fort apprécié pour sa bravoure , son
audace et ses mérites. Il se nommait Jean Ribaut. Il
appartenait à la religion réformée. Plusieurs fois déjà
il avait été chargé de missions délicates (i). En i55o,
on l'avait envoyé en Ecosse , pour y surveiller les in-
térêts de la France, et il s'était tiré à son honneur de
cette difficile négociation. Il avait, comme tous ses
contemporains, reçu cette forte éducation du sei-
zième siècle , qui , tout en laissant une large part aux
exercices corporels, développait aussi les facultés de
l'esprit. Plein de feu , susceptible même d'enthou-
siasme, il exerçait un grand ascendant sur ses subor-
donnés. Peut-être pouvait-on lui reprocher une cer-
taine obstination et un peu de vanité. Mais cette obs-
tination deviendrait sans doute de la fermeté, et cette
vanité de la confiance en soi-même. A tous égards
Coligny avait donc fait un excellent choix.
Ribaut partit du Havre le 18 février i562. Sa flot-
tille se composait de deux ramberges ou roberges ,
(i) John Ribaut is despatched from this court vith charge to repaii to
the admirai and from this to receive further direction for his going
into Scotland. — Trokrrtorton to Cecil 9 ocr. t55o , cité par Tessiek,
ouv. cit. , p. 58.
14 CHAPITRE II.
gros J3at eaux sans élégance, mauvais marcheurs mais
solides. Les trois-mâls hollandais, avec leurs coques
massives et arrondies, leur ressemblent encore. Ribaut
amenait avec lui bon nombre de soldats et d'ouvriers ,
presque tous calvinistes , et quelques gentilshommes
attirés par l'espoir de fonder une colonie dans une
terre encore vierge et surtout d'échapper aux persé-
cutions religieuses , en trouvant au nouveau monde la
liberté de conscience. Le plus inlelligent de ces vo-
lontaires , qui joignait à des connaissances nautiques
toutes spéciales des sentiments d'austérité et de patrio-
tisme fort rares à cette époque, était René de Lau-
donnière. On connaît encore les noms de Nicolas Mal-
Ion, Fiquinville, Sale et Albert ou Aubert de la Pierria,
dont le dernier était destiné à de tragiques aventures;
du sergent Lacaille qui déjà , sans doute, avait voyagé
dans ces parages , car il connaissait la langue des in-
digènes. Citons encore Nicolas Barré ou Barrois, qui
avait fait partie de l'expédition de Villegagnon au
Brésil, le tambour Guernache, les soldats Lachère ou
Lachéry , Aymon , Rouffi et Martin Atinas, de Dieppe.
Ce sont les seuls dont les noms soient parvenus jus-
qu'à nous.
Ribaut ne voulait pas que les Espagnols fussent ren-
seignés sur le point exact du débarquement. Il eut donc
soin de ne pas s'exposer à quelque rencontre avec un
navire espagnol, et prit une direction peu fréquentée,
l'est-nord-est , c'est-à-dire qu'il évita les Canaries et
les Acores, et coupa le courant du Gulf-Stream au
LES DÉCOUVERTES DE JEAN RIBAUT. 15
lieu de se laisser entraîner par ses eaux. Il faut au-
jourd'hui aux bateaux à vapeur une dizaine de journées
pour aller d'Europe en Amérique : ce fut seulement
après deux mois de navigation que Ribaut arriva sur
une côte très-plate, déjà observée quelques années
auparavant par Verazzano , et découvrit un cap , qu'il
nomma le cap Français (i). C'était la cote actuelle
des États-Unis, et le cap Français répond sans doute
à la pointe qui s'étend au nord de la ville de Saint-
Augustin.
Si Ribaut avait pris la direction du sud, il aurait
découvert la Floride proprement dile, mais alors
il se serait rapproché des Espagnols, qu'il voulait
éviter;] il suivit donc la côte dans la direction du
nord, et découvrit bientôt un fleuve magnifique,
dont il remonta quelque temps les rives. Les om-
brages touffus, la splendeur du ciel, la magnificence
de la végétation le décidèrent à prendre terre. Son
premier soin fut d'occuper le pays au nom du roi de
France. C'était un usage de l'époque, une vieille tra-
dition du moyen âge à laquelle se conformaient scru-
puleusement tous les navigateurs. En vertu de
l'axiome de droit que le premier occupant est le
maîlre , ils s'emparaient de la terre. Mais, pour sym-
boliser par un témoignage matériel cette prise de pos-
session, les usages variaient. Ainsi les Norlhmans
allumaient un feu dont les rayons, aussi loin qu'ils se
(i) Lemoyne , collection de dessins insérée dans l'ouvrage des frères
de Bry, planche I.
16 CHAPITRE II.
répandaient (i) , limitaient leurs nouveaux domaines ,
tandis que leurs compagnons , une hache à la main ,
marquaient leur passage par des signes sur les arbres
et les rochers. Les Espagnols se jetaient à l'eau , l'épée
à la main, et retendaient aux quatre points cardinaux.
Ribaut fit ériger une pierre, où les armes de France
étaient gravées : la Floride était désormais terre
française.
Les Floridiens ne tardèrent pas à entrer en rela-
tions avec les Français. Un premier mouvement de
frayeur les avait jetés dans les forêts. Mais la cu-
riosité remporta bientôt sur la peur. Ils se rappro-
chèrent, se contentèrent d'abord de voir, puis , peu
à peu familiarisés avec la figure et les manières des
étrangers, ils se décidèrent à les aborder. Ribaut
avait donné l'ordre de les traiter avec douceur.
C'était une bonne tactique; car les Européens en
général , et les Espagnols en particulier, traitaient
ces malheureux avec une morgue insultante et parfois
avec une barbarie sans nom. Ribaut espérait que les
Floridiens se répéteraient entre eux le bon accueil
qu'ils avaient reçu , et que ce contraste avec la con-
duite des navigateurs qui l'avaient précédé lui con-
cilierait l'affection des indigènes. Il espérait aussi pou-
voir se procurer de la sorte les vivres dont il avait
besoin. En effet, les Indiens se pressaient autour des
Français, et leur apportaient des grains, du poisson ,
(i) Geifroy, Islande avant le christianisme, p. if>.
LES DÉCOUVERTES DE JEAN R1BAUT. 17
du gibier et des fruits. Ribaut ne les renvoyait jamais
qu'avec de petits présents; bracelets d'étain argenté,
serpes , couteaux , miroirs , et recevait en échange
de magnifiques aigrettes de plumes, des paniers ar-
tistement tressés ou des peaux de divers animaux
sauvages. Bientôt ils devinrent très-familiers. On les
voyait (i) se jeter à la nage , et entourer les navires
pour proposer leurs vivres. Dès qu'un matelot faisail
mine de débarquer, ils allaient à sa rencontre , et le
portaient sur leurs épaules.
Ribaut était entré dans cette rivière le premier
mai i562. Il la nomma Rivière de May. Elle paraît
correspondre à la Rivière Saint-Jean ou San-Matheo.
Ribaut se décida à la remonter quelques jours. Le
bruit de son arrivée s'était déjà répandu. Partout il
reçut un accueil empressé. Les caciques couraient à
sa rencontre , et le suppliaient d'honorer leurs villages
de sa présence. Ribaut cédait parfois à leur prière,
et il admirait les inépuisables richesses de la région ,
mais bientôt les eaux diminuèrent , et ses navires ne
purent plus avancer. Il revint alors sur ses pas , des-
cendit le fleuve , et poursuivit le cours de ses décou-
vertes.
Ribaut longea de nouveau la côte dans la direction
du nord, et , en soixante lieues, trouva neuf rivières.
Jl leur donna des noms français, Seine, Somme,
Loire, Charente, Garonne, Gironde, Belle et Grande.
(i) Leaioyjve , planche II.
FLORIDE.
18 CHAPITRE II.
Ces noms ont aujourd'hui disparu. Ils ne furent
même jamais en usage, puisque de Thon (i) remar-
quait qu'on ne les retrouvait déjà plus de son temps,
mais on aime à voir ces Français se souvenir de la
France , et en perpétuer le souvenir par des dénomi-
nations empruntées à la patrie absente. Par excep-
tion ils nommèrent un de ces fleuves le Jourdain ,
car ils étaient protestants , nourris par conséquent de
la lecture de la Bible, et , après avoir payé tribut à la
patrie , ils voulaient affirmer leurs convictions (2).
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de dé-
terminer la concordance des fleuves alors entrevus
par les Français , et des divers cours d'eau qui arro-
sent la cote actuelle de la Géorgie ou des deux Ca-
rolines. Ribaut peut en avoir oublié quelques-uns,
ou , tout au contraire , avoir attaché de l'importance
à quelque mince tributaire de l'Océan. Nous avons
essayé, dans une des caries qui accompagnent cet
ouvrage, d'établir la concordance des fleuves améri-
cains et des cours d'eau découverts par les Français.
Mais nous n'avons énoncé que des hypothèses, que
nous ont semblé justifier l'étude des textes , et l'appli-
(1) De Thou , Histoire universelle , édit. 1734, Uv.' XLIV, p. 484»
(2) Ne pas oublier pourtant que Luc Vasquez d'Ayllon , un des con-
quérants espagnols de la Floride , avait déjà donné ce nom de Jourdain
a l'un des fleuves du pays. Peut-être nos compatriotes avaient-ils sim-
plement voulu rappeler cette première découverte. Voir Hernando
d'Escat.ante, Mémoire sur la Floride, ses cotes et ses habitants , dans la
collection Ternaux-Ccmpans, 2e série, t. X, p. 9-43.
LES DÉCOUVERTES DE JEAN RIBAUT. 19
cation de ces textes à la topographie actuelle du pays :
aussi acceptons-nous d'avance toutes les rectifications.
Les Français arrivèrent enfin à un beau fleuve (i).
« La profondité y est telle , nommément quand la
mer commence à fluer dedans, que les plus grands
vaisseaux , voire les carraques de Venise , y pourroient
entrer. » Ils jetèrent l'ancre, et appelèrent Port-Royal
le point du débarquement. Le (2) site était admirable-
ment choisi, ombragé par des chênes, des cèdres et
des lentisques (3) « de si suave odeur que cela seul
rendoit le lieu désirable. Et cheminans à travers les
ramées , ils ne voioient autre chose que poules d'Inde
s'envoler par les forêts , et perdrix grises et rouges. »
La pêche était si abondante que deux traits de seine
nourrissaient pour un jour tout l'équipage. Les Fran-
çais remontèrent la rivière (4) , large de trois lieues
à son embouchure, et entrèrent dans le pays. Ils furent
en général bien reçus. Les Floridiens les accompa-
gnaient, et leur faisaient pour ainsi dire les honneurs
de leur territoire. Ribaut acceptait leurs hommages,
et ne manquait point de déposer ça et là des bornes
aux armes de la France, non point tant pour assurer
(1) L.vudonnièbe , Histoire notable de la Floride, etc. , p. 11.
(2) Lemoyjve, planche V.
(3) Laudonnière, p. il.
(4) Laet, Description des Indes occidentales^ t. IX, p. 117. « La ri-
vière estoit pleine de toute sorte de poisson, et principalement d'une
sorte que les Normands nomment sallicoques, de la grandeur des es-
crevisses. »
2.
20 CHAPITRE II.
sa domination sur les indigènes , que pour prévenir
toute protestation espagnole ou toute usurpation eu-
ropéenne.
Les Floridiens jouissaient alors dune paix pro-
fonde : leur condition était certainement préférable
à celle des peuples européens du seizième siècle.
Ceux de nos historiens , qui décrivirent leurs mœurs ,
Lescarbot, Basanier ou de Laët , ne tarissent pas
en éloges enthousiastes sur le bonheur de ces tribus
sauvages. Le ciel clément de la Floride leur donnait
en abondance, et presque sans travail , tout ce dont
ils avaient besoin. Leurs forêts regorgeaient de gibiers.
Leurs fleuves foisonnaient de poissons. Ils trouvaient
même dans leurs rochers ou dans les lits de leurs
cours d'eau des pierres et des métaux précieux. Aussi
les Floridiens aimaient-ils leur pays avec passion,
et, pour le défendre, sacrifiaient gaiement leur
vie (i). Dans les guerres qu'ils avaient soutenues
contre les Espagnols, ils s'étaient signalés par de
véritables traits d'héroïsme. Bien que maltraités par
les Européens , ils reconnaissaient leur supériorité ,
et , comme toutes les peuplades primitives , s'atta-
chaient aux pas des étrangers, et écoutaient leurs
paroles, ou tachaient de copier leurs usages avec un
espect superstitieux.
Ribaut , charmé de l'accueil et des prévenances des
Floridiens , émerveillé par les splendides paysages
(i) Gabcil.vso de la Vega; Histoire de la Floride, passim.
LES DÉCOUVERTES DE JEAN RIBAL'T. 2l
qui se déroulaient à ses yeux , résolut de fonder à
Port-Royal un établissement durable. Il réunit ses
hommes et leur exposa son désir. Laudonnière , son
principal lieutenant , a recueilli son discours , mé-
lange singulier de sentiments élevés et de citations
pédantesques. 11 commença par leur rappeler en ternies
énergiques la mission commune (i) : « Je croy que
nul de vous n'ignore de combien noslre entreprise
est de grande conséquence , et combien aussi elle est
agréable à nostre jeune roy... et pour ceste cause j'ay
bien voulu vous proposer devant les yeux la mémoire
éternelle qu'à bon et juste titre méritent ceux, les-
quels oublians et leurs parents et leur patrie, ont osé
entreprendre chose de telle importance. » Puis il les
encourage dans leurs résolutions , et leur fait remar-
quer qu'il n'est pas besoin d'appartenir à la noblesse
pour rendre service à son pays : un souffle calviniste
anime cette partie de son discours. On sent s'agiter
confusément l'esprit des temps nouveaux , encore
retenu par plusieurs siècles de respect envers les puis-
sances établies. Mais il se croit obligé de prouver ses
assertions : on jurerait qu'il a peur de sa hardiesse, et
qu'il s'abrite derrière les noms de Pertinax , d'Aga-
thocles et de Rustem pacha. Il termine par un appel
énergique : « Je vous supplie doncques tous d'y ad-
viser, et librement me déclarer vos volontés : proles-
tant si bien imprimer vos noms aux oreilles du roy et
(i) Laudonnièkk, p. 35-36.
22 CHAPITRE II.
des princes, que voslre renommée à l'advenir reluira
inextinguible par le meilleur de noslre France. »
Les soldats répondirent à leur capitaine en style
moins fleuri , mais non moins énergique « qu'un
plus grand heur ne leur pourroit avenir, que de faire
chose qui deust réussir au consentement du rov et à
l'accroissement de leur honneur. »
Ribaut choisit avec habileté l'emplacement de la
colonie projetée. Près de (i) l'embouchure du fleuve
étaient deux petites îles séparées par un bras de la
rivière assez profond pour donner accès a des vais-
seaux d'un moyen tonnage. Les hords de ces îles
étaient de facile défense. C'est là que Ribaut résolut
de s'établir, mais non sans avoir consulté le goût des
futurs colons : l'emplacement était heureux. Le bras
de rivière qui séparait les deux îlots était si pittores-
que, si agréablement ombragé qu'on l'appela Che-
nonceaux , et personne n'ignore combien Chenon-
ceaux sur le Cher mérite sa réputation. L'un des
îlots fut nommé Libourne par les Gascons de l'ex-
pédition, et l'autre Charlesfort par Ribaut. C'est
à Charlesfort que Laudonnière. et Salles tracèrent
le plan d'une forteresse suffisante pour contenir les
vingt-huit (2) hommes, qui se décidèrent à rester
en Floride. Cette forteresse n'avait que 160 pieds
ou 52 mètres 80 centimètres de longueur, et i3o pieds
(1) Lemoyne, planche VI.
(2) Vingt-six, d'après Lvet.
LES DÉCOUVERTES DE JEAN RIBAUT. 23
ou 3q mètres Go centimètres de large : elle était
néanmoins suffisante pour abriter la petite garnison ,
et pour protéger les abords de l'île. Aussi bien Ri-
baut, en établissant ses hommes dans une île, se
conformait aux règles de la prudence. Depuis les
Phéniciens d'Hannon ou les Gaditans d'Eudoxe de
Cyzique, qui s'établirent sur les îles de la côte d'Afri-
que , jusqu'aux Northmans du moyen âge qui cam-
paient de préférence dans les îles situées à l'embou-
chure des fleuves, et à tous les Européens, Espagnols,
Anglais ou Français qui se sont fortement can-
tonnés dans quelque île voisine de la côte , Saint-
Jean d'Ulloa, Salsette ou Gorée , avant d'entamer le
Mexique, l'Hindoustan ou le Sénégal, c'est une me-
sure de précaution que prendront toujours les premiers
colons qui débarqueront dans un pays inconnu. La
raison en est simple : dans une île on se ravitaille
sans peine, on peut surveiller les abords et prévenir
une attaque : enfin il est facile de débarquer où l'on
veut, et au besoin de partir.
On n'est pas d'accord sur l'emplacement de Char-
lesfort : on a désigné soit une des îles que l'Edisto ,
rivière de la Caroline méridionale , forme à son em-
bouchure, soit Archers'creek , près de Beaufort, dans
cette même Caroline. Mais Charlesfort ne fut jamais
qu'un fortin en terre , à peine indiqué par quelques
grossiers épaulements. Quelques années après le dé-
part des Français, il ne devait plus rester ni vestige
de leur habitation , ni preuve matérielle de leur se-
24 CHAPITRE II.
jour. Mous ne chercherons donc pas à éclaircir une
question qui ne peut être éclaircie, et dont la solution,
d'ailleurs, n'importe que médiocrement à l'intérêt
de cette histoire.
Le moment de la séparation était arrivé. Ribaut
laissait derrière lui une France en miniature sur les
rives de ce fleuve inconnu. Mais le drapeau fran-
çais déployait ses fleurs de lis au sommet de la cita-
delle; des noms français, imposés aux localités, rappe-
laient la patrie absente. Enfin on avait promis à ces
exilés volontaires de ne jamais les oublier : aussi de
part et d'autre se séparait-on avec émotion. Ribaut,
avant de partir, réunit tous ses hommes, et leur pré-
senta celui qu'il avait choisi pour le remplacer, et
auquel il déléguait sa toute-puissance. « Capitaine
Albert (i), dit-il, j'ay à vous prier en présence de tous
que vous ayez à vous acquitter si sagement de voslre
devoir, et si modestement gouverner la petite troupe
que je vous laisse que jamais je n'aye occasion que de
vous louer et vous, compagnons, je vous supplie
aussi recognoistre le capitaine Albert, comme si c'es-
toit moy-mesme qui demeurast, lui rendans obéissance
que le vray soldat doit faire à son chef et capitaine ,
vivans en fraternité les uns avec les autres sans aucune
dissension, et, ce faisant, Dieu vous assistera et bénira
vos entreprises. » L'émotion était générale ; mais un
cri de vive la France! vive le roi! retentit, les épées
(i) LvUDONNlÈRE, p. 38.
LKS DÉCOUVERTES DE JEAN RIBAUT. 25
sortirent du fourreau, un sentiment commun fit tres-
saillir toutes ces moustaches grises, et on se sépara.
Combien peu devaient se revoir !
Laissons pour un instant à Charlesfort le capitaine
Albert et sa petite garnison , et attachons-nous aux
pas de Ribaut.
L'intrépide explorateur désirait continuer ses dé-
couvertes. Il remonta la cote dans la direction du
nord, et trouva bientôt un fleuve dont les rives se
distinguaient à pieine d'avec les cotes de la mer. La
navigation devint pénible et les deux lourdes ram-
berges menaçaient à chaque instant des'engraver. Ri-
baut longeait alors les rivages de la Caroline actuelle,
ces côtes basses, véritables lagunes, qui furent si dan-
gereuses dans la guerre de sécession américaine. Fal-
lait-il poursuivre sa route vers le nord? mais on s'ex-
posait à des dangers inconnus. Rebrousserait-on che-
min dans la direction du sud? mais on se trouvait
alors dans des parages déjà explorés; de plus on en-
trait dans des mers fréquentées par les Espagnols, et
dont ces tyrans de l'océan prétendaient avoir la do-
mination exclusive. Découvertes probables, mais dan-
gers certains dans la direction du nord , concurrence
redoutable et hostilités dans la direction du sud, que
faire? On ouvrit un troisième avis, celui de terminer
l'expédition, puisqu'elle avait été féconde en résultats,
et qu'on avait, en six semaines, découvert plus de
pays que les Espagnols en soixante et dix ans. De plus
il fallait rendre compte au roi et à l'amiral de ces non-
26 CHAPITRE II.
velles conquêtes. Enfin on avait promis au capitaine
Albert de lui envoyer des secours, et ces secours on ne
les trouverait qu'en France.
Ribaut hésita quelque temps. Il lui répugnait de
renoncer à une entreprise qui s'annonçait si bien :
mais on entrait dans des mers tout à fait inconnues,
et dont la navigation paraissait dangereuse; les vivres
commençaient à manquer; il fallait revenir en France
pour ramener de nouveaux colons, et ouvrir à ses co-
religionnaires persécutés une patrie nouvelle. De plus
l'amour-propre était intéressé à raconter les mer-
veilles dont on avait été témoin. Ribaut se décida
donc au départ, et retourna en France; il débarqua,
sans encombre, le 20 juillet i562, cinq mois seule-
ment après son départ de Dieppe.
On était alors en pleine] guerre civile. Au massacre
de Vassy (ier mars i562) , et à l'ordre donné « à tous
ceux diffamés pour estre de la nouvelle religion, » de
vider Paris en vingt-quatre heures , les protestants
avaient répondu en prenant les armes. Le prince de
Condé s'était mis à la tête d'une véritable ligue de
seigneurs remuants et ambitieux. L'unité nationale
était menacée. Près de deux cents villes étaient déjà
tombées au pouvoir des rebelles, et, sous prétexte
de secourir l'un ou l'autre parti, Elisabeth d'Angleterre
et Philippe d'Espagne entretenaient nos discordes in-
térieures. Le moment était mal choisi pour s'occuper
de possessions lointaines. Alors que la guerre civile
mettait en feu toutes nos provinces, on ne pouvait
LES DÉCOUVERTES DE JEAN RIDAIT. 27
guère songer à ces nouvelles colonies, dont on con-
naissait à peine le nom. Dans l'affreux tumulte de
cette guerre fratricide, nous perdons la trace de Ri-
baut. Il est probable cependant qu'il rejoignit Coli-
gny, et lui parla de la Floride. Mais l'amiral ne lui
prêta qu'une médiocre attention. Il luttait pour sa
propre existence. Que lui importaient quelques mal-
beureux abandonnés dans une île inconnue du conti-
nent américain? « De vérité, un contemporain (i) le
remarque ingénuement, ce fust manque de foy, et
une inhumanité, » mais, en temps de crise, on sait ce
que vaut une existence humaine!
Ribautprit sans doute une part active à la guerre (2),
car, à la conclusion de la paix, il n'osa pas rentrer à
Dieppe, et passa en Angleterre avec quelques protes-
tants, compromis comme lui par l'exaltation de leurs
convictions religieuses. En Angleterre il recueillit ses
souvenirs, les réunit en un volume, et les fit impri-
mer en i563. Cet opuscule eut un grand retentisse-
ment. Il fut aussitôt traduit en anglais, et lu avec avi-
dité. Elisabeth connut la Floride , et dès lors germa
dans son esprit le projet de s'emparer de celle riche
proie. Ici comme toujours la France avait semé; d'au-
tres pays allaient récolter !
Une aventure étrange vint tout à coup augmenter
le bruit qui se faisait déjà autour de la Floride. On
(1) Lescarbot, Histoire de la nouvelle France, p. 4o-
(1) Haag , France protestante, t. VIII, p. 3i3..
28 CHAPITRE II.
avait trouvé en mer, non loin des cotes anglaises, un
navire informe, où quelques malheureux, cadavres
ambulants, rongés par la famine et dévorés par la
soif, allaient rendre le dernier soupir. C'étaient les
derniers survivants de Charlesfort, les débris de l'ex-
pédition française! Que s'était-il donc passé à la pe-
tite colonie?
CHARLESFORÏ. 29
CHAPITRE III,
CHARLESFORT.
Albert et ses vingt-huit compagnons étaient aban-
donnés à eux-mêmes. Il leur fallait, loin de la mère
patrie, pourvoir à toutes les nécessités matérielles,
et, en même temps, tenir haut et ferme le drapeau de
la France. La tâche était difficile, mais nos compa-
triotes ne furent pas à la hauteur des circonstances,
et bientôt la petite colonie éprouva les plus effroyables
disgrâces.
Un des traits de notre caractère national a toujours
été d'exciter au premier abord, et cela dans tous les
temps et dans tous les pays, une sympathie irrésistible
chez les étrangers. Nos qualités seules apparaissent. Nos
défauts ne sont détestés que plus tard. Nos ancêtres
de Gaule plaisaient aux Grecs et aux Romains : nos
ancêtres du seizième siècle furent accueillis avec bon-
heur en Amérique. Leur turbulence, leur gaieté fé-
brile formait un contraste frappant avec l'austérité
espagnole ou la morgue anglaise. Au Canada, dans les
Antilles, et dans toutes ces contrées où la venue des
autres immigrants européens était considérée comme
un malheur, nos compatriotes amenaient avec eux la
joie et le plaisir. Les Floridiens, qui n'avaient encore
apprécié que nos qualités, semblèrent prendre à tâche
de faire oublier aux soldats d'Albert le départ de leurs
30 CHAPITRE III.
compagnons. On était alors aux beaux jours de l'an-
née, dans ce printemps américain autrement poéti-
que et séduisant que celui de nos provinces, car il
n'est jamais attristé par la pluie. Albert visita succes-
sivement les caciques des environs, Adusta, Mayon,
Hoya, Touppa, Slalame, et fut très-bien reçu par eux.
Le cacique Adusta se signala par ses prévenances. Pas
une fête n'était célébrée que les Français n'y fussent in-
vités « de sorte que ce bon roi Indien ne faisoit rien de
singulier qu'il n'y appelast les noslres(i). » On éclian-
geait des armes; on apportait des présents de fruits
ou de gibier. L'abondance régnait à Cliarlesfort, et
nos Français s'habituaient à cette vie grasse et molle.
Une de ces fêtes mérite une mention spéciale. Les
Indiens la nommaient la fèteToya. Ils commencèrent
par nettoyer soigneusement un espace circulaire, au-
tour duquel se rangèrent les convives, en grand cos-
tume et couverts de peinture. Trois d'entre eux en-
trèrent au milieu du cercle. Ils frappaient tous trois sur
un tambour, et tournaient sur eux-mêmes en poussant
des cris lugubres, auxquels répondait l'assemblée en-
tière. Tout à coup ils s'enfuirent dans la forêt prochaine,
et ne reparurent que quarante-huit heures après. [Ils
étaient allés invoquer le dieu Toya, et lui avaient
adressé leurs prières dans le calme et le recueillement
de la solitude. Pendant leur absence tous les hommes
jeûnèrent et ne sortirent pas de leurs maisons.'] Les
(i) LvtlDONNIKKE, p. f\ I .
CUARLESFORT. 31
femmes poussaient des gémissements lugubres, et elles
déclaraient le bras des jeunes filles avec des coquilles
aiguës. Le sang qui coulait de ces blessures , elles le
répandaient en l'air en criant à plusieurs reprises, Hé
Toya ! Les Français ont toujours été gouailleurs. Ces
cérémonies grotesques excitaient en eux des rires
inextinguibles, mais le cacique les supplia de mo-
dérer leur gaieté , ou sinon il ne se cbargeait pas de
contenir la fureur de ses sujets, qui n'entendaient pas
raison sur ce point. Heureusement les envoyés sacrés
revinrent de la forêt, portant de bonnes nouvelles, et
aussitôt les Floridiens rompirent leur jeûne, avec la
même avidité que les musulmans terminent leur Ra-
madan, et commencèrent une interminable série de
festins, de danses et de chants auxquels furent conviés
nos compatriotes. Ces cérémonies étranges n'ont pas
encore entièrement disparu. Plus compliquées encore,
plus mystérieuses et surtout plus sanglantes, elles sont
encore pratiquées de nos jours par les Mandans des
Etats-Unis (i) et excitent chez les Yankees la même
curiosité qu'elles inspiraient à nos Français.
Mais ce n'était pas tout que de s'abandonner ainsi
aux plaisirs. Le premier, le plus impérieux de tous
les devoirs était de se mettre résolument au travail
et de profiter de la merveilleuse fécondité du sol pour
assurer les ressources de l'avenir. Sous ce ciel admi-
rable, il suffisait de confiera la terre quelques se-
(i) Tour du monde, n° 480.
32 CHAPITRE III.
menées pour qu'elle les rendît au centuple. Dans la
Floride actuelle les vivres sont d'un bon marché fa-
buleux. Sur le marché de Saint-Augustin (i), en
1 85 1-1862, M. Poussielgue achetait une paire de pou-
lets trente ou quarante centimes : pour soixante cen-
times on avait des bananes « grosses comme la
tête, » qui suffisaient à la nourriture d'une famille
pendant une semaine. Alors que le sol de la Flo-
ride était encore vierge, avec cette humidité tem-
pérée par une chaleur torride, nos Français au-
raient pu sans peine trouver dans la terre qu'ils oc-
cupaient des ressources pour ainsi dire inépuisables.
Ils n'y songèrent pas. Imprévoyants et naïfs, ils s'ima-
ginèrent que l'abondance dans laquelle ils avaient
jusqu'alors vécu n'aurait pas de terme, et ils ne cher-
chèrent qu'à jouir des molles délices d'une vie oisive.
Mais les provisions s'épuisaient, et la mauvaise sai-
son approchait. Les Floridiens- avaient bien consenti
à partager leurs vivres, tant qu'il suffisait de les ra-
masser pour ainsi dire autour de soi; mais, dès que
les pluies commencèrent, ils s'enfermèrent chez eux,
suivant leur habitude, et comme ils n'avaient gardé
que ce qui était indispensable à la nourriture de leurs
familles, ils n'étaient guère disposés à le partager avec
desétrangers : c'étaient des grains, du milsurtout, qu'on
enfouissait dans de véritables silos (2), recouverts de
(i) Tour du monde, n°455.
(2) Lemoyjve, planche XX.
CHAULESFOUT. 33
feuillages, et qu'on distribuait ensuite par rations (i) ;
c'étaient encore des poissons et du gibier fumé (2),
surtout des quartiers de cerf (3). Ils avaient aussi des
morceaux de caïman sécliésau feu, chair odorante et in-
digeste que les Européens n'ont jamais aimée (4). Mais
ces provisions n'étaient pas considérables. Pourtant les
Français inspiraient tant de confiance, et avaient excité
tant de sympathies, que les Floridiens se départirent
en leur faveur de leur égoïsme traditionnel, et leur
distribuèrent tout ce qu'ils purent retrancher à leur
alimentation indispensable. Le cacique Adusta se si-
gnala par sa prodigalité : il ne garda que les grains ri-
goureusement nécessaires pour les semailles, et .les
caciques voisins imitèrent sa générosité.
En Floride les semailles se font d'habitude en mars.
Il est donc probable que , dès le mois de janvier 1 563 ,
nos Français vivaient aux dépens de leurs voisins ;
mais, quand ces voisins n'eurent plus rien à leur dis-
tribuer, il fallut, en attendant la moisson, courir les
bois, ramasser les glands et les racines, ou bien de-
mander à la chasse et à la pêche des ressources tou-
jours aléatoires. Bientôt même ces ressources firent
défaut, et, pour ne pas mourir de faim dans ce canton
(i)Lemoyne, pi. XXII-XXITI. ■
(2) M, pi. XXIV.
(3) Icf., pi. XXV. Ce dessin est fort original. Il représente des Indiens,
vêtus de peaux de cerf, qui s'approchent à quatre pattes de cerfs bien
vivants , et les percent de leurs flèches.
(4) Id., pi. XXVI.
LV FLOMDE. 3
3fc CHAPITRE m.
épuisé, ils se décidèrent, malgré leur petit nombre, à
entrer en relations avec des caciques plus éloignés.
Deux de ces caciques, Covexis et Ouadé, passaient
pour être plus riches, et pour posséder un sol plus
fécond que leurs confrères. Nos aventuriers remonté-
t rent la rivière Belle jusqu'à vingt-cinq lieues environ
de Charlesfort. Ils apportaient avec eux quelques mar-
chandises, précieuses à cause de leur étrangeté, et
surtout ces armes européennes, dont la possession a
toujours été si vivement désirée par les peuples bar-
bares. Ce n'est pas à dire que les Français se soient
séparés de leurs armes à feu : elles étaient nécessaires
pour assurer leur prestige; mais leurs couteaux, leurs
sabres, leurs haches, tous leurs instruments en un mot
étaient tellement supérieurs aux grossiers instruments
des Floridiens , que la seule pensée de pouvoir en
acheter transportait d'aise tous les caciques. Aussi,
moitié par bienveillance naturelle , moitié par con-
voitise pour ces armes merveilleuses, dont ils ne con-
naissaient que par ouï- dire les terribles effets, Covexis
et Ouadé accueillirent les Français avec empressement.
Ils leur fournirent des vivres, et leur cédèrent tout ce
qui tentait leur curiosité ou leur cupidité. Nos com-
patriotes avaient surtout remarqué de magnifiques
tapisseries en plumes qui ornaient les murs des cases
royales à la hauteur d'une pique. Les Américains
étaient alors passés maîtres dans l'art de tisser avec
les plumes variées des oiseaux de splendides ouvrages,
véritables tableaux, mosaïques naturelles, dont leurs
CUAULESFORT. 35
descendants ont perdu le secret. Les Floridiens avaient
connaissance de cet art singulier, aujourd'hui en
décadence : peut-être encore s'étaient- ils procuré
ces tentures par voie d'échange. Dès qu'ils s'aper-
çurent que ces tapisseries, ainsi que des couvertures
blanches frangées d'écarlate , excitaient l'admiration
des Européens , ils s'empressèrent de les leur aban-
donner, mais pour avoir des armes.
Une catastrophe imprévue attendait les Français à
leur retour. Le feu prit à Charlesfort, et ils se trou-
vèrent sans abri. Ce malheur fut bientôt réparé; car
des baraques en bois sont vile élevées, surtout quand
les matériaux sont à portée et ne coûtent rien. D'ail-
leurs les Floridiens vinrent au secours de leurs hôtes.
]ls les aidèrent à reconstruire leur maison. Leurs nou-
veaux amis, Covexis et Ouadé, leur envoyèrent d^au-
tres provisions. Ouadé ajouta même quelques présents.
C'étaient des perles , du minerai d'argent, et deux
pierres de fin cristal trouvées au pied des montagnes
qui s'étendaient à dix lieues de la côte. Ces montagnes
correspondent sans doute aux dernières ramifica-
tions des monts Àpalaches , qui viennent mourir à peu
de distance des rivages océaniques, et ce fin cristal
ce sont peut-être des cymophanes, cailloux transpa-
rents d'un jaune vitreux (i), avec des chatoiements
bleuâtres, qu'on rencontre parfois dans les ruisseaux
floridiens.
(i) Tour du monde , n° 5 4 's.
36 CHAPITRE III.
Les Français avaient échappé à la famine, et ré-
paré les désastres de l'incendie ; mais ils n'échappèrent
pas aux querelles intestines. La discipline, en ces
temps de trouhle, n'était pas assez énergique, surtout
à une telle distance de la métropole. De plus il ar-
rive parfois que des suhalternes , investis d'une auto-
rité provisoire, sont portés à en abuser. Tel fut le cas et
de nos aventuriers et de leur chef. Les soldats ne surent
pas obéir, et le capitaine Albert ne sut pas les com-
mander. Comme l'avoue naïvement Laudonnière (1) ,
« le malheur voulut que ceux qui n'avoient peu estre
domtez par les eaux ny par le feu le fussent par eux-
mêmes. » Un déploiement inutile de rigueur excita le
mécontentement de tous. Pour le plus futile des
motifs, Albert condamna à mort un de ses soldats,
nommé Guernache, ancien tambour aux gardes fran-
çaises, et, comme personne ne voulait remplir l'of-
fice de bourreau , il le pendit lui-même. Cette sévérité
exaspéra nos Français. Mais le sentiment du devoir les
retint encore; peut-être comprenaient-ils la nécessité
de rester unis en face de ces indigènes , au milieu des-
quels ils étaient comme noyés. Peut-être encore le
sentiment de l'honneur agissait-il aussi sur eux; car
ils étaient volontaires et huguenots , c'est-à-dire qu'ils
avaient librement accepté leur exil , et que le lien ,
alors tout-puissant, d'une religion nouvelle avait
institué parmi eux , surtout à une telle distance de la
(i) Laudonnière, p. 53.
CHARLESFORT. 37
France, une sorte de parenté. Mais ils étaient fort
irrités de l'attitude et des prétentions despotiques
de leur chef, et une occasion se présenta bientôt de
traduire ce mécontentement par des faits regret-
tables.
Le capitaine Albert ne s'était pas contenté de mettre
à mort Guernache. Il venait encore de dégrader un
autre soldat, et l'avait envoyé en exil, à trois lieues
de Charlesfort , dans une petite île du fleuve. Il lui
avait enlevé tout moyen de correspondre avec ses
compagnons , mais s'était engagé à lui envoyer des
vivres tous les huit jours. Seulement c'était une fausse
promesse , car il ne tint pas sa parole , et laissa mou-
rir de faim ce malheureux isolé. Cet acte de froide
cruauté détermina parmi les soldats un ressentiment
indicible. « Comme ils voyaient ces furies s'augmenter
de jour en jour, et craignant de tomber aux dangers
des premiers, ils se résolurent à le faire mourir (i). »
De semblables résolutions sont toujours fatales. Les
mutins se jetèrent à limproviste sur leur capitaine ,
et le massacrèrent ; puis ils allèrent chercher le soldat
exilé , qu'ils trouvèrent à demi mort de faim , et
élurent pour chef l'un d'entre eux, Nicolas Barré , qui
avait déjà (2) fait partie de l'expédition de Villegagnon
au Brésil , car ils comprenaient la nécessité de con-
centrer leurs efforts pour une action commune.
(1) Lescarbot , p. 5/j.
(2) Lescarbot, ouv. cit., liv. I, § VI.
38 CHAPITRE III.
Les derniers jours de l'année 1 563 approchaient, et
aucun secours n'arrivait de la métropole. Les Français
se crurent abandonnés, et ne songèrent plus qu'à re-
gagner leur pays. En pareil cas des Anglais eussent
agi autrement. Ils auraient cherché à tirer parli des
ressources du sol, ils auraient cultivé la terre, ils au-
raient noué avec les indigènes des relations plus sui-
vies, et ils auraient patiemment attendu l'arrivée de
leurs compatriotes. Mais nos ancêtres étaient aussi
impressionnables , aussi faciles à abattre que nous le
sommes encore aujourd'hui. Au lieu de s'en prendre à
eux-mêmes , à leur imprévoyance , à leur indiscipline
de leur malheureuse situation , ils ne surent accuser
que leurs compatriotes ; ils ne comprirent pas que les
malheurs dont ils souffraient assuraient la prise de
possession par la France d'un continent nouveau. Ils
oublièrent qu'avant de jouir il leur fallait souffrir, et
qu'ils avaient besoin du baptême des épreuves pour
se redresser forts et vigoureux contre la destinée.
A l'étranger, nous ne voyons que la France : nous
éprouvons comme un malaise instinctif, qui nous fait
aspirer au moment du retour dans la patrie. Aussi
nous faut-il excuser ces malheureux , qui crurent
que leurs maux ne finiraient qu'en retournant au
pays natal.
Ils venaient pourtant de prendre une résolution
presque désespérée. Construire un navire capable
de supporter une longue traversée, et cela avec
des ouvriers maladroits ou sans expérience ; char-
CIIARLËSFORT. 39
ger ce navire de vivres suffisants, clans un pays
où les vivres sont si rares; lui trouver des agrès
et des voiles, alors qu'on manque à peu près de
tout; certes leur désir de revoir la patrie était bien
intense, pour que, de gaieté de cœur, ils s'expo-
sassent à tous les mécomptes d'une telle entreprise.
* Mais Nicolas Barré se montra digne de sa nouvelle
position , et fut admirablement secondé par ses com-
pagnons. S'ils avaient dépensé le quart de celte
énergie fiévreuse à cultiver le sol et à se bâtir des
abris ê solides , leurs travaux n'auraient pas été inu-
tiles; mais ils n'y songèrent même pas. Ils mépri-
sèrent les richesses de ce sol, qui ne demandait qu'à
être fécondé par les sueurs de l'homme ? et se lan-
cèrent dans un labeur bien autrement ingrat.
9 Le bois ne manquait pas pour la construction du
navire ; mais où étaient les ferrements pour assujettir
les planches/ le goudron pour empêcher les voies
d'eau, les voiles et les cordages pour sa marche? Où
étaient les charpentiers et les menuisiers? Ces détails
n'arrêtèrent pas nos Français, et résolument ils se
mirent à l'œuvre. L'industrie humaine , surexcitée
parla nécessité, accomplit parfois des prodiges. Tout
récemment un Français, Raynal (i), fut jeté par la
tempête, avec quatre compagnons, aux îles Auckland ;
eux aussi, mais au prix d'incroyables fatigues, et par
de véritables merveilles d'invention , réussirent à se
(i) Tour du monde , n. 49^-497-
kO CHAPITRE III.
construire une barque et à se sauver. Ainsi firent nos
hommes. Il est vrai qu'à la première nouvelle de leur
dessein , les Floridiens vinrent à leur aide. Élait-ce
bonhomie, ou plutôt désir de se débarrasser de voi-
sins qui commençaient à devenir gênants? On ne sait;
mais ils coupèrent de grands arbres dans la forêt voi-
sine , et les apportèrent au chantier. Quand la char-
pente du navire fut achevée , ils apprirent aux Fran-
çais à remplacer le goudron par de la résine ou de la
gomme , l'étoupe par de la mousse , et leur donnèrent
des cordes tressées avec des lianes. Le petit navire fut
donc achevé , et lancé à la mer. Les Français remer-
cièrent les Indiens de leur précieux concours , et leur
abandonnèrent les instruments dont ils n'avaient plus
besoin ; puis ils dirent adieu à cette terre , où ils
avaient tant souffert , et mirent à la voile.
Si du moins ils avaient eu des voiles : mais ils
avaient été forcés , pour en fabriquer, de sacrifier
leurs chemises et leurs draps de lit. C'était vouloir
tenter la destinée que de s'aventurer avec un sem-
blable navire sur une mer presque inconnue. Ils n'a-
vaient même pas eu la vulgaire prudence d'amasser
des provisions en quantité suffisante. Ils crurent, dans
leur naïve et folle confiance, que le vent les favorise-
rait constamment, et qu'ils n'avaient pas besoin d'a-
lourdir la marche de leur navire , en entassant des
provisions à fond de cale. Leur présomption devait
être bien punie!
Us n'avaient pas fait le tiers du chemin que sur-
CHARLESFORT. 41
vinrent des calmes plats. On sait que parfois , sous les
tropiques, l'action des vents cesse tout à coup. La
mer ressemble à de l'huile. Aucun souffle ne la ride.
Les voiles pendent le long des mâts , et les matelots ,
réduits à l'inaction , appellent de tous leurs vœux un
vent libérateur, au besoin quelque tempête qui les ar-
rache à l'affreuse perspective de la famine. Nos mal-
heureux compatriotes ne firent en trois semaines que
vingt-cinq lieues, et leurs vivres diminuaient à vue
d'œil(i). Laudonnière a raconté leurs souffrances en
termes émus : « Les vivres, dit-il, vindrent à telle pe-
titesse qu'ils furent contraints ne manger que chacun
douze grains de mil par jour, qui sont peut estre en
valeur douze pois. Encores tel heur ne leur dura que
bien peu , car tout à coup les vivres défaillirent , et
n'eurent pour plus asseuré recours que les souliers et
les colets qu'ils mangèrent. Quant au boire, les uns
usaient de l'eau de la mer, les autres de leur propre
urine, et demeurèrent en telle désespérée nécessité
l'espace d'un fort long temps, durant lequel une partie
mourut de faim. » Pour les accabler, une voie d'eau se
déclara. Epuisés par la faim, ils consumèrent leurs der-
nières forces à rejeter hors du navire l'eau qui l'enva-
hissait. Enfin ils parvinrent à aveugler la voie :[mais la
famine , la hideuse famine , avec son cortège de si-
nistres pensées, et de cruelles déceptions, se dressait
toujours devant eux. Le désespoir les gagna. Ils prirent
(i) Laudonnière, p. 56-57»
42 CHAPITRE III.
la résolution de sacrifier lun d'enlre eux, el de sou-
tenir par cet horrible repas leurs membres défaillants.
Le sort désigna Laclière. C'était ce soldat que le capi-
taine Albert avait exilé dans une île, et qui avait déjà
éprouvé les horreurs de la faim. Il ne pouvait échap-
per à sa destinée! Il se résigna donc, et fut immolé.
Cet horrible repas permit à ses compagnons de re-
prendre quelque espoir.
Enfin la terre apparut. Jamais elle ne fut saluée
par de tels cris d'allégresse. C'était l'Angleterre qu'on
découvrait ainsi. Une roberge anglaise les abord i , et
leur prodigua les soins que réclamait leur misère.
Sur cette roberge était un de leurs anciens compa-
gnons, qui les reconnut et les consola. Dès lors ils
étaient sauvés. Les Anglais, qui les avaient recueillis,
débarquèrent sur-le-champ les plus faibles , et con-
duisirent les autres à la reine Elisabeth.
Cette princesse commençait à diriger vers les colo-
nies étrangères, et surtout vers l'Amérique, l'ardeur de
ses sujets. Elle comprenait que le véritable théâtre de
la grandeur anglaise devait être l'Océan , et déjà peut-
être songeait-elle à coloniser quelque rivage améri-
cain, et spécialement la Floride. De Laët (i) le dit
expressément. « La royne , écrit- il , qui sembloit avoir
dessein sur la Floride. » Laudonnière le reconnaît
aussi (2) : « de peur que la royne d'Angleterre ne s'en-
(i) De Luît, p. 118.
(•>.) Laudonnière, p. yS.
CHARLESFOKT. 43
courageast davantage prendre pied en icelle, comme
desja elle avoit envie. » Ce qui nous porterait encore
à le croire, c'est que Ribaut était alors fixé en Angle-
terre , el qu'il venait d'y publier (i) son ouvrage sur
la découverte de la Floride. Le récit de ce voyage
avait appelé l'attention des Anglais sur se singulier
pays. L'arrivée imprévue et dramatique des derniers
colons français de la Floride excita leur curiosité.
Moitié par pitié pour leurs infortunes, moitié par
désir de s'instruire, Élisabetb ordonna qu'on lui ame-
nât les derniers survivants de l'expédition. Elle vou-
lait les interroger sur leurs aventures , et surtout s'en-
quérir auprès d'eux des ricliesses du sol. On ne
connaît pas le résultat de l'entrevue; mais il est pro-
bable que cette princesse intelligente tira profit de
leur récit , et que quelques-uns de nos compatriotes
acceptèrent ses offres, et restèrent en Angleterre.
Quelques mois plus tard l'un d'entre eux, Martin
Atinas, servait en effet de pilote au capitaine anglais
Hawkins , et le conduisait sur les côtes de Floride.
Ribaut était déjà réfugié à sa cour, et , sans doute ,
était entré en relations avec le futur conquérant de
l'Amérique anglaise, l'illustre Walter Raleigli. L'An- ç
gleterre , dès cette époque , profitait déjà de nos dé-
couvertes. Par un caprice du basard , une expédition ,
préparée en France, et conduite par des Français, se
terminait en Angleterre , et ne devait profiter qu'aux
Anglais !
(i) Thewhole and true discovery of terra Florida. Lond.; 1 5 6 3 , in- 12.
DEUXIEME EXPEDITION
(22 avril 1564 — 28 août 1565)
LA COLONISATION
CHAPITRE 1
FONDATION DE LA CAROLINE.
Le premier essai de colonisation tenté en Floride
par les Français avait misérablement échoué; mais
Coligny, et, en général, tous les chefs du parti pro-
testant, avaient pour qualité maîtresse une persévé-
rance à toute épreuve. Toujours vaincus, toujours
déçus dans leurs espérances, ils ne renonçaient ja-
mais à leurs projets. Après la paix d'Amboise qui ter-
mina la première guerre de religion , Coligny aurait
immédiatement repris ses projets maritimes, s'il n'a-
vait eu à soutenir avec les Guise un interminable
procès. On l'accusait de complicité avec Poltrot de
Méré, l'assassin de François de Guise. Le procès ne
fut terminé que le 5 janvier 1 564 par un arrêt du roi
qui retirait l'affaire. Tout aussitôt l'amiral tourna de
nouveau son activité vers la mer. « Cependant que je
i6 CHAPITRE I.
suis en ma maison, écrivait-il (i), je regarde à trouver
nouveaux moyens par lesquels l'on pourra traffiquer,
et faire son proffict aux pays eslranges, et j'es-
père en peu de temps faire en sorte que nous ferons
le plus beau traficq 'qui soit en chrestienté. » Aussi,
malgré le premier échec subi en Floride, Coligny ré-
solut de tenter une seconde fois la fortune, et orga-
nisa une expédition nouvelle.
Ribaut était toujours en Angleterre : Coligny avait
donc besoin d'un aulre chef. Il le rencontra dans la
personne de René de Laudonnière, un de ses fami-
liers, déjà connu (2) pour sa grande expérience des
choses de la mer. Laudonnière avait fait partie de la
première expédition, et Ribaut n'avait eu qu'à se louer
de ses procédés et de sa capacité. Il semblait (3) taillé
à l'image de son patron l'Amiral : froid, honnête,
consciencieux, avant tout l'homme du devoir. Il était
un peu fier. Il manquait aussi de présence d'esprit,
et peut-être de fermeté. Mais ces défauts étaient ra-
chetés par son dévouement à la mission acceptée et
sa persévérance. Sa devise le peint : « Si Dieu m'aide,
j'irai à fin. » Peu de brillant, mais du solide. Il n'ex-
citait pas la sympathie, mais commandait l'estime.
(1) Pièces sur l'histoire de Fiance, t. VIII, année i865 , cité par Tes-
sier, ouv. cit. , p. 87.
(2) De Bry, ouv. cit. , p. 6' : Aulœ suœ familiarcm, non tant artis
militaris scientia atque usu proditum quant rerum nauticarum. — Cf. de
Thou, p. 490.
(3) Son portrait a été gravé par Crispin de Passe, dit le J ieujr, i5o8,
in-8° ; nous n'avons pu nous le procurer.
FONDATION DE LA CAROLINE. kl
C'était un puritain français. Coligny se mon Ira gé-
néreux à son égard. Il lui donna cent mille (i), et
même, d'après certains auteurs (2) , cent cinquante
mille francs, l'engagea à prendre son temps pour bien
choisir ses hommes , et lui confia un blanc seing avec
pouvoir de conférer des grades.
Laudonnière se rendit au Havre de Grâce, dont l'A-
miral était gouverneur particulier, et y donna rendez-
vous à ses compagnons. Franciscopolis avait déjà perdu
son nom pédantesque, et préludait à ses magnifiques
destinées. Ce port était bien choisi pour servir de point
de départ à une expédition en Floride. Coligny l'avait
ouvert comme un asile à tous ceux de ses coreligion-
naires disposés à chercher au loin fortune et liberté.
Il y recevait aussi les capitaines et les matelots que
n'effrayait pas la pensée de lointains voyages de dé-
couvertes. Aussi Laudonnière n'eut-il pas de peine à
recruter ses équipages au Havre. Car le voyage pro-
jeté avait fait grand bruit. On était alors plus aven-
tureux que de nos jours. Les merveilleuses conquêtes
des Espagnols, exagérées par l'emphase castillane, les
trésors inépuisables du nouveau monde , les courses
dans la forêt vierge, les fatigues inouïes et les vo-
luptés sans nom de l'Amérique transportaient dans le
monde des chimères l'imagination toujours mobile de
la jeunesse française. Ce n'étaient pas seulement des
(1) De Thou, ouv. cir., p. 44.
[%) De Lvet, iW., p. 119.
48 CHAPITRE I.
misérables ou des déclassés qui quittaient alors la pa-
trie, c'étaient des jeunes gens de bonne famille, et
des bourgeois aisés. Quelques gentilshommes se joi-
gnirent aussi h l'expédition : d'Ottigny et d'Erlach à
titre d'officiers, de la Rocheferrière , de Marillac, de
Grontaut, Normans de Pompierre et quelques autres
en qualité de volontaires (i). Des vétérans, rompus
aux fatigues et forts de leur expérience, firent aussi
partie de la troupe. C'étaient Lacaille, un des sur-
vivants de la première expédition , Pierre Gambie ,
J. Salé , Le Mesureur, Desfourneaux et quelques au-
tres, dont nous rencontrerons les noms dans le cours
de ce récit. On avait de bons pilotes, Jean Lucas,
Pierre Marchant, Trenchant et les deux frères Michel
et Thomas Levasseur. Les matelots avaient été choisis
avec soin. Un maître apothicaire, un artificier, Hance,
quelques charpentiers, Jean Deshaies, et deux Fla-
(i) On pourrait dresser ainsi le rôle de l'équipage. Capitaine : R. de
Laudonnière. — Officiers : d'Ottigny, lieutenant; d'Erlach, enseigne,
J.Lemoyne, dessinateur; Lacaille, sergent interprète; Michel Vasseur,
capitaine du Breton; Jean Lucas, de Y Elisabeth ; Pierre Marchant, du
Favcon ; Nicolas Vasseur et Trenchant, pilotes. — Volontaires : La Ro-
cheferrière, de Marillac, de Grontaut, Normans de Pompierre, Seignore.
— Administration et ouvriers : Jean Deshaies, maître charpentier; Hance,
maître artificier, un maître apothicaire, deux charpentiers flamands;
une servante. — Soldats ou matelots : Pierre Gambie , La Roquette, Le
Gendre, Martin Chauveau , Bertrand, Sanferrent, Lacroix, Estiemie
Gondeau, Grandpré, Nicolas Lemaistre, Doublet, Fourneaux, Estiei ne
de Gênes , Jacques Salé , Le Mesureur, Barthélémy, Aymon , La Crète,
Grandchemin , Pierre Debray, trois frères de Lacaille, un trompette. —
Quant aux autres officiers, ouvriers ou soldats, on ignore leur nom.
FONDATION DE LA CAROLINE. 49
mands spécialement engagés pour leur adresse, don-
naient à l'expédition toutes les sûretés imaginables (i).
On n'avait même pas négligé le côté pittoresque. Le
dessinateur Jacques Lemoyne de Mourgues avait été $
prié par Laudonnière de s'embarquer pour dessiner
les types curieux ou les paysages étranges qu'il ren-
contrerait. Par un hasard heureux une partie de ces
dessins a été conservée avec le texte explicatif, et leur
naïve exécution, leur scrupuleuse exactitude nous se-
ront d'une grande ressource. Quelques étrangers, at-
tirés par la réputation du capitaine, ou gagnés par
l'appât des aventures, avaient demandé et obtenu la
permission de se joindre aux volontaires. C'étaient
un Génois ou plutôt un Genevois (2) nommé Etienne,
et un aventurier corse ou italien nommé Seignore
ou Signori.
Trois navires avaient été équipés au port du Havre,
YÉlisabelh, le Breton, et le Faucon. Ils étaient d'un
faible tonnage. Le plus grand des trois , VÉlisabeth ,
ne jaugeait que cent vingts tonneaux, et les deux au-
tres seulement cent soixante tonneaux à eux deux.
Mais l'esprit d'aventure suppléait alors à l'insuffisance
des moyens matériels, et pas un des hardis compa-
gnons qui prirent place sur ces trois navires ne songea
un seul instant qu'il était dangereux de s'embarquer
dans de semblables esquifs. Colomb n'avait-il pas
(1) De Bry, p. 6, adco ut aj (irmare possim advenisse ad Main navi-
gationem suscipicndam viras in omnibus artibus egrcgie vcrsa.'as.
(2) Genocnsis.
LA FLORIDE. 4
50 CHAPITRE I.
découvert l'Amérique avec des caravelles à peine pon-
tées !
Le jour du départ avait été fixé au 22 avril i564*
La flottille mit à la \oile au jour dit. Le 5 mai elle
relâchait à Ténerife , dans- les Canaries, le 20 à la
Martinique, le 21 à la Dominique. Dans cette dernière
île, Laudonnière renouvela sa provision d'eau. Ses
matelots surprirent un Indien et son fils. Le père se
croyait déjà mort. Jadis il était tombé entre les mains
des Espagnols qui, cruels par amusement, lui avaient
coupé « les (1) génitoires »; mais il fut bien traité par
nos compatriotes , qui le relâchèrent presque aussitôt.
Malheureusement les Français n'eurent pas toujours
la même réserve. Ils se permirent à l'égard des
femmes caraïbes de coupables libertés, qui coûtèrent
la vie à l'un d'entre eux, nommé Marlin Chauveau.
De la Dominique la flottille se dirigea vers le con-
tinent, mais en longeant les petites Antilles. Quelques
jours plus tard (2), le 22 juin, elle prenait terre non
loin de la rivière des Dauphins, à dix lieues au nord
du cap Français , à trente lieues au sud de la rivière
de May.
Il s'agissait d'abord de reconnaître le pays. Lau-
donnière débarqua avec dOltigny, d'Erlach et quel-
ques soldats. Les Indiens l'accueillirent avec empres-
sement par les cris d' Jntipola Bonnassou, par lesquels
(1) L.UJDONNIÈRE, p. 64.
(2) Le 20, d'après Laet, le 25 d'après B.vs.vnier et de Bry.
FONDATION DE LA CAROLINE. 51
ils ont coutume de donner la bienvenue. Leur cacique
ou paraousti voulait à toute force les retenir : mais
Laudonnière se défiait de ces protestations d'amitié.
11 repoussa leurs offres et se rembarqua.
Une autre journée de navigation le conduisit à la
rivière de May où il prit terre le 23 juin. Le cacique
courut à sa rencontre. Il connaissait déjà les Français,
et n'avait eu avec eux que d'excellentes relations. Il
se nommait Satouriona (i). Deux de ses enfants, re-
marquables par la beauté de leurs formes et leur ma-
gnifique prestance, l'accompagnaient. Ils avaient re-
tenu un mot français, ami, et le répétaient avec joie.
Ceux de leurs sujets qui leur servaient d'escorte (2)
« ne faisoient que caresser continuellement nos com-
patriotes, et, par signes évidents, leur faisoient en-
tendre quel contentement ils avoient de leur venue. »
Après le premier moment d'effusion , le cacique con-
duisit son bote à la borne aux armes de France dressée
jadis par Ribaut. Cette borne (3) était encore debout,
et les Indiens lui rendaient un culte superstitieux.
Laudonnière la trouva couronnée de lauriers. Des
paniers de miel étaient déposés à ses pieds. « Ils la
baisèrent (4) lors à leur arrivée avec grand révérence,
et nous supplièrent de faire le semblable : ce que
(1) Nous adoptons, une fois pour toutes, cette orthographe; maiî
on trouve aussi Satouriova , Satirova , Saturiova , etc.
(2) Laudonnière , p. 69.
(3) Lemoyne , planche VIII.
(4) L.yudomïière , p. 70.
4.
52 CHAPITRE 1.
nous ne voulusmes refuser, à celte fin de plus en plus
les atlirer à notre amitié. » Satouriona leur présenta
ensuite un de ses fils nommé Àthore (i), « homme que
j'ose dire parfait en beauté, prudence et contenance
honneste, monstrant par sa modeste gravité mériter
le nom qu'il porte. » On échangea quelques présents.
Le cacique donna un lingot d'argent, et Laudonnière
une serpe et quelques autres menus objets. Puis,
comme la nuit était venue, on se sépara.
Le lendemain, 24 juin, nouvelle entrevue. Cette
fois Satouriona avait revêtu son costume de céré-
monie, et près de quatre-vingts Indiens se tenaient à
ses côtés. Laudonnière admira beaucoup la peau qu'il
avait jetée sur ses épaules. « Elle (2) estoit accoustrée
en chamois, et peinte en compartiments d'estranges
et diverses couleurs, mais d'un portrait si naïf et
sentant si bien son antiquité, avec toutes les règles
compassées au juste, qu'il n'y a si exquis peintre qui
y sceust trouver à reprendre. » Le cacique, éto»né de
cette admiration, voulut donner cette peau à son
nouvel ami. Mais Laudonnière, dont le désintéresse-
ment devait rencontrer si peu d'imitateurs en Amé-
rique , refusa ; seulement, pour ne pas froisser le
sauvage, que ce refus affligeait, il lui promit qu'à son
retour il l'accepterait peut-être.
Trois heures de navigation en amont du fleuve
(1) Laudoanière , p. 70.
(2) Id. ,p. 70. — Tour du monde, n°, 22-24.
FONDATION DE LA CAROLINE. 53
conduisirent les Français au pied d'une montagne,
près de champs ensemencés de mil, et non loin d'un
bois où d'Ottigny et Lacaille s'enfoncèrent pour ta-
cher de découvrir quelques Indiens. Ils trouvèrent
bientôt, près d'une osera ie marécageuse, cinq Flori-
diens, qui, d'abord effrayés, puis rassurés par les
protestations de d'Ottigny vinrent à eux, et leur pro-
posèrent de visiter leur village. D'Ottigny et Lacaille
acceptèrent. Aussitôt les Indiens les prirent sur leurs
épaules pour leur faire traverser le marécage, et les
conduisirent à leurs parents. Les Français furent très-
bien reçus. On leur prodigua les rafraîchissements;
on leur permit même d'entrer dans quelques cases.
Ce qui les frappa le plus, ce fut cinq générations de
vieillards, dont le plus âgé « (i) ressembloit mieux à
une carcasse d'homme qu'à un homme vivant : car
il avait les nerfs, les veines, les artères, les os et les
autres parties, apparoissantes si clairement au-dessus
du cuir, qu'aisément on les eust nombrées et dis-
cernées les unes des autres. » La vue de ce vieillard
leur causa un vif plaisir. Si la fontaine de l'éternelle
jeunesse, tant cherchée par les Espagnols, n'existait
pas en Floride, au moins l'air y était-il assez pur et
le sol assez généreux pour prolonger la vie bien au
delà des limites ordinaires.
Pendant ce temps Laudonnière gravissait la monta-
(i) Laudonnière, p. 74. — Le fait est confirmé par la lettre au sei-
gneur d'Everon, insérée dans la collection Ternaux-Compans (p. 236).
Ôï CHAPITRE I.
gne, auprès de laquelle il avait d'abord pris quelques
instants de repos. Il traversait un bois de cèdres et
de lauriers « de si (i) souveraine odeur que baulme
ne sentiroit rien auprès. Les arbres estoient de toutes
parts environnez de sepz de vigne portans des grap-
pes en telle quantité que le nombre suffiroit pour
rendre le lieu habitable... Quant au plaisir du lieu,
la mer s'y voit tout à descouvert, et plus de six gran-
des lieues environ la rivière Belle, prairies toutes re-
coupées en isles et islettes, lesquelles s'entrelassent
les unes aux autres; brief le lieu est si plaisant que
les mélancholiques seroient contraints d'y changer
leur naturel. » Comme on le voit, Laudonnière était
sensible aux impressions du paysage, et ce n'était pas
un sentiment que partageaient les découvreurs an-
glais ou les Conquistadores espagnols d'alors. Les
uns et les autres songeaient uniquement aux profits
matériels de leurs voyages, et aux ressources proba-
bles des pays qu'ils exploitaient, mais ils ne se pré-
occupaient guère du paysage.
Lorsque Laudonnière et ses deux officiers se furent
rejoints, et se furent communiqué les résultats de
leurs excursions, ils descendirent la rivière, et trou-
vèrent Satouriona au rendez-vous qu'ils lui avaient
assigné. Le cacique força cette fois le capitaine à ac-
cepter la peau qui le charmait, et celui-ci en échange
lui fit cadeau de quelques menus objets; puis il lui
(i) Laudonnière, p. 76.
FONDATION DE LA CAROLINE. 55
demanda quel était le pays où on trouvait de l'argent.
A cette question le cacique s'enflamme , et répond
qu'on y pénétrera en remontant la rivière, à quelques
journées en avant. C'est le pays des Tbimogonas, et
les Thimogonas sont ses plus anciens et plus détestés
ennemis. Laudonnière ne cherchait alors qu'à se faire
bien venir des Indiens. Il proposa donc au cacique de
l'accompagner dans sa prochaine expédition contre
les Tbimogonas. A cette nouvelle Satouriona, trans-
porté de joie, lui promet des vivres et des métaux
précieux, et lui annonce qu'il va.se mettre en campa-
gne. Laudonnière ne s'attendait pas à une mise en
demeure aussi promple. Il s'engagea néanmoins à
tenir sa promesse, mais en se réservant à part lui de
choisir son temps et son heure.
Laudonnière, avant de se fixer sur un point quel-
conque de la côte, désirait connaître le pays. Il des-
cendît la vière de May jusqu'à la mer, et suivit de
nouveau la côte. Il refaisait ainsi le vovase de Ribaut.
On reconnut la Seine à quatre lieues de la rivière de
May, et la Somme à six lieues de la Seine (25-26-27
juin). Ce fut là qu'on débarqua, Le cacique accueillit
très-bien les nouveaux arrivés; il en reconnut même
quelques-uns qui avaient fait partie du premier voyage.
Sa femme et ses cinq filles étaient aussi remarquables
par leur beauté que par la modestie de leur conte-
nance. Elles donnèrent aux Français quelques lingots
d'argent; quant au cacique, il fit présent à Laudon-
nière de son arc et de ses flèches, ce qui, chez ces
56 CHAPITRE I.
peuples, est un signe d'alliance, et demanda que ses
hôtes fissent devant lui l'essai de leurs armes.
La force de pénétration des balles lui inspira des
craintes sérieuses; mais il eut le talent de dissimuler,
et voulut retenir sous son toit Laudonnière et ses com-
pagnons. Ceux-ci, toujours prudents, refusèrent et
passèrent encore la nuit sur leurs vaisseaux.
Il était temps de prendre un parti. Fallait-il, ou
non, continuer longtemps encore ces voyages de dé-
couverte, et, en ce cas, de quel côté se diriger. Vers
le sud ? Mais on savait que le pays était maréca-
geux, exposé aux inondations maritimes, et à peu
près inhabitable. Vers le nord? 11 est vrai qu'on re-
trouverait alors l'emplacement de Charlesfort, et qu'on
serait assuré d'un mouillage excellent pour les na-
vires, sans parler d'un port commode, mais une triste
expérience n'avait-elle pas appris tout récemment
que cette contrée était stérile ? Ne valait-il donc pas
mieux rester dans le pays où l'on se trouvait, et sur-
tout aux alentours de cette belle rivière de May, où
le mil et les fruits poussaient en abondance, où les
arbres des forêts fournissaient des bois de construc-
tion, où la chasse et la pêche assuraient des ressour-
ces quotidiennes, où l'on avait espoir enfin de dé-
couvrir des métaux précieux? Tels furent les princi-
paux objets d'une délibération solennelle (28 juin), à
laquelle Laudonnière convoqua ses officiers, ainsi que
les maîtres et pilotes de ses navires. Son avis préva-
lut; car tous ceux qui, comme lui, avaient fait partie
FONDATION DE LA CAROLINE. 57
du premier voyage, penchaient pour la rivière de
May. Il fut donc résolu qu'on s'y établirait, et aussi-
tôt on vira de bord. Le voyage de retour fut rapide,
car dès le lendemain, 29 juin, on jetait de nouveau
l'ancre à l'embouchure du fleuve.
On trouva d'abord une crique de moyenne gran-
deur, que bordait un joli bois. Mais l'emplacement
ne parut pas très-commode, et on se décida à pous-
ser plus avant dans l'intérieur du pays, sur le terri-
toire de Satouriona. Le pays était admirable ; à travers
les forées de sapin s'ébattaient des troupeaux de cerfs ;
un val pittoresque, tout aussitôt nommé val Laudon-
nière par les soldats, débouchait près de la haute
montagne découverte une semaine auparavant. L'en-
droit parut favorable pour y fonder un établissement.
Les indigènes paraissaient accueillants, la région fer-
tile, la température douce. De plus une petite île
triangulaire, de facile défense, s'étendait dans le
fleuve, et semblait appeler les colons. Laudonnière
n'hésita plus : Il débarrassa ses navires de tout le ma-
tériel qui les encombrait, renvoya tout de suite en
France Y ElisabetJi, avec son capitaine et une partie
de l'équipage, mais retint les deux autres navires.
Avant tout Laudonnière devait pourvoir à la sé-
curité de ses hommes, et leur donner un abri. Le
nombre des Indiens augmentait tous les jours : ils ne
témoignaient aucun sentiment hostile; au contraire
ils étaient empressés et confiants, mais ils ne se
décidaient qu'avec peine à donner des provisions;
58 CHAPITRE I.
on eut dit qu'ils attendaient pour déclarer leur sym-
pathie que la permission leur en fut donnée par
le cacique Satouriona, dont ils parlaient avec em-
phase, en vantant sa puissance et son courage. Ils
annonçaient même sa prochaine visite. Laudon-
nière comprit qu'il devait se faire respecter, et
il commença la construction de son fort; ce ne fut
pas sans avoir appelé sur l'entreprise les bénédictions
du ciel. A l'ouest, la petite île triangulaire fut défen-
due par un rempart de gazon contre une attaque sou-
daine; au sud-est et au nord-ouest la rivière servait à
la place de fossé : mais on eut soin d'en garantir les
approches par des palissades et des fascines. A l'inté-
rieur, les Français construisirent quelques (i) bara-
ques en planches. Comme ils avaient entendu parler
de la fureur des ouragans qui ravagent la côte, et en-
lèvent toitures et maisons, ils eurent soin, pour ne
pas donner prise au vent, de construire ces baraques
presque à ras du sol. Ils prirent aussi la précaution de
bâtir en dehors de la citadelle le four destiné à cuire
leur pain. Les canons furent débarqués, et disposés
de façon à battre les deux rives du fleuve. Deux des
dessins de Lemoyne (2) se rapportent à la cons-
truction du fort. On voit dans la première de ces
planches nos compatriotes occupés à se construire un
abri. Les uns creusent, les autres apportent des ler-
1) Lettre au seigneur tl'Everon, p. 237.
[a) Lemoyne, planche IX.
FONDATION DE LA CAROLINE. 59
res, ceux-ci élèvent une maison en bois. Des senti-
nelles observent la campagne, et rappellent qu'on
est, sinon en pays ennemi, du moins dans une con-
trée encore peu connue. La seconde des planches de
Lemoyne représente le fort achevé, et déjà garni de
ses canons (i).
Laudonnière donna à la nouvelle citadelle le nom
du souverain dont il se considérait comme le man-
dataire, et le drapeau fleurdelisé flotta sur les murs
de la Caroline. Ce nom de Caroline désigne, encore
aujourd'hui, deux des étals de l'Union Américaine.
Mais ce n'est plus un souvenir de l'occupation fran-
çaise, car la Caroline américaine ne correspond même
pas au pays où était située la Caroline française. Le
fort construit par Laudonnière était détruit depuis
longtemps, et on avait presque perdu le souvenir de
nos Français, lorsque le roi Charles II Stuart céda
ses droits sur ce vaste territoire, en i663, à son
favori, le chancelier Clarendon, qui, par reconnais-
sance officielle, donna à son domaine le nom qui
le désigne encore aujourd'hui (2).
(i) Lemoyae, planche X.
(2) Le rédacteur de l'article Caroline , dans l'excellent dictionnaire
Dezobry-Bachelet , se laissa entraîner par l'amour-propre national,
quand il écrivit que la Caroline actuelle fut ainsi nommée par Jean Ri-
baut, en i5fi2, en l'honneur de Charles IX. 11 aurait dû se rappeler que
Ribaut ne fonda jamais que Charles jort , et que Laudonnière fonda la
Caroline en i564 et non en i562.
60 CHAPITRE II.
CHAPITRE II.
LE CACIQUE SATOURIONA.
Laudonnière, après avoir assuré un refuge à ses
hommes par la construction de la Caroline, s'occupa
d'étendre le cercle de ses relations, et de faire con-
naissance avec les caciques de l'intérieur. Satouriona
lui avait parlé à plusieurs reprises des Thimogonas
et de leur souverain détesté. Il existait entre ces ca-
ciques et leurs tribus une de ces haines sauvages, en-
tretenues pendant plusieurs siècles par des rapines,
des meurtres et des incendies réciproques, et qui
d'ordinaire ne se terminent que par l'extermination
de l'une ou l'autre des peuplades. Mais il était né-
cessaire de connaître les Thimogonas, avant de s'en-
gager définitivement avec Satouriona. Laudonnière
chargea son lieutenant d'Ottigny de faire une re-
connaissance sur leur territoire. A cette nouvelle,
Satouriona persuadé que les Français ne cherchaient
qu'à préparer le succès de la prochaine expédition,
s'empressa de leur prêter deux guides « qui (i) sem-
bloient aller aux nopces, tant ils estoient délibérez
de combattre leurs ennemis. » D'Ottigny remonta la
rivière une vingtaine de lieues environ, et découvrit
trois barques de Thimogonas. A cette vue ses deux
(i) LVUDONKIÈRE, p. 86.
LE CACIQUE SATOURIONA. Gl
guides se jettent à l'eau en brandissant qui un cou-
telas, qui une hallebarde arrachée à un de nos sol-
dats, et les Indiens effrayés s'enfuient dans les bois :
d'Ottigny arrête à grand'peine ses guides , débarque,
fait connaître par signes ses intentions pacifiques ,
et finit par arrêter la fuite de ces malheureux qui se
croyaient déjà massacrés. Il les rassure par de bonnes
paroles, leur distribue quelques colifichets, et réussit
à s'attirer leur confiance. Toujours fidèle à cet ins-
tinct de cupidité, qui poussait même les plus honnêtes
des Européens débarqués en Amérique à s'enquérir
de l'existence des métaux précieux, d'Ottigny leur
demanda si leur pays produisait de l'or et de l'argent :
ils répondirent que non, mais qu'ils se chargeaient de
conduire un de ses hommes à l'endroit où il pourrait
s'en procurer en abondance. Un volontaire se présenta,
et partit. Inquiet de ne pas le voir revenir, d'Ottigny
partit à sa recherche, et remonta la rivière encore pen-
dant dix lieues. Le soldat vint à sa rencontre, et lui
raconta qu'à trois journées de marche vivait un ca-
cique, nommé Mayra, fort disposé à échanger contre
des marchandises européennes les métaux en abon-
dance sur son territoire. Il demandait en même
temps à d'Ottigny l'autorisation de partir pour ce
voyage de découverte. D'Ottigny la lui accorda, et
revint à la Caroline.
Quinze jours plus tard (juillet i564) le capitaine
Vasseur, le sergent Lacaille et quelques autres sol-
dats partirent pour rejoindre le Français isolé. Après
62 CHAPITRE 11.
deux journées de navigation, ils débarquèrent sur le
territoire du cacique Molona , vassal d'un puissant
prince nommé Outina. Le soldat laissé par d'Ottigny
vint les y retrouver. Il n'avait réussi qu'à se procurer
cinq ou six livres d'argent , mais il se félicitait de l'ac-
cueil qu'il avait partout reçu , et ne tarissait pas en
éloges sur la beauté du pays qu'il avait parcouru , et
sur les ressources inépuisables du sol. Vasseur et La-
caille furent également encliantés de la réception
toute cordiale du cacique Molona. Ils eurent avec lui
de fréquents entretiens et l'interrogèrent anxieuse-
ment sur la situation politique de la contrée, et sur
la puissance respective des divers caciques. Ils ap-
prirent alors que deux caciques, plus puissants que
les autres, se disputaient la souveraineté des bords de
la rivière de May. Le premier , Satouriona , était
celui qui avait accueilli nos compatriotes. Il dominait
dans la contrée riveraine de la mer. Trente caciques,
dont dix étaient ses frères, lui obéissaient. Le second
se nommait Olate Outina : quarante caciques étaient
ses vassaux, et parmi eux l'Iiôte actuel des Français,
Molona. Tous ces caciques étaient profondément dé-
voués à leurs suzerains. Au premier signal , ils revê-
taient leur armure de combat , et couraient le dé-
fendre. C'était la féodalité du moyen âge dans les
forêts du nouveau monde , ou plutôt la clientèle ger-
maine, telle que Tacite (i) la décrivait dans sa Ger-
(i) Tacite, Germanie, § XIII-XTV.
LE CACIQUE SATOURIONA. 63
manie. Salouriona s'était pas le seul ennemi d'Oulina ;
il avait encore pour adversaires les caciques Potavou ,
Onatbeaqua et Houstaqua : le premier, célèbre par
sa valeur, avait dans le caractère une générosité fort
rare ; car ses ennemis l'admiraient fort , et s'avouaient
incapables de l'imiter. Au lieu d'égorger ses prison-
niers (i), « il lesprenoit à mercy, content de les mar-
quer sur le bras gaucbe d'un signe grand comme celui
d'un cacbet, et imprimé ainsi que si le fer cbaud y
avoit passé, puis les ramenoit sans leur faire autre
mal. » Onatbeaqua et Houstaqua étaient éloignés de
la mer. Ils babitaient des cantons montagneux , et se
peignaient en noir, quand ils partaient pour la guerre.
Vasseur et Lacaille , fort beureux de ces renseigne-
ments dont ils se réservaient de tirer parti , se confor-
mèrent alors aux instructions de Laudonnière, qui
leur avait prescrit d'ouvrir partout des relations ami-
cales. Ils promirent à Molona de s'allier à son suzerain
Outina, et de l'aider à triompber de ses ennemis. Ce
propos réjouit fort le cacique , qui, dans son entbou-
siasme,alla jusqu'à promettre aux Français de leur
fournir en abondance de l'or et de l'argent , si réelle-
ment ils l'aidaient contre ses ennemis.
Les lieutenants de Laudonnière rentrèrent alors à
la Caroline pour porter ces bonnes nouvelles à leur
cbef. Ils auraient voulu ne pas s'arrêter en route ; mais
le flot de la marée montante était si violent , qu'ils
(i) Laudonnière, p. 90.
64.
CHAPITRE II.
durent débarquer sur le territoire d'un cacique,
nommé lui aussi Molona , mais qui dépendait de Sa-
touriona et non plus d'Oulina. Les Indiens, per-
suadés que les Français n'étaient parus que pour mas-
sacrer les Tbimogonas , s'empressèrent autour des
nouveaux débarqués , et leur demandèrent des dé-
tails sur le combat supposé. Les détromper, et leur
apprendre qu'au lieu de-maltraiter les Tbimogonas, on
n'avait eu avec eux que de bonnes relations, eût été
fort imprudent : car on s'aliénait les Indiens , et
peut-êlre même s'exposait-on à un mauvais parti.
Vasseur eut la présence d'esprit de raconter que les
Tbimogonas avaient été prévenus à temps , et s'é-
taient enfuis dans les bois , mais que néanmoins il
avait réussi à en tuer quelques-uns. Aussitôt cris ou
plutôt burlements de joie des Indiens, qui supplient
les Français de leur raconter comment tout s'est
passé. Il fallut que Lacaille , brandissant son épée,
leur montrât comment il avait à lui seul tué deux en-
nemis, et il ajouta que ses compagnons en avaient
fait autant. Le cacique ne savait comment témoi-
gner sa reconnaissance; il amena les Français cbez
lui, et ordonna un grand festin. Au moment le plus
animé de la fête , nos compatriotes furent témoins
d'un spectacle étrange. Un Indien se lève, saisit une
javeline, et en frappe un grand coup sur un autre In-
dien qui supporte la douleur sans se plaindre. Quel-
que temps après , le même Indien renouvelle cette
bizarre cérémonie , et avec tant d'énergie que la vie-
LE CACIQUE SATOURIONA. 65
tiirie roule à terre sans connaissance. Aussitôt les en-
fants , les femmes, les jeunes filles entourent le blessé
en pleurant, et le transportent dans une autre case.
Mais pas un Indien ne bouge, et, pendant deux
heures, ils continuent à s'enivrer silencieusement.
Ennuyé de ce silence, Vasseur en demande la rai-
son. Thimogona ! Thimogona ! répond avec lenteur le
cacique. Il se tourne vers le frère du cacique , et lui
adresse la même question. Ce dernier le supplie de ne
pas l'interroger encore. Les Français se rendent dans
la case où on avait transporté le blessé ; ils y trouvent
la femme du cacique et toutes les jeunes filles occu-
pées à chauffer de la mousse, en guise de serviettes,
pour frotter le côté endolori de l'Indien. Alors seule-
ment Molona apprit à nos compatriotes étonnés que
celte cérémonie avait pour but de rappeler les
meurtres commis par les Thimogonas. Il ajouta que ,
toutes les fois qu'on revenait d'une expédition sans
rapporter les têtes des ennemis ou tout au moins sans
quelques prisonniers , on faisait toucher au plus jeune
et au plus chéri des enfants de la \ictime , les armes
qui avaient tué son père (i) , « affin que renouvellant
la playe, la mort d'iceux fut de rechef plorée. » Ces
mœurs étranges impressionnèrent vivement Vasseur
et ses compagnons. Ils comprirent que des tribus,
qui gardaient ainsi le souvenir des offenses, et trans-
mettaient comme un héritage le soin de les venger,
(i) Laudonkière, p. 97.
LA FLORIDE.
6G CHAPITRE II.
n'étaient pas un peuple ordinaire, et, de retour à la
Caroline, ils engagèrent fortement Laudonnière à
prendre un parti, et à choisir entre Satouriona et
ses rivaux.
Laudonnière était fort embarrassé. Il ne savait plus
quelle politique adopter. Ou bien s'allier franchement
à l'un des caciques, et l'aider à détruire ses rivaux;
mais Laudonnière s'exposait alors à travailler pour
un ingrat , et il s'aliénait sans retour les populations
conquises. Ou bien détruire les caciques les uns par
les aulres, en se mêlant à leurs querelles, en les exci-
tant, et en assistant en témoin impassible à leurs
massacres réciproques; mais les caciques pouvaient
comprendre un jour que l'étranger les exploitait, et
se coaliser contre lui. Ou bien encore conquérir bru-
talement, à l'exemple des Espagnols et des Anglais r
massacrer amis ou ennemis, et s'imposer par la supé-
riorité de la force brutale, en vertu de la fameuse loi
de la concurrence vitale, par laquelle de deux races,
vivant à côté l'une de l'autre , la race inférieure sera
fatalement ou anéantie ou absorbée par la race supé-
rieure. Mais cette politique impitoyable avait ses
dangers : d'ailleurs elle répugnait au caractère na-
tional , et elle était contraire aux instructions de Co-
ligny. Que faire alors? attendre, temporiser? Sans
doute on ne se compromettait pas; mais aussi point
de progrès possibles! Mieux valait peut-être se dé-
cider tout de suite en faveur de l'un des caciques, qui
se disputaient la prééminence, sauf à l'abandonner
LE CACIQUE SATOURIONA. G 7
plus tard. De la sorte on acquérait sur-le-champ des
alliés sûrs, on gagnait du temps, et on pouvait at-
tendre des renforts sérieux.
Laudonnière se décida pour un quatrième parti,
la neutralité. Il ne chercha pour le moment qu'à mé-
nager indistinctement tous ces rivaux, il essaya même
de les réconcilier : mais ces atermoiements calculés,
celte sage tolérance , si bien compris de notre époque,
dépassaient l'intelligence de ces natures primitives.
Les Floridiens ne connaissaient que deux états so-
ciaux, la guerre ou la paix. Ils n'admettaient pas
qu'on restât indifférent à leurs dissensions intestines.
Qui ne se battait pas en leur faveur devenait leur en-
nemi. En effet les ménagements de Laudonnière pas-
sèrent bientôt pour de la trahison. Il aurait voulu
s'allier avec tout le monde : bientôt tout le monde fut
contre lui.
La première hostilité directe , que rencontrèrent
les Français en Floride, fut celle du cacique Satou-
riona , celui qui les avait accueillis à leur débarque-
ment. Il leur avait même rendu des services réels. Il
les avait aidés à construire la Caroline, il leur avait en-
voyé des provisions, il ne négligeait aucune occasion
de leur prouver combien il tenait à leur alliance.
Quelques jours après l'installation de Laudonnière, il
lui fit annoncer sa prochaine visite par un envoyé ,
qui le précédait de quelques heures. Cet envoyé avait
une escorte de cent vingts guerriers d'élite. Pour faire
honneur à leur souverain, et peut-être aussi pour
08 CHAPITRE II.
éblouir les étrangers, ces Indiens avaient revêtu
leur grand costume de guerre. Armés d'arcs, de
flèches , de boucliers et de javelots , la tête chargée
de plumes aux couleurs éclatantes, ils portaient au
cou des colliers de coquillages. Leurs bras étaient
chargés de bracelets (i) en dents de poisson. Ils
avaient à la ceinture des lingots d'argent de forme
ronde , et même des perles. Enfin à leurs jambes ils
avaient presque tous suspendu des cercles d'or, d'ar-
gent ou d'airain. Lemoyne les a dessinés dans ce pit-
toresque costume, et , grâce à lui, nous savons quelle
était l'attitude de ces guerriers floridiens.
Laudonnière se défiait des Indiens : il se rappelait
leurs trahisons à l'égard des Espagnols , sur ce même
sol qu'il foulait aujourd'hui. Aussi déclara-t-il qu'il
n'accepterait d'entrevue qu'à condition de voir le ca-
cique sans escorte. Satouriona s'était trop avancé
pour reculer. La curiosité et le désir de s'assurer par
lui-même du nombre , de la valeur et des ressources
de ces étrangers, le décidèrent à faire litière de son
amour-propre. Il accepta donc l'entrevue dans les
conditions imposées par Laudonnière, et la céré-
monie commença.
Satouriona était suivi par sept ou huit cents guer-
..... •"*
(1) De Bry, p. 7. Onusti more Indico suis divitus, ut varii genens
permis, torquibus ex selecto conduira m génère, armillis e piscium den-
tibus, cingulis et sphœiulis argenteis oblongœ et rotundœ formai cons-
tantibus, atque multis unionibus ad aura adligatis, ' sed et pleriquc
ruribus suspenderant pianos orbes cum aureos lum argenteos et œreos.
— Lemoyne, planche XIII.
LE CACIQUE SATOURIONA. 69
riers, tous de bonne apparence, bien découplés,
agiles à la course, et armés de pied en cap. Vingt
joueurs de cor le précédaient , qui soufflaient dans
leurs instruments (i), sans chercher à s'accorder : ils
ne voulaient que faire le plus de bruit possible, et leurs
joues s'enflaient démesurément quand le son s'en-
gouffrait dens leurs cors. C'est aux sons d'un or-
chestre semblable que , dans les profondeurs encore
mystérieuses de l'Afrique , dans (2) TOugogo ou l'Ou-
nyamunezi, Speke était accueilli par les souverains in-
digènes. Puis le cacique parut : il avait à ses côtés
son premier ministre et son sorcier favori, qui ne le
quittaient jamais. Il prit place dans une hutte de
feuillage improvisée pour la circonstance et fit cher-
cher Laudonnière. Ce dernier avait revêtu le splen-
dide costume des gentilshommes de l'époque , haut
de chausses brodé, pourpoint tailladé, avec man-
ches (3) à gigot , fraise empesée et toque à plumes ,
l'épée au côté , le poignard à la ceinture. DOlligny et
l'interprète Lacaille furent également introduits dans
la hutte de feuillage. Les deux troupes s'observaient à
distance avec une égale curiosité. Les Français étaient
en petit nombre, mais en bon ordre, et leurs armes
étincelaient au soleil. Les Floridiens , aux costumes bi-
zarres, aux armes étranges, étaient groupés au hasard,
et manifestaient leur surprise par des gestes exagérés.
(1) De Bry, p. 8. Silvcstrc quidpiam sine harmonia vel concenta so-
rtantes, scd duntaxat qua maxime poterant contentionc tibias inflantes.
(2) Tour du monde, i86/j-
(3) Lkmoyjve, planche XV.
70 CHAPITRE If.
Saionriona s'attendait à trouver une troupe plus
considérable : aussi ne dissimula-t-il pas son étonne-
ment et son dédain. Mais il se repentit bienlôt d'avoir
cédé à ce premier mouvement d'orgueil : quand il
apprit que les Français appartenaient à une grande
nalion , et obéissaient à un souverain autrement puis-
sant que lui, quand il parcourut le campement im-
provisé, et admira les armes à* feu, quand on lui
expliqua l'usage des fossés et des fortifications de
campagne, sa surprise se convertit en frayeur. Avec
cette mobilité d'impressions qui caractérise tous les
peuples enfants, il passa sans transition de l'extrême
dédain à l'extrême platitude, et fit à Laudonnière des
protestations emphatiques d'amitié et des offres em-
pressées de service. Celui-ci connaissait trop bien le
cœur humain pour garder la moindre illusion sur
l'amitié soudaine du chef barbare, mais il résolut
d'en profiler. Il lui fit donc, fort à propos, répondre
par Lacaille qu'il avait reçu du roi de France la
mission expresse de traiter avec lui , et lui annonça
qu'il profiterait de ses offres de service pour avoir des
vivres et pour activer les travaux du fort. Flatté dans
son amour-propre de souverain , et tremblant pour
sa propre sécurité, Satouriona promit tout ce qu'on
lui demanda , annonça de prochains envois de provi-
sions, et détacha quatre-vingts de ses plus robustes
soldats pour aider les Français : seulement il rappela
à Laudonnière la promesse solennelle qu'il lui avait
faite de l'aider contre les Thimogonas.
LE CACIQUE SATOCIUOXA. 71
Laudonnière n'avait pas oublié cette promesse :
mais il était parfaitement décidé à l'éluder, puisqu'il
ne voulait pas sortir de la neutralité. D'ailleurs il
avait appris que le chef des Thimogonas , Outina,
disposait de forces considérables. De plus, le pays,
dont il était le souverain incontesté, passait pour
renfermer de riches gisements aurifères , et tous les
voyageurs ou conquérants du seizième siècle , en dé-
barquant en Amérique, nourrissaient l'arrière-pensée
de découvrir quelque Eldorado , qui les enrichirait
eux et leurs compagnons. Les dangers très-réels ,
auxquels il s'exposait en "attaquant Outina, et la
perspective séduisante de trésors inconnus à décou-
vrir, décidèrent Laudonnière à la prudence.
A la première ouverture de Satouriona, il avait
donné une réponse dilatoire. Le chef barbare voulut
alors forcer la main à son défiant auxiliaire , et , à la
tête d'une véritable armée de douze à quinze cents
hommes, vint lui-même le chercher à la Caroline.
Laudonnière s'était absenté, peut-être afin d'éviter
toute explication embarrassante, mais il avait confié
ses pouvoirs à l'intrépide Lacaille. Ce dernier, quand
Satouriona et son armée parurent en vue de la cita-
delle, leur en défendit l'entrée. Était-ce mesure de
précaution? Etait-ce humiliation préméditée, et des-
sein de montrer au chef barbare qu'on pouvait le
braver impunément? On ne sait; mais Satouriona dut
se résigner. On lui permit , seulement à lui et à ses
principaux lieutenants, d'entrer dans la citadelle. Le
72 CHAPITRE II.
reste de l'armée resta en dehors des fortifications.
Le cacique ne cacha pas son étonnement. Celte for-
teresse improvisée était vraiment redoulahle. Non
seulement elle mettait la petite troupe des Français à
l'abri de toute surprise, mais encore elle était capable
de soutenir un siège en règle. Comparée aux informes
travaux de défense essayés par les indigènes, la Caro-
line était un chef-d'œuvre. Lacaille jouissait de la sur-
prise peu dissimulée du cacique et de ses lieutenants.
Il les promena partout , sans leur faire grâce d'aucun
détail. Il se donna même le plaisir de tirer le canon
en leur honneur. La détonation , répétée par l'écho
de la rive et des forêts voisines, épouvanta les Flori-
diens qui n'étaient pas entrés dans la citadelle. Us
prirent la fuite dans toutes les directions, et Satou-
riona fut réduit à son état-major pour escorte. Le
rusé cacique était furieux et de la lâcheté de ses
hommes et de la puissance de ses redoutable voisins ,
mais il ne perdait pas de vue le principal objet de
son voyage, et rappela la promesse que lui avait faite
Laudonnière. Il pria Lacaille de lui transmettre son
message , et retourna chez lui pour y attendre la ré-
ponse du chef français.
Cette réponse ne se fit pas attendre. Laudonnière,
pour ne pas violer sa parole , lui envoya Lacaille et
quelques soldats, en s'excusant de ne pas venir lui-
même avec le reste de sa troupe, car il n'avait pas
assez de vivres dans son fort, et les barques, qu'il
avait ordonné de construire pour remonter la rivière
LE CACIQUE SATOURIONA. 73
n'étaient pas prêtes. Si le cacique voulait attendre
encore deux lunes , peut-être alors viendrait-il à son
aide.
Sans être versé dans les usages de la diplomatie
européenne , le Floridien ne s'abusait pas sur la va-
leur de ces protestations. Il comprit que Laudonnière
ne voulait se compromettre avec personne , et cher-
chait à connaître davantage la situation réelle du
pays, afin de vendre plus chèrement son alliance.
Mieux valait feindre d'agréer ces excuses, et en-
traîner tout de suite contre les Thimogonas le petit
corps auxiliaire , que Laudonnière n'avait pu se dis-
penser de lui donner. De la sorte l'effet moral était
produit sur les indigènes , puisqu'on voyait des
Français au milieu de ses hommes, et qu'il pouvait
annoncer provisoirement, sans être démenti, que le
gros de l'armée française suivrait bientôt. Satouriona
répondit donc à Laudonnière qu'il ne pouvait at-
tendre deux lunes, et qu'il se mettait en marche.
La cérémonie du départ eut lieu en présence des
Français. Le dessinateur Lemoyne (i) y assistait, car
il en a laissé une curieuse^ description. Les chefs in-
diens, en costume de guerre , sont assis en rond. Ils
sont tatoués et portent d'étranges coiffures, que gran-
dissent et exagèrent des plumes, des becs d'oiseau
ou des peaux de loup. Satouriona entre dans le
cercle, au milieu duquel sont disposés deux grands
(i) Lemoyice, planche XI.
L% CHAPITRE II.
vases remplis d'eau. Comme saisi de fureur, roulant
des yeux hagards, et avec des gestes d'énergumène,
le cacique murmure de sourdes imprécations; on
dirait une incantation magique , interrompue par
d'affreux hurlements , que répètent les chefs et les
soldats en heurtant leurs armes et frappant leurs
cuisses. Quand cette sorte de bardit , de péan , est
achevé, le cacique prend une lance de bois, se
tourne du coté du soleil, et supplie cette puissante
divinité de lui accorder la victoire contre ses enne-
mis. Puis il prend de l'eau dans un des vases , et la
jette sur ses soldats : « Puisse le sang de nos ennemis ,
s'écrie-t-il , couler avec autant de facilité que cette
eau que je disperse! » Il jette alors dans le feu l'eau
de l'autre vase, et ajoute : a Puissions-nous éteindre
l'ardeur de nos ennemis, aussi facilement que j'éteins
ce feu! »
Après s'être ainsi mis en règle avec la divinité , Sa-
touriona divisa son armée en deux corps. Le premier
s'enfonça dans les bois, le second suivit la rivière. Ils
se réunirent pour la double attaque du village des
Thimogonas. Après une résistance désespérée, ce vil-
lage fut pris, brûlé, et les prisonniers partagés entre
Satouriona et les caciques ses vassaux. Pour sa part,
il en eut treize , qu'il amena avec lui.
Lemoyne nous a laissé une série de dessins fort cu-
rieux, relatifs aux usages des Floridiens après la vic-
toire. Grâce à lui (i), nous savons à quels affreux trai-
(i) Lemoyke, planche XV,
LE CACIQUE SATOURIONA. 75
tements étaient soumis les cadavres des vaincus. Dès
qu'un ennemi tombe , des Indiens, apostés à cet office,
se jettent sur lui , le scalpent avec des roseaux, dur-
cissent tout de suite au feu la peau du scalp , et l'em-
portent ainsi que les bras et les jambes coupés au ras
des épaules et des cuisses. Le tronc reste seul. On
l'empale avec une flèche , et on l'abandonne sur le
champ de bataille. Quand le vainqueur rentra dans
son village, il ordonna de planter, sur des pieux fichés
en terre autour de sa hutte , les scalps durcis au feu ,
les bras et les jambes coupés. La tribu s'assit en rond
autour de ces trophées immondes, et un sorcier (i)
s'avança, tenant à la main une statuette grossière-
ment travaillée qu'il accablait d'imprécations , comme
s'il poursuivait en elle un ennemi imaginaire. Trois
Indiens en face de lui composaient un barbare or-
chestre, celui du milieu frappant en mesure une
pierre plate et les deux autres agitant des gourdes
remplies de cailloux. Ces cérémonies étaient destinées
à remercier les dieux de leur appui.
Quant aux victimes (2), on les enterra solennelle-
ment. Leurs veuves s'assemblèrent (3), vinrent trouver
Satouriona, s'accroupirent en rond autour de lui, et
le conjurèrent en gémissant de venger leurs époux.
Mais leur douleur n'était qu'officielle; car elles lui
demandèrent aussi la permission de se remarier en
(1) Lemoyne, planche XVT.
: (2) ld., planche XYIT.
(3)/</., planche XVIII.
76 CHAPITRE II.
temps voulu. Le cacique leur promit de les venger,
leur accorda la permission demandée, et les renvoya
chez elles. Elles n'y rentrèrent que pour prendre les
armes et la coupe de leurs maris, qu'elles portèrent
sur leurs tombes (i), puis elles coupèrent leurs che-
veux, qu'elles semèrent dans le champ des funérailles.
Jamais elles n'ont le droit de se remarier avant que
les cheveux n'aient repoussé. Lemoyne suivait avec le
plus vif intérêt ces cérémonies bizarres, et il les dessi-
nait au fur et à mesure avec une remarquable exac-
titude et une naïve précision. Ces planches conser-
vées par le hasard des temps donnent une connais-
sance parfaite des coutumes floridiennes.
Laudonnière avait appris avec peine la victoire de
Satouriona. Bien qu'il ne lui eut prêté que quelques
hommes, des Français figuraient dans l'armée du
vainqueur. Laudonnière s'était donc déclaré pour lui,
et avait renoncé à la politique de neutralité qui, seule,
pouvait consolider sa puissance. C'était une faute. Il
lui fallait la réparer, ou sinon renoncer à propager
son influence. Laudonnière pria Satouriona de lui li-
vrer les prisonniers qu'il avait encore en son pou-
voir. Le cacique comprit que Laudonnière voulait les
rendre, et se concilier ainsi à peu de frais les bonnes
dispositions des vaincus. Il refusa de les céder. Aus-
sitôt Laudonnière va trouver son allié récalcitrant y
escorté cette fois par une vingtaine de soldats d'élite
(i) Lemoyne, planche XIX.
LE CACIQUE SAT0UR10NA. 77
armés jusqu'aux dénis, et lui renouvela sa demande,
mais d'un ton qui ne souffrait pas de réplique. Si Sa-
touriona condescendait, sans résistance, à un désir
aussi violemment exprimé, il était perdu aux yeux de
ses sujets qui n'auraient plus que du mépris pour lui. Il
le comprit ainsi, mais, comme il ne se sentait pas
assez fort pour rejeter cette demande impérieuse, il
recourut à la diplomatie des faibles, au mensonge. Il
déclara donc que les prisonniers s'étaient enfuis dans
les bois. Laudonnière ne se laissa pas tromper. Il re-
nouvela pour la troisième fois sa demande, mais en
faisant observer qu'il allait les délivrer lui-même. Sa-
touriona, éperdu, ordonna alors à son fils de les cher-
cher, et Laudonnière les ramena triomphalement à la
Caroline.
C'était une bravade, mais elle était dans les usages
du temps. Laudonnière avait imité les conquérants
espagnols qui imposaient leur volonté aux souverains
barbares, et les réduisaient à une obéissance passive.
Mieux eût valu pour lui une politique plus conciliante;
car Satouriona humilié, déçu dans ses espérances, ou-
vertement bravé au milieu même des siens, n'oublia
jamais cet affront. Il n'osait pas entrer en lutte di-
recte avec ces redoutables étrangers, mais tous les
caciques qui reconnaissaient son autorité n'eurent
plus, ainsi que leur chef, que de mauvais traitements
à faire subir aux Français. Relations embarrassées ,
malveillantes, hostiles même, refus absolu de donner
ou de vendre des provisions, c'est tout ce que gagna
78 CHAPITRE II.
Laudonnière à ce déploiement intempestif de puis-
sance. A toutes les propositions d'alliance postérieures,
Satouriona répondit, lui aussi, sans franchise, et par
des voies dilatoires. On eut pu en faire un allié dévoué :
ce fut un ennemi caché.
Un événement inattendu vint du reste montrer à
Laudonnière combien Satouriona et ses vassaux étaient
excités contre lui, et lui prouva qu'ils n'attendaient
plus qu'une occasion pour se jeter sur les envahisseurs
étrangers. Le 29 août, éclata un de ces terribles orages
des tropiques, qui amènent de véritables catastrophes.
La foudre enflamma , sur un espace considérable,
les herbes sèches qui entouraient la Caroline. Les
Français se virent bientôt comme au milieu d'une
•>
mer de feu, et la chaleur, projetée par cet incendie,
fut telle que des oiseaux asphyxiés (1) tombèrent dans
l'intérieur de la citadelle. Les eaux de la rivière fu-
rent aussi tellement échauffées que les poissons mou-
rurent presque tous. On en trouva de quoi charger
cinquante chariots (2). Laudonnière et ses soldats
n'avaient pas quitté la citadelle, tant que dura cet épou-
vantable cataclysme. Mais les prairies continuaient
toujours à brûler, et le capitaine s'imagina que les
Indiens cherchaient ainsi à l'isoler, en créant entre
eux et lui comme un désert artificiel. Il allait donc
envoyer quelques-uns de ses hommes, pour demander
la raison de cette étrange conduite aux caciques les
(1) Laudoknièke, p. io5.
(2) Id , p. 106.
LE CACIQUE SATOURIONA. 7$
plus voisins, lorsqu'on lui annonça la visite des dé-
putés d'un vassal de Satouriona.
Ce cacique, nommé Allicamani, était un de ceux
qui n'avaient pas voulu rendre les prisonniers d'Ou-
tina. Il se considérait si bien comme en état de guerre
contre Laudonnière et les Français , qu'il avait pris
les éclats répétés de la foudre pour l'explosion des
canons de la Caroline, et croyait que ces canons avaient
mis le feu aux prairies. Effrayé par cette démonstra-
tion , Allicamani s'inclinait devant la toute-puissance
de Laudonnière, et le suppliait de l'épargner doréna-
vant, lui et les siens. Laudonnière se garda bien de le
détromper, et lui fit répondre (i) « qu'il s'estoit contenté
de faire tirer jusques à my chemin de sa maison, pour
luy faire cognoistre sa puissance, Tasseurant au reste
que, moyennant qu'il perseverast en sa bonne affec-
tion, on se déporteroit de ne plus faire tirer à l'ad-
venir. » Mais l'impression de terreur avait été si vive,
que le cacique s'enfonça dans les bois; il ne se décida
à rentrer chez lui qu'après deux mois d'hésitation,
ennemi déclaré de la France, et bien résolu, ainsi
que tous les vassaux de Satouriona , à venger l'injure
commune.
(i) Laudojvnière, p. 107.
80 CHAPITRE III.
CHAPITRE III.
LE CACIQUE OUTINA.
Laudonnière espérait au moins l'alliance d'Outina,
pour lequel il avait, sans le connaître, compromis la
situation de la France en Floride; une excellente occa-
sion se présentait pour entrer en relation avec lui :
il s'agissait de lui rendre les prisonniers, si imprudem-
ment arrachés à Satouriona.
D'Erlacb, \ asseur, un sergent et dix soldats s'em-
barquèrent, le 10 septembre, pour ramener les prison-
niers à Outina. Ils s'enfoncèrent jusqu'à quatre-vingts
lieues dans l'intérieur des terres, et furent très-bien
reçus par le cacique, heureux de recouvrer des prison-
niers qu'il croyait perdus, et fier d'être l'objet des pré-
venances de ces redoutables étrangers, dont la renom-
mée s'était déjà étendue au loin. Outina préparait alors
une expédition contre son voisin Potavou : il pria
d'Erlach de vouloir bien l'accompagner. Celui-ci n'osa
prendre sur lui la responsabilité d'engager dans une
expédition qui pouvait être dangereuse tous les
hommes que lui avait confiés Laudonnière. 11 en
confia cinq au capitaine Vasseur, qu'il renvoya à la
Caroline, et resta avec le sergent et les cinq autres..
C'était une imprudence que d'attaquer sans motif
un puissant souverain, avec lequel on n'avait eu jus-
LE CACIQUE OLTINA. 81
qu'alors aucun rapport hostile. Mais d'Erlach savait
qu'on s'était déjà battu contre les vassaux d'Outina ,
sans qu'Outina eût gardé rancune de cette agression.
Potavou, sans doute, ne s'en froisserait pas davantage
D'ailleurs il serait toujours temps de lui rendre le
même service contre tel ou tel autre de ses ennemis,
et au besoin contre Oulina lui-même. Car d'Erlach,
ainsi que tous ses contemporains, ne voyait dans l'A-
mérique qu'une mine à exploiter, et dans les Améri-
cains que des hommes de race inférieure, avec les-
quels il n'était pas besoin de si grands ménagements.
De plus, jamais un Français n'a résisté au plaisir de
faire la guerre. Le dilettantisme militaire fut toujours
de mode chez nous, et la perspective d'une campa-
gne en pleine Amérique séduisait d'Erlach, qui n'a-
vait pas encore eu l'occasion d'étudier sur place les
mœurs indigènes. Il partit donc pour cette guerre,
comme il serait allé à une belle partie de chasse. De
fait le danger n'était pas plus grand pour ses compa-
gnons et pour lui que s'il se fût agi de forcer quelque
bête fauve dans son repaire. Avec leurs armes, nos
compatriotes pouvaient tenir tête à des centaines
d'ennemis.
Outina ne menait avec lui que deux cents de ses
guerriers. Il espérait surprendre les ennemis, et avait
prié les Français de se mettre au premier rang, et de
décharger leurs arquebuses, dont les détonations ef-
frayeraient sans nul doute- les hommes de Potavou.
Vingt-cinq lieues seulement séparaient les deux anta-
LA FLOUDE. G
82 CHAPITRE III.
gonistes. Mais Potavou était sur ses gardes. A l'arrivée
d'Outina, il s'élance hors de son village. Une décharge
des arquebusiers arrête l'élan de ses hommes. Quand
ils virent tomber, comme foudroyé à distance, le chef
de la sortie, Potavou lui-même, tué par d'Erlach, les
Floridiens furent comme saisis de terreur, et s'enfui-
rent dans toutes les directions. Outina et les siens
n'eurent plus qu'à entrer dans le \illage, et à y faire
des prisonniers.
Un tel service méritait une récompense. Aussi lors-
que Vasseur revint chercher d'Erlach, Outina fit aux
Français de riches présents, peaux tannées, instru-
ments divers, et, ce qu'ils prisaient le plus, un peu
d'or et d'argent. Enfin il promit à Laudonnière de lui
prêter assistance au premier signal, et s'engagea à
lui fournir trois cents hommes et davantage, s'il en
était besoin . L'alliance offensive et défensive était donc
signée : il ne restait plus qu'à la consolider.
Outina fut le premier qui réclama l'alliance des
Français. Enhardi par son premier succès, il forma
le projet d'une expédition nouvelle contre les caciques
de la montagne, et pria Laudonnière de venir à son
secours. Celui-ci avait grande envie de refuser. Mais
l'alliance était de trop fraîche date pour qu'il pût
éluder sa promesse. D'ailleurs on lui avait raconté de
telles merveilles sur la région des Apa lâches , qu'il
étouffa ses scrupules, et envoya au cacique son fidèle
d'Ottigny accompagné de trente arquebusiers, et du
dessinateur Lemoyne. Ce devait être pour ce dernier
LE CACIQUE 0UT1NA. 83
une occasion nouvelle de connaître les mœurs et de
dessiner les costumes des Floridiens. En effet c'est à
lui, ou du moins à ses dessins, que nous devons les
renseignements les plus pittoresques, et probablement
les plus exacts sur cette expédition (octobre).
Aussitôt après l'arrivée des Français , Outina or-
donna de préparer un grand festin. D'énormes vases
en argile, posés sur des trépieds, sont remplis de vo-
lailles et de gibier. Les Indiens attisent la flamme
avec des soufflets, qui ressemblent à des éventails (i),
et les enfants assistent, bouche béante, à ces prépa-
ratifs. Dès que les vivres sont préparés, les guerriers
sont convoqués en assemblée extraordinaire. Ils
prennent place dans la case du cacique, sur des bancs
en bois, et décrivent un vaste demi-cercle autour
d'Outina, qui se lient au milieu. Alors on apporte la
casina. C'est une potion enivrante fabriquée par les
femmes, en mâchant des feuilles qu'elles laissent fer-
menter. Cette cuisine primitive est encore en usage
dans les forêts du Haut-Amazone. M. Paul Marcoy (2)
l'a retrouvée, avec tous ses détails de fabrication les
moins Tagoûtants, dans le Pérou. Il paraîtrait que les
Indiens d'alors et ceux d'aujourd'hui n'ont pas une
grande délicatesse : car ils absorbaient, au temps
de Laudonnière, et prennent encore, de nos jours,
une telle quantité de ce breuvage indigeste, qu'ils
(1) Lemoyke, planche XXVIII.
(2) Tour du monde, n° 171.
84- CUAPITllE III.
étaient obligés de sortir à plusieurs reprises de la
case royale pour se livrer au honteux exercice
tant affectionné par les Romains de la décadence
au milieu de leurs orgies. A peine débarrassés , ils
retournaient boire, et ne cessaient qu'ivres- morts.
Lemoyne a reproduit avec une naïveté flamande, et
un réalisme à la Téniers, les détails pittoresques de
cette scène d'intérieur (i).
Mais la casina est cuvée : il s'agit maintenant d'af-
faires sérieuses. Les guerriers, revêtus de leur parure
de combat, se rassemblent près de la case du cacique.
Un orchestre bruyant annonce son arrivée. Aussitôt
se forme Tordre de marche. Outina, peint en rouge,
se tient au milieu d'un carré de guerriers : ce sont les
soldats d'élite, les gardes du corps. L'armée propre-
ment dile entoure cette réserve, mais toujours en
conservant la forme d'un carré (2). Sur les ailes, quel-
ques jeunes gens, renommés par leur agilité à la
course, font le service d'espions et d'éclaireurs. Quand
tout est disposé, le cacique donne le signal, et la co-
lonne s'ébranle.
Le premier jour, la marche fut aisée. 31»is le se-
cond jour, comme il fallait traverser des régions in-
cultes, et que la chaleur était excessive, l'armée fut
très- fatiguée par celle étape. Les Français, que ne sou-
tenait pas l'excitation d'une prochaine vengeance,
(1) Lemoyne, planche XXIX.
(a) IrL, planche XIV.
LE CACIQUE OUTINA. 85
souffraient plus que les Indiens. Le cacique, qui te-
nait à les ménager, donna Tordre de les porter à dos
d'homme. Sur le soir on était arrivé aux limites du
territoire ennemi. Outina ordonna une halte géné-
rale, et, comme il ne voulait s'engager en pays ennemi
qu'avec la certitude du succès, il demanda l'avis de
son sorcier : un Romain aurait consulté les augures !
Les sorciers, en Floride et chez tous les peuples sauva-
ges (r), étaient et sont encore en grande vénération.
On les nommait en Floride des iarvars. Ils cumulaient
les fonctions de prophète et de médecin. C'é-
taient, en général, des vieillards : aussi leurs remèdes
étaient-ils avant tout des remèdes d'expérience.
Ils connaissaient les vertus des plantes , et nos mé-
decins, si justement fiers de leur science, si dédai-
gneux de l'empirisme , leur doivent pourtant la dé-
couverte de quelques spécifiques, dont l'usage est
aujourd'hui journalier (2). Le sorcier d'Outina avait
cent vingt ans. Il emprunta le bouclier de d'Ottigny,
traça tout autour des signes magiques, et finit par
s'asseoir. Presque aussitôt il entra en convulsions (3).
Sa bouche se tordit en un rictus effrayant , qui saisit
d'effroi tous les guerriers. C'était le grand esprit qui
prenait possession de son serviteur, et lui communi-
quait les secrets de l'avenir. Bientôt il s'affaissa sur
(1) Tour du monde y n° 3o8.
(2) Sassafras, quinquina, cubèhe, salsepareille, condurango, etc.
(3) Lemoyne, planche XII.
80 CHAPITRE III.
lui-même, comme épuisé par la lulle qu'il avait sou-
tenue, et, quand il revint à la vie, il annonça à son
souverain que deux mille hommes l'attendaient, et
lui avaient tendu une embuscade.
Ces révélations produisirent une impression déplo-
rable sur le cacique. Il s'attendait à surprendre l'en-
nemi, et liarvar lui apprenait que son départ était
connu, et qu'il ne remporterait la victoire qu'après
une vive résistance. Outina , paraît-il, n'était pas un
foudre de guerre, car il voulut rebrousser chemin,
sans même vérifier l'exactitude des renseignements
fournis par le sorcier. Mais d'Otligny n'était pas venu
si loin pour battre en retraite sans seulement avoir
aperçu l'ennemi. La crainte du ridicule et l'ardeur
naturelle de son caractère lui firent déclarer au caci-
que qu'on se battrait, ou que l'alliance serait immé-
diatement rompue. Honteux de la leçon, et craignant
que la menace ne fut suivie d'exécution, Outina donna
alors le signal de l'attaque.
La bataille dura trois heures. La brillante valeur
de nos arquebusiers, et l'effet prodigieux de leurs ar-
mes déterminèrent la victoire en faveur d'Outina.
Mais le chef barbare ne sut pas ou ne voulut pas en
profiter. Au lieu de suivre le conseil de d'Ottigny , et
de réduire son ennemi à la dernière extrémité en
marchant sur sa résidence , il aima mieux ne plus
s'exposer au hasard des combats. Le chef des Fran-
çais eut beau le supplier de poursuivre ses avantages :
cette fois il fut inflexible; il avait hâte de mettre en
LE CACIQUE OUTINA. 87
sûreté sa personne sacrée, et aussi de jouir de son
triomphe.
L'armée victorieuse revint donc au village royal.
Une vingtaine de caciques s'y étaient déjà rendus
pour féliciter le vainqueur. Aussitôt commencèrent les
fêtes triomphales. Mais d'Ottigny ne dissimulait pas
son dégoût pour le lâche qui n'avait pas voulu conti-
nuer la guerre. Il partit au bout de deux jours, mal-
gré les instances d'Outina, et rendit compte à Laudon-
nière de sa mission. L'impression fut déplorable à la
Caroline , et les Français la dissimulèrent si peu que
les caciques voisins vinrent supplier Laudonnière
d'abandonner son allié. Satouriona lui-même, espérant
un retour d'amitié , fit demander en secret à Lau-
donnière, s'il ne voulait pas l'aider à renverser Ou-
lina : Laudonnière refusa. Il ne réussit qu'à s'aliéner
complètement Satouriona , et à exciter les défiances
d'Outina , bientôt instruit de ces négociations. Dès lors
les deux puissants caciques, sans se déclarer ouver-
tement, devinrent les ennemis des Français.
Ainsi donc, au début, protestations de tendresse,
offres de service , cadeaux réciproques ; bientôt re-
froidissement dans les relations, puis guerre ouverte.
C'est l'histoire de presque toutes nos colonies. Nous
nous lions d'abord avec les indigènes, mais nous les
fatiguons bien vite par nos prétentions, et nous en-
trons en lutte avec eux. Les Espagnols procédaient
autrement. Ils massacraient par système. Les Anglais
massacrent et corrompent les races indigènes, avec
88 CHAPITRE III.
lesquelles ils sont en contact. Les uns et les autres
ont réussi à foncier des empires durables aux dépens
des peuplades barbares. Les Français ont échoué dans
leurs tentatives. Au moins leur souvenir n'est-il pas
maudit, et peut-être est-il préférable , pour l'honneur
national, de n'avoir pas réussi , mais d'avoir les mains
nettes de ce sang abhorré.
DISSENSIONS INTESTINES. 89
CHAPITRE IV.
DISSENSIONS INTESTINES.
Plus encore peut-être que la mauvaise politique
suivie par les Français à l'égard des Floridiens, l'in-
discipline de nos compatriotes devait amener la ruine
de l'établissement fondé par eux.
Loin de la métropole, dans un pays, où l'Euro-
péen , par la supériorité de ses armes et de sa civili-
sation , semblait le roi de la nature , le sentiment de
la personnalité acquérait une intensité extraordinaire.
Le dernier valet d'armée s'estimait l'égal , sinon le
supérieur, du plus puissant cacique. Les merveil-
leuses histoires des conquistadores, ces empires dé-
truits par des poignées d'hommes , ces richesses fabu-
leuses, ces populations énormes, ces villes splendides
devenant la proie de cinq ou six aventuriers, tous
ces récits presque fantastiques flottaient confusément
dans les esprits. Nous avons toujours eu du goût pour
les aventures extraordinaires, et les compagnons de
Laudonnière se croyaient tous destinés à renouveler
les exploits des Cortès ou des Pizarre. Assurément
celte estime de soi-même et cette confiance en ses
propres forces exaltent et surexcitent les plus nobles
instincts de la nature humaine , mais elles détruisent
l'obéissance, et relâchent la discipline pourtant si
DO CHAPITRE IV.
nécessaire, lorsque quelques hommes se trouvent en
présence de véritahles foules. Aussi bien cet esprit
d'indiscipline était alors entré dans nos mœurs na-
tionales. « Les soldatz de maintenant, écrit Bran-
tôme (i), sont si desraiglez et font plus proffession
de brigandage que de guerre. Car dès lors qu'ils s'en-
roolent ou ma relient soubz un'enseigne, c'est à prendre
qui pourra sur l'un, sur l'autre, autant ou plus sur
l'amy de son parly que sur l'ennemi tenir les champs. »
£ Cette indiscipline devait être la principale cause de
la ruine de nos établissements d'Amérique. A mesure
qu'augmentait chez nos compatriotes le mépris pour
les lâches et molles populations qu'ils exploitaient,
* croissait aussi leur amour de l'indépendance. Comme
chez eux l'initiative était plus développée que dans
toute autre race, ils voulaient tout essayer par eux-
mêmes, et secouaient l'autorité de leur chefs. Nous
savons déjà comment les premiers colons français de
la Floride se débarrassèrent , en l'assassinant , du se-
cond chef de l'expédition , le capitaine Albert. Peu
* s'en fallut que Laudonnière n'éprouvât le même sort.
Il avait été accompagné par un certain nombre de
gentilshommes, qui espéraient trouver en Amérique
des trésors inépuisables. Mais la réalité ne répondait
pas aux espérances. Les mines semblaient s'éloigner,
à mesure qu'on en approchait (2); » semblables à ces
(1) Bbantôme, Grands Capitaines j ta nçois,' édit. Lalanne, t. V,
p. 38o.
(2) Charlevoix, Histoire de la nouvelle France, p. 64.
DISSENSIONS INTESTINES. 91
prétendus esprits follets qui, après avoir bien fatigué
ceux qui courent pour les joindre, disparaissent au
moment qu'on s'imagine les tenir. » D'ailleurs tous
ces gentilshommes, si fiers, si dédaigneux de tout
travail manuel, avaient, comme leurs compagnons,
dû prendre part aux travaux de fortification de la
Caroline. Aussi leurs rêves s'étaient-ils brusquement
dissipés, et ils s'en prenaient à Laudonnière comme
s'il en eût été responsable, de leurs illusions perdues.
Peu à peu les esprits s'aigrirent. Laudonnière eut le
* tort de ne pas assez tenir compte de l'opinion gé-
nérale. Il s'était choisi des amis parmi ses subordon-
nés, surtout parmi les gentilshommes volontaires. 11
avait ses favoris, ne vivait qu'avec eux, et affectait du
mépris pour les simples (i) soldats. Ces préférences,
que rien ne justifiait, excitèrent dans la petite colonie
de sourdes haines et un profond mécontentement.
Une cause nouvelle de dissentiment s'ajouta à toutes
les autres. Les protestants (2) de l'expédition , et ils
étaient en grand nombre, se plaignaient d'être privés
du ministère d'un pasteur. Ils se répandaient en
» plaintes sur l'indifférence religieuse du capitaine, et
déclaraient à tout propos qu'ils n'attendaient plus
(1) De Bry, p. 9. « Laudonnierus , minium facilis, plane possideba-
tur a tribus aut quatuor gnatonibus, atque milites contemnebat, eos
praesertim quos in pretio habere debebat. »
(2) Jd.\ p. 9.... « Indignabantur pleriqueex bis qui, secundum prio-
rem Evangelii doctrinam, vivere se velle profitebantur, quod Verbi di-
vini ministro destituerentur. »
92 CUAPITRE IV.
que l'occasion de se séparer avec éclat. Amours pro-
pres froissés, sentiments religieux contenus, il ne man-
quait plus qu'un prétexte pour déterminer une ex-
plosion , et , par malheur, le poids de toutes les
récriminations retombait sur un homme trop faible
pour comprimer cette naissante insubordination.
Un certain la Roquette , Périgourdin madré et
futé comme tous ses compatriotes, avait persuadé à
quelques soldats crédules qu'il avait découvert, en
remontant la rivière, une mine d'or et d'argent qui
rapporterait au moins dix mille écus d'or à chacun
de ceux qui l'exploiteraient. C'en était assez pour dé-
goûter ces pauvres dupes des travaux fatigants mais
utiles de la citadelle , et pour enflammer leurs convoi-
tises. Mais, lorsqu'un certain Gendre, ou Legendre,
qui cherchait à se venger sur Laudonnière de ce
qu'il ne lavait pas désigné pour rendre compte en
France de ses découvertes, leur eut fait croire que
Laudonnière ne cherchait qu'à les frustrer de ce
gain, les esprils s'échauffèrent, et déjà s'agitait la
question de pourvoir au remplacement du capitaine.
Gendre , qui se sentait soutenu par les mutins , poussa
l'audace jusqu'à enjoindre à Laudonnière de mener
tout son monde aux mines. Laudonnière aurait dû
le faire arrêter sur-le-champ , et , par cet exemple
de sévérité , couper court à de semblables réclama-
tions ; mais il eut la bonhomie d'exposer ses rai-
sons, et de s'adresser au désintéressement de ses
hommes. Il leur parla des dépenses faites par le roi
DISSENSIONS INTESTINES. 93
pour cetle expédition , et s'étonna naïvement de ce
qu'ils se montrassent « beaucoup (i) plus affectionnez
à l'avarice qu'au service de leur prince. » Faire appel
aux sentiments d'honneur et de probité, quand on
parle à des hommes grossiers , dont les chimériques
espérances ont enflé les désirs, c'est bien mal con-
naître la nature humaine ! Aussi Laudonnière ne réussit
à qu'à provoquer le mécontentement général. Les sol-
dats feignirent de se soumettre, et continuèrent les
travaux de la citadelle , mais l'arme au dos , et n'at-
tendant plus que l'occasion de s'en servir. Quant à
Gendre, Laudonnière se contenta de le réprimander,
et lui rendit sa confiance. Il fut payé de sa douceur
par la plus noire ingratitude.
En effet, vers le 20 septembre, Laudonnière prit
froid et chaud , et tomba malade. Gendre va tout de
suite trouver le maître apothicaire, et le prie avec ins-
tance de mêler du poison au breuvage destiné à Lau-
donnière. L'apothicaire refusa avec indignation. Gen-
dre voulut alors faire sauter Laudonnière, en cachant
sous son lit un baril de pondre, auquel une traînée
aurait mis le feu. Hance, le maître artificier, ne con-
sentit pas à tremper dans cet abominable complot.
Mais l'un et l'autre eurent la criminelle faiblesse de
ne point dénoncer le traître. Moins scrupuleux fut un
gentilhomme, Marillac, que Laudonnière avait dé-
signé pour retourner en France.
(l) LaVDONMÈIIE, p. UT.
9-V CHAPITRE IV.
En effet un vaisseau, sans doute quelque croiseur,
venait d'arriver, commandé par le capitaine Bourdet,
qui apportait de la métropole des encouragements et
des secours. Laudonnière ne trouvait pas ces secours
suffisants, et il voulait envoyer à Coligny des nou-
velles de la colonie. Il pria donc le capitaine Bourdet
de reprendre la mer, et chargea Marillac d'une mis-
sion secrète auprès de l'amiral. Lorsque Marillac prit
congé de Laudonnière, il lui communiqua un vio-
lent factum , rédigé par Gendre, et plein d'invec-
tives contre le chef de l'expédition et ses lieutenants
(10 novembre). Aussitôt Laudonnière convoque ses
soldats et les prend à témoin des calomnies de Gendre.
Ce dernier, prévenu à temps, réussit à s'échapper. Il
supplia Bourdet de le prendre à son bord, et de le
reconduire en France. Bourdet refusa. Il consentit
à le transporter sur l'autre rive du fleuve. Gendre
mena quelques mois la vie sauvage, mais il s'en dé-
goûta bientôt, et demanda pardon à Laudonnière.
On ne sait si, fidèle à son caractère, Laudonnière
eut la faiblesse de lui pardonner son double crime ;
tout porte à le supposer.
Quelques jours après, survint un fait beaucoup plus
grave, et qui pouvait entraîner de déplorables con-
séquences. Le capitaine Bourdet avait, en partant,
laissé à Laudonnière quelques-uns de ses matelots. Il
est probable que ces matelots connaissaient déjà la
mer des Antilles, et savaient par expérience combien
il était facile d'y vivre aux dépens des Espagnols. Ces
DISSENSIONS INTESTINES. 95
nouveaux débarqués, promptement dégoûtés des Ira-
vaux de la citadelle, persuadèrent à quelques-uns de
leurs compagnons qu'il était préférable de courir sus
aux Espagnols, et de s'enrichir en les pillant. Treize
des matelots de Laudonnière se concertèrent avec les
matelots de Bourclet, et résolurent de chercher aux
Antilles les grandes aventures.
Tous les jours une barque allait de l'autre côté de la ^ v ^
rivière prendre de l'argile pour faire de la brique.
Sous prétexte de s'acquitter de cette besogne, ils s'em-
barquèrent tous ensemble, et ne revinrent pas. Leur
exemple fut contagieux. Deux charpentiers flamands
enlevèrent une autre barque, et, avant de s'enfuir,
coupèrent , pour ne pas être poursuivis , les amarres
du vaisseau stationnaire. Laudonnière fit alors cons-
truire, en vingt-quatre heures, une sorte de radeau
pour courir à la recherche des fugitifs. Mais leur
avance était trop considérable. Ils avaient déjà pris la
haute mer.
Laudonnière avait besoin de barques pour s'en-
foncer dans l'intérieur du pays en remontant les
fleuves. Il ordonna donc d'en construire deux, pour
remplacer celles que lui avaient dérobées les déser-
teurs. Cette besogne déplaisait à la plupart de ses
hommes. Ils s'y résignèrent pourtant, mais avec l'ar-
rière-pensée de s'emparer de ces barques, quand elles
seraient achevées, et de s'en servir pour rejoindre
leurs compagnons et exercer comme eux la piraterie.
Cinq ou six d'entre eux, Fourneaux ou des Fourneaux,
96 CHAPITRE IV.
Etienne de Gênes ou de Genève, Lacroix et Seignore
devinrent les chefs du complot. Ils n'eurent pas de
peine à persuader aux soldats qu'il était de leur in-
térêt « de ne plus (i) se matter ainsi à un travail
abject et méchanique, attendu qu'il se présentoit une
occasion la plus belle du monde pour se faire tous
riches. » Ce mot de richesses sonna si bien aux oreilles
des soldats , que presque tous acceptèrent les propo-
sitions des chefs. Il y eut jusqu'à soixante vétérans
qui entrèrent dans le complot. Il semble pourtant
qu'un scrupule de discipline les ait retenus au dernier
moment , car ils firent présenter au capitaine, par le
sergent Lacaille, quelques observations sur le peu de
vivres qui restaient , et lui demandèrent l'autorisation
d'aller chercher des vivres dans les colonies espa-
gnoles. Laudonnière ne voulait à aucun prix engager
d'hostilités avec l'Espagne, et il se doutait du motif
pour lequel ses soldats lui demandaient à partir. Il
répondit (2) que mieux valait, pour se procurer des
vivres, s'adresser aux Indiens qu'aux Espagnols, et
que d'ailleurs on en avait pour quatre mois encore.
Il refusa donc, et engagea Lacaille à user de son in-
fluence auprès des soldats , pour les ramener au sen-
timent de leurs devoirs. Lacaille était un honnête
(i) LaTjDOAJNIKRE, p. 116.
(2) DeBry, p. 11. Ab ipsis suarum actionum rationesnonesse peten-
das : ad annonara quod attinet, ejus se rationem habiturum. Aliquot
adhuc dolia superesse mercibus plena , quae in commune eonferet, ut il-
larum commutatione alimenta ab Indis redimi queant.
DISSENSIONS INTESTINES. 97
homme; il n'avait consenti à transmettre les vœux
des soldats, qu'à condition de rester toujours fidèle
à son serment. En effet il se contenta de commu-
niquer les ordres du capitaine , et tout, en apparence,
rentra dans le devoir.
Laudonnière se doutait pourtant de quelque trahi-
son. Les allées et les venues des conjurés, leurs col- •
loques mystérieux, et ce je ne sais quoi que portent sur
leurs visages tous ceux qu'agite quelque grave préoccu-
pation, avaient attiré son attention. Peut-être quelque
indiscrétion avait-elle été commise, car il est bien
difficile à près de cent personnes de garder le même
secret. D'Ottigny connaissait aussi le complot, car on
avait désiré qu'il en fît partie, et il est très-probable
qu'il en avait parlé à son capitaine. Mais ni lui ni
Laudonnière n'étaient fixés sur aucun détail. Les con- .
jurés comprirent donc qu'il fallait hâtçr leurs der-
nières dispositions.
La veille du jour fixé, un des conjurés, Normans
de Pompierre, qui s'était lié d'amitié avec le dessi-
nateur Lemoyne, l'avertit que, le lendemain , sa case
serait envahie, et son compagnon, l'intrépide Lacaille,
étranglé. Il l'engageait à s'éloigner, non pas qu'on
lui en voulût personnellement; mais, dans un pre-
mier moment d'effervescence, on le prendrait peut-
être pour Lacaille, et si, par malheur, il tentait de
résister, on lui ferait partager le sort de son com-
pagnon.
Lemoyne remercia de Pompierre de cet utile avis,
LA FLORIDE. 7
98 CHAPITRE IV.
et s'empressa d'en faire part à son ami Lacaille.
Celui-ci , sans avertir Laudonnière , se jeta dans les
bois avec ses deux frères. Il avait donné de nom-
breuses preuves de courage, mais, en cette circons-
tance, il céda à ce mouvement instinctif qui pousse
même les plus braves à se mettre à l'abri. Quant à
Lemoyne, comme il n'avait plus rien à craindre, il
préféra rester à son poste, et attendit les événements,
se remettant à la Providence du soin de les faire bien
tourner pour lui (i).
Au milieu de la nuit, Desfourneaux, tout armé, pis-
tolet en main , envahit avec trente fusiliers le logis de
Laudonnière, le surprit dans son lit, l'insulta, lui prit
ses clefs, lui enleva ses armes, le fit conduire au mi-
lieu de la rivière, dans son navire, et garder à vue.
A la même heure Lacroix et quinze fusiliers s'em-
paraient de d'Oltigny , et le désarmaient; mais il lui
épargna l'affront de le jeter en prison, et de le faire
garder. Etienne de Gênes imposait les mêmes condi-
tions à d'Erlach. Seignore et les autres conjurés s'é-
taient présentés au logis de Lacaille. Ils n'y trouvèrent
que Lemoyne. Leur irritation fut très-vive. Lacaille
était celui qu'ils désiraient le plus priver de sa liberté ;
car il était actif, remuant; il avait de l'influence sur les
Floridiens : on pouvait redouter sa vengeance. Les
conjurés rendirent pourtant la liberté à Lemoyne et
même l'usage de ses armes, à condition qu'il ne cher-
(i) De Bry, p. i3. Dei protection! me commentlans.
DISSENSIONS INTESTINES. 99
cherait pas à s'échapper. Quant aux autres soldais
qui n'étaient pas du complot, ils furent tous désarmés,
mais non maltraités.
La conspiration avait réussi. A. l'exception de La-
caille, les conjurés avaient entre leurs mains tous les
chefs, Laudonnière, d'Ottigny, d'Erlach, Il ne leur
restait plus qu'à User de la victoire : mais ils ne se
contentèrent pas d'être les maîtres ; ils gaspillèrent
les provisions et les ressources de la Caroline , et,
pour donner à leurs exactions un semblant de léga-
lité, ils forcèrent Laudonnière à tout approuver. Des-
fourneaux lui arracha même une commission de lieu-
tenant, sous prétexte d'aller chercher des secours
dans la Nouvelle-Espagne, en réalité pour mener dans
la mer des Antilles la vie de pirate.
En effet les conjurés se fatiguèrent vite de leur oisi-
veté. Il leur tardait de trouver ailleurs de vives émo-
tions, et surtout d'acquérir ces trésors, qu'ils avaient
cherchés vainement en Floride. Ils résolurent donc de
s'emparer, aux dépens des Espagnols, des richesses
qu'ils convoitaient. Ils équipèrent les deux grosses bar-
ques qu'on avait préparées pour aller à la découverte,
et les chargèrent de provisions. Sans se préoccuper
du sort de ceux qui restaient à la Caroline, ils prirent
pour eux tout ce qui leur convenait, jusqu'à deux
tonneaux de vin d'Espagne, qu'on avait réservés pour
l'usage des malades. Ils imposèrent aux deux meilleurs
pilotes de Laudonnière, Michel Vasseur et Trenchant,
l'obligation de diriger ces deux grosses barques, et,
BJ3LÎOTHÊCA
100 CHAPITRE IV.
après avoir juré à ceux qu'ils laissaient à la Caroline de
les massacrer, s'ils ne les accueillaient pas convenable-
ment à leur retour, ils mirent à la voile le 8 décembre.
Leur odyssée fut curieuse. Ils allèrent d'abord à
v Cuba, et s'emparèrent de quelques caboteurs chargés
de cassave, d'huile et de vin d'Espagne : puis ils dé-
barquèrent sur divers points de l'île. Leurs descentes
ne furent pas toujours couronnées de succès. Ainsi,
à Arcaha , ils perdirent quatre hommes, deux tués,
Doublet et le Maistre, et deux prisonniers, Estienne
Gondeau et Grandpré. D'ordinaire ils revenaient à
bord chargés de butin. Sur mer ils étaient plus heu-
reux. En vue de Barracon ils capturèrent une cara-
velle de soixante tonneaux. Mais ces déprédations
éveillèrent l'attention. L'Espagne était alors habituée
à faire respecter son pavillon dans ces mers qui lui
appartenaient. Troublés tout à coup dans leur sécurité
commerciale, les colons s'émurent et portèrent de
vives plaintes contre les pirates étrangers. Un nouvel
affront acheva de les exaspérer. Un navire de charge ,
que montait le préfet de la Havane avec ses deux en-
fants, avait été capturé au cap Tiburon (i). Les pirates
convinrent avec lui d'une forte rançon, mais le retin-
rent à bord de son navire, jusqu'à ce qu'il eût acquitté
cette rançon. Ils exigeaient cinq ou six de ces singes,
nommés sagouins dans l'île, et autant de beaux perro-
quets. Nos Français, grisés parle succès, étaient déjà ar-
(i) D'après Lescarbgt (p. 84) , préfet de la Jamaïque.
DISSENSIONS INTESTINES. 101
rivés i ne reculer devant la satisfaction d'aucun de
leurs caprices. Le hasard les avait jusqu'alors favo-
risés. Mais leur confiance devenait de l'aveuglement,
et ils allaient en être singulièrement punis.
Le préfet espagnol accéda avec empressement à
toutes leurs exigences. Il demanda seulement, pour
que la rançon fût plus vite réunie , qu'on lui permit
d'envoyer à sa femme un de ses enfants avec une
lettre. Les pirates prirent connaissance de la lettre, et
n'y trouvèrent rien de suspect. Ils ne songèrent seule-
ment pas que l'enfant pouvait avoir reçu des instruc-
tions secrètes. Ils le laissèrent partir, et, pour être
plus à portée de recevoir la somme convenue et les
animaux demandés , ils s'approchèrent de la côte, et
s'engagèrent dans un golfe fermé par une passe étroite.
Leurs navires étaient à l'ancre, lorsque soudain furent
signalés deux barques de guerre et un gros vaisseau ,
qui coupaient déjà la retraite aux Français. En même
temps la côte se garnissait de troupes. Les pirates
étaient perdus : il ne leur restait plus qu'à se rendre.
Le jeune fils du gouverneur avait rempli sa mission
avec intelligence. Il avait tout raconté, et redit les
ordres de son père. Ces ordres avaient été exécutés
avec tant de promptitude que, dès le lendemain, la
flottille française avait été cernée. Elle essaya bien de
s'échapper : mais l'étroitesse de la passe et la lourdeur
des navires s'y opposaient. Il n'y eut que vingt-six
hardis compagnons, et parmi eux les chefs du com-
plot, Desfourneaux, Lacroix et Etienne de Gênes, qui
102 CHAPITRE IV.
réussirent à se jeter sur un petit navire, dont ils cou-
pèrent l'ancre, et parvinrent à s'échapper. Quant aux
autres, ils furent tous pris, à l'exception de six qui fu-
rent tués en se défendant, vendus, ou déportés en
Espagne et en Portugal.
C'était la première punition des révoltés. Un châti-
ment plus terrible leur était encore réservé. Les vingt-
six survivants n'avaient pas de vivres; leur navire sup-
portait avec peine la haute mer. Il leur fallait donc ou
débarquer à Cuba pour y faire des provisions, et en ce
cas ils tombaient entre les mains des Espagnols , ou
bien continuer leur route, et alors ils mouraient de
faim, et s'exposaient à naufrager. Tout le monde com-
mandait à bord du petit navire. La discipline n'était
plus qu'un vain mot, et d'ailleurs à qui obéir? Le pi-
lote Trenchant était un des vingt-six; il n'avait jamais
cédé qu'à la force, en acceptant le commandement ou
plutôt la direction d'une des barques. Il s'entendit
avec cinq ou six soldats, pillards moins déterminés
ou révoltés moins compromis que les autres, et leur
fit comprendre qu'ils devraient essayer de regagner la
Caroline, s'ils voulaient éviter d'être pris par les Es-
pagnols, ou de mourir de faim, ou de naufrager. Il est
vrai, qu'en abordant sur la côte floridienne, on allait
au-devant d'un châtiment mérité : mais encore par-
viendrait-on, peut-être, à se ravitailler sans être aperçu
par Laudonnière , et, dans tous les cas , on connaissait
assez le caractère du chef de l'expédition, pour être à
l'avance assuré de sa clémence, surtout quand il ver-
DISSENSIONS INTESTINES.
103
rait combien étaient peu nombreux les survivants de
cette déplorable affaire. Les conjurés avaient d'abord
refusé : mais bientôt , convaincus par les arguments
de Trenchant, ils consentirent à se diriger sur la Flo-
ride. Quelques jours de navigation les conduisirent à
l'embouchure du fleuve de May. Ils débarquèrent, et
s'occupèrent aussitôt des approvisionnements.
Depuis leur départ de la Caroline, de graves événe-
ments avaient eu lieu. Laudonnière avait été délivré,
et avait repris l'exercice régulier de son commande-
ment. Il devait ce bon service à l'intrépide Lacaille,
qui, averti par son plus jeune frère du départ des
principaux conjurés pour la Nouvelle-Espagne , était
aussitôt arrivé à la Caroline, avait excité à prendre les
armes tous ceux qui n'obéissaient qu'à la contrainte ,
et, à leur tète, avait délivré Laudonnière , d'Ottigny ,
d'Erlach et les autres prisonniers. Puis il avait engagé
Laudonnière à frapper les esprits par une cérémonie
solennelle, celle d'une nouvelle prestation de serment.
Celui-ci comprit la portée de cet acte, et, dans la for-
mule du serment qu'il proposa à ses hommes, il leur
fit jurer d'abord de rester fidèles au roi, et en second
lieu de combattre avec vaillance l'ennemi. Convaincu
de la nécessité de rétablir la discipline, et en même
temps d'exercer une surveillance active sur des sol-
dats dont l'imagination travaillait, il divisa sa petite
troupe en quatre bataillons, dont il confia le comman-
dement à des lieutenants éprouvés, et tout, à la Caro-
line, rentra dans l'ordre accoutumé.
104 CHAPITRE IV.
Ce fut alors qu'un Indien, le cacique Patica , vint
avertir Laudonnière du débarquement des insurgés, et
aussi de leur petit nombre. Laudonnière, saisi de pitié
et toujours porté aux résolutions généreuses, voulait
leur pardonner. MaisLacaille, dont les conseils étaient
vivement goûtés, lui persuada qu'il fallait un exemple.
Puisque la fortune lui livrait les chefs de l'expédition,
* ces chefs devaient périr. Autrement la discipline était
I ruinée, et l'avenir de la colonie française compromis.
Lacaille offrit en même temps de se saisir des conjurés.
L'entreprise n'était pas facile, car ces conjurés étaient
braves, et ils pouvaient vendre chèrement leur vie. On
convint que Lacaille, accompagné seulement de deux
ou trois hommes, irait au devant des conjurés monté
sur une petite barque, et occuperait leur attention pen-
dant qu'une vingtaine de soldats se cacheraient dans
les arbres du rivage, et guetteraient l'occasion favorable
pour se jeter sur le navire abandonné par les conjurés,
et s'en emparer.
Ce plan était bien combiné. Il fut exécuté avec
bonheur. Les conjurés perdirent leur navire, et fu-
rent obligés de se rendre à discrétion en se recom-
mandant à la générosité de leur ancien chef. Mais ils
n'avaient pas d'illusions sur le sort qui les attendait :
car quelques-uns de ceux auxquels pardonna Lau-
donnière racontèrent plus tard qu'avant d'être sur-
pris par Lacaille , ils avaient imaginé un tribunal
burlesque , devant lequel ils avaient tous comparu
pour s'entendre condamner par de faux Laudonnière
DISSENSIONS INTESTINES. 105
ou de prétendus Lacaille. C'est ainsi que, deux siècles
plus tard, les prisonniers de la Terreur parodiaient le
tribunal révolutionnaire, et jouaient à la guillotine.
Lorsque les conjurés parurent devant Laudonnière,
ils tentèrent de l'attendrir, et peut-être le capitaine
allait-il céder encore à un mouvement de pitié ; mais
Lacaille le força à laisser agir la justice. Un tribunal
militaire fut donc improvisé, devant lequel comparu-
rent quatre chefs du complot, Desfourneaux, Lacroix,
Etienne de Gênes et Seignore. Ils n'essayèrent pas de
se disculper, et s'entendirent condamner à la pen-
daison (i). En leur qualité de vieux soldats, Laudon-
nière leur accorda d'être passés par les armes. Leurs
complices furent acquittés. Ce fut la dernière des sé-
ditions excitées contre Laudonnière. Dès le début,
il aurait du se montrer plus rigoureux. L'exemple du
capitaine Albert l'effrayait peut-être ; mais il était de
son devoir de s'exposer à subir un pareil sort, et d'ail-
leurs l'intérêt le lui ordonnait ; car les pirateries de
ces révoltés avaient soulevé dans les Antilles une in-
dignation générale, et allaient provoquer dans quel-
ques mois de sanglantes représailles. La clémence in-
tempestive de Laudonnière sera la cause indirecte de
la prochaine ruine de notre colonie floridienne.
(i) Trois seulement, d'après de Bry, p. ai.
106 CHAPITRE V.
CHAPITRE V.
VOYAGES DE DÉCOUVERTES.
Ces déplorables événements avaient entravé les pro-
grès de la colonie française. Laudonnière pourtant,
même aux plus mauvais jours du désordre , n'avait
pas cessé de songer aux instructions de Coligny, qui
lui prescrivaient de reconnaître beaucoup de pays, et
surtout d'entretenir des relations amicales avec les
caciques de la cote et de l'intérieur. C'était peut-être
le moyen le plus sur d'étendre au loin l'influence fran-
çaise, surtout par le contraste avec la férocité des au-
tres colons européens. En effet les caciques voisins
entrèrent en relations amicales avec les Français :
entre eux et Laudonnière c'était un échange perpé-
tuel de bons procédés. L'un d'entre eux, le cacique
Maracon, qui habitait à quarante milles environ au
sud de la Caroline, lui fit savoir un jour que chez un
cacique, nommé Onachaquara, vivait un Européen,
surnommé le Barbu. 11 croyait aussi pouvoir affirmer
que, chez le cacique Mathiaca, résidait un autre Eu-
ropéen, mais dont il ne savait pas le nom. Ces deux
Européens étaient sans doute victimes de quelque dé-
sastre inconnu, les derniers survivants d'une expédi-
tion malheureuse, peut-être des compatriotes. Il n'en
fallait pas tant pour exciter la pitié de Laudonnière.
De plus, comme ils étaient depuis longtemps dans le
VOYAGES DE DÉCOUVERTES. 107
pays, ils avaient eu le loisir d'en étudier les mœurs et
les ressources. Ils pourraient donc fournir à la colonie
naissante de précieuses indications. L'intérêt , tout
aussi bien que la charité, ordonnait à Laudonnière de
les rechercher.
Après avoir remercié le cacique Maracon, Laudon-
nière fil savoir à tous ses alliés qu'il désirait vivement
retrouver ces deux Européens , et promit une forte
récompense à celui qui les lui ramènerait. Peu
après ces deux infortunés lui furent en effet con-
duits, Ils étaient complètement nus. Leurs cheveux
et leur barbe pendaient jusqu'à terre. Ils avaient si
bien adopté le genre de vie des Indiens, que ce fut
pour eux comme un étonnement douloureux de se
vêtir de nouveau et de couper leur chevelure. Depuis
quinze ans, ils vivaient de la vie américaine, et avaient
oublié les usages de l'Europe, et presque la langue na-
tale. Quand ils furent un peu remis de leur émotion,
ils racontèrent qu'ils étaient Espagnols , et faisaient
partie de l'équipage d'un navire naufragé sur l'écueil
des Martyrs, à la pointe sud de la presqu'île de
Floride , sans doute dans les parages du cap Agis, et
de la passe de Bahama. Le roi , qui les avait recueillis,
se nommait Calos. Comme nos Bretons du moyen âge,
qui avaient inventé à leur profit le droit d'épave, ce
cacique avait gardé pour lui la cargaison du navire
naufragé. Il avait aussi, pour sa part de butin, retenu
trois à quatre nobles Espagnoles, qu'il avait données
à ses fils. Le pays était riche. Calos tirait parti des
108 CHAPITRE V.
avantages de la situation de ses États, et faisait un grand
commerce. Aux jours de fête les métaux précieux bril-
laient au grand jour. Les femmes en dansant suspen-
daient à leurs ceintures des lingots d'or massif (i)
« larges comme des assiettes », si lourds qu'elles pou-
vaient à peine les supporter. Les naufragés ajoutèrent
que Calos (2) « avoit un grand nombre d'or et d'argent
jusqu'à en tenir dans un certain village une fosse toute
pleine, quin'estoit moins haute qu'un homme, et large
comme un tonneau », et ils engagèrent Laudonnière à
marcher à la conquête de cette toison d'or. Cent
hommes suffiraient, disaient-ils, et ce serait justice ,
car tous les ans on immolait un captif dans un sacrifice
solennel, et la victime était d'ordinaire un naufragé.
Laudonnière demanda ensuite aux Espagnols s'ils
avaient jamais quitté le territoire de Calos, et s'ils pou-
vaient lui fournir quelques renseignements sur les ca-
ciques voisins. iAin d'entre eux avait plusieurs fois
servi de messager à Calos : il raconta qu'il avait sou-
vent visité le roi Oathaqua , dont le territoire com-
mençait à quatre ou cinq journées de marche de celui
de Calos. A mi-chemin s'étendait un lac d'eau douce,
nommé Serropé, large d'environ cinq lieues. Au milieu
du lac était une île remarquable par l'abondance de ses
dattes, et aussi d'une certaine racine, donton faisaitdu
pain excellent. Les habitants de cette île fournissaient
de ces fruits et de cette farine .à tout le pays d'alen-
(1) Laudonnière, p. i3i.
(2) Td. , ibid.
VOYAGES DE DÉCOUVERTES. 109
tour. Aussi étaient-ils fort riches. Protégés par les
eaux du lac qui leur servaient de fossés , ils avaient
constitué comme une sorte de république indépen-
dante, et parfois s'aventuraient à d'audacieuses expé-
ditions. Ils avaient un jour dressé une embûche au ca-
cique Oathaqua , qui conduisait à Calos une de ses
filles, à lui fiancée, et ils s'étaient emparés de la jeune
fille et de ses compagnes. Jamais le beau-père et le
gendre en expectative , même en réunissant leurs
forces, n'avaient réussi à leur reprendre ce précieux
butin. L'Espagnol donna encore de nombreux détails
sur la situation respective de ces deux caciques, et sur
les ressources et les productions de leur territoire.
Laudonnière les enregistra soigneusement , et se ré-
serva d'en tirer parti en temps et lieu. Quant aux
deux naufragés, il les garda avec lui, en leur propo-
sant de les rapatrier à la première occasion ; ce qu'ils
acceptèrent avec empressement.
Laudonnière avait encore entendu dire qu'un sol-
dat , nommé Rouffi , se trouvait chez le cacique
Adausta. Rouffi faisait partie de la première expédi-
tion. Il n'avait pas voulu s'embarquer avec ses cama-
rades, ceux qui souffrirent tant de la faim, et était
resté en Floride. Laudonnière députa au cacique son
fidèle Vasseur, en compagnie du soldat Aymon, qui
avait aussi fait partie de la première expédition , et
connaissait Adausta. Le cacique accueillit très-bien les
Français , mais il leur apprit que Rouffi était parti
avec des Européens, sans doute avec des Espagnols,
110 CHAPITRE V.
et avait été transporté à la Havane. Pour les consoler
de leur désappointement, Adausta fit à Vasseur et à
Avmon de fort beaux cadeaux : c'étaient des fèves et
du mil en quantité, deux cerfs, des peaux finement
tannées, et quelques perles, mais de peu de valeur, car
elles étaient brûlées. Il ajouta que, si les Français vou-
laient s'établir sur son territoire, il leur donnerait de
grands terrains, et leur fournirait du mil. Mais Lau-
donnière ne répondit pas à cette ouverture.
Laudonnière avait aussi appris qu'à deux lieues en-
viron au nord de la Caroline régnait la veuve du ca-
cique Hiocaia. Elle passait pour la plus belle des In-
diennes, et les Floridiens, d'ordinaire fort méprisants
pour les femmes, avaient pour celle-ci un respect qui
approcbait de la superstition ; à tel point qu'ils ne souf-
fraient pas qu'elle mît pied à terre, et la portaient sur
leurs épaules, toutes les fois qu'elle voulait sortir. La
veuve d'Hiocaia, flattée de la prévenance de Laudon-
nière , se montra fort gracieuse pour ses envoyés. Elle
leur donna deux barques pleines de mil, de gland, et
de feuilles de cassiné, dont ils composaient leur breu-
vage favori. Quelques jours après la reine envoya à
Laudonnière un interprète pour lui présenter ses
compliments (janvier 1 565).
Ce n'était pas seulement avec les caciques du voi-
sinage que Laudonnière entretenait ainsi des relations
amicales. Il envoyait fort au loin quelques-uns de ses
plus bardis compagnons , pour y porter le nom de la
France, et ouvrir de nouveaux déboucbés aux colons de
VOYAGES DE DÉCOUVERTES. 111
la Caroline. Un de ces plus audacieux explorateurs fut
La Roche-Ferrière, gentilhomme volontaire, qui s'é-
tait attaché à la fortune de Laudonnière. Il avait de
l'esprit, de l'aisance , une singulière aptitude à se pé-
nétrer des usages et de la langue des indigènes. C'était
un de ces méridionaux fortement et finement trem-
pés, à la fois soldats et négociants qui, au XVIe siècle,
fournirent à notre pays tant de héros et tant de vau-
riens. L'austère Laudonnière, par contraste sans doute,
aimait Laroche-Ferrière. Il avait pour lui de la com-
plaisance, de la faihlesse même, à tel point qu'on
était jaloux de la confiance qu'il lui accordait (i).
Pourtant les détracteurs de ce jeune homme ne pou-
vaient s'empêcher de rendre justice à ses éminentes
qualités. Il avait été déjà le principal instrument des
négociations entre Oulina et Laudonnière ; comme il ne
jugeait pas sa tâche suffisamment remplie, il s'enfonça
dans le pays, cherchant partout des alliances nouvel-
les , sans oublier la découverte des mines.
Ces mines , tout l'indiquait , étaient dans les monta-
gnes dont on voyait à l'horizon se dessiner le profil
azuré. Sur le territoire d'Outina on pouvait en gravir
déjà les premières pentes, et les rapports des indigènes
étaient unanimes sur ce point , que là seulement les
Français trouveraient les métaux dont ils paraissaient si
(i) DeBry, p. 12. « Tali pollebat auctoritate apud Laudonnierum , ut
ejus consilium pro oraculo haberet : negare sane non velim quin dotibus
ingenii praeditus esset, praesertim industrius erat in nova ista conqui-
sitione. »
112 CHAPITRE V.
avides. Maisces montagnes, les Apalachesd'aujourd'hui,
elles appartenaient à trois rois ennemis d'Outina , à
Onatheaqua, à Oustaca et à Potavou. Or on venait
de faire la guerre à ce dernier, et les deux autres
étaient également des adversaires implacables d'Ou-
tina. N'était-ce point procéder avec légèreté, et
même s'exposer à des périls sérieux que de chercher
à nouer des alliances avec des caciques qui devaient
nous redouter ou tout au moins se défier de nous ?
Laroche-Ferrière ne s'arrêta pas à ces détails. Il
ne songea qu'à la gloire de pénétrer dans un pays in-
connu ; de plus il était excité par l'espoir d'arriver le
premier à ces mines fameuses, objet de tant de con-
voitises. Il partit donc pour les montagnes , et vi-
sita les trois souverains, qui l'accueillirent fort bien.
Ils lui donnèrent de magnifiques présents que Laro-
che-Ferrière envoya à son chef (i). C'étaient des bou-
cliers d'or et d'argent qui couvraient le dos et la poi-
trine des caciques, du minerai d'or, des lingots d'ar-
gent , des carquois recouverts de peaux variées , des
flèches garnies d'or, des tapisseries , des plumes admi-
rablement tissées , enfin des pierres vertes et azurées
qu'on prenait pour des éméraudes et des saphirs.
Lorsqu'il apprit ces négociations , Outina fut saisi
(i) De Bry, p. il\. « Plani orbes aurei etargentei amplitudine medio-
cris lancis , quibus pectus et dorsum tegere soient in bellum profecturi ,
multum auri infecti cui admixtum aes, et argenti non bene excocti, mi-
sit pharetras selectissimis pellibus tectas, et omnes earum sagittas cus-
pide aureaarmatas.... Lapides etiam virides et cœruleos, quos nonnulli
smaragdos et sapphiros esse censebant.
VOYAGES DE DÉCOUVERTES. 113
d'une froide rage contre l'intrigant qui renversait
ainsi tous ses projets ambitieux. Car il avait espéré
profiter de notre présence pour écraser ses ennemis.
Plus sa déception fut vive, plus sa haine fut profonde. Il
ne parlait à son entourage que du plaisir qu'il éprou-
verait à prendre et à torturer Laroche-Ferrière, qui ,
désormais, ne fut plus appelé par lui que Thimogona
c'est-à-dire l'ennemi (i). Laroche-Ferrière se souciait
peu des projets vindicatifs du cacique; car il pouvait
revenir à la Caroline en descendant la rivière. Aussi
bien il réussissait à merveille dans la mission qu'il s'é-
tait attribuée. Le cacique Oustaca surtout avait été sé-
duit par ses belles promesses et avait conclu un vé-
ritable traité d'alliance avec lui. Il s'engageait à fournir
quatre mille hommes, et, si on lui donnait seulement
cent arquebusiers français, il promettait de conquérir
toute la région des Apalaches, et d'en ouvrir les mines
à ses alliés européens. Laroche-Ferrière envoya aus-
sitôt son cempagnon, le Poitevin Grotauld ou Gron-
taut, pour demander à Laudonnière ces cent arque-
busiers. De retour à la Caroline , Grotauld renchérit
encore sur les pompeux récits de son ami. Quand il
eut raconté comment, au pied du mont Palasti, il avait
vu les Indiens puiser dans une source (2), avec des ro-
seaux creux , du sable où roulaient des paillettes de
cuivre et d'argent, les colons de la Caroline dénia n-
(1) De Bry, p. i5.
(2) Lemoyne, planche XLI. Ce procédé primitif est encore en usage
en Californie. Cf. Tour du monde, n. io5, 106, 107.
LA. FLORIDE. 8
114 CHAPITRE V.
dèrent tous à parlir. Mais Laudonnière n'était plus
en force pour conquérir avec les Apalaches tous les
districts aurifères et argentifères : car il avait perdu ,
après le départ des révoltés, au moins une centaine
d'hommes, et il ne voulut point dégarnir la Caroline
d'une troupe aussi nombreuse. 11 pria donc Laroche-
Ferrière d'amuser le cacique avec de belles paroles,
et lui fit savoir qu'il s'était trop avancé.
Moins heureux que Laroche-Ferrière , un autre vo-
lontaire, Pierre Gambye, perdit la vie dans une de
ces lointaines ambassades. Gambye avait été élevé
dans la maison de l'amiral Coligny. A cette rude école
il avait appris à ne compter que sur lui-même. C'é-
tait un homme vigoureusement trempé, un de ces
héros obscurs , dont les aventures défrayeraient plu-
sieurs romans modernes. Aussi bien les descendants
de ces aventuriers vivent encore. Ce sont les trap-
peurs franco-canadiens qui , dans le Far West amé-
ricain (i), continuent la vie au grand air de leurs
ancêtres, respectés des Indiens dont ils partagent la
vie, redoutés des lankees dont ils ne ménagent pas
les empiétements continus. Gambye avait demandé
à Laudonnière l'autorisation d'explorer le pays : mais
il n'avait pas voulu de compagnon , et s'était enfoncé
tout seul dans les forêts de l'intérieur. Ses explora-
tions avaient été heureuses. Partout il avait engagé les
Indiens à envoyer leurs provisions à la Caroline, en
(i) Tour du monde , n. 434»
VOYAGES DE DÉCOUVERTES. 115
leur promettant qu'ils en trouveraient un débit favo-
rable. Un cacique, Adelano, le prit en telle affection
qu'il lui donna sa fille en mariage, et lui confia
comme la régence de ses États pendant une absence :
le cacique habitait une île délicieuse , véritable oasis
de verdure ; on y remarquait une allée longue de trois
cents pas et large de quinze , dont les arbres s'entre-
laçaient en arcade. C'était un jeu de la nature; « mais
il (i) semble que ce soit une treille faite toute à
propos; je dis aussi belle qu'autre qui se puisse veoir
en la cbrestienté. »
La bonne fortune enivra Gambye. ïl abusa de l'au-
torité , qui lui avait été déléguée , pour faire peser sur
les sujets d'Adelano la plus intolérable des tyrannies.
Ceux-ci se turent, car ils avaient peur : mais dans
leurs cœurs couvait une de ces haines lentes et ter-
ribles, comme en conçoivent seuls les peuples primitifs.
Lorsque Adelano revint , Gambye lui demanda la per-
mission de revoir ses compatriotes , qu'il avait quittés
depuis douze mois. Le cacique le lui permit, et lui
prêta même une pirogue et deux rameurs pour des-
cendre la rivière, et porter à la Caroline le petit tré-
sor qu'il avait amassé pendant son voyage. Cette riche
cargaison tenta la cupidité des deux rameurs , qui
d'ailleurs haïssaient cordialement Gambye. Au moment
où Gambye, qui ne se doutait de rien, soufflait du
feu pour cuire du poisson, les deux traîtres le frap-
(i) Laudonnièke, p. i38.
116 CHAPITRE V.
pèrent d'une hache , et s'emparèrent de son petit
trésor (1).
La mort de Gambye n'était qu'un accident. D'or-
dinaire les caciques accueillaient avec empressement
les Français, et les indigènes se pressaient autour
d'eux avec une curiosité bienveillante. Aussi péné-
traient-ils fort avant dans la Floride. Une de leurs
plus curieuses explorations fut celle qui conduisit nos
compatriotes à trente lieues au delà du territoire du
cacique Mathiaca. Us découvrirent un lac, dont on
n'apercevait pas l'autre rive. Les Indiens racontaient
que , même en grimpant sur les arbres les plus élevés,
ils ne voyaient que de l'eau. Lescarbot (2) savait que
Champlain , en remontant un fleuve du Canada , avait
découvert un lac considérable; de plus les Indiens
lui avaient appris que ce lac était suivi de plusieurs
autres aussi étendus. 11 crut que le lac découvert par
les soldats de Laudonnière communiquait avec les lacs
indiqués à Champlain. Mais on sait aujourd'hui que
Champlain avait découvert le Saint-Laurent et la série
des grands lacs auxquels il sert de déversoir. Or le
Saint-Laurent est beaucoup trop éloigné de la Floride,
pour qu'on s'arrête un instant à l'hypothèse de Lescar-
bot. D'après Charlevoix (3) ce lac est celui que décou-
vrit Soto, en approchant des Apalaches. Mais le pro-
(1) Lemoyne, planche XLII. Laudonnière, p. 140
(a) Lescarbot, ouv. cit., p. 72.
(3) Charlevoix , ouv. cit., p. 84.
VOYAGES DE DÉCOUVERTES. 117
blême n'est pas résolu , puisqu'on ne sait pas quel
est ce lac. En consultant les cartes modernes, on ne
trouve guère que le lac Okecbobée, dans l'état actuel
de la Floride, qui réponde à la description de Lau-
donnière, ou plutôt de ses soldats. Ce lac a été
récemment exploré par G. K. Allen et quatre autres
voyageurs. Il est protégé par des marécages bour-
beux et des fondrières. Il a 65 milles de long sur
3o de large. Trois îles sont baignées par ses eaux.
Lune d'entre elles présente à l'admiration des
visiteurs un confus entassement de rocliers gigantes-
ques. Au sud du lac s'étend une foret d'acajou et de
magnolias séculaires , dans laquelle on trouve des
araignées énormes, puisqu'elles ont jusqu'à deux
pieds de long. Leurs membres sont puissants, leurs
yeux entourés d'un cercle jaune ponceau très-brillant,
et leur corps rayé de bandes jaunes et rouges. Le pays
est abandonné, mais on y trouve pourtant des restes
de constructions bumaines. Nos compatriotes n'ex-
plorèrent pas ce lac, et retournèrent à la Caroline,
mais après avoir visité successivement les caciques
Cbilili, Enecaque ou Enegnape, Patica ou Patchica ,
et Cboya ou Coya. Partout ils furent bien reçus. Ou-
tina lui-même, malgré son dépit contre Laroche-
Ferrière, et la malveillance de d'Ottigny et de Lau-
donnière, fit bon accueil à leurs messagers. Peu à peu
le pays était mieux connu, et nos voyageurs rappor-
taient à la Caroline de précieux renseignements, que
Laudonnière enregistrait avec soin , et dont il se ré-
118 CHAPITRE V.
servait de tirer parti, dès que les circonstances le lui
permettraient.
Mais de graves préoccupations détournèrent Lau-
donnière de toute entreprise sérieuse. La famine était
imminente , et , avant tout , il fallait ne pas mourir de
faim.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 119
CHAPITRE VI.
LA FAMINE ET LA GUERRE.
En effet, les Français, sous Laudonnière connue
sous le capitaine Albert, n'avaient point tiré parti de
la fécondité et des inépuisables richesses du sol flo-
ridien. Que des gentilshommes n'aient pas cru con-
venable de courber leur front sur la terre, on le com-
prend à la rigueur, surtout si l'on tient compte des
préjugés de l'époque. Mais tout le monde n'apparte-
nait pas, dans la Caroline, aux premiers rangs de la
société. Il y avait parmi les colons des ouvriers, des
matelots, de simples soldats , et eux aussi mouraient
de faim par leur faute. En quittant sa patrie pour s'é-
tablir au nouveau monde, tout Européen croyait alors
pour ainsi dire monter en dignité, et, du haut de son
orgueil, rougissait des travaux dont il s'honorait
dans son pays. De plus la fièvre de l'or avait grisé
tout le monde. N'est-ce vraiment pas une honte que
de s'abaisser à cultiver la terre , lorsque demain , au-
jourd'hui peut-être , on découvrira quelque mine
fantastique? On est à la veille de bâtir l'édifice gigan-
tesque de sa fortune , et on sèmerait du blé ! Ln con-
temporain, Lescarbot (i), a naïvement décrit cette
singulière erreur économique, qui amena tant de
(i) Lescarbot, ouv. cit., p. 54o.
120 CHAPITRE VI.
désastres au XVIe siècle. « S'ils ont eu de la famine,
écrit-il , il y a eu de la grande faute de leur part de n'a-
voir nullement cultivé la terre , laquelle ils avoient
trouvée découverte. Ce qui est un préalable de faire
avant toute chose, à qui veut s'aller percher si loin
de secours. Mais les François et presque toutes les na-
tions du jourd'hui ont cette mauvaise nature qu'ils
estiment déroger beaucoup à leur qualité de s'ad-
donner à la culture de la terre , qui néantmoins est à
peu près la seule vaccation où réside l'innocence :
de là vient que chacun fuiant ce noble travail ,
cherche à se faire gentilhomme aux dépens d'autrui;
on veut apprendre tant seulement le métier de tromper
les hommes, ou se gratter au soleil. »
Aussi bien ce n'est pas au XVIe siècle seulement
que de semblables aberrations ont compromis la fon-
dation et la durée de puissantes colonies. En 1848 ,
lorsque furent découverts les champs aurifères de la
Californie, des milliers d'Européens partirent pour ce
pays des merveilles. Ils ne rêvaient que mines d'or,
mais ils n'avaient pas songé aux brutales nécessités de la
vie. Combien d'entre eux moururent de faim à côté de
leurs trésors ! Ceux-là seuls firent fortune qui eurent
la sagesse ou de cultiver la terre ou de vendre aux
mineurs, à des prix exorbitants, des vivres, des vê-
tements, de grossiers instruments. La Floride fut la
Californie du temps. Nos Français se croyaient tous
sur le point de devenir millionnaires, et ils manquè-
rent mourir de faim.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 1 21
Les Indiens leur avaient bien promis des vivres pour
le mois d'avril, mais rien n'arrivait. Peu à peu les
dernières provisions disparurent, et, au mois de mai,
la famine éclata.
Les Indiens , au reste , n'avaient rien fait pour
la conjurer. L'agriculture chez eux , et en général
chez tous les sauvages, n'était guère en honneur.
Ils ne connaissaient guère que le mil, le maïs, et
encore ils abandonnaient ces travaux à leurs femmes.
Leur plus vive imprécation contre un ennemi
mortel était qu'il fut réduit à labourer un champ.
Aussi, malgré la présence des étrangers, ils s'étaient
contentés de pourvoir à leurs besoins immédiats , sans
se préoccuper autrement de l'impérieuse avidité des
Français. Ils résistaient donc à leurs sollicitations , et
comme ils s'aperçurent bientôt de la détresse de nos
compatriotes, ils en profitèrent pour leur vendre
très-cher le rebut de leurs provisions.
Il peut sembler étrange que les Français, campés
sur les rives d'un fleuve poissonneux, n'aient pas au
moins essayé de garnir leurs tables de poisson. Mais,
toutes les fois qu'il ne s'agissait pas de partir en course
lointaine ou de faire la guerre, ils ne savaient que
dormir et perdre leur temps à la Caroline. On eut dit
vraiment qu'ils dérogeaient , en jetant à l'eau quelque
filet, ou quelque ligne. Les Indiens profitèrent encore
de cette insouciance coupable pour leur vendre très-
cher des poissons qu'ils venaient pécher jusque dans
les eaux de la Caroline. A peine s'ils daignaient de
122 CHAPITRE VI.
temps à autre utiliser leurs loisirs par quelque partie
de chasse. Mais les ressources de la chasse étaient
toujours précaires, et, pour peu que les Indiens ne
voulussent plus leur vendre de provisions , ou que
leurs marchandises s'épuisassent , leur perte était as-
surée.
La fa mine dura six grandes semaines à la Caroline ( i ) ,
« pendant lequel temps les François ne pouvoient
travailler, et s'en alloient tous les jours sur une mon-
tagne en sentinelle pour voir s'ils découbvriroient
point quelque vaisseau françois. » Mais leur espoir
était toujours déçu. Au reste ce n'est pas au seizième
siècle seulement que nos colons ont eu le tort de
compter uniquement sur les secours de la métro-
pole , qui semble prendre à tache de les oublier.
Les forces s'épuisaient. Il fallait prendre un parti.
Laudonnière demanda donc aux charpentiers s'ils
pouvaient réparer le seul navire qui leur restait , et
le mettre en état de les ramener en France. C'était
le navire Breton , commandé par Vasseur. Les char-
pentiers s'engagèrent à le lui livrer pour le 8 août ,
en l'exhaussant d'un pont, mais à condition qu'ils se-
raient aidés par une partie de la garnison. Laudon-
nière accepta leurs offres , sans seulement remarquer
qu'on allait entreprendre un travail autrement pé-
nible que si on se fut résolu à creuser et à ensemencer
le sol. Mais tous étaient aveugles. La fortune était à
(i) Laudonnièue, p. ï/,5.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 123
leurs pieds : ils s'obstinaient à la chercher dans ces
mines introuvables.
Avant que le navire fût achevé, il fallait vivre. On
se partagea la besogne. Les uns coupèrent du bois
dans les forêts, les autres le débitèrent en planches ;
ceux-ci firent du charbon, ceux-là amassèrent de la
gomme pour calfater. Laudonnière et une trentaine
de soldats remontèrent la rivière pour trouver des
provisions. Mais ils ne rencontrèrent que des fram-
boises, des graines petites et rondes, insipides et mal-
saines, enfin des choux palmistes. De retour à la Ca-
roline, quand furent distribuées ces misérables pro-
visions qui n'étaient propres qu'à augmenter les souf-
frances en les prolongeant, un grand découragement
s'empara de tous, et, comme la faim est mauvaise con-
seillère, on résolut de prendre par la force ce qu'on
ne pouvait obtenir par la douceur.
Les Indiens avaient connaissance de notre épuise-
ment et de nos souffrances. Ils commençaient à man-
quer de respect : non-seulement ils n'apportaient
plus à la citadelle aucune provision, mais encore ils
se moquaient de notre détresse. Ils n'approchaient
plus que hors de portée de nos armes à feu, et profi-
taient de la misère de nos compatriotes pour leur
vendre à des prix exorbitants les plus minces provi-
sions. Les soldats, forcés par la nécessité, donnaient
jusqu'à leurs vêtements, et, quand ils se récriaient
sur la cherté des marchés: « Mange ta marchandise,
répondaient les Floridiens, nous mangerons notre
124 CHAPITRE VI.
poisson; puis (i) ils s'esclatoient de rire, et se mo-
quoient de nous à gueule bée. »
Les soldats avaient été plusieurs fois tentés de se
faire justice, et de punir durement les cruelles rail-
leries des Indiens : Laudonnière les en avait toujours
détournés. Mais l'irritation croissait de jour en jour.
Ils proposèrent à leur capitaine de se saisir par force
des caciques des environs, et de les rançonner. Lau-
donnière les supplia de ne point se porter à ces ex-
trémités, qui ruinaient à tout jamais l'influence fran-
çaise en Floride, et le forçait à substituer à la poli-
tique des ménagements celle de la conquête brutale :
mais, comme il les vit parfaitement décidés à ne pas
tenir compte de ces observations, et que d'ailleurs il
était lui-même profondément irrité de la mauvaise
volonté des caciques, il leur promit de faire un der-
nier appel à la bienveillance de ces caciques, et, en
cas de refus, de punir leur arrogance.
Outina était celui au secours duquel ils étaient al-
lés le plus souvent. Ce fut à lui que s'adressa en pre-
mier Laudonnière. Outina n'osa refuser ; mais il s'exé-
cuta à contre-cœur. Il n'envoya que douze à quinze
sacs de glands, et deux de pinocqs, petits fruits verts
qui croissent parmi les berbes des rivières, et ne
sont pas plus gros que des cerises. Encore fallut- il
donner en écbange plus de marchandises et de vête-
ments que n'en comportait ce maigre cadeau.
(i) Laudownière, p. 149.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 125
Peu après, Outina fit demander à Laudonnière de
lui prêter quelques-uns de ses soldats pour châtier un
de ses vassaux révoltés, nommé Astina. Il s'excusait
en même temps de la petitesse de son envoi, et pré-
tendait qu'il s'était à peine réservé de quoi faire les
semailles. Laudonnière feignit de goûter ces raisons,
et lui envoya le renfort demandé. D'Ottigny avait été
chargé de cette expédition ; mais Outina profita de
sa présence pour le promener à travers toutes les
trihus révoltées. D'Ottigny consentait à se battre
contre un vassal insurgé, mais il ne voulait pas servir
d'instrument à l'ambition du cacique. Dès qu'il s'a-
perçut du singulier rôle qu'on lui faisait jouer, non-
seulement il se refusa à toute expédition nouvelle,
mais encore jura de punir Outina de sa mauvaise
foi, et de le ramener prisonnier à la Caroline.
Laudonnière devait une réparation d'honneur à
son plus fidèle, à son plus brave lieutenant. Ses sol-
dats le suppliaient de frapper un coup, qui rétablirait
le prestige de la France, et forcerait de nouveau les
Indiens à fournir des vivres à la Caroline. L'occasion
semblait excellente pour punir une insulte , et en
même temps pour ramener l'abondance dans la cita-
delle. Laudonnière connaissait l'histoire de son temps.
Il savait que Cortez et Pizarre avaient rétabli leurs
affaires en s'empara nt de Montézuma et d'Atah-
valpa. La cause était détestable, le prétexte illusoire,
mais ce n'est pas d'aujourd'hui que la force prime
le droit. Il se mit donc lui-même à la tête de cin-
126 CHAPITRE VI.
qualité hommes d'élite, répartis en deux barques,
avec lesquelles il remonta la rivière, et s'empara d'Ou-
tina, au milieu même de son peuple, sans éprouver
de résistance.
L'effet moral était produit : le plus grand chef de
la contrée était prisonnier de la France. Quelles se-
raient les conséquences de cet acte d'autorité ? Le
rétablissement de l'influence française, ou la guerre ?
Dès le lendemain cinq à six cents Indiens vinrent
annoncer que le cacique ennemi Potavou profilait de
l'absence d'Outina pour mettre le pays à feu et à
sang: ils réclamaient donc le secours de la France.
Mais cette attaque était bien prématurée. Comment,
en l'espace de quelques heures, Potavou avait-il ap-
pris la capture d'Outina , et surtout comment avait-il
réuni assez de monde pour ravager son territoire ?
Laudonnière éventa la ruse. Il répondit aux Flori-
diens qu'il attendrait avant de se décider, et bien lui
en prit ; car des embuscades avaient été disposées par
les Indiens, et la petite armée française , hors des
remparts de la Caroline, eut été infailliblement mas-
sacrée.
Les Floridiens, comme tous les sauvages, sont très-
accessibles aux impressions extérieures. La capture
d'Outina les avait déjà ébranlés. La perspicacité de
Laudonnière les frappa d'admiration, et tout aussitôt
les vivres affluèrent à la citadelle. Mais ils prirent une
détermination qui devait rendre inutile l'acte auda-
cieux des Français. Mesurant nos compatriotes à leur
LA FAMINE ET LA GUERRE. 127
cruauté, ils s'imaginèrent qu'Oulina était leur vic-
time, et procédèrent à son remplacement. Le beau-
père du prisonnier réussit à faire nommer un de ses
petits-enfants. Mais on apprit bientôt qu'Outina vi-
vait, et même qu'il était fort bien traité par les Fran-
çais. Ses amis lui rendirent visite : ses ennemis au
contraire, et surtout Satounona, supplièrent Lau-
donnière de le mettre à mort, ou tout au moins de le
leur livrer ; dans l'espoir de le fléchir, ils envoyèrent
à la citadelle beaucoup de provisions. Mais dès qu'ils
eurent compris que Landonnière ne livrerait jamais
son prisonnier, dès que les sujets d Outina , de leur
côté, eurent la persuasion qu'il ne périrait pas, les
vivres diminuèrent de nouveau, d'autant plus que la
saison des semailles approchait.
La famine éclata pour la seconde fois, et elle fut
I terrible, « si grande qu'on faisoit bouillir et piler
dans un mortier des racines pour en faire du pain...
les autres prenoient du bois d'esquine, le battoient et
en faisoient de la farine... mesme cette misère fut
telle, qu'il s'en rencontra un, lequel esplucha parmy
les ordures de la maison toutes les arrestes de pois-
son qu'il peut trouver, lesquelles il fait seicher et
mettre en poudre pour en faire du pain (i). » Au
commencement de juin, on trouva un peu de mil
dans la haute rivière : il était temps. Depuis quatre
jours, les soldats n'avaient pris que du pinocq, et
(i) Laudonkière, p. i55-i5fi.
128 CHAPITRE VI.
quelque peu de poisson : mais ils se jetèrent avec
tant d'avidité sur cette nourriture fortifiante qu'ils
en furent tous incommodés : ils ne songèrent même
pas à garder des grains pour en semer. Ils mangèrent
ou plutôt gaspillèrent tout avec une étonnante in-
souciance.
Une nouvelle razzia, opérée sur les terres du caci-
que Adelano, produisit le même résultat. On eut du
grain pour quelques jours, mais les provisions furent
presque aussitôt épuisées. Seulement les défiances des
indigènes étaient excitées. Ruiner ainsi leurs champs,
c'était les exposer eux-mêmes à une prochaine famine.
Aussi les Floridiens, exaspérés par les ravages des Fran-
çais, mais trop faihles pour se venger autrement que
par l'assassinat, les guettèrent avec la patience de chas-
seurs à l'affût. Un jour deux charpentiers s'étaient
éloignés de leurs compagnons, et mangeaient du mil
dans un champ. Ils furent tués à coup de flèches
par les deux fils du cacique Emola. On ne put que
retrouver leurs cadavres. D'autres Français furent sur-
pris, et dangereusement hlessés. La guerre n'était pas
encore déclarée, mais aux relations cordiales du dé-
but avaient succédé des rapports difficiles. Les Français
étaient alors réduits à vivre de rapines, et l'orage
s'amassait autour d'eux. On venait d'apprendre à la
Caroline que, sur le territoire d'Outina, le mil avait
atteint sa maturité. Le cacique, que désolait sa capti-
vité, et qui s'attendait, d'un jour à l'autre, à tomber
victime de la fureur des Français, leur promit de rem-
LA FAMINE ET LA GUERRE. 129
plir leurs greniers, s'ils consentaient à lui rendre la
liberté. Laudonnière accepta une proposition, qui lui
convenait si bien, et envoya quelques-uns de ses
hommes cherclier les provisions promises. Al'approehe
des Français tout le monde s'était enfui. Etait-ce
fraveur réelle, ou bien les Indiens s'étaient-ils embus-
qués dans les bois pour surprendre la petite troupe ?
On ne l'a iamais su. Mais les Français crurent à la
il 3
trahison, et, quand ils rentrèrent à la Caroline, fu-
rieux de leur déconvenue, irrités des plaisanteries de
leurs compagnons, ils voulaient punir Outina de sa
connivence réelle ou prétendue, et ne parlaient de
rien moins que de le tuer. Laudonnière dut interve-
nir pour arracher à la mort son prisonnier. Cet
otage était précieux pour lui : car il n'avait pas ou-
blié les déplorables conséquences qu'entraîna pour
Corlez le meurtre de Montézuma, et savait que les
Floridiens le respecleraient , tant qu'Outina serait en
son pouvoir.
Une quinzaine s'écoula. Le cacique alors pria Lau-
donnière de le faire reconduire chez lui. Le mil était
parfaitement mûr, disait-il, et il s'engageait à en pro-
curer aux Français : sinon il s'exposait à l'avance au
dernier supplice. Il fallait ou accepter sa proposition,
ou mourir de faim. Laudonnière prit quelques otages,
et d'Ottigny, avec une trentaine de soldats, fut chargé
de reconduire le souverain indigène.
Pas un Floridien ne se présenta sur le passage de
la petite troupe, et, quand on arriva au village, pas
LA flo:ude. 9
130 CHAPITRE VI.
une main ne s'offrit à eux, pas une case ne s'ouvrit. Les
femmes et les enfants avaient disparu. Les Indiens
seuls restaient, tous en armes, raides, menaçants. On
arriva à la case d'Outina. Les principaux Indiens l'y
attendaient. La conférence s'engagea sur-le-champ.
Les Français se plaignirent de l'accueil qu'ils rece-
vaient, les Indiens se répandirent en invectives sur
leur mauvaise foi. Ils voulaient bien, puisque le caci-
que lavait promis, livrer des sacs de mil, mais c'était
à contre-cœur, et pour sauver leur chef bien -ai me.
La conférence dégénéra bientôt en discussion violente.
Oulinan'aurait eu qu'à faire un signe, etla bataillecom-
mençait. Mais il avait donné sa parole; il se devait à
lui-même et à ses propres intérêts de ne pas la vio-
ler. Peut-être aussi se souvenait- il que sa vie avait
dépendu de ces Français qui étaient aujourd'hui en
son pouvoir, et il avait gardé bon souvenir des pro-
cédés gracieux de quelques-uns de nos compatrioles à
son égard. Il rompit donc l'entretien, et,, prenant à
part d'Otligny, l'avertit de s'en aller au plus vite;
car il connaissait assez ses sujets, pour savoir à l'a-
vance que la guerre était considérée comme décla-
rée.
D'Otligny était l'homme du devoir. Il aurait pu
battre immédiatement en retraite, et se sauver lui et
ses compagnons. Mais il se croyait forcé de remplir
jusqu'au bout sa mission, et de rapporter à la Caro-
line les provisions qu'on y attendait. Peut-être aussi,
dans son naïf orgueil de soldat, et avec la conscience
LA FAMINE ET LA GUERRE. 131
de la supériorité de ses armes et de la discipline eu-
ropéenne, méprisait-il trop ses ennemis, quel que fût
leur nombre. Il s'imagina donc que les Indiens n'o-
seraient pas l'attaquer, et persista à ne partir qu'avec
les sacs de mil. Ces sacs n'étaient pas prêts, et les In-
diens n'obéissaient à Outina qu'avec répugnance. Us
s'étaient même déjà jetés sur un Français isolé, et
l'auraient ésforsré sans le secours de ses amis : cette ten-
tative d'assassinat ne changea rien aux dispositions de
d'Ottigny. En vain le cacique vint-il l'avertir qu'on
avait trouvé plantées en terre des flèches couronnées
de cheveux, ce qui était le signe des déclarations de
guerre. En vain lui apprit-il que des embuscades
étaient dressées dans le bois, que le nombre des Flo-
ridiens en armes augmentait d'heure en heure, et
que la retraite par la rivière serait bientôt coupée par
les troncs d'arbre que ses sujets jetaient dans son
lit : D'Ottigny resta sourd à tous les avertissements ;
il ne donna le signal du retour à la Caroline, que
le 27 juillet 1 565, après que les charges de mil furent
prêtes.
La retraite fut désastreuse; mais les Français s'y
signalèrent par leur bravoure. Chacun d'eux portait
un sac de mil , et ils se disposaient à déposer ces sacs
dans leurs barques, et à regagner paisiblement par
eau la citadelle. Avant de retrouver ces barques , ils
devaient parcourir à travers les bois un espace assez
considérable. A. peine s'étaient-ils engagés dans la
forêt qu'ils furent assaillis en face par une troupe de
132 CHAPITRE M.
quatre cents Floridiens, qui, sans se laisser arrêter
par les affreux ravages causés dans leurs rangs par
ies armes à feu , et protégés d'ailleurs par des troncs
d'arbre , les criblèrent de flècbes. Les Français avaient
déposé leurs sacs pour se défendre. A peine avaient-
ils dispersé cette première troupe qu'une nouvelle at-
taque se dessina sur leurs derrières , et que les pre-
miers assaillants revinrent à la cbarge. Pris en tête el
en queue, les Français durent partager leurs forces ,
et les Floridiens les atteignirent avec plus de facilité.
Ils triomphèrent pourtant de cette double attaque , et
reprirent leur marche. Mais les Floridiens s'achar-
naient à leur poursuite; toujours repoussés, et avec
des pertes énormes , ils étaient remplacés par de
nouveaux assaillants. Le courage des Français fut à
la hauteur de l'opiniâtreté* des Floridiens. Admirable-
ment conduits par d'Ottigny, qui leur donnait
l'exemple de l'héroïsme, ils ne faiblirent pas un ins-
tant. Cette retraite fut pour eux (i) la nocfie triste
des Espagnols de Cortez. Ils auraient pourtant suc-
combé au nombre , car les attaques se multipliaient,
et depuis neuf heures du matin jusqu'à la nuit ils
s'étaient battus , si d'Ottigny ne s'était avisé d'un
expédient ingénieux, celui de rompre les flèches qui
tombaient autour d'eux. Dès lors les Indiens ne pou-
vaient plus renouveler leur armement, et, au bout
(i)Prescott, Histoire (te la conquête du Mexique, traduction A. Pi-
CHOT.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 133
d'un certain temps, ils seraient réduits à l'inaction.
Par malheur il était déjà bien tard. Deux Français
avaient été tués, Jacques Salé et Lemesureur, et vingt-
deux blessés, dont plusieurs grièvement, et parmi
eux d'Ottigny et le dessinateur Lemoyne. Enfin on ne
rapportait que deux charges de mil au lieu d'une tren-
taine. Tous les blessés avaient abandonné les leurs, et
quelques-uns avaient été frappés si dangereusement ,
qu'ils avaient besoin du secours de leurs compa-
gnons.
Tel avait été le déplorable résultat de cette expédi-
tion : une trentaine de Français hors de combat , la
guerre déclarée aux Indiens , et la famine en perma-
nence à la Caroline, jusqu'au moment où les charpen-
tiers auraient achevé de réparer le navire, qui per-
mettrait aux soldats de Laudonnièreetà Laudonnière
lui-même de rentrer en France.
Mais les charpentiers ne s'étaient engagés que
pour les premiers jours du mois d'août , et il fallait
attendre encore une quinzaine. De plus on devait
charger de provisions le navire libérateur, et tout le
pays était en armes contre les Français. On réussit
pourtant à trouver quelques sacs de mil aux villages
de Saranaï et d'Émola. Dans la rivière de Somme
(Iracani), l'intrépide Vasseur qui la remontait avec
deux barques, assista à une grande assemblée de trois
puissants caciques, Athore , le fils de Satouriona ,
notre ancien allié , Apalon et Tacadocorou : ces petits
souverains indigènes célébraient une de ces fêtes in-
1 34 CHAPITRE VI.
diennes, où l'hospitalité est de rigueur envers les
étrangers.
Malgré les sentiments de haine ou de défiance
qu'ils nourrissaient à l'endroit des Français , ils ne les
laissèrent cependant point partir sans les admettre
à la fêle. Vasseur, par son habileté et sa valeur,
s'était assuré un certain prestige sur les Indiens.
Jl fit appel à leur générosité ou à leurs superstitions,
peut-être même à leur cupidité, et réussit à charger
de vivres ses deux barques. C était une ressource
inespérée. Quelques razzias exécutées aux environs de
la citadelle achevèrent de compléter l'approvisionne-
ment. Dès lors on chargea le navire, et tout se diposa
pour le départ.
Laudonnière ne voulait pas laisser derrière lui une
citadelle , dont les Espagnols ou les Indiens se seraient
emparés après son dépari . Comme il nourrissait l'ar-
rière-pensée du retour, il ne tenait pas à trouver la
place prise. Il ordonna donc de démolir la Caroline;
mais ce lui fut un véritable crève-cœur. Car il renon-
çait ainsi à des projets longtemps caressés et longue-
ment mûris. La nécessité l'exigea. Il se résigna. Aussi
bien ses compagnons étaient également tristes. Il est
dans la nature humaine de s'attacher aux lieux où Ion
a vécu, même aux lieux où l'on a souffert. « Cepen-
dant (i) il n'y avait celuy de nous qui n'eust un ex-
tresme regret d abandonner un pais de vérité fort
(l) LAUnOKNIKKK, p. 169.
LA FAMINE ET LA GUERKE. 135
riche et de bel espoir, auquel il a voit tant enduré
pour découvrir ce que par la propre faute des nostres
il falloit laisser... Je laisse à penser combien il nous
touchoit au cœur de nousesloigner d'un lieu abondant
en richesses , pour auquel parvenir et faire service à
noslre prince, nous avions laissé nostre propre pais ,
femmes, enfans, parens et amvs, et avions passé par
dessus les périls de la mer, et estions là arrivés comme
en un comble de tout souhait. »
On était arrivé au 3 août. Laudonnière allait donner
le signal du départ , lorsque soudain furent signalées
quatre voiles à l'horizon. Elaient-ce des amis ou des
ennemis? des Français qui venaient en aide à la colo-
nie naissante, ou des Espagnolsqui voulaient la ravager?
Pendant quelques instants un singulier mélange de joie
et de crainte agita nos compatriotes. Ils avaient tout à
espérer ou tout à redouter. Bientôt ils sortirent de leur
anxiété. Une barque se détacha de la flottille et se di-
rigea sur la terre. Laudonnière envoya aussitôt une
chaloupe à sa rencontre, mais, par mesure de pré-
caution , fit prendre les armes à tout son monde. Les
nouveaux arrivés étaient des Anglais, qui venaient re-
nouveler leur provision d'eau fraîche. Ils furent très-
surpris, ou feignirent de l'être, à la vue des Français.
Laudonnière les accueillit avec plaisir, et pria leur
capitaine de débarquer.
Ce capilaineétait le célèbre John Hawkins. Il était né
à Plvmoulh en i5;*o. Son père, William Hawkins , était
un marin distingué, fort aimé par Henri VI1L John
J36 CHAPITRE VI.
avait profité de la faveur et des leçons de son père (i).
Il était devenu un des meilleurs marins de sa nation
et de son temps, et avait obtenu de la reine Elisabeth
le privilège de la traite des nègres. L'Angleterre , qui ,
de nos jours, s'est honorée en entreprenant une vé-
ritable croisade contre cet odieux commerce , le favo-
risait alors. Hawkins était à sa seconde campagne , et
la reine éprouvait si peu de scrupule à l'encourager
qu'elle lui avait donné pour armoiries un nègre à mi-
corps, de couleur naturelle, lié d'un cercle. D'ordi-
naire nous nous figurons un négrier sous les traits les
plus repoussants ; mais Hawkins était un gentleman ac-
compli , tel que ses contemporains Drake et Raleigh ,
et, s'il avait de la cruauté , il la réservait pour sa mar-
chandise noire. Dès qu'il apprit que nos compatriotes
étaient comme abandonnés sur le sol floridien , il
s'empressa de courir à leur secours. Il cédait ainsi à
ce mouvement de générosité qui, plus tard, le por-
tera à fonder à Chatam un hospice , véritable hôtel
des Invalides, pour les matelots vieux et infirmes.
Depuis sept mois les Français n'avaient ni mangé
de pain de froment, ni bu de vin. Dans le récit de
son voyage, inséré dans le fameux recueil d'Hackluyt,
Hawkins prétendit que les Français, avec les rai-
sins du pays, avaient fabriqué vingt pièces d'un \in
qui valait celui d'Orléans. Mais la Floride n'a jamais
produit de raisins, et, jusqu'à ce jour, toutes les ten-
(i) Hvckhiyt, Collection of voyages, t. lit, p. 5or, 5îo, 583, 590.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 137
tatives pour avoir du vin ont échoué dans ce pays. Ce
vin devait être une boisson fermentée , dont la cou-
leur et l'odeur se rapprochaient peut-être du vin de
France, mais ne pouvait être pris pour du vin que par
des Anglais, très-médiocres connaisseurs en pareille
matière. Ce qui le prouverait encore, c'est que nos
compatriotes burent avec avidité le vin que leur dis-
tribua le capitaine.
La joie des Français fut si vive, que, pour célébrer
l'heureuse arrivée des Anglais , ils sacrifièrent leurs
dernières provisions, et jusqu'aux moutons et aux
poules qu'ils avaient soigneusement réservés. L'abon-
dance régna de nouveau dans la Caroline , et les mal-
heureux délaissés oublièrent dans les plaisirs de la
bonne chère leurs souffrances passées. Les Indiens, té-
moins des protestations d'amitié dont Hawkins ac-
cablait Laudonnière, le prirent pour son frère, et
crurent que la Caroline était ravitaillée pour long-
temps. Aussitôt les vivres reparurent, et avec eux les
offres de service et les assurances d'un entier dévoue-
ment. Mais le temps était passé des ménagements et
des alliances. Les Français ne cachaient point leur
désir de quitter une terre maudite, où ils n'avaient
éprouvé que des déceptions. Hawkins, bientôt in-
formé de ces dispositions, leur proposa de les prendre
à bord de ses vaisseaux et de les ramener en France.
Était-ce générosité de sa part , ou plutôt désir de dé-
barrasser la Floride de colons qui pourraient entraver
l'Angleterre dans l'accomplissement de ses futurs
138 CHAPITRE VI.
desseins? Les soldats et les officiers de Laudonnière
croyaient à générosité de l'Anglais : Laudonnière , qui
n'était plus au courant de la politique européenne ,
flairait vaguement un piège, et tout d'abord repoussa
les offres d'Hawkins (i). « Car je ne sçavois en quel
estât estoient les affaires des François avec les Anglois ,
et encore qu'il me promist sur sa foy de me des-
cendre en France avant que d'approcher d'Angleterre,
si est-ce que je craignois qu'il ne voulust attenter
quelque chose en la Floride au nom de sa maislresse. »
A celte nouvelle la mutinerie des Français ne
connut plus de bornes. Ils ne parlaient plus de rien
moins que de déposer Laudonnière. Quelques-uns
réclamaient des mesures plus énergiques. Laudon-
nière essaya de les prendre par l'amour-propre,
mais le mot magique de retour, l'espérance de
revoir promptement la patrie avaient comme enivré
nos compatriotes. Les officiers , consultés par Lau-
donnière, se déclarèrent aussi pour le retour. Lau-
donnière, à moins de rester seul à la Caroline , n'avait
plus qu'à se résigner. Au moins chercha-t-il à sauve-
garder l'honneur national, et, plutôt que d'ac-
cepter l'offre anglaise , il demanda à Hawkins de lui
céder un des navires de sa flotte.
Hawkins y consentit : cette condescendance a lieu
de nous étonner. Peut-être n'agissait-il que par calcul,
dans l'espérance de conclure un marché avantageux
(l) L\UD0NKIÈRK, p. 173.
LA FAMINE ET LA GUERRE. 139
el de se défaire d'un mauvais navire, ou bien encore
obéissail-il aux instructions secrètes de la reine , qui
lui prescrivaient de faciliter le départ des Français,
pour laisser la place nette aux Anglais. On le croirait
volontiers; car il vendit ce navire à Laudonnière au
prix dérisoire de sept cents écus. Il lui donna en plus
vingt barriques de farine , six de fèves, six poinçons
de sel , un quintal de cire pour faire de la cliandelle,
cinquante paires de souliers, une jarre d'buile, une
jarre de vinaigre , un baril d'olives , un baril de bis-
cuit blanc et beaucoup de riz. Laudonnière n'avait
pas assez d'argent (i); mais il lui céda en gage quel-
ques canons.
Hawkins était arrivé le 3 août en vue de la Ca-
roline. Il repartit le 7. Aussitôt les Français , avec une
activité fiévreuse , convertirent la farine en biscuit ,
préparèrent les futailles nécessaires pour les provi-
sions d'eau , et entassèrent à fond de cale tout ce
qu'ils purent emporter. Ils décidèrent même à les
accompagner quelques couples d'indigènes , qu'ils
eurent soin de clioisir parmi les mieux faits et les
mieux portants.
C'était l'habitude invariable des navigateurs du
temps. Ces indigènes étaient comme la preuve vi-
vante de la découverte. D'ailleurs ils apprenaient
à apprécier la grandeur et la force des pays euro-
péens, et, de retour en Amérique, ils étendaient
(1) De Bry, p. 11 . Ali(|iiot tormenta œnea anhabonis loco accepit.
140 CHAPITRE VI.
au loin par leurs récits, et au besoin par leurs ampli-
fications, la toute-puissance de la métropole.
Tout était prêt le 28 août. On n'attendait plus
pour partir que le vent favorable et la marée. Lau-
donnière allait donner le signal du départ, quand sou-
dain Vasseur et Verdier, capitaines désignés des deux
navires, signalèrent des voiles à l'horizon. Cette fois
c'était une expédition française , et le chef de l'expé-
dition était Ribaut en personne
Le départ fut aussitôt contremandé ! Ce fut un
malheur, car le nombre de ceux qui reverront la
France sera bien faible. Presque tous les compagnons
de Laudonnière et tous ceux qui allaient débarquer
avec Ribaut étaient réservés à une catastrophe tra-
gique. Ils devaient périr victimes de la cruauté et du
fanatisme espagnols.
TROISIEME EXPÉDITION
(14 JUIN 1565 — 20 SEPTEMBRE 1565)
LE MASSACRE
CHAPITRE PREMIER
PJBAUT ET MENENDEZ
Coligny, malgré la fureur des guerres civiles, et les
tristes préoccupations qui troublaient la sérénité de ce
grand esprit, n'avait oublié ni Laudonnière, ni ses pro-
jets de colonisation américaine. Le capitaine Bourdet
avait heureusement accompli sa mission : grâce à lui,
l'Amiral avait enfin reçu des nouvelles de la petite
colonie; il était même au courant des mesquines in-
trigues qui troublaient alors la Caroline , et il paraî-
trait qu'il avait écouté trop favorablement les rap-
ports hostiles à son lieutenant; car il songea à le
rappeler en France et à lui donner un successeur.
Aux environs de l'an i565, il y eut comme un
temps d'arrêt dans nos guerres intestines. Coligny
profila de cette accalmie; en vertu de ses pouvoirs
de grand Amiral, et après avoir obtenu l'autorisation
142 CHAPITRE I.
de Charles IX, il fit annoncer le prochain départ d'une
troisième expédition en Floride. Ribaut fut nommé
général en chef de cette expédition. Ses connaissances
spéciales, ses voyages antérieurs, son énergie, son cou-
rage, sa religion, tout le désignait pour remplir ces
hautes fonctions. Il était encore en Angleterre, mais,
au premier appel de l'Amiral, il revint en France,
et, tout de suite, commença ses préparatifs de dé-
part.
La ville de Dieppe avait été assignée comme ren-
dez-vous général. Dieppe était alors le grand port de
l'Océan. Les matelots dieppois étaient réputés pour
leur audace, et ses capitaines pour leur science. Ils
aimaient à rappeler que leurs ancêtres avaient co-
lonisé la (i) Guinée avant le Portugal et découvert
l'Amérique du Sud (2) avant l'Espagne. Dieppe était
donc comme une pépinière de matelots éprouvés et
de savants pilotes. C'était une heureuse inspiration
que de choisir cette ville comme port de départ. En
effet, comme le raconte un contemporain, justement
un Dieppois, La Popellinière (3), « ceste charge di-
vulgée, plusieurs le furent trouver pour l'accom-
pagner au voyage, meuz toutefois de diverses pas-
sions, si les uns par une seule curiosité de veoir et
de connoistre le pais; les autres, pour employer à
(1) Pierre Margry, Marine française au Xï I* siècle.
(1) Paul Gaffarel, Rapports de l'Amérique et de l'ancien continent
avant Ch. Colomb. — Revue politique et littéraire, 2 mai 1874.
(3) La Popfxlijvière, ouv. cit., p. 3o.
RIBAUT ET MENHNDEZ. 143
quelque exercice le temps qu'ils ne vouloient dé-
pendre à leur première vaccation , de laquelle les
guerres civiles les auroient desbauchez : plusieurs
pour le grand espoir de jouir de tant de belles et
riches choses qu'on leur proposoit , et que la Floride
promettoit. »
Mais Ribaut savait que ses compatriotes aimaient
à s'engager à la légère dans des entreprises difficiles.
Il n'ignorait pas que , pleins d'enthousiasme au dé-
but, leur ardeur s'éteignait vite, et que le découra-
gement succédait avec rapidité aux illusions de la
première heure. Soit qu'il voulut se défaire, par l'en-
nui de l'attente, d'une foule de volontaires, qui,
bientôt, l'auraient embarrassé plutôt qu'aidé , soit que
réellement il ait eu à surmonter des difficultés maté-
rielles, les préparatifs de l'expédition durèrent quatre
à cinq mois de plus qu'on ne le croyait. « Or l'entre-
prise (i) ne fut pas si tost mise en effect comme au-
cuns le désiroyent, et ceux principalement qui avoyent
receu les soudards en leur hostel... car ils restèrent
quatre mois et plus dans ceste ville à faire la piaffe; »
aussi les enthousiasmes factices eurent-ils le temps
de tomber. « Aucuns (2) se formans une conscience
d'un tel voyage, estonnez aussi de la face barbare de
la mer, se retirèrent sans à Dieu, lorsqu'ils veirent
qu'on vouloit embarquer. ;> Il ne resta bientôt plus
([lie les volontaires sérieux. Dès lors Ribaut put choisir
(1) Le Ch.vlleux, ouv. cit., p. 202.
(2) La PorELLiMÈUE, ouv, cit., p, 3o.
1 \\ CHAPITRE I.
ses équipages, et tout disposer pour un prochain dé-
part.
Un certain nombre de gentilshommes avaient de-
mandé à faire partie de l'expédition. Une véritable
fièvre d'activité militaire et d'aventures périlleuses
s'était alors emparée de la jeune noblesse : '< Vous eus-
siez dit, rapporte Brantôme, que ceste année-là (i)
estoit venue et destinée pour faire voyager les Fran-
çois. Les uns allarent en Honsxie avec ce vaillant
prince, feu Mr de Guvse Les autres allarent en
l'armée du grand Seigneur... Les autres allarent en
Constantinoble... les autres allarent à Madère avec
ce courageux et vaillant capitaine, Monluc, qui y
mourut, qui fut un grand dommage inestimable...
nos autres allasmes à Malte, dont le nombre montoit
à près de trois cens gentilshommes et plus de huit
cens soldats... Vovla comment en toutes façons, soit
pour bien, soit pour mal, les François ont esté hasar-
deux à rechercher les advanlures, et faire rencontre ,
et entreprendre voyages; que, quand ilz leur faillirent
en leur pays, ils les alloient de loin esvanter hors de leur
patrie. »
Brantôme aurait du mentionner aussi l'expédition
de Floride, car Ribaut fut accompagné par un cer-
tain nombre de gentilshommes. On a conservé les
(i) 11 s'agit de l'année i566, et nous ne sommes encore qu'en i5fi5 :
mais il est probable que les paroles de l'historien s'appliquent également
aux deux années. — BRâircÔME, Grands Capitaines français, éd. Li-
lanne, t. V, p. /to5.
R1BAUT ET MENENDEZ. 1*5
noms de de Machonville, du Vest (i), de Jonville, de
San Marain, deBeauhaire, d'Ully, de Lagrange : ce der-
nier était parent de l'amiral Coligny, qui avait voulu
donner au futur conquérant de la Floride une marque
de sa confiance, en lui confiant un de ses proches.
Trop heureuse notre patrie , si jamais elle n'avait en-
trepris que des expéditions de ce genre ! Mais les
guerres civiles commençaient à peine, et cette ar-
deur qu'ils répandaient alors au dehors , bientôt les
Français ne la tourneront plus que contre eux-mêmes.
Ribaut avait en outre sous ses ordres quelques cen-
taines de soldats. Il est difficile de préciser leur nom-
bre. D'après la Popellinière (2) il n'y en eut que
« trois cents environ, femmes et artisans; » mais
nous verrons plus loin que près de six cents soldats
(1) On pourrait dresser ainsi le rôle des équipages. — Chef de l'ex-
pédition : Jean Ribaut. — Officiers : Jacques Ribaut, Maillard, de Ma-
chonville, Jean Dubois , Valuot , Cosette, Louis Ballaud , Nicolas Ver-
dier. De Saint-Clerk, de la Vigne, enseignes. Du Lys, trésorier de la
monnaie. Le Beau, trésorier, son neveu, commis, Robert, ministre pro-
testant. — Volontaires : De Lagrange, de San Marain, d'Ully, de Beau-
haire, du Vest (ou du Visty), de Jonville (ou d' Yonville), de la Blon-
dene. — Soldats, matelots, ouvriers : Le Challeux, charpentier, Nicaise
de la Crotte, François Duval, le neveu du maître d'hôtel de la Couronne
de fer, à Rouen, Elie Desplanques, Jacques Tauzé, Christophe Lebreton,
Drouet, tambour, Jacques Dulac, trompette, un trompette de Montargis,
Masselin, cor. Jehan Mennin, Gros, Bellot, Martin, Pierre Rennat, Jac-
ques, Vincent Simon, Michel Gonnor, un basque deSaint-Jean-de-Luz,
les domestiques de de Beauhaire, d'Ully, du Lys, de Lagrange, etc. On
a perdu le nom de tous les autres Français, qui faisaient partie de l'ex-
pédition.
(2) La Popellinière, ouv. cit., p. 3i. D'après Mendoza, Mem.y
p. 187, l'expédition se serait composée de 700 hommes et 200 femmes.
LA FLORIDE. 10
H 6 CHAPITRE I.
seront ou massacrés ou pendus par les Espagnols.
Sans doute les trois cents hommes dont parle la Po-
pellinière sont les ouvriers nécessaires pour une ins-
tallation complète, et on peut évaluer à un millier
de personnes le chiffre total de l'expédition. Aussi
bien Ribaut partait cette fois avec une véritable flotte.
Sept vaisseaux, dont quatre de haut bord, lui obéis-
saient. On n'a conservé que les noms de la Trinité,
de Y Union , de la Truite, de YÉpaule de movton et
de la Perle, cette dernière était commandée par
Jacques Ribaut, fils ou neveu du général. Maillard de
Dieppe, de Machonville , Valuot, Jean Dubois, Cos-
setle et Nicolas Verdier commandaient les autres na-
vires.
Le départ eut lieu le 10 mai i565, mais on resta
en rade jusqu'au 22 , pour compléter les approvi-
sionnements. Sans doute on s'était plaint de l'inac-
tion des soldats, et c'était pour les arracher à l'oisi-
veté par un faux départ que Ribaut avait pris la mer.
La flotte fut assaillie, le 22, par une affreuse tem-
pête qui la jeta jusqu'au Havre. Après trois jours
d'arrêt dans cette ville (du 23 au 26), elle partit de
nouveau, mais fut rejetée par une nouvelle tempête
jusque dans les atterrages de Whigt, et probablement
désemparée, car elle y resta jusqu'au 14 juin. Le
i4 juin seulement, Ribaut, profitant d'une forte brise
du sud-est, donna l'ordre du départ définitif. Aucun
incident ne signala le voyage. On découvrit la Flo-
ride le i3 août et, dès le lendemain, on débarqua.
RIBAUT ET MENENDEZ. 147
Quelques Indiens interrogés sur la position exacte de
l'établissement français, présentèrent à Ribaut un vieil
Espagnol, naufragé depuis plus de vingt ans, qui lui
apprit que nos compatriotes étaient à cinquante lieues
au nord. Aussitôt Ribaut reprit la mer; mais il avança
bien lentement, et sans doute perdit un temps pré-
cieux à d'inutiles explorations, car ce ne fut que le
lundi 27 août qu'il mouilla à l'entrée de la rivière de
May, et s'apprêta à débarquer.
Ribaut était prévenu contre Laudonnière. Il avait
presque l'intention de le faire arrêter, mais il recula
devant l'odieux d'une pareille mesure. Néanmoins il
voulut lui montrer tout d'abord qu'il n'était plus le
maître. Chacun de ses sept navires détacha une cha-
loupe, remplie de soldats, casques entête, et mèche
allumée. Lorsque les sentinelles de la Caroline virent
les chaloupes s'avancer avec cet appareil menaçant,
elles crurent à une attaque , d'autant plus que les
soldats de Ribaut ne répondirent pas à leur appel , et
même essuyèrent le feu d'une arquebuse. Laudon-
nière, persuadé qu'il avait en face de lui des Es-
pagnols, courut aux murs à moitié détruits de la
citadelle, fit pointer deux des pièces de campa-
gne, qui la défendaient encore, et le canon allait
retentir, lorsque enfin les nouveaux arrivants se nom-
mèrent.
Ce fut une grande joie pour les défenseurs de la
Caroline , qui se croyaient abandonnés , et avaient à
peu près renoncé à l'espoir d'être secourus. Mais leur
148 CHAPITRE I.
joie fut de courte durée. Ribaut avait mandé Lau-
donnière à son bord, et le sommait de répondre aux
diverses accusations qui le chargeaient. Laudonnière
s'attendait à des éloges, ou tout au moins à des re-
mercîments, et on le traitait avec une brutalité sin-
gulière : on avait cru, en France, à ses calomnia-
teurs, sans seulement lavoir confronté avec eux, et
Ribaut exécutait sans ménagement les ordres sévères
dont il était porteur. Il est probable néanmoins qu'à
l'attitude et à la surprise des soldats de Laudonnière
il comprit qu'il avait trop vite écouté de faux rap-
ports; car il laissa à l'ancien commandant le temps
de se justifier. On reprochait à Laudonnière en
premier lieu son orgueil , en second lieu ses mœurs ,
en troisième lieu certaines lettres écrites à divers
seigneurs, malgré les instructions précises de l'amiral.
Aucune de ces accusations n'était fondée, la pre-
mière moins que toute autre. On prétendait en effet (i)
« qu'il faisoit du grand et du roy, et qu'à grand'peine
voudroit-il endurer qu'un autre y entrast que luy
pour commander. » Laudonnière au contraire avait
montré parfois de la faiblesse dans l'exercice de son
pouvoir. Il est vrai qu'il avait toujours fait respecter
l'autorité royale, dont il était le mandataire; mais,
en agissant ainsi, il n'avait rempli que son devoir, et,
d'ailleurs, on aurait dû ne pas oublier que « (2) si
(1) Laudonnière, p. 181. Lescvrbot, p. m.
(2) Laudonnière, p. 186.
RIBAUT ET MENENDEZ. 149
les rapporteurs avoient appelé cela rigueur, ceste
chose venoit plustôt de leur désobéissance que de sa
nature , moins subjecte à estre rigoureuse qu'ils n'es-
toient à estre rebelles. » Laudonnière réfutait éga-
lement l'accusation lancée contre ses mœurs , et il la
repoussait avec d'autant plus d'indignation qu'elle
lui avait aliéné davantage l'esprit de l'amiral, si scru-
puleux observateur de la morale et des convenances.
Cette servante, sa prétendue maîtresse, était une
pauvre femme, qui soignait son ménage et « gou-
vernoit une infinité de divers animaux, comme les
brebis et la poulaille qu'il faisoit conduire pour en
peupler la terre (i). » Elle avait rendu de si grands ser-
vices à la colonie par son dévouement à soigner l'es
malades , que , cinq à six fois , on la lui avait de-
mandée en mariage. Quant aux lettres , qu'il avait
adressées à certains seigneurs de la cour, il ne pou-
vait en disconvenir, mais il obéissait aux ordres de
l'amiral, qui lui avait conseillé, avant son départ,
de raconter ce qu'il verrait on ferait « aux sei-
gneurs qui sont du conseil , à celle fin qu'estans es-
meuz par ce moyen, ils moyennassent envers la reyne
Tentreténement de ceste entreprise (2). »
De tout point la justification était excellente. Ri-
baut n'avait plus qu'à reconnaître son erreur, et qu'à
rendre à Laudonnière sa confiance. Il s'exécuta de
bonne grâce, et, à son exemple, tous les officiers lui
(1) Laudonnière, p. i85.
(2) Id., ib.
150 CHAPITRE I.
prodiguèrent les témoignages de leur estime. Mais le
coup était porté. Froissé dans son amour-propre, dé-
goûté de l'injustice dont il avait été victime, désolé
de voir un autre que lui commander dans un pays,
dont il avait été longtemps le maître, et lui enlever
le fruit de ses travaux, il annonça son intention
bien arrêtée de partir. Ribaut comprenait combien il
serait avantageux pour ses desseins ultérieurs de s'as-
surer le concours d'un lieutenant aussi expérimenté :
Il le pria de renoncer à ce projet, et de rester avec
lui. Il lui proposa même de partager avec lui le com-
mandement. Mais Laudonnière lui démontra sans
peine que c'était impossible, d'abord parce qu'il fallait
à tout prix conserver l'unité de commandement dans
un pays étranger, exposé aux attaques de l'ennemi ,
et aussi parce que la nature humaine est ainsi faite,
que jamais on ne veut obéir, là où longtemps on a
commandé. Ribaut se rendit à ces raisons, et, après
lui avoir communiqué la lettre de rappel de Coligny
conçue en termes fort obligeants, lui donna toute fa-
culté de préparer son départ. Laudonnière était déjà
souffrant avant l'arrivée de Ribaut. « Eslans (i) at-
ténué du travail précédent, et melancholié des faux
rapports que l'on avait faits de luy, il tomba en une
grosse fièvre continue, laquelle lui dura huit ou neuf
jours. » Ce retard faillit lui être bien funeste !
Pendant ce temps Ribaut faisait décharger ses vi-
! (i) Laudonmère, p. 188.
RIBAUT ET MENENDEZ. 151
vres et ses munitions. Il en logea la plus grosse part
dans une maison que d'Ottigny avait fait construire
à deux cents pas du fort. C'était pour les mettre à
l'abri, et pour les rapprocher de la boulangerie, cons-
truite en dehors de la citadelle par crainte du feu.
L'expérience de sa première campagne, et le récit
des souffrances endurées par Laudonnière achevèrent
de le convaincre qu'on ne pouvait rien fonder de
stable, ni même s'avancer dans l'intérieur du pays,
avant d'être assuré de ne pas mourir de faim. Par
bonheur les Floridiens, que l'arrivée de si nombreux
auxiliaires avait d'abord effrayés, revenaient peu à
peu à la Caroline, également poussés par la curiosité
et par l'intérêt. Bon nombre d'entre eux reconnurent
Ribaut à sa longue barbe. Ils lui portèrent des pré-
sents, l'accablèrent de caresses, et lui promirentde l
conduire en peu de jours aux montagnes de Palaci (i),
où il trouverait en abondance ce qu'ils nommaient du
steroa pira. Ribaut fit examiner par son orfèvre les
échantillons que lui apportaient les Floridiens; et ce
dernier reconnut de l'or rouge.
L'entreprise s'annonçait bien. Les Indiens parais-
saient animés de sentiments conciliants, et on espérait
trouver bientôt de grandes richesses. Ribaut comprit
que la découverte des mines serait facilitée , si les ex-
plorateurs conservaient leurs communications avec
la Caroline ; il ordonna donc à tous ceux de ses
(i) On reconnu le nom des Apalaches.
152 CHAPITRE I.
bâtiments, qui pourraient remonter le fleuve de
quitter la haute mer. On sonda l'embouchure du
fleuve dont on trouva le lit suffisant pour trois
navires. La Perle de Jacques Ribaut , commandée en
second par Louis Ballard , de Dieppe , entra la pre-
mière, suivie par Y Union et la Truite (i), que diri-
geaient Maillard, de Dieppe, etdeMachvonille,29août.
Cinq jours après l'entrée en rivière des trois na-
vires', le lundi 3 septembre, sur le soir, on signala
quelques gros vaisseaux qui s'approchaient des quatre
vaisseaux français restés à l'ancre. On crut recon-
naître des Espagnols. On passa la nuit en suspens :
mais dès le matin du mardi 4 septembre , les doutes
ne furent plus possibles , car on aperçut les vais-
seaux français couper les câbles qui retenaient les an-
cres , se couvrir de voiles , et regagner précipitam-
ment la haute mer. Les ennemis étaient en vue : la
guerre commençait !
La guerre pourtant n'était pas déclarée entre la
France et l'Espagne. Au contraire les deux cours
n'avaient jamais vjcu en si parfaite intelligence.
C'était un échange perpétuel de bons procédés et
de prévenances gracieuses, surtout depuis le mariage
d'Elisabeth de Valois et de Philippe II; mais le roi
d'Espagne et ses habiles ministres cachaient, sous ces
apparences d'amitié, une haine profonde contre le
seul pays qui pût, avec l'Angleterre, s'opposer à leurs
(i) Laudonnièke, p. 189.
RIBAUT ET MENENDEZ. 153
projets ambitieux. Ils excitaient sous main nos trou-
bles de religion, ils poussaient les partis à s'entre-
déchirer; ils encourageaient les coupables espérances
des Guise. « Rappelez- vous, seigneur duc , dira plus
tard l'amiral de Castille (i) au jeune duc de l'Infantado,
qui venait d'apprendre le massacre de la Saint-Bar-
thélémy, et s'en indignait, rappelez-vous que la guerre
de la France est la paix de l'Espagne, et la paix de
l'Espagne est la guerre de la France, à l'aide de nos
doublons. » Aussi Philippe II, tout en affichant pour
les Valois le dévouement le plus absolu , n'était qu'un
ennemi déguisé , qui n'attendait qu'une occasion fa-
vorable pour se jeter sur la France. Ses ambassa-
deurs ou ses espions le tenaient au courant des
moindres nouvelles : l'un d'entre eux , le marquis de
Chantonay , frère du cardinal Granvelle, se fit remar-
quer par son habileté. Toujours à l'affût des nouvel-
les, au courant de toutes les intrigues, prêta en créer
au besoin, c'était un ennemi intime, que nous étions
forcés de subir. Il connaissait les projets de Coligny.
Il savait que ce grand citoyen cherchait à détourner
contre l'ennemi commun nos fureurs intestines. Aussi,
dès qu'il apprit le départ ou plutôt les préparatifs de
départ de Ribaut , il en informa son maitre.
La fureur de Philippe II égala son étonnement. Ce
pays, qu'il voulait démembrer, non-seulement il ré-
sistait, mais encore il osait essayer de rivaliser avec la
v
(i) Brantôme, Capitaines français, édit. Lalaniœ, t. IV, p. 3o6.
154 CHAPITRE I.
puissance espagnole en Amérique! C'était une impu-
dence coupable! Malheur aux Français qui s'étaient
embarqués dans une semblable aventure (i)! « Les
Espaignols , écrit un contemporain, enragent toutaus-
sitost qu'ils voyent un Françoys aux Indes, et encore
que cent Espaïgnes ne pourroient fournir assez d'iiom-
mes pour tenir la centiesme partie d'une terre si large
et si spatieuse , il est advis aux Espaignols que ce
nouveau monde ne fut jamais créé que pour eux, et
qu'il n'appartient à aucun homme vivant d'y marcher
ou d'y respirer sinon à eulx seuls. » Philippe II ré-
solut donc de détruire à tout jamais l'établissement
projeté. IL connaissait les Français. Il les savait re-
muants, batailleurs, énergiques, bien plus sympathi-
ques aux peuplades Américaines que ses propres
sujets. Un établissement Français aux portes du Mexi-
que et des Antilles était une menace permanente pour
l'Amérique espagnole (2). Le cardinal Granvelle avait
déjà appelé l'attention de Philippe II sur le danger de
permettre aux Français un établissement en Amérique
« Quels qu'aient été les conseils de l'ambassadeur,
écrit-il , on n'en a pas moins laissé les François prendre
pied dans la Floride, où ils ont construit deux forts,
qu'il ne sera pas facile de leur enlever. Car, s'il n'y a
pas de gens d'Espaigne pour les envoier dehors, il y a
(1) Reprise de la Floride, éclit. Tamizey de Lvrroque, p. 35.
(i) Lettres et papiers d'Etat du cardinal Granvelle, t. IX, p. 2/j8.
— Lettre datée de f icnne, 2 juin i565.
RIBAUT ET MENENDEZ. 155
plus de quarante mille hommes en France desquelz
il est besoing descharger le pays. Tous les jours leur
proverbe ne devient que trop vrai , lorsqu'ils disent
qu'avec deux choses ils s'assurent du roi d'Espaigne ,
savoir : il n'y a point d'argent (i), et nous arriverons
et pourvoierons à tout en temps opportun. »
Le roi se garda bien de négliger ce prudent avis, et,
pendant que Charles IX abandonnait à ses propres
ressources une colonie qui pouvait devenir un em-
pire , il résolut de diriger contre elle une véritable
expédition.
Une objection se présentait : on était en paix avec
la France , et la destruction d'un établissement fran-
çais était une véritable déclaration de guerre. Mais ce
n'est pas d'aujourd'hui que la force prime le droit; et
les habiles conseillers de Philippe II, de Féria, d'Albe,
Antonio Perez, Espinosa , connaissaient trop bien le
cœur humain pour s'imaginer que la cour des Valois
verrait de mauvais œil la ruine dune entreprise inau-
gurée sous les auspices de Coligny. D'ailleurs mieux
valait engager la guerre que s'exposer au danger
d'une rivalité commerciale et politique en Amérique;
et si , par impossible, Charles IX prenait fait et cause
pour ses sujets, on avait, pour se justifier aux yeux de
l'Europe , deux excellents prétextes : d'abord les
Français envoyés en Floride étaient presque tous cal-
vinistes, c'est-à-dire qu'ils méritaient la mort : de plus
(i) Lo no hay dinero, y ei a tiempo elegaremos y proveeremos.
156 CHAPITRE I.
ils s'établissaient en pays espagnol ; on pouvait par
conséquent les considérer comme des flibustiers, et
les traiter en ennemis.
De pareilles raisons sembleraient de nos jours dé-
risoires : elles ne Tétaient pas^ au seizième siècle. Les
haines religieuses nous étonnent aujourd'hui, puis-
que nous commençons à nous habituer à la tolérance :
mais alors l'animosité la plus vive séparait les catho-
liques des protestants. De toutes les discussions,
même entre gens instruits et de bonne compagnie,
celles qui dégénèrent le plus vite en personnalités
blessantes, ce sont les discussions religieuses, et nous
n'apprendrons rien à personne en rappelant ici les
accents aigres et mordants de la polémique religieuse.
Pourtant plus de trois siècles se sont écoulés depuis
le jour où furent instituées ces redoutables contro-
verses. Aussi, en 15G5, quelle était la fureur des
partis! Le sang coulait dans l'Europe entière au nom
de la religion et pour la religion. Aux bûchers de
l'Espagne ou des Pays-Bas répondaient les massacres
de l'Irlande ou de l'Allemagne. Philippe II s'était
posé comme le champion du catholicisme, et, du fond
de l'Escurial , le démon du midi ordonnait supplices
sur supplices. A sa voix le fanatisme de ses sujets
était arrivé jusqu'à l'exaltation. La fiévreuse ardeur,
le sanglant mysticisme qui forment comme le fond
du caractère castillan, ils les consacraient à la défense
de la. foi, et certes ils étaient sincères en poursuivant
en Floride des ennemis du catholicisme. Un contem-
MBAUT ET MENENDEZ. 157
porain, la Popellinière (i), en racontant l'expédition,
dont nous avons entrepris le récit, a mis ces curieuses
paroles dans la bouche des Espagnols : « Nosgenz...
estoient bien advertis que la pluspart des François là
passez estoient luthériens et huguenots, qui venoient
pour y dresser des conventicules à leur mode, et
faire la figue à tous les rois et à tous les princes de
la terre. Nous eussions esté grandes bestes, si nous
eussions enduré pulluer des hérésies au propre pays
où nous avons nous mesmes planté la foy chres-
tienne avec la pique et la hallebarde. » La Popelli-
nière traduisait exactement les sentiments de tout Es-
pagnol qui abordait en Floride : ils croyaient faire
œuvre pie en massacrant des hérétiques.
Un autre motif poussait encore les Espagnols con-
tre nos compatriotes. Légalement la Floride était
terre espagnole . Tout étranger qui s'y établissait ,
sans l'autorisation du roi, pouvait donc être et devait
être traité en flibustier. On sait qu'Alexandre YI (2)
avait partagé le monde nouveau, qui s'offrait alors
aux ardentes investigations des navigateurs, entre les
Espagnols et les Portugais par deux lignes fictives,
qu'on appelait ligne de marcation et ligne de démar-
cation. L'Amérique tout entière était comprise dans
(1) La Popellinière, ouv. cit., II, 49.
(2) Rapprocher de la bulle pontificale la curieuse « Sommation à faire
aux habitants des contrées et provinces qui s'étendent depuis la rivière
des Palmes et le cap de la Floride, » insérée dans Ternaux-Compans,
ouv. cit., p. 1-9.
158 CHAPITRE I.
la part espagnole, et, avec les idées de l'époque, cette
donation n'était pas chimérique. Il s'agissait seule-
ment de la faire respecter, et ce n'était pas une tâche
aisée que de garder cet immense continent , tout en
tenant tête à l'Europe entière. Aussi la plupart des
peuples n'avaient-ils pas tenu compte de cette exor-
bitante prétention. Depuis que François Ier avait
demandé qu'on lui montrât l'article du testament
d'Adam qui l'excluait d'Amérique, de nombreux
établissements avaient été essayés. Les Portugais s'é-
taient installés sur les cotes du Brésil; l'Angleterre
avait reconnu celle des États-Unis. Au Canada, Cartier
et ses successeurs fondaient la nouvelle France. Si
donc les Espagnols n'avaient eu, pour garder la Flo-
ride, et en chasser comme pirates les étrangers, d'au-
tres droits que la bulle d'Alexandre VI, on n'eût pas
tenu compte de ces prétentions théologiques; mais ils
avaient encore d'autres raisons.
La Floride était réellement une terre espagnole.
Un Espagnol, Ponce de Léon, la découvrit en i5i2,
et y perdit la vie en i52i. L'expédition de l'Espa-
gnol Vasquez de Ayllon, en 1624, fut malheureuse.
Celle de Narvaez, le rival de Cortez, en i528, ne
réussit pas davantage. En 1 538 Fernando de Soto
tenta de nouveau la conquête du pays, mais échoua
comme ses prédécesseurs. On eût dit que la Floride
portait malheur aux Espagnols. Sans se laisser détour-
ner par ces fâcheux précédents, Tristan de Luna , en
i559, débarqua dans la baie de Pensacola, mais il
R1BAUT ET MENENDEZ. 159
i
fut abandonné par ses soldats, et, .en 1 56 j , revint
presque seul au Mexique. La Floride avait donc été
reconnue à plusieurs reprises par les Espagnols, et,
bien qu'ils n'y eussent fondé aucun établissement du-
rable, ils avaient certainement pour eux au moins le
droit de premier occupant.
Les apparences de la justice étaient par conséquent
pour Pbilippe IL De plus, en ordonnant de dé-
truire un établissement fondé par des calvinistes, il
accomplissait son devoir de bon catholique : aussi la
nouvelle de l'expédition projetée fut-elle accueillie
avec faveur en Espagne, surtout quand on apprit que
le roi venait de désigner, pour la commander, un
homme déterminé à ne reculer devant aucune des
extrémités de sa sanglante mission.
Ce redoutable instrument des sinistres desseins de
Philippe II se nommait Pedro Menendez de Abila (i).
Il passait pour un des meilleurs et des plus braves of-
ficiers de l'armée espagnole, alors la première de
l'Europe. Les historiens du temps en font le plus
grand cas. Ils le comparent volontiers à ces fameux
conquistadores, qui, dans les premières années du
seizième siècle, conquirent l'Amérique avec quelques
poignées de braves compagnons. Menendez avait la
vaillance éclatante de Cortez, la froide obstination de
Pizarre, mais aussi la cruauté féroce et le fanatisme
(i) On trouve aussi Melendez et Ma lanciez. Nous avons adopté la
forme la plus répandue.
160 CHAPITRE I.
sanguinaire de tous ces aventuriers, qui noyèrent
leurs conquêtes sous des torrents de sang. Tout jeune,
emporté par ses instincts, il s'était enfui de la mai-
son paternelle, et avait fait ses premières armes contre
les Barbaresques. A peine sorti de l'adolescence, il
arma à ses frais un brigantin, et devint la terreur
des corsaires et des négociants français. Il se distin-
gua par sa valeur à la bataille de Saint-Quentin, où
son arrivée inattendue avec de puissants renforts dé-
cida du gain de la journée. Nommé capitaine général
de la flotte, et investi de la confiance du roi, il tomba
tout à coup en disgrâce, soit à cause des brutalités de
son caractère, soit par suite des malversations qu'on
lui imputait. En effet il avait si rapidement fait for-
tune en Amérique, que sa conduite peu scrupuleuse
provoqua une enquête. Après une longue détention,
sa culpabilité fut reconnue. On ignore la nature de
sa faute, mais elle devait être grave, car Philippe II,
qui estimait sa bravoure , et avait besoin de ses ser-
vices, le laissa accomplir la moitiéde sa peine, et payer
la moitié de l'amende à laquelle le conseil des Indes
l'avait condamné. Ses affaires étaient donc fort em-
barrassées, et il se croyait perdu dans l'esprit de son
souverain, lorsque tout à coup ce dernier lui ordonna
de se transporter en Amérique, sur la cote de Floride,
non loin de la passe de Babama , et de dresser une
carte exacte de ces parages dangereux.
C'était une ruse de Philippe II. L'artificieux sou-
verain ne voulait pas se compromettre en ordonnant
1UBAUT ET MENENDEZ. 161
directement la destruction de la colonie française de
Floride, niais il espérait qu'en fournissant à un de ses
sujets l'occasion d'aller en Floride , sous le prétexte
d'une mission pacifique, ce dernier lui demanderait
en même temps l'autorisation d'exterminer les héré-
tiques nouvellement établis, au grand scandale de la
catholicité, en Amérique. En ce cas, Philippe II se
réservait , au nom de la religion menacée , d'accorder
toutes les permissions nécessaires , et, au besoin, se
promettait d'encourager directement l'expédition
projetée.
Ses prévisions se réalisèrent : Menendez, enchanté
de ce retour de faveur, s'empressa de se rendre à la
cour pour remercier le roi. Quelques courtisans com-
plaisants l'eurent bientôt mis au fait de la situation :
Menendez comprenant que Philippe II ne demandait
qu'à avoir la main forcée, le supplia de lui permettre
de fonder un établissement en Floride, et d'y extirper
l'idolâtrie dans toute cette région. Sur les Français
déjà établis dans le pays pas un mot ne fut prononcé.
Si par hasard le futur conquérant de la Floride ren-
contrait sur son chemin quelques Européens, n'était-
il pas autorisé, par le droit des gens, à les traiter en
usurpateurs ? surtout si ces Européens étaient des
protestants, c'est-à-dire des criminels en dehors de
l'humanité?
Philippe II accorda tout de suite la grâce sollicitée
par Menendez , et bientôt un traité fut signé entre la
cour et le nouveau conquistador. Aussi bien il avait
LA FLORIDE. 1 1
162 CHAPITRE 1.
formé des plans gigantesques. Ses dépêches officielles,
conservées à Séville, et encore inédites, nous ap-
prennent qu'il comptait s'emparer de toute l'Amé-
rique du Nord. Il voulait mettre garnison à Port-
Royal, et se fortifier dans la baie de la Chesapeake,
qu'on appelait alors île Marie. Persuadé que par le
Saint-Laurent il pénétrerait dans les mers du Sud, et
qu'il arracherait aux Anglais et aux Français le mo-
nopole des pêcheries dans les mers septentrionales,
il insistait sur la nécessité d'entretenir dans ces pa-
rages un véritable corps d'armée. En effet le roi,
touché de son zèle , lui accorda toutes les autorisa-
tions demandées : Menendez pouvait transporter en
Amérique cinq cents soldats , et des laboureurs. Seize
prêtres, dont quatre jésuites, formeraient le noyau
des futures missions. Il s'engageait à conquérir le pays
dans trois ans, et à en dresser la carte. Un audience
royale serait créée dans les nouvelles possessions espa-
gnoles , et il en serait l'alguazil major. Il fonderait , à
son choix, et aux emplacements qui lui conviendraient,
deux ou trois bourgades fortifiées. On lui permettrait
de commercer aux Antilles et en Espagne sans payer
de droits, sauf pour les métaux et les pierres précieuses.
Pendant six ans il armerait deux galions de cinq à six
cents tonneaux, et deux pataches de quatre à cinq
cents tonneaux : toutes les prises lui appartiendraient.
Il aurait, outre deux mille ducats d'appointements à
prendre sur les revenus de la province , le cinquième
de tous les produits. Enfin on lui concédait le titre
RIBAUT ET MENENDEZ. 163
perpétuel et héréditaire d'adelantado de Floride, avec
le droit de désigner son successeur; et , tout de suite ,
le grade de capitaine général.
Ce traité, qui accordait à Menendez tant de pouvoirs
et de si importants privilèges fut signé le 22 mars i565.
Mais Philippe II ne se contenta pas de montrer, par
ces étonnantes concessions , comhien il tenait à la
réussite de l'expédition. Quelques jours plus tard, et
par faveur spéciale , il le fit venir près de lui , et lui
apprit que , pour mieux exterminer l'hérésie , il ve-
nait d'expédier en Amérique l'ordre de mettre à la
disposition du futur conquérant de la Floride deux
cents chevaux , quatre cents fantassins et trois vais-
seaux de guerre , dont la solde , pendant trois mois ,
resterait à la charge du trésor royal. Menendez, heu-
reux de ce nouveau témoignage de la faveur royale ,
fit cependant observer à Philippe II que ces prépara-
tifs retarderaient peut-être l'expédition , qui , pour
réussir, devait être conduite avec promptitude. 11 lui
demanda de préférence quelques vaisseaux prêts à
prendre tout de suite la mer. Le roi y consentit, mais ,
comme alors les Turcs menaçaient Malte, les vaisseaux
espagnols restèrent en Europe.
A la nouvelle de l'expédition projetée, à la pro-
messe des faveurs royales , à l'espérance de retrouver
en Floride un Mexique ou un Pérou , plusieurs cen-
taines d'aventuriers vinrent offrir leurs services à Me-
nendez (1). Plusieurs de ses compatriotes, des Astu-
(1) Le cardinal Granvelle enregistre avec soin la nouvelle de l'expé-
16i CHAPITRE 1.
riens, énergiques montagnards, attirés par son renom,
le prièrent de ne pas les oublier, quand il recruterait
sa petite armée. Ménendez connaissait leur bravoure,
îl les savait pauvres et intéressés : ce fut parmi eux sur-
tout qu'il choisit ses principaux officiers. Ils se nom-
maient Pedro de Yaldez, Bartolomeo Ménendez, et
Ochoa. Le premier était le gendre de l'amiral , et le
second son frère. Comme on avait donné à l'entre-
prise projetée la couleur d'une croisade, comme on
avait même répandu le bruit que le roi de France
avait désapprouvé le départ de Ribaut , bon nombre
de ces sombres et austères gentilshommes castillans,
qui regrettaient de neplus avoir de Maures à pourfendre
en Europe , s'embarquèrent avec la pensée de conti-
nuer la guerre sainte au delà de l'Atlantique. A
l'exception de ces volontaires du fanatisme , le reste
de l'armée se composait d'aventuriers poussés hors de
leur patrie par la fièvre d'émigration , qui dépeu-
plera l'Espagne avant la fin du seizième siècle.
L'ambassadeur de France en Espagne était alors
Raymond de Pavie , sire de Forquevaulx , un de ces
alertes négociateurs , tels que les aimait Catherine de
Médicis, également aptes à manier la plume et l'épée,
et très au courant de la situation politique. De For-
quevaulx était arrivé en Espagne vers le milieu de
l'année i565, au moment même où Ménendez allait
partir pour l'Amérique. Son attention fut tout de suite
Jîtion : « Aussi m'escript-t'-on que l'on a enchargé la conqueste de la
Floride à Pero Melendey. » Papiers d'État, t. IX, p. 149.
ltlBAUT ET MENENDEZ. J65
attirée par les préparatifs de l'expédition : mais il pa-
raît que la cour d'Espagne avait recommandé le plus
grand secret , ou du moins que les émissaires de l'am-
bassadeur ne lui donnèrent que de tardives informa-
tions; car, le 23 octobre 1 565 seulement, c'est-à-dire
quatre mois après le départ de Menendez, il écrivait
à Charles IX qu'on levait en Espagne de nombreuses
troupes, et ajoutait : « L'on a opinion , sire (i) , que ce
soit pour Alger au printemps qui vient, ou quelque
autre bon endroit de Barbarie , et est bruit aussi de la
Floride. » Dix jours après, le 5 novembre, il apprenait
à son souverain le débarquement de Menendez à Saint-
Domingue , et commençait à se douter du but réel
de l'expédition. « Et là dessus ie vouldray croire (2),
ne sçay si ie me trompe, que ledict Melendez n'a-
voit commission d'aller ailleurs qu'en la dicte isle,
craignant que la flotte qui parle d'aller à la Floride
n'aime mieux s'adresser là et s'emparer d'un pais
ricbe , peuplé et basti que d'un désert. » S'il hésitait
encore à se prononcer c'est que cette attaque , en
pleine paix, lui semblait contraire à tout droit inter-
national : bientôt le doute ne fut plus permis. Phi-
lippe II ne prenait plus la peine de cacber son désir
d'extirper 1 hérésie en Amérique , et d'en cbasser les
Français. Il avait même chargé sa femme , la reine
Elisabeth , d'informer de ses intentions l'ambassa-
(1) Bibliothèque nationale. — Fonds français, manuscrit n° 10751,
fol. 32, lettre VI.
(a)Id., fol. 41, lettre IX.
166 CHAPITRE 1.
deur de France, et ce dernier s'empressa de raconter
à ses maîtres les conversations qu'il avait eues à ce su-
jet (i). Le 3 novembre i565 , il écrivait de Madrid à
Catherine : « Du restant , Madame , i'ay appris de la
Royne votre fdle ce que ie vous escris de la Floride
par mon autre lettre : comment ce roy ne veult souf-
frir que les François nichent si près de ses conquestes,
mesme que ses flottes en allant et venant à la Neufve
Espaignesont contrainctes de passer devant eux. Par-
quoy il est nécessaire , si l'on ira de France audict
pais qu'on fit forts pour se deffendre et en équipage,
cependant n'advouer nidésadvouer vos subiects qui y
sont, ou iront depuis delà. » Quelques jours plus tard,
il écrivait encore à la reine mère, en lui rendant
compte d'un nouvel entretien avec la princesse Elisa-
beth : « Elle m'a dict rien n'estre plus certain que
le roy catholique prend à cœur le faict de la Floride,
pour y employer ce qu'il pourra de ses forces, afin
d'en deschasser les François (2) »
La cour de Madrid ne gardait donc plus de ména-
gements, et les déclarations de Philippe II étaient
pour ainsi dire officielles. Son ambassadeur à Paris,
don Francisco de Alava , reçut même l'ordre de se
plaindre directement à Charles IX , et de lui représen-
ter comme une grave atteinte portée à ses droits la
présence de quelques Français sur la cote améri-
(1) Manuscrit 1075 1, fol. 37, lettre VIlï.
(2) Id., fol. /,3, lettre X.
R1BAUT ET MENENDEZ. 107
caine (i). Dès lors l'affaire devenait diplomatique, et
au mémoire communiqué par l'ambassadeur espagnol
Charles IX fut obligé de répondre par un autre mé-
moire. De Plessis-lez-Tours le 28 novembre i565 (2)
il écrivit à de Forquevaulx : « l'ai veu ce que vous m'é-
crivez des desplaisirs qu'ils ont par delà de mes gens
qui sont à la côte de Floride, de quoy l'ambassadeur
qui est ici n'a pas failli de faire la même plainte... le
ne vois pas grand propos de me frustrer d'une chose
où mes subiects ont passé si longtems, planté mes
armes, et possédé sans aulcun empeschement , et
d'alléguer l'ombre qu'ilspeuvent avoir pour leur vais-
seaux qui retourneront de plus avant. » Le roi cepen-
dant n'entend pas que les Français nuisent au com-
merce espagnol , et il promet de punir très-sévèrement
tous ceux qui voudraient exercer la piraterie dans les
mers américaines, au lieu de cultiver paisiblement le
sol qu'ils occupent. « Mais aussi (3) ne serait-il raison-
nable que Sa Majesté Catholique voulust tellement em-
pescher, brider et écarter aux subiects de Sa Majesté la
liberté de la navigation, qu'ils ne puissent aller navi-
guer et s'accommoder es autres lieux , mesme en celui
qui a esté découvert passé cent ans par ses subiects ,
et qui est dès ce tems en témoignage et mémoire de
la découverte faite par les François appelé la coste aux
(1) Manuscrit 1075 1, fol. 5g, lettre XIV.
(a)Id., fol. 58, lettre XIV.
(3) Id., ib.
168 CHAPITRE I.
Bretons. » Le 3o décembre (i) , Catherine de Médicis
écrivait encore , de Moulins , à Forqnevaulx sur le
même sujet , et insistait sur la légitimité des préten-
tions françaises : « Car telle est l'intention duroy mon
fils qui entend et moy aussi que quand on vous par-
lera de cette affaire , par délia , vous en respondiez
suivant ce que dessus, et que ce n'est pas chose dont
nous ayons jamais autrement faict, mais autant que
les princes doivent être ialoux de ce qui est leur, et
regarde leur honneur et autorité. »
L'affaire était mal engagée. Aux prétentions espa-
gnoles la cour de France répondait en alléguant des
prétentions tout aussi légitimes, et surtout en posant le
principe de la Jjberté des mers. Certes tous les droits
étaient de notre coté , mais Philippe avait pour lui les
apparences de la légalité, et surtout la force. Pendant
que discutaient les ambassadeurs et que s'échan-
geaient des correspondances hautaines, Menendez et
la flotte espagnole débarquaient en Floride et tran-
chaient par l'épée une discussion qui semblait inter-
minable.
On ne connaissait pas encore en Europe l'issue de
l'expédition , et Philippe II , qui ne voulait rien déci-
der avant d'être certain du succès , feignit d'accepter
les explications de Charles IX , et accorda une au-
dience à de Forqnevaulx. Ce dernier aurait voulu
intéresser à la cause la reine Elisabeth. Il lui avait dit
(i) Manuscrit 10751, fol. i32, lettre XXVII.
R1BAUT ET MENKNDEZ. 160
«qu'il serait bon que la navigation audict pays, et
autres endroits où Sa Majesté Catholique n'a de ses
gens fut libre à vos suhiects, afin que ceulx qui sont
tant enclins et adonnés aux armes qu'ils ne peuvent
vivre en repos ne soufrir que les autres y vivent al-
lassent passer leur cholère audict pays (i). » Mais la
reine n'avait aucune influence sur l'esprit de son
mari, et Philippe II goûtait peu ces considérations de
philanthropie internationale. L'ambassadeur échoua
donc dans sa tentative auprès de la reine : il ne fut
pas plus heureux auprès du roi : il a laissé un cu-
rieux (2) récit de cette entrevue dans une lettre datée
de Madrid , le il\ décembre i565, et adressée à
Charles IX. Philippe II attendit qu'on l'interrogeât
sur les affaires de Floride. « Il n'en parloit un seul
mot ni de chose qui approche; il se contentoit de
* montrer bon semblant d'avoir plaisir de la santé du
roy et de la royne et de la tranquillité du royaume ,
ains qu'il l'a déclaré par ces parolles : qu'il est et sera
toujours très aise que toutes choses aillent de bien en
mieux. lattendois , Sire, qu'il me deust parler delà
Floride et des plaintes que son ambassadeur a faictes
à Votre Majesté Néantmoins ledict sieur roy ne
m'en a parlé un seul mot, ny de la chose qui en ap-
proche. » Était-ce de la part de Philippe II parti pris
d'éviter tout sujet de discussion , ou bien timidité , on
l'ignore : mais l'ambassadeur en fut pour ses frais de
(1) Manuscrit 10751, fol. 43, lettre X.
(2) Id., fol. 70-73, lettre XVJ.
170 CHAPITRE I.
politesse , et il n'obtint du roi , lors de cette audience,
que des protestations exagérées d'amitié et de dévoue-
ment.
Le premier ministre du roi, le ducd'Àlbe, fut bien
plus explicite. Avec lui de Forquevaulx ne craignit
pas d'aborder franchement la difficulté. Il lui de-
manda des explications catégoriques. D'Albe n'hésita
pas à lui répondre. « Il trouve le pire du monde (i) que
d'une province et pais dont les Espaignols , à ce qu'il
soutient , sont possesseurs dès le règne du roy don
Hernando , les François les soient allez troubler et
déposséder, lequel lieu leur importe trop pour le
laisser perdre ; et si la coste fut esté faicte par vos su-
biects devant ou durant les guerres , qu'il s'en fust
parlé dans le traité de paix , mais c'est une exspolia-
tion et usurpation faite de peu de tems en ça, et
scait on assez en Espaigne qui et comment Ion y a
envoyé des ministres avec leurs femmes et enfants,
le luy ay respondu , Sire, et dict la substance de votre
responce , et que j'ay veu trente ans auparavant sur
cartes marinnes fort antiennes que la coste , où l'on
dit que la Floride est assize , s'appeloit la coste des
Bretons, et estoit grandement distante des isles de
l'Espagnolle, Cube et aullres delà Neufve Espaigne. De
sorte que leur navigation ne pou voit estre empeschée
par les François, lesquels n'y estoient point allez par
vostre commandement, ne pour rien attenter ou dé-
(i) Manuscrit loySi, fol. j3, lettre XVI.
R1BAUT ET MENENDEZ. 171
posséder, ains connue pretendans aller sur leur pro-
pre conqueste, et à une navigation libre et accous-
tumée à eulx de tout teins... Quant à ce qu'il dit
n'avoir esté parlé de la Floride au traité de paix , ce
ne fut que leur faute, et cella est signe qu'ils n'y al-
loient point encore en ce tems. » Les arguments de
Forquevaulx étaient fondés, car le duc s'emporta, et
finit par déclarer que « le roy catholique employera
toutes ses forces pour recouvrer sa possession. »
Il n'y avait rien à répliquer : il fallait ou accepter
la situation , ou déclarer la guerre à l'Espagne. Ca-
therine en eut un instant l'intention , surtout après
que l'ambassadeur d'Espagne à Paris lui eut en quel-
que sorte posé un ultimatum. Francisco de Alava avait
demandé à Moulins, le 20 janvier i566, une audience
à la reine mère et lui avait posé , sans doute en se
conformant aux instructions du duc d'Albe, deux
questions (1) : Le roi a-t-il commandé l'expédition de
Floride? S'il ne l'a pas commandée, l'avoue-t-il? La
reine répondit à la première question par un faux-
fuyant : elle assura l'ambassadeur qu'elle tenait beau-
coup à la paix avec l'Espagne. Pour la seconde ques-
tion , « Nous avons estimé , dit-elle (2) , que le com-
merce est libre entre les subiects des amis, et que la
mer n'est fermée à personne qui va et traficque de
bonne foi. Bien savois-ie qu'aulcuns des noslres es-
(1) Manuscrit îyoSi, fol. 161, lettre XLI.
(2) Id., ib.
172 CHAPITRE l.
toient allez en une terre qui s'appelle la terre aux
Bretons..., en quoy faisant n'ont pensé entreprendre
chose préjudiciable à ladicte paix, et amitié : ne nous
semble aussi qu'ils eussent aucunement failli pour es-
tre terre que nous estimons nostre. » La fierté et aussi
la justesse de cette réponse excitèrent l'ambassadeur
qui s'emporta en menaces inconsidérées, et alla jus-
qu'à parler d'une guerre imminente. Mais Catherine
avait le sentiment de sa dignité , et la conscience de
ses droits. Elle répondit froidement au fougueux Cas-
tillan « qu'il se souvint aussi que les rois de France
n'ont pas accoustumé de se laisser menacer, que le
mien estoit bien jeune, mais non pas si peu connois-
santce qu'il est, qu'il n'y ait toujours plus affaire à
le retenir qu'à le provoquer, et qu'elle estimoit que
son maistre n'y gagneroit rien (i). »
Francisco de Àlava avait sans doute outrepassé ses
instructions, car il se confondit en excuses , et assura
la reine de la droiture et de la sincérité de ses inten-
tions. Catherine, de son coté, ne se .souciait alors que
très-médiocrement d'entrer en lutte avec l'Espagne.
Son autorité n'était pas encore assez solidement établie
en France , et, pour lutter avec avantage contre l'Es-
pagne, elle était pour ainsi dire forcée de se jeter dans
les bras du parti protestant. Elle en eut peut-être un
instant la pensée , comme semblerait le prouver le
passage suivant d'une lettre qu'elle adressait à de For-
(i) Manuscrit 10751, fol. i3i, let. XXVII.
RIBAUT ET MENENDEZ. 173
quevaulx : « Car telle est l'intention du roy mon fils
qui entend et nioy aussi que quand on vous parlera
de ceste affaire , par délia , vous en respondiez suivant
ce que dessus , et que ce n'est pas chose dont nous
ayons ia mais autrement faict, sinon autant que les
princes doiven t eslre ialoux de ce qui est leur et regarde
leur honneur et autorité »; mais il lui répugnait de
prendre une décision de cette importance du jour au
lendemain. Elle accepta donc les excuses de l'ambassa-
deur, et, par un accord tacite, la question engagée
resta toute diplomatique. De part .et d'autre on atten-
dait l'événement. Mais on savait à l'avance que le sang
coulerait. La reine Elisabeth l'avait dit expressément
à l'ambassadeur. « Le roy (i) et le duc d'Albe n'épar-
gneront chose du monde pour chasser les François,
car ils prennent ce faict fort à cœur, et, s'ils sont vic-
torieux, Vos Maiestés entendront fort piteuses nou-
velles de leurs subiects , lesquels ils feront tous mou-
rir cruellement » (17 janvier i566). Le duc d'Albe, de
son côté, n'avait pas caché ses projets : aussi de For-
quevaulx insistait-il pour qu'on envoyât des renforts
en Floride. « Et doit (2) croire Votre Majesté, écrivait-
il de Madrid le 24 décembre i565 , qu'ils feront icy
leur possible d'en chasser vitupéreusement vos su-
biects. Parquoy si la conqueste importe au bien de vos-
tre service, il leur faut envoyer un bon secours promp-
(1) Manuscrit io75i, fol. i38, let. XXX.
(2) Ici., fol. 73, let. XVI.
17k CHAPITRE I.
tement. » Il était déjà trop tard pour secourir la co-
lonie française. Car au moment où s'engageaient les
négociations entre les deux cours , les destinées de la
Floride étaient accomplies. Suivons donc sur l'Océan
l'armada espagnole.
LE NAUFRAGE. 175
CHAPITRE 11
LE NAUFRAGE.
Le 29 juin 1 565 la flotte espagnole partit de Cadix.
Menendez avait dépensé, et au delà, toute sa fortune
pour préparer l'expédition. « Votre (i) Majesté peut
être assurée, écrivait-il au roi , que , eussé-je un mil-
lion et plus , je l'emploierais et dépenserais en entier
pour cette entreprise faite si fort en l'honneur et gloire
de Dieu , à l'accroissement de la foi catholique , et au
service de l'autorité de Votre Majesté; j'ai offert à no-
tre Seigneur tout ce qu'il lui plaira me donner en ce
monde , et tout ce que je possède ou acquerrai sera
dévoué à l'introduction de l'Évangile en cette contrée
et à catéchiser les naturels ; et ceci je l'assure et pro-
mets au roi. » Les historiens de l'époque évaluent à
un million de ducats la dépense totale. C'était plus
assurément que ne possédait Menendez : mais les
capitalistes d'alors prêtaient volontiers de grosses
sommes aux aventuriers d'outre-mer. Parfois ils ne
rentraient pas dans leurs avances, mais quand, par
bonheur, leurs clients réussissaient, quelle n'était pas
leur part de butin ! Aussi bien Menendez leur inspirait
confiance, et ils avaient été généreux à son égard. La
(i) Lettre en date du il septembre i565, citée par Pajrkmawn (les
Pionniers français dans V Amérique du Nord), trad. française, p. 68.
176 CHAPITRE II.
flotte était réellement imposante. Le général montait
le San-Pelayo, beau galion de i55o tonneaux, équipé
par le roi. Dix autres navires le suivaient , dont quel-
ques-uns jaugeaient 1200 tonneaux. 995 soldats ou
matelots ,117 officiers ou ouvriers , i(3 prêtres étaient
montés sur ces onze navires. A peine sorti de Cadix ,
Menendez fut assailli par une tempête qui le força à
rentrer au port. Mais ce contre-temps fut heureux
pour lui , car il reçut des renforts qui augmentèrent
de i5o4 hommes sa petite armée. Parmi les derniers
arrivés étaient beaucoup d'Asturiens. Quelques Portu-
gais se joignirent aussi à lui : ils devaient plus tard se
signaler par leur cruauté. Deux jours après le second
départ, arrivèrent Luna et 90 volontaire?, qui montè-
rent une caravelle tout équipée, et rejoignirent la
flotte en mer. Enfin trois autres navires partirent de
Gijon montés par 257 soldats , sous le commande-
ment de Pedro Menendez Marquez , trésorier général
du roi en Floride. Ces renforts successifs portèrent à
2600 hommes le chiffre total de l'expédition , et
parmi eux on comptait douze franciscains, un reli-
gieux de la Merci, huit jésuites, et cinq prêtres. L'un
d'entre eux était Lopez de Mendoza , un des futurs
historiens de l'expédition.
Menendez , pressé d'arriver en Floride , ne relâcha
pas aux Canaries (1) : assailli en pleine mer par une
fi) Pourtant, d'après Mendoza , Mémoire, etc., p. 166, la flotte serait
arrivée dans cet archipel le 5 juillet, et ne l'aurait quitté que le 8.
LE NAUFRAGE. 177
seconde tempête, il ne put voguer de conserve qu'a-
vec cinq de ses navires , et encore une nouvelle tour-
mente les força , le 20 juillet , à jeter à la mer, pour
s'alléger(i), une partie de leur chargement. Le jeudi,
9 août, Menendez abordait à Porto-Rico, y enrôlait
49 volontaires, et apprenait que Ribaut , au lieu de
débarquer directement en Floride , perdait son temps
en route à des explorations inutiles.
A cette nouvelle, Menendez sentit redoubler en lui
le désir de surprendre les Français. Bien qu'il n'eût
autour de lui que le tiers environ de ses hommes , bien
que le navire qu'il avait envoyé à Saint-Domingue
pour y prendre quatre cents soldats, ne l'eût pas re-
joint, il démontra à ses officiers la nécessité de profi-
ter de la négligence des Français. Sans doute il ne
disposait pas encore de toutes ses ressources , mais il
fallait à tout prix prévenir les Français , et les empê-
cher de se fortifier, Il fallait .surtout ne pas attendre
leur attaque, et elle était probable , car on avait perdu
le navire où étaient renfermées les instructions de la
campagne. A l'exception de Juan de Saint-Vincent et
de quelques autres officiers , qui méditaient un coup
de main sur le Pérou ou le Mexique , et aimaient
mieux rançonner des Indiens inoffensifs que lutter
avec les Français, le conseil fut de l'avis de Menendez.
Son gendre, Pedro de Valdez, insista même pour qu'on
(1) Mendoza (p. 166-186) raconte en détail ce voyage : comme il
n'offre pour nous qu'un intérêt secondaire, nous ne pouvons que ren-
voyer les lecteurs à sa relation.
LA FLORIDE. 12
(
178 CHAPITRE II.
partît immédiatement. Malgré le mauvais vouloir des
récalcitrants , les navires mirent donc à la voile , et
se dirigèrent sur la Floride.
Dès le il\ août, la Floride était en vue : on se con-
tenta de louvoyer, car la mer était mauvaise, la cote
dangereuse , et on apercevait sur la plage des sau-
vages, qui suivaient avec attention les mouvements
de la flotte, et faisaient mine de vouloir résister.
Comme on avait besoin de connaître leurs dispo-
sitions , Valdez , malgré le danger, se fit jeter à terre ,
en compagnie d'un soldat condamné à mort, auquel
il avait promis la vie sauve , s'il se dévouait pour ses
camarades. Le soldat se présenta tout seul aux Flori-
diens. Il les désarma par sa tranquillité , et leur de-
manda quelques renseignements. Les Floridiens, heu-
reux: d'apprendre que les Espagnols ne cherchaient
les Français que pour les combattre , commencèrent à
espérer qu'ils seraient bientôt délivrés de leurs com-
muns oppresseurs. Ils s'empressèrent d'annoncer au
soldat que les Français étaient à vingt lieues au nord ,
et lui fournirent toutes les indications qu'il leur de-
manda. Ils retournèrent même avec lui près de Val-
dez, qui voulait les conduire à bord. Mais leur défiance
se réveilla , et ils refusèrent obstinément. Alors Me-
nendez débarqua lui-même. Il reçut de la part des
Floridiens un accueil sympathique, sans les détermi-
ner à Je suivre. Les Floridiens comprenaient , avec
leur grossier bon sens, que les Européens allaient
s'entr'égqrger, et voulaient rester neutres.
LE NAUFRAGE. 179
Le 28 août la flotte espagnole se trouvait à l'em-
bouchure de la rivière des Dauphins. Menendez la dé-
baptisa, et lui donna le nom de San Agustino , qu'elle
a conservé depuis (i). Le 3 septembre, à travers un
épais brouillard , furent signalés quatre navires à l'an-
cre. C'étaient les navires que Ribaut n'avait pu faire
entrer dans la rivière. Plus de doute ! L'ennemi était
en présence : un conseil de guerre fut aussitôt réuni.
La présence inopinée de ces quatre vaisseaux démon-
traitque les Français avaient reçu le renfort qu'ils atten-
daient. Il n'était plus question de les surprendre, d'au-
tant mieux que le vent ne poussait pas dans la direction
des Français. Aussi plusieurs officiers (2) pensaient-ils
qu'il ne serait que prudent de rentrer à Haïti , d'y
rallier toute la flotte, et de n'engager les opérations
qu'en force. Menendez, furieux de sa déconvenue,"
voulait au contraire attaquer sur-le-champ. Il repré-
sentait avec assez de raison que ces quatre navires
n'étaient sans doute pas défendus , puisqu'ils n'a-
vaient pas pénétré dans le fleuve , et qu'on pourrait
facilement s'en emparer. Une fois ces navires pris, on
retournerait dans la rivière San Agustino, on s'y
fortifierait , et on attendrait l'arrivée de tous les ren-
(1) La chronologie manque ici de précision. Nous avons adopté la
date du 3 septembre, parce qu'elle nous a paru conforme à la plupart
des relations.
(2) Mendoza (p. 191 ) était de cet avis : « Je le sommai, dit-il, en
parlant de Menendez , de réfléchir qu'il était chargé de mille âmes
dont il devait rendre un bon compte. »
180 CHAPITRE II.
forts pour attaquer les Français, désormais réduits à
l'impuissance, puisqu'ils n'auraient plus de flotte.
Malgré sa hardiesse , cet avis prévalut , et la flotte re-
çut l'ordre de pousser droit aux Français.
On n'était plus qu'à trois lieues de la Caroline;
mais, sur les neuf heures, le ciel se découvrit, et il
devint impossible de surprendre les Français. Menen-
dez , qui craignait d'échouer sur ces cotes basses et peu
connues, fit mouiller les ancres et filer du câble pour
se trouver le lendemain au milieu des Français.
Dès lors la relation française et la relation espa-
gnole se contredisent. D'après Laudonnière (i), les
navires de Menendez se seraient approchés sans dé-
clarer leur nationalité. Dès qu'ils se trouvèrent à por-
tée de voix, ils demandèrent des nouvelles des chefs
"de l'entreprise, qu'ils désignèrent parleurs noms et
prénoms : ce qui semblerait indiquer une singulière
précision dans leurs renseignements ; puis ils lâchèrent
leur bordée, et coururent sur les navires français.
Mais les capitaines de ces navires avaient découvert
la flotte espagnole dès la veille : ils lui trouvaient des
allures suspectes , et , par mesure de précaution , s'é-
taient mis sous voiles ': à la première volée de canon ,
ils coupèrent les câbles qui retenaient les ancres, et
prirent la haute mer. Les Espagnols se mirent aussitôt
à leur poursuite , sans réussir à les atteindre , à cause
de leur légèreté. Le récit est vraisemblable, mais il
(l) LiAUD ORNIÈRE, p. 189.
LE NAUFRAGE. 181
présente avec la version espagnole quelques diffé-
rences qu'il importe de signaler.
Les écrivains espagnols (i) racontent que la flotte
de Menendez fut signalée dès le soir du 3 septembre,
et que , pendant toute la nuit , les Français dirigèrent
contre elle un feu inutile. Au point du jour les trom-
pettes espagnoles sonnèrent un salut , et les Français
répondirent. Alors Menendez se rapprocha d'eux, et,
dès qu'il fut à portée : « Je suis venu dans ce pays,
dit-il , pour y faire pendre ou égorger tous les luthé-
riens que j'y trouverai, ou que je rencontrerai en
mer, suivant les ordres que j'ai reçus du roi mon
maître, et ces ordres sont si précis qu'il ne m'est pas
permis de faire grâce à qui que ce soit. Je les exécu-
terai donc à'Ià lettre; mais, lorsque je me serai rendu
maître de vos navires , si j'y rencontre quelque catho-
lique , je le traiterai avec bonté : pour les hérétiques,
ils mourront tous. » Cette déclaration hautaine et ca-
tégorique fut accueillie par les huées et les injures des
équipages français. Menendez irrité donna le signai
de l'attaque. Les navires français prirent aussitôt te
large , et, comme ils étaient beaucoup plus légers , fu-
rent bientôt hors d'atteinte. Gomme l'écrit Men-
doza (2) , « ces diables enragés sont très-habiles sur
mer : ils manœuvrèrent si bien que nous n'en prîmes
aucun. » Menendez, après les avoir poursuivis inuti-
(1) Charlevoix, ouv. cit., p. 107. — Ces détails sont confirmés par
Mendoza.
(1) Mendoza, Mém., p. 200.
182 CHAPITRE II.
lenient , revint sur ses pas , et voulut forcer l'entrée
de la rivière de May. Mais il aperçut cinq navires qui
l'attendaient à l'ancre , soutenus par deux bataillons
d'infanterie et par plusieurs pièces de canon. Il ne se
crut pas assez fort pour surmonter de pareils obsta-
cles , et reprit le chemin de San Agustino. Nous
n'hésitons pas à préférer celte relation à la version
française : d'abord à cause des détails nombreux
qu'elle donne , et aussi parce que son auteur fut té-
moin des scènes qu'il raconte, tandis queLaudon-
nière n'en fut informé que par des rapports peut-être
mensongers ou inexacts.
Que s'était-il passé à la Caroline , depuis qu'on
avait signalé la flotte ennemie ? Tout le monde prit
les armes; la citadelle fut remise , tant bien que mal ,.
en état de défense. Les avenues furent gardées avec
soin, et le gros de l'armée, cinq à six cents arquebu-
siers , restèrent toute la nuit sur le rivage, prêts à em-
pêcher la descente des ennemis. La nuit et la journée
du lendemain se passèrent sans incident notable au-
tre que l'apparition de la flotte espagnole (4 sept. ).
Le surlendemain ( 5 sept. ) , à midi , fut signalé le plus
grand des bâtiments français, qui avaient fui devant
la flotte espagnole : c'était la Trinité. Il fut bientôt
suivi par le navire que montait le capitaine Cossette ,
puis par les deux autres. Ces navires firent des si-
gnaux pour qu'on les aidât à se mettre à l'abri et à
repêcher leurs ancres. Mais Ribaut craignait un piège.
L'éloignement ne lui permettait pas de reconnaître
LE NAUFRAGE. 183
les matelots ou leurs officiers, et, bien que les na-
\ires eussent arboré le drapeau national , il craignait
une ruse espagnole. Comme le vent soufflait de la
côte , la petite flotte ne pouvait approcber du rivage.
L'erreur et les apprébensions de Ribaut auraient pu
se prolonger, mais le capitaine Cosselte se décida à je-
ter à la mer un de ses matelots , excellent nageur,
avec une lettre pour Ribaut. 11 lui annonçait qu'après
avoir pris cbasse devant la flotte espagnole, il avait
fini par lui écbapper. Il avait observé ses manœuvres,
et savait que l'ennemi avait opéré une descente à îa
rivière des Daupbins, à huit ou dix lieues au sud de
la Caroline. Il avait remarqué beaucoup de nègres,
cbargés de pieux et de bêches , ce qui semblait indi-
quer le projet de fonder quelque établissement dura-
ble. Le dessein des Espagnols apparaissait dans toute
sa netteté. Ils avaient cherché à surprendre la flotte,
pour enfermer les colons et les réduire plus facile-
ment. Ils n'avaient pas réussi , mais ils avaient opéré
leur débarquement, et, d'un jour à l'autre, ils vien-
draient entreprendre le siège en règle de la Caroline :
le danger était retardé , non pas évité.
Un conseil de guerre fut convoqué (5 septembre) :
Ribaut. le présida. Les gentilshommes nouvellement
débarqués y assistaient , Laudonnière et d'Otligny en
faisaientaussi partie. Laudonnière, consulté le premier,
conseilla d'augmenter les fortifications de la Caroline,
que garderaient les troupes de Ribaut , et proposa de
se porter au-devant des Espagnols avec ses anciens
18'* CE1AP1TKE II.
soldais. Familiarisés avec le pays , aidés par les Flori-
diens , qu'ils connaissaient depuis longtemps , ces sol-
dats , malgré leur petit nombre, pouvaient arrêter au
moins quelques jours la marche des ennemis , les fa-
tiguer par une guerre d'escarmouches si facile dans les
forêts américaines, leur tuer du monde, les découra-
ger, et surtout donnera leurs compagnons le temps
de remettre la Caroline en état de soutenir un siège
en règle. Le conseil était bon. Il présentait l'avantage
de l'offensive qui convenait au caractère national, et
de la défensive qui convenait aux circonstances. S'il
eut été adopté, la Floride serait restée terre fran-
çaise.
Tous les membres du conseil opinèrent dans le sens
de Laudonnière ; mais Ribaut ne s'était pas encore
prononcé : il s'était jusqu'alors contenté de diriger les
débats. Il intervint quand ses lieutenants se furent ex-
pliqués, et ce fut pour leur intimer des ordres. Je
sais, leur dit- il, que la guerre vient d'éclater avec
l'Espagne. Je le savais avant mon départ , et l'amiral
me l'avait confié dans ses instructions, que voici : « En
fermant ceAe lettre (i), i'ay eu certain avis comme
dom Pedro Melandez se part d'Espagne, pour aller à
la coste de Ja nouvelle France ; vous regarderez de
n'endurer qu'il nentrepreine sur nous , non plus qu'il
veut que nous n'entreprenions sur eux. » Ribaut con-
clut en proposant de monter sur les quatre gros na-
(ï) Laudojvnière, p. ig3.
LE NAUFRAGE. 185
vires restés en rade, de surprendre la flotte espagnole
qui devait être désarmée, puis de tomber sur l'ar-
mée, découragée par la perte de ses navires, et de
l'exterminer. Ce projet eût peut-être réussi, si on l'eût
exécuté immédiatement; mais les Espagnols étaient sur
leurs gardes , et Menendez , qui savait fort bien ce qu'il
venait chercher en Floride , n'aurait certainement pas
imité la folle imprévoyance de Ribaut, qui, bien
qu'instruit de sa prochaine arrivée , perdait son temps
en stériles démonstrations sur. la côte, au lieu de dé-
barquer son canon , et de se mettre en état de résister
à une attaque de vive force. Le projet de Ribaut n'a-
vait donc aucune chance de réussite.
La discussion s'engagea : Laudonnière prouva sans
peine qu'on ne risquait rien, en hasardant une atta-
que isolée dans les bois, tandis qu'en envoyant la
flotte et toute l'armée contre Menendez, on s'expo-
sait à un échec , dont les conséquences seraient irré -
parables. Or cet échec était certain , si on partait tout
de suite; car le temps devenait menaçant, et un de
ces épouvantables ouragans , qui parfois désolaient la
côte floridienne , était sur le point d'éclater. Au lieu
de prendre la mer, mieux aurait valu faire rentrer la
flotte dans la rivière , en allégeant les navires , si-
non ils seraient bientôt jetés à la côte. A l'unanimité
les officiers se rangèrent à l'avis de Laudonnière.
L'un d'eux, Lagrange, insista même pour que, tout
de suite, on écoulât ces conseils dictés par l'expé-
rience. Mais Ribaut s'obstina. Était-ce incapacité?
Ifc6 CHAPITRE II.
On l'en accusa plus tard. Était-ce jalousie de métier?
Il aurait pourtant dû faire litière de son amour-pro-
pre , et accepter l'avis désintéressé d'un officier qui
n'avait plus d'autorité en Floride , et ne parlait qu'au
nom du salut commun; mais il déclara qu'on exé-
cuterait ses ordres. Sa voix était prépondérante : il ne
restait plus qu'à obéir (i) : la Floride était perdue.
Au même moment un autre conseil de guerre se te-
nait au camp espagnol. Menendez , après avoir vai-
nement poursuivi la flotte française, était revenu au
sud , et , le 7 septembre , avait pris possession de la ri-
vière San Agustino. 11 avait débarqué trente hommes,
commandés par André LopezPati no, et Juan de. Saint-
Vincent, pour chercher l'emplacement d'un fort. Le
lendemain, 8 septembre , il était lui-même descendu
à terre, et avait été entouré par de nombreux sau-
vages, qui l'avaient accueilli avec plaisir. Il était toul
de suite entré en relations avec eux , et leur avait fait
part de ses projets. Le surlendemain il prit possession
du pays , au nom du roi son maître , d'après le céré-
monial en usage , fit célébrer le saint sacrifice , alla
visiter remplacement du fort, approuva le choix de
ses lieutenants, et ordonna de débarquer le plus vile
possible des pièces d'artillerie pour défendre ces rem-
parts improvisés , qui lui permettraient d'attendre
les secours de Saint-Domingue et de la Havane. Sur
(i) De Bry, p. 23, sententia, quam Deus haud dubie ratam esse vo-
luit, ut suos castigaret, et improbos perderet.
LE NAUFRAGE. 187
le soir, des Floridiens vinrent lui apprendre que la
flotte française avait pris la mer et que bientôt sans
doute elle serait signalée. Aussitôt le conseil fut réuni.
Menendez proposa d'attendre de pied ferme l'attaque
de Ribaut , mais comme il ne voulait pas exposer ses
navires à un combat inégal , il fit partir tout de suite
pour Saint-Domingue le Sa?i Pelajo et un autre na-
vire. Jl ne garda près de lui que quatre vaisseaux , d'un
tirant plus faible, qui se rapprocbèrentdela côte, et
reçurent l'ordre de s'opposer au débarquement des
Français. A peine avait-il fini ses préparatifs de dé-
fense , que les quatre vaisseaux français parurent à
l'horizon (10 septembre).
Ribaut avait fait monter tous ses soldats sur ces
quatre vaisseaux. Les soldats de Laudonnière qui n'a-
vaient pas été blessés dans la malheureuse expédition
de d'Ottigny contre Outina , tous ceux que la fièvre
ou les maladies n'avaient pas affaiblis s'embarquè-
rent aussi. Il s'en trouva même , d'Ottigny par exem-
ple, et le peintre Lemoyne, qui voulurent partir, bien
que souffrant encore de leurs blessures. Car un déplo-
rable amour-propre leur faisait à tous considérer
comme un outrage l'obligation de rester à terre , alors
que leurs autres compagnons marchaient à l'ennemi.
Il ne fallait que quelques heures pour atteindre les
Espagnols; mais le vent venait de tourner, et déjà se
réalisaient les pressentiments de Laudonnière. S'il
avait eu de l'intelligence et du cœur, Ribaut n'aurait
pas du s'obstiner dans une entreprise qui s'annonçait
188 CHAPITRE II.
si mal. En débarquant sur-le-champ , en adoptant les
projets de son ancien lieutenant, il pouvait encore non-
seulement sauver la Caroline , mais encore vaincre les
Espagnols. Par malheur il s'obstina. Il attendit sous
voiles deux jours et deux nuits , le 7 et le 8 septembre,
et permit, seulement dans la matinée du 9, à ses
lieutenants de débarquer quelques - uns de leurs
hommes , que la grosse mer avait fatigués et rendus
impropres à tout service. Lemoyne, et l'ordonnance
de d'Ottigny, le soldat Granchemin, furent du petit
nombre de ceux qui profitèrent de l'autorisation.
Cette précaution devait assurer la vie de Lemoyne.
Ribaut donna l'ordre définitif du départ le lundi
10 septembre. A peine avait-il perdu de vue la Ca-
roline, qu'il découvrit le camp espagnol. Leurs na-
vires étaient à l'ancre, mais ils coupèrent les câbles
qui les retenaient, parvinrent à franchir la barre du
fleuve et se mirent à l'abri. Ribaut arriva trop tard
pour profiter de la marée et entrer à son tour dans
le fleuve. C'était une chance heureuse pour les Espa-
gnols : un bonheur plus grand encore fut que soudain
s'élevèrent des vents furieux , ces terribles vents du
N.-O., qui soufflent du continent et brisent tout sur
leur passage. Les matelots de Ribaut s'éloignèrent en
toute hâte, et bientôt la flotte française disparut à
l'horizon . San Agustino était sauvé. La tempête dura
plusieurs jours. Malgré l'énergie des matelots, malgré
l'habileté des capitaines , les quatre navires français
furent jetés à la côte , ou brisés sur les écueils qui
LE NAUF1ÎAGK. 189
bordent le rivage, sans doute aux alentours du cap
Canaveral. Même de nos jours la côte floridienne est
fort dangereuse. De 1837 à 1860 (1) le nombre des
naufrages fut estimé à 900, et la perte totale évaluée
à 3o millions de dollars. Pourtant tous les écueils
ont été signalés, et la marche, ainsi que la construc-
tion des navires ont été singulièrement perfectionnées.
Ribaut, dans son malheur, eut la chance de sauver
tout son monde. Il n'y eut qu'une seule victime, mais
regrettable, Lagrange, le parent de Coligny. C'était
un homme de sens et de bon conseil (2) , fort estimé
des soldais, et qui avait de l'ascendant sur Ribaut.
Certes, s'il eût vécu, il aurait peut-être sauvé la Flo-
ride. Il avait du reste comme le pressentiment de ce
malheur, car, le jour même du départ, et jusqu'au
dernier moment , il avait refusé de s'embarquer, et
conjuré Ribaut de s'en tenir au plan de Laudonnière.
Nos infortunés compatriotes n'en étaient déjà plus
à pleurer la mort d'un de leurs officiers. Soldats ou
chefs , épuisés par cette lutte acharnée contre la tem-
pête, ils étaient jetés sans ressource sur une cote in-
salubre. Leurs armes étaient ou perdues ou hors de
service, leurs poudres noyées, leurs vêtements en lam-
beaux. Ils n'avaient pour apaiser leur faim que des
fruits ou des racines. L'eau même leur faisait défaut :
car ils ne rencontraient que des mares croupissantes
(1) Tour du monde, n° 590.
(2) LeChalleux, ouv. cit., p. 7.1S, en fait un éloge pompeux.
190 CHAPITRE II.
ou des citernes saumâtres. INon-seulement l'espoir de
vaincre les Espagnols était perdu pour eux, mais en-
core ils étaient déjà réduits à se demander si leur
dernière heure n'approchait pas. Un affreux désespoir
s'empara de la petite armée.
Au contraire, la joie la plus vive régnait au camp
espagnol. Menendez avait un instant cru que les Fran-
çais allaient débarquer, et, comme sa forteresse était
à peine ébauchée, il n'aurait pas pu leur résister.
Cette tempête soudaine , qui éclata au moment même
du danger, lui parut un signe visible de la protection
divine. Ses soldats crurent aussi à une intervention
directe de la Providence en leur faveur, et, d'un
commun accord , tous , chefs et soldats , entonnèrent
un cantique d'actions de grâces, et remercièrent le
Saint-Esprit d'avoir frappé d'aveuglement leurs en-
nemis. Ceux qui doutaient encore n'hésitèrent plus :
l'expédition devenait une croisade.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 101
CHAPITRE III
MASSACRE DE LA CAROLINE.
Menendez voulut profiter de l'enthousiasme de ses
hommes. Il réunit un nouveau conseil de guerre, et
démontra à ses officiers la nécessité de se battre et
de tirer parti de la dispersion des Français. Il eut soin
de surexciter leur fanatisme , et leur démontra que
c'était un devoir de massacrer des hérétiques. « Ce
sont des hérétiques, leur dit-il (i), et nous savions,
avant de quitter l'Espagne , que Ribaut avait défendu,
sous peine de mort, à tout catholique de s'embarquer
avec lui. Eux-mêmes nous ont déclaré qu'ils étaient
tous luthériens. Nous sommes donc obligés de leur
faire la guerre à outrance , non-seulement parce que
nous en avons reçu l'ordre exprès, mais encore parce
qu'ils sont résolus de leur côté à ne nous faire aucun
quartier. » Puis il leur exposa son plan. Il voulait
prendre cinq cents soldats d'élite, divisés en dix com-
pagnies de cinquante hommes chacune : chaque soldat
emporterait des vivres pour huit jours. La petite armée
marcherait droit à la Caroline en traversant les forêts
du littoral. Lui-même ouvrirait la marche, et se fraye-
rait un passage dans les bois , grâce à quelques Bis-
cayens, habitués à la chasse dans leurs sauvages mon-
(i) Chari.evotx, ouv. cit. , p. Il3.
192 CHAPITRE III.
tagnes : il aurait pour se guider sa boussole et les
indications d'un Français prisonnier. Une fois en vue
de la Caroline, on tentera tout de suite l'escalade. Si
les Français sont sur leurs gardes , on se retranchera
tout près d'eux, dans un des petits bois qui entourent
la citadelle ; et, comme les Français n'oseront pas atta-
quer les Espagnols dans un lieu couvert, on attendra
paisiblement les renforts de Saint-Domingue pour
entreprendre un siège en règle.
Assurément la première partie de ce plan était ex-
cellente. On pouvait en effet tenter une surprise sur
la Caroline, et, moins on tarderait, plus on aurait de
chances pour réussir. Mais la seconde partie du plan
était bien aventureuse. Il n'était guère probable que
les Français laisseraient plusieurs semaines à côté
d'eux les Espagnols, sans essayer de les débusquer.
La discussion s'engagea : elle fut vive. Les capi-
taines Juan de Saint-Vincent, Francisco Recaldo et
Juan de Mayo se signalèrent par leur opposition au
projet de l'amiral. Lorsqu'on mit aux voix la pro-
position de Menendez, elle fut néanmoins acceptée
par la majorité. Aussitôt tout se prépara pour un
prochain départ. Pedro Valdez choisit avec soin les
cinq cents hommes qui devaient marcher contre la
Caroline. Tous les autres soldats , l'artillerie , le fort
San Augustino , et les trois navires, furent confiés à
Bartolomeo Menendez, frère de l'amiral , que ce der-
nier investit du litre pompeux de gouverneur de
San Agustino. Les soldats ne partageaient pas la con-
MASSACRE DE LA CAROLINE. 193
fiance de leurs officiers. Excités sous main par Juan de
Saint-Vincent et ses amis, ils se répandaient en plaintes
amères contre la folie de l'amiral, et faisaient mine
de ne pas le suivre. Menendez, avec une grande pru-
dence, et ne voulant pas, au début d'une expédition
dangereuse, s'aliéner par trop de sévérité quelques-uns
de ses hommes, invita tous ses officiers à un grand
dîner, et, à la fin du repas, il leur témoigna sa sur-
prise, sans toutefois désigner personne, de ce qu'on
eut révélé aux soldats le secret du conseil. Son devoir,
ajouta-t-il, serait de punir les auteurs de cette tra-
hison. Mais il ne voulait pas ouvrir d'enquête pour le
moment. Il se contentait donc d'avertir les coupables
de ne plus s'exposer à de semblables avertissements,
ou sinon il se verrait obligé de sévir. La leçon était
bonne, et donnée avec tact. Les récalcitrants se turent
et se promirent à part eux d'obéir. Seul, Juan de
Saint-Vincent persista dans son opposition. Plutôt que
de partir, il se fit passer pour malade, et répondit
aux observations de ses amis qu'il n'était pas assez in-
sensé pour « s'aller faire assommer comme une bète. »
Menendez feignit d'ignorer le propos, et accepta le
prétexte de son lieutenant, puis il donna l'ordre du
départ, non sans avoir appelé, par une messe solen-
nelle, lesbénédictions du ciel sur l'expédition(i6sept.).
Le lendemain, 1 7 sept. , Menendez se mit bravement
à l'avant-garde avec Martin Ocboa et une vingtaine de
Biscayens, armés de haches, qui lui frayaient un pas-
sage. Chaque soldat portail douze livres de pain, et un
LA FLORIDE. 13
19k CHAPITRE III.
peu de vin. Quelques Indiens servaient de guides. Le
reste de l'armée suivait. Certes, si les Français avaient
eu la sagesse d'écouter Laudonnière, ils auraient mas-
sacré jusqu'au dernier tous les Espagnols; car, dans
ces forêts vierges, arrêtés à chaque instant par des
lianes ou des troncs d'arbres gigantesques, s'enfonçant
à chaque pas dans des ornières, les Espagnols auraient
été décimés par quelques Français, déjà familiarisés
avec ces forêts. Menendez et son armée n'eurent donc
à surmonter que des fatigues matérielles. Il est vrai
que trois jours de marche sous une pluie torrentielle^
par des vents affreux, éprouvèrent singulièrement les
Espagnols. Ils traversaient alors un des cantons les plus
malsains de la Floride. « C'est un marais (i) inondé
tantôt par les débordements de l'Océan, tantôt par
les pluies hivernales qui n'ont pas d'écoulement. Là
les eaux douces et les eaux salées se confondent et se
mêlent, formant des lacs saumâtres et des sources in-
termittentes. » Ces sombres et tristes solitudes, peu-
plées de cyprès et de pins stériles , on les nomme les
ei'erglades. Elles sont aujourd'hui encore le repaire
des sauvages désespérés, le berceau de la fièvre, le
laboratoire de la mort. Menendez eut beaucoup de
peine à en sorlir. Il n'y réussit qu'à force de persévé-
rance et d'énergie. Le 19 septembre, sur les dix heures
du soir, l'armée espagnole était en vue de la Caroline.
(1) Poussielgue. Tour du monde, n° 545, aujourd'hui marais tde
San Diego.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 195
Le général réunit aussitôt un dernier conseil de
guerre, el régla tout pour la prochaine attaque.
Depuis le départ de Ribaut, que s'élait-il passé à la
Caroline ? Comme Ribaut avait emmené la plus grande
partie des Français, la garnison de la Caroline était
tout à fait insuffisante : elle se composait d'environ
cent cinquante personnes, dont quarante à peine en
état de résister. Les autres étaient les malades et les
blessés, les ministres protestants, les ouvriers, et les
commissaires royaux, « tous propres à manier la plume
plutôt que l'épée(i). » Il y avait aussi quelques femmes,
et parmi elles cette servante de Laudonnière qui avait
été l'origine et le prétexte de tant d'insinuations mal-
veillantes. Le chef de cette troupe d'invalides était Lau-
donnière. Cet honneur lui était bien dû ; d'abord parce
que personne ne méritait plus que lui de commander
la citadelle qu'il avait construite, ensuite parce qu'il
était souffrant, incapable de prendre part à l'expé-
dition projetée , et pouvait néanmoins rendre de nou-
veaux services. Laudonnière accepta celte lourde res-
ponsabilité, mais ce ne fut pas sans protester contre
l'imprudence du commandant en chef, qui dégar-
nissait ainsi la citadelle , au moment où elle seule as-
surait la retraite des Français. Ribaut, qui ne prévoyait
seulement pas la possibilité d'un insuccès, n'écouta pas
les réclamations de son lieutenant, et partit, comme
(i) De Bry, p. 24, ad calamuin quam adgladium tractaodum magis
idonei.
196 CHAPITRE III.
nous l'avons vu , avec tout ce qu'il y avait de solide et
d'énergique dans la petite armée française. Il ne laissa
même pas à la Caroline les provisions nécessaires. Il
enleva tout le vin, et jusqu'à deux barques de bis-
cuits, que Laudonnière avait en réserve, « si bien (1),
remarque avec aigreur ce dernier, que quand ie diray
avoir receu plus de faveur des estrangers Anglois que
de ceux de mon pays, ie ne diray que la vérité. »
Mais Laudonnière était avant tout l'homme du de-
voir. Il refoula les sentiments d'amertume qui débor-
daient en lui, et se garda bien de laisser soupçonner
son mécontentement à la petite garnison. Malgré sa
faiblesse , il s'occupa de pourvoir à sa sécurité et à
ses besoins. Le jour de départ de Ribaut, il ordonna
à un ingénieur, nouvellement débarqué, le sire
du Lys, de remettre la Caroline en état de défense.
Aussitôt on refit la palissade avec des troncs d'arbre
grossièrement équarris. Mais les gros orages qui survin-
rent empêchèrent les ouvriers de continuer leur travail.
Quelques jours après le départ de Ribaut, au moment
même où Menendez, malgré le mauvais temps, préci-
pitait sa marche à travers les forêts, rien encore n'é-
tait achevé. Laudonnière prit alors la précaution de
partager en deux escouades ses hommes valides. Ils
devaient veiller de deux nuits l'une, à tour de rôle ; de
Saint-Clerck et de la Vigne les commandaient. De plus,
Laudonnière et du Lys multipliaient les rondes, el
(1) Laudomuèke, p. ig5.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 197
exerçaient la plus étroite surveillance. Aucune pré-
caution n'avait été négligée , et jamais les Espagnols
ne se seraient emparés par surprise de la Caroline,
si la fatalité ne s'en était mêlée !
Depuis plusieurs jours aucun ennemi n'avait été
signalé. L'attention se lassait; on était fatigué. De
plus, la pluie ne cessait de tomber. Les soldats valides
étaient peu nombreux, une quarantaine au plus. Ex-
ténués par ces veilles continuelles, ils commençaient
à murmurer, mais néanmoins restaient à leur poste.
Le lieutenant de la Vigne venait de faire son inspection
au point du jour, le jeudi 20 septembre. Les senti-
nelles n'avaient rien observé de suspect. Comme la
pluie ne cessait pas, et que la fatigue des hommes
augmentait, la Vigne crut pouvoir prendre sur lui de
faire rentrer tout le monde, et d'accorder quelques
I heures de repos. 11 venait, sans le savoir, de ruiner
la Caroline; car l'armée espagnole était déjà sous les
bois qui entourent la citadelle , et Menendez guettait
une occasion pour s'élancer sur sa proie. Cette oc-
casion , l'imprudence d'un officier subalterne la lui
présentait contre toute attente, et il s'empressa d'en
profiter.
Il n'était que temps, car déjà le découragement
régnait parmi les Espagnols. Cette marche à travers
des forêts et des fondrières les avait épuisés. La pluie
qui tombait toujours avait jeté dans leurs esprits de
sombres pressentiments. Sous prétexte d'obstacles, le
plus souvent imaginaires, bon nombre de soldats étaient
198 CHAPITRE 111.
restés en arrière, et avaient fini sinon par déserter,
au moins par rejoindre San Agustino. Les officiers
étaient restés à leur poste, mais plusieurs d'entre eux
murmuraient. Fernando Perez, enseigne de la com-
pagnie de Juan de Saint-Vincent, chargé, en l'ab-
sence du capitaine, du commandement de la com-
pagnie, disait tout haut qu'il ne comprenait pas
comment tant de braves gens se laissaient ainsi vendre
par un montagnard asturien , qui ne savait pas mieux
faire la guerre sur terre qu'un cheval. Menendez fit
semblant de ne rien entendre; mais, convaincu de
la nécessité de prévenir par une attaque immédiate
une défection prochaine , il convoqua ses officiers ,
et , leur montrant à travers les arbres les murailles
de la Caroline, les invita à prendre une résolution
suprême.
Les mécontents voulaient, retourner à San Agus-
tino; et, comme on n'avait plus de vivres, ils pro-
posaient de se nourrir de racines ou de choux palmistes
qu'on trouverait sur le chemin du retour. Menendez
n'eut pas de peine à démontrer l'absurdité et la lâ-
cheté d'un pareil dessein. « Je crois (i), ajouta-t-il,
que nous devons tenter l'aventure, puisque nous
sommes à la porte de la Caroline. Si nous ne pouvons
pas prendre la place , nous n'avons pas du moins à
craindre que nos ennemis, qui, selon toutes les ap-
parences, sont en petit nombre, s'engagent dans les
(i) Charlf.voix, ouv. cit., p. 118.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 199
bois pour nous en chasser, et nous y aurons toujours
une retraite sûre. » Le niestre de camp et la majorité
des officiers se rangèrent à cet avis. Les récalcitrants
n'avaient plus qu'à obéir.
A ce moment on annonça à Menendez que les Fran-
çais, on ne savait pour quel motif, avaient abandonné
leurs postes sur les remparts , et étaient rentrés dans
leurs cantonnements. Menendez ordonne aussitôt de
se mettre à genoux pour remercier la Providence de
cette faveur signalée; et les Espagnols, divisés en plu-
sieurs colonnes, officiers en tête, sortent du bois, et
courent sur la Caroline.
Un soldat sorti par hasard de la citadelle et le trom-
pette de Laudonnière furent les premiers qui aper-
çurent l'ennemi. Ils jetèrent aussitôt des cris perçants,
et donnèrent l'alarme. Ochoa tua le malheureux soldat
•qui ne cessait de crier, et Menendez se tournant vers
son sergent major Recaldé et un de ses officiers ,
Lopez Patino : « Amis , leur dit-il , la Caroline est à
nous! » et ils courent vers la forteresse, bientôt suivis
par leurs soldats. En vain le trompette redouble ses
appels d'alarme; il était déjà trop tard. A peine quel-
ques soldats eurent-ils le temps de courir à la brèche
du sud. Ils furent tués, et les enseignes Rodrigo Troché
et Pedro Valdez Herrera pénétrèrent dans la citadelle.
Au même moment deux autres compagnies entrèrent
par la brèche de l'ouest, et massacrèrent tous ceux
qu'ils rencontrèrent. Enfin une troisième troupe se
présenta à la brèche du sud-ouest, et s'en empara
200 CHAPITRE III.
sans peine. Il n'y eut pour ainsi dire aucune résis-
tance. Les Français valides dormaient encore. Les
autres étaient ou malades ou blessés. Assaillis à la fois
dans toutes les directions, il leur fut impossible de se
rallier pour essayer de combattre. Heureux ceux à qui
leur connaissance des lieux permit de s'échapper, car
les Espagnols ne firent aucun quartier. Ils n'épar-
gnèrent même pas les malades et les blessés. Tous ceux
qui pouvaient tenir une épée furent impitoyablement
et systématiquement égorgés. On ne sauva que les
femmes et les enfants au-dessous de quinze ans, et
encore , dans le premier emportement , « c'estoit à
qui mieux esgorgeroit hommes sains et malades,
femmes et petits enfans , de sorte qu'il n'est pos-
sible de songer un massacre qui puisse estre esgalé à
cestui-cy en cruauté et en barbarie (i). »
Les conséquences de ce désastre étaient incalcu-
lables. Sans parler de l'effet moral produit sur les
Floridiens par la prise de cette citadelle, tout espoir
de retour était désormais fermé aux troupes de Ri-
baut, et, comme elles n'avaient plus de vaisseaux,
on pouvait dès lors les considérer comme perdues.
De plus, Menendez s'emparait d'une position mi-
litaire excellente : une forte artillerie , des magasins
abondamment pourvus en munitions et en objets d'é-
change tombaient entre ses mains; enfin et surtout,
il avait remporté cette victoire presque sans effusion
(i) Le Challeux, ouv. cit., p. 212.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 201
de sang, et pouvait désormais compter sur ses soldats.
H avait réussi dans la première partie de ses instruc-
tions, qui consistait à ruiner les établissements fran-
çais en Floride. Il lui restait maintenant à en exé-
cuter la seconde, celle qui consistait à immoler les
huguenots, qu'il prendrait. Nous verrons qu'il ne s'ac-
quittera que trop fidèlement de son horrible mission.
Que devinrent en effet les Français qui, sur le pre-
mier moment, avaient réussi à échapper à la fureur
des Espagnols? Laudonnière avait eu cette heureuse
chance. Réveillé à temps par sa servante, il avait
essayé de ranimer ses soldats. Désigné aux coups
de l'ennemi par une exclamation volontaire ou in-
volontaire du prisonnier, Jean François, que Me-
nendez traînait à sa suite, et entouré par eux, il n'eut
que le temps de s'enfuir, et fut assez heureux pour le
glisser sous une tente, dont les Espagnols s'amusèrent
à couper les cordes. Il se jeta aussitôt dans les bois.
Sa servante le suivit, non sans avoir reçu un coup de
poignard au sein. Malgré le sang qui la couvrait,
elle s'attacha aux pas de son maître , et parvint à le
dérober à la poursuite des ennemis. Laudonnière et
sa servante sont bientôt rejoints par un certain Barthé-
lémy , très-gravement blessé au cou, et tous les trois
quittent la foret pour gagner les lagunes. C'était un
asile à peu près impénétrable; mais quelles souf-
frances pour ces infortunés, dont l'un était malade,
et les deux autres grièvement blessés! Sans abri, ex-
posés aux piqûres des moustiques , à la dent des cai-
202 CHAPITRE III.
mans, sans eau potable, sans vivres pour réparer leurs
forces, sans armes pour se défendre, et, devant eux,
la perspective de tomber entre les mains d'impitoya-
bles ennemis !
Pourtant ni Laudonnière ni ses deux compagnons
d'infortune ne perdirent courage. Ils furent peu à peu
rejoints par François Duval, de Rouen , par le Belge
Élie Desplanques, par le fils d'un riche aubergiste de
Rouen, maître de l'hôtel la Couronne de fer, par le
menuisier Nicolas, par JNicaise de la Crotte, par le
charpentier Jean Déliais et par le trompette qui avait
le premier signalé l'arrivée des Espagnols. Le len-
demain une autre troupe de fugitifs vint grossir leur
nombre. Elle se composait du charpentier Le Chal-
leux, du ministre Robert, de Jacques Touzé, du sieur
de la Blonderie, du laquais de d'Ully , et de quelques
autres personnes. Leurs aventures avaient été drama-
tiques. Le Challeux en a conservé le récit. Poursuivi
par les Espagnols, il avait couru au rempart, l'avait
enjambé , et, malgré sa hauteur, n'avait pas hésité à
se jeter dans le fossé. Il assista du haut d'une colline
au massacre de la Caroline, et se jeta dans les bois,
« car (i) il me sembloit que je ne pourroye trouver
cruauté plus grande entre les bestes sauvages, que
celle des ennemis, laquelle j'avoye veu desborder sur
les noslres. » A peine dans la forêt, il y trouva tous
ceux dont nous venons de citer les noms, et six autres
(i) Le Chai.lf.ux, ouv. cit., p. 111,
MASSACRE DE LA CAROLINE. 203
qui conseillèrent à la petite troupe de se rendre aux
Espagnols. Le Challeux était d'un avis contraire, et il
avait raison de ne pas se fier aux Espagnols , car bien-
tôt on entendit les cris des six victimes de leur naïve
confiance. Les fugitifs, désespérés, 'enfoncèrent alors
au plus profond de la foret, et arrivèrent sur le sommet
d'une montagne d'où l'on découvrait la mer. Pour
eux c'était le salut ! mais il fallait arriver à la mer, et
tout d'abord descendre cette montagne escarpée. Ils
s'accrochèrent aux buissons, et « pour sauver (i) la
vie, n'espargnans point les mains, lesquelles nous
avions toutes gastées et sanglantes, mesme les jambes,
et quasi tout le corps déchiré. » Parvenus, non sans
peine, au bas delà montagne, ils rencontrèrent un
marais. Une pluie torrentielle vint alors à tomber
comme pour achever de les décourager. « Nous estions
entre deux eaux (2), et plus nous marchions avant,
plus nous trouvions l'eau profonde. » Ils se croyaient
tous perdus. Ce fut alors que le ministre Robert ap-
porta les secours de la religion à ces infortunés qui
désespéraient de la vie, et les engagea à concentrer
leurs efforts , et à tout attendre d'un avenir meilleur.
Ils réussirent à se dégager de ce mauvais pas, et ar-
rivèrent à un petit bois. Une grande rivière leur barra
subitement le passage. Par bonheur Le Challeux avait
conservé une serpe qu'il tenait à la main, quand il
(1) Le Challeux, ouv. cit., p. 218.
(2) ïd., ibid.
204- CHAPITRE III.
fut surpris par les Espagnols. Il abatlit un arbre et
les fugitifs se suspendant à ce radeau improvisé, fran-
chirent cet obstacle et un autre encore. La nuit, dans
l'intervalle, était arrivée : ils la passèrent en pleine
forêt, et ce ne fut pas sans de mortelles angoisses.
« Encore que nous fussions travaillés tant et plus,
n'avions-nous pas la volonté de dormir ! car quel
pourroit estre le repos des esprits en telle frayeur ! »
Dans la matinée du 21, Le Challeux et ses compa-
gnons rencontrèrent Laudonnière, qui prit tout de
suite le commandement des deux bandes, et envova
Déliais à la recherche des navires français, mais Dé-
liais s'égara ; les autres Français partirent à la décou-
verte, et Laudonnière dut passer toute la nuit dans
l'eau jusqu'aux épaules. Ses souffrances devinrent in-
tolérables. 11 se crut au moment de mourir, et récita
les prières des agonisants. Ln de ses soldats, qui n'a-
vait pas voulu l'abandonner, le soutint au moment
où il s'affaisàit sur lui-même , et le sauva d'une mort
immédiate. Il fut rejoint peu après par Jean Déliais
et les hommes partis à la recherche des navires, qui
avaient fini par découvrir le vaisseau de Maillard. Mais
Laudonnière était évanoui, et fut transporté à grand'-
peine dans une petite barque. A peine avait- il repris
connaissance et commençait-il à se réchauffer, que ,
sans vouloir regagner le navire qui l'attendait, il or-
donna de longer auparavant la lagune et de recueillir
tous les fugitifs qui s'y seraient réfugiés. Ce sera l'é-
ternel honneur de Laudonnière, malade comme il
MASSACRE DE LA CAROLINE. 205
l'était, et épuisé par cette affreuse nuit passée dans
les marécages, de ne pas avoir oublié ses devoirs de
capitaine. Aussi bien sa grandeur dame fut récom-
pensée , car il eut la satisfaction de sauver de la sorte
une vingtaine de ses compatriotes, et, parmi eux,
le neveu du trésorier Lebeau et le peintre J. Lemoyne.
Lemoyne nous a conservé le dramatique récit de ses
aventures. Il avait comme le pressentiment de la ca-
tastrophe , et s'était jeté tout habillé sur son hamac.
Au premier bruit que firent les Espagnols en entrant
à la Caroline il se dressa sur son séant , et rencontra
tout à coup deux Espagnols qui ne firent pas atten-
tion à lui. Lemoyne comprit que tout était perdu. Il
tourna derrière la caserne, se jeta dans le fossé par
l'embrasure d'un canon , et gagna la forêt , dont il
connaissait tous les sentiers. Quatre soldats l'avaient
suivi. La petite troupe s'enfonça au plus épais du bois,
et tint conseil. Lemoyne aurait voulu que ses compa-
gnons et lui allassent à la rencontre des navires que
Ribaut avait envoyés dans le haut du fleuve : c'était
l'avis le plus sage. Deux des soldats étaient d'avis d'at-
tendre que la fureur des Espagnols fût calmée, puis de se
rendre : c'était trop compter sur leur générosité. Deux
autres enfin désiraient continuer à vivre dans les bois,
en demandant l'hospitalité aux Floridiens, et attendre
une occasion favorable pour rentrer en France : c'é-
tait le parti le plus certain; mais quand celte occasion
se présenterait-elle, et que de souffrances à endurer
encore ! En vain Lemoyne essaya de les ramener à son
206 CUAPITttE III.
opinion. Il resta seul de son avis. Les quatre soldats
se décidèrent à demander asile aux Indiens, et l'aban-
donnèrent.
Lemoyne avait une piété sincère : il ne désespéra
pas de son salut , et reprit sa marche dans la direction
du fleuve. Il rencontra bientôt un nouveau survivant
au massacre, l'ordonnance de d'Ottigny, le soldat
Grandcbemin. Les deux infortunés associèrent leurs
espérances, et promirent de s'entr'aider. Ils sortirent
de la forêt, et arrivèrent à des marécages couverts de
roseaux. De nos jours, avec tons les secours de l'in-
dustrie moderne , avec de bons chevaux et des guides
expérimentés, les chasseurs les plus intrépides et les
mieux portants hésitent à s'enfoncer dans cette triste
région. Quel ne devait pas être l'accablement de ces
infortunés, blessés et malades tous deux , sans armes,
sans vivres , qui n'avaient échappé que par hasard
au massacre de leurs compatriotes, et s'attendaient à
tomber d'un moment à l'autre entre les mains de leurs
ennemis! Grandcbemin, moins fortement trempé que
Lemoyne, ne put supporter ces tortures morales el
ces souffrances physiques. Malgré les pressantes sol-
licitations du dessinateur, il voulut se rendre aux Es-
pagnols. Lemoyne eut la constance de l'accompagner
jusqu'aux environs de la Caroline. A peine les Espa-
gnols aperçurent -ils Grandcbemin qu'ils coururent à
lui en poussant des cris de joie féroce. Effrayé par
ces démonstrations, l'infortuné voulut alors rebrousser
chemin , mais déjà les Espagnols l'avaient saisi el mas-
MASSACRE DE LA CAROLINE. 207
sacré. Lemoyne n'eut que le temps de s'enfoncer de
nouveau dans la forêt. 11 élait encore seul! Par bon-
heur il fut alors recueilli par Laudonnière, et celte
petite troupe de malades et de désespérés parvint à
gagner le vaisseau de Maillard, et commença à croire
qu'elle aurait la vie sauve.
Ces navires avaient pourtant failli tomber entre les
mains des Espagnols. On se rappelle que, sur les
sept navires que Ribaut avait conduits en Floride,
quatre étaient restés en mer, et trois autres avaient
remonté le fleuve sous le commandement de Jacques
Ribaut, le fils ou le neveu du général. Ces trois na-
vires étaient à l'ancre en face de la Caroline. Montés
par une soixantaine de matelots, porteurs [d'une^ ar-
tillerie respectable, on s'étonne qu'ils n'aient pas es-
sayé de défendre la citadelle, ou tout au moins de
lancer contre les Espagnols un feu destructeur. Mais
on sait que Menendez s'empara par surprise de la ci-
tadelle*, et , dans le premier moment de trouble , si
les trois navires avaient ouvert le feu, ils auraient
également atteint amis et ennemis. Le premier soin
des Espagnols fut de tourner contre eux les canons
de la place, et bientôt les navires furent menacés à
leur tour. Si les ennemis avaient eu des barques, ils
auraient sans nul doute complété leur victoire, en
capturant la flottille , dernier espoir des Français. Au
moins essayèrent-ils d'intimider le capitaine Ribaut.
Ils lui envoyèrent ce Français, traître ou prisonnier,
qui leur avait déjà rendu de si importants services,
208 CHAPITRE III.
et , par son intermédiaire, lui proposèrent de garder
un de ses trois navires, bien équipé, monté par tous
ses hommes, et de s'en aller en toute liberté où bon
lui semblerait, à condition de livrer les deux autres
navires, l'artillerie, les armes et les munitions, sinon
ils allaient les couler tous les trois. Ribaut aurait dit
faire arrêter le traître et l'immoler en face des Es-
pagnols, mais il respecta le droit des gens. Il renvoya
l'odieux négociateur avec des paroles hautaines, et
repoussa bien loin ces propositions qui cachaient un
piège. « Quand au navire que vous demandez (i),
répondit-il, vous auriez plutost nos vies, et où vous
nous voudriez parforcer, nous employerons le moyen
que Dieu et nature nous a donné pour nous dé-
fendre. » Aussitôt les Espagnols démasquèrent leurs
batteries , et leurs boulets bien dirigés coulèrent bas
le plus petit des trois navires. L'équipage fut re-
cueilli par les deux autres. navires, qui ne voulurent
pas engager une lutte inégale, coupèrent leurs cables
et se mirent hors de portée.
Par malheur le vent soufflait du large; et, pendant
trois jours, nos compatriotes, retenus malgré eux
dans les eaux de la Caroline , assistèrent aux horri-
bles scènes qui suivirent le massacre : leur courage
ne faiblit pas un instant, et les Espagnols n'osèrent
pas les attaquer; mais ils ne leur épargnèrent pas les
menaces. « Pour ce se jeltèrenl la plus part d'eux (2)
(1) Le Challeux, ouv. cit., p. 217.
(2) La Poi'ellinière, ouv. cit., p. 33. — Rapprochez de Thou,
MASSACRE DE LA CAROLINE. 209
sur les corps des déceddez, auxquels, en vue des
François, tirans les yeux avec les pointes des dagues,
et leur faisanl mille vilenies en toute gaudisserie les
jelloient vers l'eau avec assez d'injures du nom fran-
çois. » Ces horreurs produisirent un effet tout con-
traire, et nos compatriotes n'en éprouvèrent qu'un
désir plus ardent d'échapper aux atteintes de leurs
ennemis. Enfin, après trois jours de mortelle attente,
le vent tomba tout à fait, et la petite flotte franchit
la passe. Elle avait dans l'intervalle rallié Laudon-
nière et les rares survivants du massacre. En débou-
chant en mer, Ribaut et Laudonnière armèrent deux
autres petits navires, celui que Laudonnière avait fait
construire, lorsqu'il s'apprêtait à retourner en France,
et celui qu'il avait acheté à Hawkins. C'était un mira-
cle que ces navires, avec leur insuffisant équipage,
eussent échappé à l'avidité espagnole.
Jacques Ribaut et Laudonnière avaient donc quatre
navires à leur disposition. Mais les équipages n'étaient
pas nombreux, les vivres manquaient, et, d'un jour
à l'autre , les Espagnols pouvaient les attaquer. Il était
inutile de chercher à rallier Ribaut et le gros de l'ar-
mée ; car on ne savait pas encore qu'il avait perdu sa
flotte et on supposait qu'il était en état de se défen-
dre. Il fallait donc s'éloigner à tout prix de celte côte
p. 535 , mortuorum oculos exsculpentes ac pugionum mucronibus prae-
fixos gestantes manu cum risu et clamore. — Le Challeux, ouv. cit.,
p. 217.
LA FLORIDE. 14
210 CHAPITRE III.
maudile ! D'un autre côté, il était difficile de tenir la
mer avec des matelots peu nombreux. Laudonnière ,
avec une prudence qui l'honore, prit alors la résolu-
lion de sacrifier une partie de sa flotte. Il détruisit
donc , pour qu'ils ne tombassent pas entre les mains
des Espagnols, le petit vaisseau que ses compagnons
avaient construit pour retourner en France, et le na-
vire qu'il avait acheté à Hawkins; mais il eut soin de
garder l'artillerie , qu'il répartit entre les deux navires
qui restaient. C'est à grandpeine que Jacques Ribaut
consentit à prendre à son bord ces pièces de canon.
Aussi bien il avait, en toute circonstance , fait preuve
d'un égoïsme inouï, à tel point qu'il n'avait pas voulu
prêter à Laudonnière un seul de ses quatre pilotes.
Les deux navires prirent la mer le jeudi 25 septem-
bre . mais ils furent presque tout de suite séparés par
la tempête. La Perle, de Jacques Ribaut , sur laquelle
Le Challeux avait trouvé asile, fit , pendant cinq cents
lieues, une heureuse traversée. Elle rencontra en
pleine mer, au large des Bermudes, un vaisseau espa-
gnol : « Nous le canonnasmes d'une telle sorte, écrit-
il ( i ) , que nous le rendismes subjects à noslre dévotion ,
et le batismes tellement qu'on voyoit le sang regorger
par les naugères. » Ils ne purent cependant s'en em-
parer, à cause d'un gros vent qui s'éleva. Pendant le
reste de la traversée , ils souffrirent vivement du froid ;
« car il faut bien entendre que nous autres (2), qui
(1) Le Challeux, ouv. cit., p. 223.
(2) Id., ib.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 211
estions eschappez de la Floride , n'avions pour tout
veslement ou accoustrement , tant pour le iour comme
pour la nuict, fors que la simple chemise ou quelque
autre petit haillon , qui estoit bien peu de chose pour
nous défendre à l'encontrede l'iniure du temps. » La
faim et la soif les accablèrent aussi : car ils étaient par-
lis si précipitamment qu'ils n'avaient pu renouveler
leurs provisions. L'eau surtout était toute corrompue,
et encore « nous n'avions (i) pour tout le long de la
journée que plein une petite tasse. » Ils arrivèrent en-
fin à la Rochelle, et l'accueil empressé des habitants
les dédommagea en partie de leurs souffrances, mais
le bon charpentier n'oublia jamais ses souffrances.
« Aille à la Floride qui voudra , écrivait-il (2) dans la
préface de sa relation , ne confesseray-ie iamais que
T homme père de famille fasse son devoir de quitter
ainsi sa vocation , pour à l'adventure aller en pais es-
trangers. » Il exhalait même son dépit en vers naïfs
mais louchants :
Qui veut aller à la Floride ,
Qu'il aille, i'y ai esté :
Et revenu sec et aride
Et abbaltu de poureté.
Pour tous biens i'en ay rapporté
Un beau baston blanc en ma main :
Mais ie suis sain , non degouslé !
Ça , à manger, ie meurs de faim.
(1) Le Challeux, ouv. cit., p. 'ii!\.
(2) Id., iè.j p. iij.
212 CHAPITRE 111.
Quant au vaisseau de Laudonnière, il relâchait à
Florès, dansles Açores (28 octobre), etle 1 1 novem-
bre il débarquait en Angleterre (1) , à Sovanèze, sur
le canal de Saint-Georges. La traversée avait été as-
sez heureuse. Mais Laudonnière et ses compagnons
n'avaient réussi qu'à sauver leur vie. Ils avaient tout
perdu à la Caroline , et étaient dénués de ressources.
Par bonheur un marchand de Saint-Malo lui prêta
quelque argent; un seigneur anglais le retint huit
jours à Morgan, et lui donna une haquenée , qui le
conduisit à Bristol , puis à Londres , où l'ambassadeur
de France , Paul de Foix , reçut de lui lavis officiel
du massacre , et l'envoya pour en porter en France
la triste nouvelle. Laudonnière débarqua à Calais, et
se rendit à Paris. Le roi et la cour venaient de quitter
la capitale , et se trouvaient à Moulins pour y tenir les
états. Charles IX reçut fort mal le seul des Français
floridiens qui eut rempli jusqu'au bout son devoir.
Au lieu de le récompenser, il écouta froidement le récit
du massacre , et renvoya Laudonnière, sans seulement
lui exprimer par quelques mots sa sympathie ou sa
reconnaissance. L'infortuné commandant se retira
dans sa famille , et y mourut ignoré , non sans rendre
à son pays de nouveaux services , car il s'occupa de
rédiger ses mémoires , auxquels, par une dernière fa-
talité, il n'eut pas la gloire d'attacher son nom : ce
(1) De Thou, ouv. cit., p. 536, ad Souesium, sans doute Swansea,
dans le Clamorganshire.
MASSACRE DE LA CAROLINE. 213
fut son éditeur, Basanier, qui lui enleva , il est vrai
sans le vouloir, cette dernière consolation.
Laudonnière, malgré ses malheurs, doit trouver
grâce aux yeux de la postérité. Sans doute il a commis
des fautes, il a fait preuve de faiblesse, mais jamais
il n'a manqué à son devoir, et , si on l'eût écouté , la
Floride serait restée à la France. Aussi avait-il en
quelque sorte le droit de terminer son ouvrage par
ces fières paroles (i) : « Les lecteurs équitables et non
passionnez pourront aisément juger la vérité du fait ,
et estre véritables censeurs du devoir que j'y ai faict.
Quant à moy, je ne veux accuser ni excuser aucun; il
me suffit d'avoir poursuivy la vérité de l'histoire , de
laquelle plusieurs pourront tesmoigner, lesquels v ont
esté présens. »
Mais il est temps de retourner en Floride, et de
raconter comment Menendez assura son triomphe , et
détruisit à tout jamais les établissements français , en
exterminant la petite armée commandée par Ptibaut.
(i) Laudonnière, p. 2o5.
21 V CHAPITRE IV.
CHAPITRE IV.
MASSACRE DE SAN AGUSTINO.
Le premier soin de Menendez , après la prise de Ja
Caroline , fut de changer le nom de la citadelle. Il lui
donna celui de San Matlieo , qu'elle a gardé depuis.
Il s'empressa de faire disparaître les armes de Colignx
et celles de France qu'il remplaça par les siennes el
celles d'Espagne. Il mit aussi des sentinelles à la porte
des magasins, pour que les richesses qu'ils contenaient
ne fussent pas dissipées. Lors de l'inventaire qui eut
lieu plus lard, on compta 120 cuirasses en excellent
état, 3oo piques, de nombreuses arquebuses, beau-
coup de casques et de vêtements, une quantité de
toiles et de draps fins, du biscuit, de la graisse, seu-
lement trois chevaux, quatre ânes et deux a n esses ?
mais 200 tonneaux de farine, 200 fanègues de blé, et
tous les ustensiles nécessaires à la colonisation. Men-
tloza , qui nous a conservé ces curieux détails, n'a
garde d'oublier les bibles et les ouvrages de piété lu-
thériens. Il enregistre avec horreur des caries à jouer
sur lesquelles des soldats irrévérencieux avaient tracé
des dessins sacrilèges , et il ajoute avec une joie naïve :
« Le plus grand avantage de noire victoire, c'est
certainement le triomphe que INotre-Seigneur nous
accorde, et qui fera que son Saint Evangile sera intro-
duit dans celle contrée (1). »
(1) Mendoza. Relation, p. 2i3.
MASSACRE DE SAN AGUST1N0. 215
Menendez en effet, voulant marquer jusqu'au bout
qu'il n'avait combattu que pour la religion, désigna
un vaste emplacement pour bâtir une somptueuse
église, et il en posa tout de suite la première pierre.
Le 22, il passa une revue générale de sa pelile armée,
qui ne comptait plus que quatre cents soldats. Pour-
tant il n'y avait pas eu beaucoup de victimes dans l'at-
taque de la citadelle; mais bon nombre d'Espagnols
s'étaient égarés dans la marche , et, par lassitude ou
par lâcheté, n'avaient pas rejoint leur corps. Après
avoir félicité ses soldats , et leur avoir distribué les ré-
compenses et les grades qu'ils méritaient, Menendez
leur annonça qu'il nommait son sergent major, Gon-
zalo de Villareal , gouverneur de San Matheo, et lui
•donnait trois cents soldats pour défendre la place. Il les
prévint aussi que, dès le lendemain , 23 septembre , il
se mettrait en marche, avec le reste de l'armée , pour
San Aguslino, et invita soldats et officiers à faire
leurs préparatifs pour le suivre.
Menendez était soutenu par l'excitation du triom-
phe, et ne connaissait plus la fatigue. Mais sa troupe
était exténuée. Les officiers lui demandèrent la grâce
de prendre à San Matheo quelques jours de repos , et
trente-cinq soldats seulement se présentèrent pour
accompagner le général à San Agustino. Bon nom-
bre de Français couraient encore les bois. Il était bien
imprudent au chef espagnol de s'aventurer ainsi, dans
un pays mal connu, et avec une poignée de défen-
seurs : il compta sur le prestige de la victoire, et par-
216 CHAPITRE IV.
tit avec son capitaine des gardes Francesco de Casta-
neda, non sans avoir recommandé à ses au 1res officiers,
Medrano , Palino et Alvarado de le rejoindre promp-
tement.
Menendez arriva sans encombre à San Aguslino.
La garnison, qu'il y avait laissée, était fort inquiète
sur son sort. On avait reçu de lui, pendant la marche
sur la Caroline, une lettre peu rassurante; de plus la
pluie et la tempête n'avaient pas discontinué. Le cha-
pelain Mendoza (i) avait perdu toute confiance; il
n'avait plus d'espoir que dans une intervention di-
recte de la Providence. Quelques déserteurs augmen-
tèrent l'épouvante, en annonçant la mort du général
et la dispersion de ses soldats. Mais comme on n'était
encore pas certain de ce malheur, et que les Français
n'étaient signalés nulle part , peu à peu on se reprit à
espérer, surtout lorsque, le samedi 22, fut conduit à la
citadelle improvisée un Français tout en larmes, qui
raconta qu'il était le seul survivant d'une troupe de
quinze hommes envoyés à la découverte. Interrogé
par Mendoza , il lui apprit de plus que la Caroline
était à peine défendue , et qu'on ne savait ce qu'é-
taient devenus Ribaut et ses soldats. Ces bonnes nou-
velles rendirent aux Espagnols de San Agustino la
confiance qu'ils avaient perdue. Enfin, le lundi 24,
Mendoza aperçut un Espagnol qui sortait de la forêt
en jetant de grands cris. Il courut à sa rencontre, et
(1) Mekdoza, Relation, p. 212.
MASSACRE DE SAN AGUSTINO. 217
l'embrassa avec transport, quand il l'entendit crier :
Victoire ! victoire ! le fort des Français est à nous ! Ce
fut alors comme une explosion de joie et d'enthou-
siasme, qui approcha du délire, lorsque Menendez
arriva lui-même avec sa petite troupe. A peine, était-il
signalé que Mendoza , endossant (i) « sa soutane
neuve » et tous les soldats dans leurs plus beaux cos-
tumes vinrent à sa rencontre : un Te Deuin fut immé-
diatement chanté , et une procession triomphale ra-
mena à San Aguslino les vainqueurs de la Caroline.
Pourtant tout danger n'avait pas disparu : Menen-
dez reçut coup sur coup trois mauvaises nouvelles.
Les magasins de San Matheo, qui renfermaient tant
de précieuses marchandises, avaient été incendiés, et
il perdait par conséquent tout le profit matériel de
l'expédition ; la garnison de San Matheo s'était révol-
tée contre ses chefs , et la présence de Menendez était
indispensable; enfin le San Pelayo, le plus grand de
ses navires, avait été pris en mer par les prisonniers
français qui s'étaient révoltés; on apprit plus tard
qu'ils l'avaient conduit en Danemark. Menendez était
donc comme prisonnier dans sa propre conquête, et on
n'avait pas encore de nouvelles de l'armée de Ribaut.
Que faire ? Son intérêt le rappelait à San Matheo , mais
son devoir le retenait à San Agustino. Réduire à l'o-
béissance les mutins, ou prévenir l'attaque prochaine
des Français, il ne savait à quel parti se décider; et,
(i) Mesdoza. Relation, p. 223.
218 CHAPITRE IV.
en attendant, pressait l'achèvement des fortifications
de San Aguslino , lorsque quelques Floridiens vin-
rent lui annoncer qu'on avait découvert à quatre
lieues de la citadelle l'armée française fort embarras-
sée pour passer une petite baie. Dès lors plus d'hési-
tation possible : Menendez ne songea plus qu'à mar-
cher contre les Français.
C'étaient bien les Français qui avaient été signalés
au vigilant capitaine : depuis le moment où ils avaient
été jetés à la côte, après avoir perdu leurs quatre na-
vires, ils avaient éprouvé bien des traverses, mais
pourtant ne croyaient pas encore tout perdu , car ils
ignoraient la surprise de la Caroline , et espéraient la
rejoindre à travers les bois, sans rencontrer les Espa-
gnols. Le premier soin de Ribaut fut de compter ses
hommes. A. l'exception de Lagrange qui s'était noyé ,
personne ne manquait à l'appel. Il prit alors la parole,
encouragea les naufragés, et pria le Seigneur de venir
à leur aide. Ri haut avait de l'éloquence; il était ins-
truit, disert même , et les circonstances étaient faites
pour l'inspirer. 11 trouva des accents partis du cœur,
et démontra que rien n'était perdu, si on parvenait à
rejoindre la Caroline. Le voyage était difficile. La pe-
tite armée n'était qu'à une cinquantaine de milles de
la citadelle, mais séparée d'elle par des bois épais,
des marais profonds et de nombreux cours d'eau. Ces
bois n'ont pas encore disparu : ce sont d'énormes cy-
prières. « De loin (i) on dirait une immense plaine
(i) Tour du monde, n° 5 /j 7 .
3IASSACRE DE SAN AGUSTINO. 210
Ver le soutenue par des milliers de colonnes... Jusqu'à
\ingt pieds de haut l'arbre est contourné, tordu et
toujours creux; ce tronc est renforcé par des piliers
qui le flanquent circulairement , et forment dans
leurs intervalles de véritables cavernes... C'est une fo-
rêt dans l'eau , car, le sol des cyprières était imper-
méable, les eaux pluviales y séjournent toute l'année. »
A la difficulté de se frayer un passage à travers de tels
obstacles, se joignait encore le manque de vivres et
d'eau. Ribaut tentait une entreprise presque déses-
pérée, et si, par malheur, la Caroline n'était plus
française, tous étaient perdus. Personne ne l'ignorait,
et plus d'un , au fond du cœur, pensait que sa der-
nière heure approchait. Ces tristes pressentiments al-
laient se réaliser.
Les divers auteurs qui ont raconté la catastrophe
finale ne s'accordent nullement sur les détails. Il est
à peu près impossible, en comparant les relations
françaises ou espagnoles , de dégager la vérité. Nous
ne chercherons ici qu'à exposer ce qui nous a semblé
le plus vraisemblable, et, disons -le tout de suite, ce
sont les historiens espagnols qui nous semblent avoir
le moins défiguré les événements.
On n'était plus qu'à quatre ou cinq milles de la Caro-
line , et pas un Espagnol n'avait encore été signalé. On
n'entendait pas le bruit de la mousquelade : ce qui
eût été si naturel, si la citadelle eut été assiégée. Les
Espagnols avaient-ils donc renoncé à leur entre-
prise, ou bien arrivait-on trop tard? Touchait-on
220 CHAPITRE IV.
au port du salut, ou fallait-il, victimes obéissantes,
s'offrir au couteau des Espagnols? Une telle anxiété
ne pouvait se prolonger longtemps. D'un autre côté
la prudence exigeait qu'on ne s'avançât qu'après
avoir talé le terrain. On tint conseil. Ribaut envoya
en avant, sur une pirogue indienne , le capitaine Va-
luotavec cinq ou six hommes. Valuot revint bientôt,
le visage plein de larmes. Il avait vu l'étendard espa-
gnol flotter sur la citadelle, et les créneaux garnis
de sentinelles, mousquet au point et mèche allu-
mée.
Toutes les illusions s'évanouirent. Non-seulement
on arrivait trop tard pour sauver la Caroline, mais en-
core la petite armée, dénuée de ressources, épuisée
par une marche forcée à travers des régions malsaines,
n'avait plus que trois partis à prendre, ou bien se
rendre aux Espagnols, ou bien s'enfoncer dans les
bois en recourant à la protection des Indiens , ou bien
longer la côte et s'efforcer de trouver des vaisseaux
français ou étrangers, qui consentiraient à reconduire
en France les débris de l'expédition. Or les Espagnols,
on connaissait leur haine contre les protestants et
contre ceux qui tentaient de contrebalancer leur in-
fluence au nouveau monde; les Indiens, on les avait
trop mal traités pour qu'ils fussent sympathiques;
restait le troisième parti; mais combien était-il peu
probable qu'on rencontrât des vaisseaux en nombre
suffisant pour transporter les quelques centaines
d'hommes qui se trouvaient maintenant sans abri,
MASSACRE DE SAN AGCSTINO. 221
et presque sans défense ! Comme on n'avait pas le
choix des moyens , on s'enfonça de nouveau dans la
forêt. La marche fut très-pénible. « (i) A la faim qui
les lenoit ils n'avoyent aulcun remède, sinon qu'ils le
prissent tel que la terre leur présentoit , c'est assavoir
herbes , racines ou telles aultres choses desquelles ils
pensassent appaiser leur abbayant estomac. Il n'y avait
aussi de quoy satisfaire à leur soif: sinon de vieilles
cisternes où l'eau estoit fort trouble. Néantmoins la
rage de leur grande famine les emportoit à tout ava-
ler. » Ils arrivèrent enfin tout près de San Agustino
dont ils ne soupçonnaient seulement pas l'existence.
A ce moment on avertit Menendez de l'approche
des Français ; ce n'était encore que leur avant-garde.
Le gros de l'armée, avec Ribaut, était engagé dans
les bois. Le générai espagnol sut bientôt , par les rap-
ports des Floridiens , quelle était leur misère, leur
découragement, leur faiblesse, et tout aussitôt forma
le projet de les accabler. Il sortit donc de San Agus-
tino, avec quarante hommes d'élite, pour se rendre
compte de leur position , mais arriva trop tard pour
les découvrir. Le lendemain matin il grimpa sur un
arbre élevé qui dominait le paysage, et aperçut les
Français , qui ressemblaient beaucoup plus à des nau-
fragés qu'à des soldats réguliers. On le découvrit à
son tour, et comme alors nos compatriotes étaient ré-
duits au désespoir, ils essayèrent de fléchir leur en-
(i) Le Challeux, ouv. cit., p. fyi.
222 CHAPITRE IV.
nemi. Peut-être espéraient-ils que les Espagnols, fiers
de leur victoire inespérée, se contenteraient d'avoir
ruiné la fortune de la France en Floride , et accorde-
raient la vie sauve à ceux qu'ils avaient vaincus, sans
les combattre. Ils avaient tort de compter ainsi sur
la générosité de leur vainqueur !
Une rivière (i) séparait les Français et les Espa-
gnols. Un Basque de Saint- Jean de Luz passa cette ri-
vière à la nage. Il demandait un sauf-conduit pour
Kibaut et quatre gentilshommes , et un bateau pour
faciliter le passage. Menendez ne voulut s'engager à
rien. Il répondit qu'il consentait à accorder une au-
dience à un officier français , et prêta un petit ba-
teau qui venait d'arriver de San Agustino avec des
vivres. Quelques instants après Vasseur, accompagné
de Vincent Simon , de Michel Gonor et de quelques
autres soldats repassa la rivière , et fut conduit à Me-
nendez. Ce dernier avait disposé ses quarante hommes
tout autour de lui, de façon à faire croire qu'ils ne com-
posaient que sa garde ordinaire. Il apprit à l'officier
français comment il s'était emparé de a Caroline, et
en avait massacré la garnison ; il le convainquit de la
réalité de ce massacre, en le lui faisant raconter par
deux prisonniers, qu'il avait épargnés comme catholi-
ques , et lui annonça froidement que tous ceux qui ap-
partenaient à la religion protestante subiraient le
même sort , ou du moins qu'il ne leur promettait
(i) Sans doute la lagune de Matanzas.
MASSACRE DF SAN AGUST1N0. 223
rien, el exigeait qu'ils se livrassent sans condition (i).
Une seconde conférence s'engagea bientôt. An nom
de ses camarades, l'officier demanda seulement un na-
vire pour retourner en France. Menendezlui répondit
par un refus absolu , et comme l'officier insistait, en
alléguant que la guerre n'était pas déclarée entre la
France et l'Espagne : « C'est vrai (2), répondit le fa-
natique, mais il n'en est pas de même avec les héré-
tiques, à qui je fais ici la guerre à toute outrance;
et je la ferai la plus cruelle que je pourrai à tous ceux
de celle secte , que je rencontrerai sur terre et sur
mer. Remettez-vous à ma clémence, livrez vos armes
et vos enseignes, je ferai ce que Dieu m'inspirera. »
Alors l'officier essaya de le fléchir par la convoitise :
il lui offrit jusqu'à vingt mille ducats. Mais il n'obtint
qu'un refus hautain : « On verra plutôt le ciel se
joindre à la terre, ajouta Menendez, qu'on ne me
verra changer de résolution. »
Les Français n'avaient plus qu'à se jeter dans les
bois, ou qu'à se rendre. Ils consentirent à livrer leurs
armes, et furent transportés sur l'autre rive du fleuve,
par petites bandes, et les mains liées derrière le dos,
A peine débarqués, on leur demandait quelle était
leur religion. Huit seulement sur près de deux cenls
répondirent qu'ils étaient catholiques. Ils furent aus-
(1) Détails confirmés par le manuscrit 10761, fol. iGj, lettre XLII.
(2) Charleyoix, ouv. cit., p. i38. 11 cite VEnsayo chronologico, etc.,
p. 86, col. 2... Que tepia con ellos guerra a sangre, e fuego, et que
hesta la haria con toda crueldad.
22k CHAPITRE IV.
sitôt mis à part. Les autres se déclarèrent luthériens.
Menendez avait , avec sa canne , tracé une ligne sur
le sable. Ces malheureuses victimes de la confiance
française et du fanatisme espagnol furent successive-
ment conduites jusqu'à cette ligne, et, à peine la-
vaient-ils dépassée , qu'ils tombaient assassinés. C'é-
tait un premier et sanglant holocauste offert par
Menendez au Dieu non pas des chrétiens, mais des
Espagnols enférocés par l'inquisition.
Le jour suivant , Menendez fut averti par les Flori-
diens que Ribaut et le reste de l'armée étaient en vue.
Il partit de San Aguslino , cette fois avec cent cin-
quante soldats, et vint prendre position sur une des
rives du fleuve. Aussitôt les Français firent mine de se
préparer à une attaque. Mais Menendez savait par ses
espions qu'ils étaient incapables de soutenir cette at-
taque. Il resta donc immobile , et cette fière et mé-
prisante attitude acheva de déconcerter les Français.
Déjà des pourparlers avaient commencé. Les Espa-
gnols parlaient des sentiments d'humanité de leur ca-
pitaine. Ils racontaient qu'il avait renvoyé dans leur
pays , avec des vivres , tous les Français de la Caroline ,
et semblait disposé à se comporter de même à l'é-
gard de Ribaut et de ses soldats, pourvu qu'ils capitu-
lassent. Ces propositions étaient inespérées : mais
étaient-elles sincères? Il fallait s'en assurer. Le dra-
peau parlementaire fut donc arboré,et les négocia-
tions officielles commencèrent.
Ce fut la répétition des scènes de la veille. Un ma-
MASSACRE DE SAN AGUST1N0. 225
telot français passa le fleuve à la nage , et demanda
un bateau qu'on lui prêta. Quelques instants après
Nicolas Verdier, un des quatre capitaines qui avaient
perdu leurs navires, l'interprète la Caille , et cinq ou
six soldats abordaient au camp espagnol. A en croire
les relations françaises , on leur aurait promis monts
et merveilles , mais le capitaine espagnol se serait re-
fusé à donner lui-même sa parole d'honneur. Il ne
voulait pas se compromettre directement. 11 préférait
engager un de ses subalternes, sauf à rejeter plus tard
sur lui tout l'odieux de la trahison. La Caille aurait
donc été conduit non pas à Menendez, mais au capi-
taine Yalmont ou Vallemonde , qui lui donna sa pa-
role d'honneur d'accorder la vie sauve à tous les
Français. Il renouvela cet (i) engagement en présence
des siens , et le confirma par des signes de croix et
des baisers , véritables baisers de Judas , puisqu'ils
étaient le prix du sang. Il leur proposa même un en-
gagement signé par lui , et contre-signe de ses armes :
mais du papier blanc eût autant valu , puisque cette
loyauté n'existait que sur le papier. En un mot Valle-
monde « battit (2) si bien les Français du plat de la
langue, » qu'ils se laissèrent prendre à ces promesses
mensongères , et consentirent à se rendre (3).
(1) De Bry, ouv. cit. : fidem répétais multis crucis signis, osculo
sancitis, confirmavit, sed etiam juratam coram omni suorum caterva, et
scriptam suoque sigillo obsignatam tradere voluit... sed tantumdem
praestitisset nuda charta , atque papyracea hœc fides,
(2) D'àubigké, Histoire de France, p. 352.
(3) Le Challeux, p. 44, confirme tous ces détails, et il ajoute « mts-
LA FLORIDE. 15
226 CHAPITRE IV.
Si Ion en croit la version espagnole , les choses se
seraient passées tout autrement. La Caille et Verdier
auraient été informés dès le premier moment des dé-
cisions de Menendez. On leur aurait même montré les
cadavres de leurs compagnons, pour leur prouver
qu'on n'inventait rien. Ribaut se serait alors décidé à
demander un sauf-conduit pour régler lui-même les
conditions de la capitulation. Il aurait obtenu ce sauf-
conduit, et Menendez lui aurait redit ses intentions.
Désespéré de son refus, Ribaut lui aurait proposé une
rançon de cent mille ducats. Mais l Espagnol aurait
repoussé ces propositions. Alors Ribaut , de retour
près de ses soldats, leur aurait annoncé qu'il fallait se
livrer sans conditions, et tout attendre de la clémence
du vainqueur. Sur les trois cent cinquante hommes
qu'il commandait encore , cent cinquante se seraient
rendus avec lui, et deux cents autres se seraient en-
fuis dans les bois.
Que le capitaine Vallemonde ait donné sa parole
d'honneur, ou que Menendez se soit obstinément re-
fusé à tout engagement; que les Français aient été
trompés par la trahison d'un officier subalterne , ou
qu'ils aient eu confiance en la générosité de leurs
vainqueurs, ils n'en étaient pas moins prisonniers, et
Menendez allait se déshonorer pour toujours par un
effrovable abus de la victoire. Ici toutes les relations
moment aussi que c'estoit la façon qui avoit esté de tout temps practiquée
à la guerre que l'Espaignol victorieux se contentast, à Pendroit du
François principalement, sans passer plus oultre. »
MASSACRE DE SAN AGUST1N0. 227
sont d'accord, et les Espagnols dans leur fanatisme
rapportent avec une satisfaction non déguisée les évé-
nements que les Français racontent avec une indigna-
tion légitime.
A peine entre les mains des Espagnols, les prison-
niers furent interrogés sur leurs opinions religieuses :
les catholiques furent aussitôt séparés, et les protes-
tants, chefs ou soldats, liés dos à dos et quatre par
quatre. Rihaut et d'Ottigny réclamèrent contre cet
odieux traitement, et demandèrent qu'on exécutât
les ordres : « Mes ordres sont de vous massacrer, »
s'écrie un Espagnol, et il se jette sur eux; mais,
comme s'il craignait de les attaquer en face , il n'ose
les poignarder que par derrière. Ce fut le signal du
massacre. « La c'estoit (i) à qui donneroit le plus
beau coup de pique, de hallebarde et d'espée, en
sorte qu'en demi-heure ils gaignèrent le champ et em-
portèrent ceste glorieuse victoire , tuans ceux là vail-
lamment qui s'estoyent rendus, et lesquelz ils avoyent
reçeu à leur foy et sauvegarde. » Lacaille et Yasseur,
illustrés par tant de campagnes, et qui avaient échappé
à tant de dangers, Nicolas Verdier, Cossette, de Ma-
chonville , du Yest , de Jonville , d'Ully, tous les gen-
tilshommes, tous les soldats, matelots, ouvriers, tout
est confondu dans une horrible boucherie. Pour com-
ble d'horreur, et comme les bourreaux ne sont pas
(i) Le Chai.lkux, ouv. cit., p. 228, Cf.- manuscrit io~5i, fol. 167,
lettre XLH.
228 CHAPITRE IV.
assez nombreux, les Français sont maintenus à leur
rang , et tués avec méthode. Les Espagnols, comme
enivrés par le sang qu'ils versent, n'écoutent rien.
Aucune supplication ne les attendrit. L'injure à la
bouche , la rage au cœur, ils tuent pour tuer. Us frap-
pent même des cadavres, et ne s'arrêtent que lorsque
tous les prisonniers sont tombés à terre. Le chapelain
Mendoza assistait au massacre , et non-seulement il
l'approuvait, mais encore il encourageait les bour-
reaux. Il est vrai qu'il avait eu soin de mettre sa
conscience en repos et de calmer « ses entrailles (i)
de prêtre et d'homme » en obtenant de Menendez la
grâce de tous les catholiques. Mais pour les autres il
fut sans pitié, et, même après l'enivrement de la vic-
toire , il écrivait ces lignes odieuses à propos de son
chef bien-aimé. « Le zèle du christianisme (2) est si
grand chez lui que tontes ses peines sont du repos
pour son esprit. Je suis certain qu'aucune force hu-
maine n'aurait pu supporter tout ce que ce général a
souffert. Mais l'ardent désir qu'il a de servir Noire-
Seigneur en détruisant cette secte luthérienne fait
qu'il est moins sensible aux maux. » Aussi bien on a (3)
conservé le texte de la lettre écrite par Menendez au
roi pour lui annoncer sa victoire : « Je leur fis lier
les mains , écrit ce fanatique ; tous furent égorgés. Il
m'a semblé que je servais bien Dieu et Votre Majesté
(1) Mendoza, Relation, p. 23o.
(2) Id., ib., p. 224.
(3) Parkmvn, ouv. cit., p. 94.
MASSACRE DE SAN AGUSTINO. 229
en les châtiant ainsi; car au moins cette mauvaise
secte n'entravera plus nos efforts pour semer la
bonne parole dans ces contrées. »
Que faire des cadavres? Les jeter au fleuve? mais
les eaux n'étaient pas assez profondes pour les char-
rier à la mer. Les enterrer? mais le temps manquait,
et cette besogne répugne toujours. Les laisser en plein
air? mais San Agustino n'était pas éloigné, et cette
masse de chairs, bientôt décomposée par l'ardent so-
leil de la Floride, pouvait engendrer d'affreuses ma-
ladies. Menendez s'arrê:a au parti le plus sage , à l'in-
cinération. D'énormes bûchers furent dressés sur la
rive , et , pêle-mêle , on y jeta les cadavres. Rien ne
restait en Floride de l'expédition française, rien que
la citadelle au pouvoir des ennemis, et le souvenir
de cette abominable exécution.
On raconte que, pour ajouter à l'horreur du mas-
sacre, et, en même temps, pour bien marquer quel
avait été son dessein , Menendez. avait ordonné de
dresser au-dessus des bûchers celte inscription : Pen-
dus non comme Français , mais comme luthériens. On
rapporte encore que sa fureur s'acharna sur le cada-
vre de l'infortuné Ribaut. Le féroce Espagnol trouvait
qu'un luthérien ne mérite pas de pitié, et qu'il est
comme en dehors des conditions de l'humanité. Il
fit (i) écorcher ce cadavre , et envoya en Europe ce
honteux trophée. D'après la Popellinière (2) « puis
(1) Lescarbot, ouv. cit., p. 120.
(2) L\ Popellinièke , ouv. cit., p. 34-
230 CHAPITRE IV.
escorchèrent la peau du visage avec la longue barbe
de Ribaut , les yeux , le nez et oreilles, et envoyèrent
ainsi le masque défiguré au Pérou pour en faire des
montres. » De Thon (i) rapporle que Menendez en-
voya en Europe à ses amis des poils de la barbe de
Ribaut, qu'il fit couper le cadavre en quatre mor-
ceaux , et dressa ces tronçons informes dans la cour
de Saint-Àuguslin , comme un souvenir d'expiation.
De ces rapports contradictoires ressort avec évidence
l'alroce conduite du vainqueur. Aussi bien il prend
à tâcbe de s'en glorifier. « J'ai ordonné , écrivait-il au
roi , le i5 octobre 1 565 , de tuer Juan Ribao avec tous
les autres, jugeant cela nécessaire pour le service de
Dieu et de Votre Majesté. Je considère comme une
heureuse fortune que Ribao soit mort, car certes le
roi de France eût pu faire bien plus avec lui et 5oo du-
cats qu'avec beaucoup d'autres et 0,000 ducats; ce-
lui-là eût mieux réussi en une seule année qu'un
autre en dix années, car je n'ai pas connu de meil-
leur commandant, ni de marin plus expérimenté dans
cette dangereuse navigation des Indes... (2) , etc. »
Certes une pareille mort est affreuse , et rachète
bien des fautes. Mais ces fautes, nous ne devons pour-
tant pas les passer sous silence. Car le véritable au-
(1) De Thou, ouv. cil., p. 5i6. Barba m Ribakli mento abrasnm, et
obsignatis litteris inclusam tanquam tropœum Hispalim ridicula prorsus
ostentatione deferri , dein quadrifariam corpus sectum in areis area ad
perpétua m rei gestae memoriam erigi curavir.
(2) Parkman, ouv. cit., p. 98.
MASSACRE DE SAN AGUSTINO. 23 i
teur de la catastrophe, c'est Ribaut lui-même (ï).
S'il n'avait pas perdu un temps précieux à explorer la
côte au lieu de débarquer, s'il n'avait pas repoussé les
conseils de son lieutenant , s'il ne s'était pas follement
engagé dans une entreprise sans issue, les Espagnols,
et non les Français, auraient été punis de leur au-
dace ! N'oublions pas non plus de signaler l'abomi-
nable trahison de ces grands seigneurs français, qui,
sous couleur de zèle religieux (2) , dénoncèrent aux
Espagnols l'expédition projetée , et leur fournirent
tous les renseignements nécessaires pour la faire avor-
ter. « Il courut lors un bruit que plusieurs tiennent
encore aujourd'hui pour véritable , à savoir que ceste
entreprise ne fut pas plustost faite qu'il y eut des mes-
sages secrets en campagne pour avertir l'Hespagnol
qu'il aiguisast ses couteaux... que ce seroit une belle
depesche , et que la France n'y perdroit rien. Si
cela est vray ou non , je m'en rapporte à ce qui en
est , et aux pensionnaires d'Hespagne (3). » Ribaut ne
fut peut-être pas à la hauteur des circonstances, et
commit de lourdes bévues, dont il fut cruellement
puni; mais les traîtres qui avaient préparé ce désastre,
et jouissaient, dans l'impunité , du fruit de leurs lion-
(1) DeThou, oliv. cit., p. 53f>.
(2) Id., ib. : Sed culpa potius in eos rejicienda est, qui, nefanda pern'dia
ac proditione, eu m pfimarium locum in régis consistorio tenerent, tam
certa indicia de rébus nostris ad Hispanos detulerunt, ut Melandem de
Ribaldi expeditione ac tempore ejus certa cognovisse, et prope vestigiis
•ejus inhœrentem in Floridam cursum tenuisse appareat.
(3) Le Challeuk, ouv. cit., p. 23o.
232 CHAPITRE IV.
teuses délations, n'est-ce pas notre devoir de les flétrir,
comme ils le méritent î
Avec les catholiques ( mais il y en eut bien peu
qui consentirent à racheter leur vie par une aposta-
sie) , furent épargnés un tambour, Drouet de Dieppe ,
et un cor, Masselin. Menendez voulait utiliser leurs
services , car ce n'est certainement pas la pitié qui
lui inspira ce choix. Un semblable motif le détermina
à épargner encore quelques (î) cbarpentiers , et quel-
ques matelots , sans doute dieppois , car les construc-
teurs et les pilotes de cette ville étaient alors fort
estimés. Un de ces matelots, Christophe le Breton,
transporté à Seville , parvint à s'échapper, et gagna
Bordeaux et Dieppe. C'est lui qui fournit à Le Chal-
leux des détails sur le massacre de San Agustino : un
autre, nommé Jehan Mennin, eut le même bonheur,
et fut invité par de Forquevaulx , ambassadeur de
France à Madrid , à déposer dans le procès instruit
plus tard contre Menendez. Un troisième fut aussi
sauvé avec d'étranges particularités. On l'avait ré-
servé pour le pendre, en le rouant de coups. Il per-
dit connaissance, et fut laissé pour mort. Réveillé par
la fraîcheur de la nuit , le matelot se lève , coupe ses
liens avec un couteau, se dégage sans bruit, et s'en
va au loin. Trois jours de marche le conduisirent au-
près d'un cacique , qui, saisi de pitié pour cette grande
infortune, l'accueillit avec plaisir, et le garda huit
(î) D'Aubigné, ouv. cit., p. 35i.
MASSACRE DE SAN AGUSTINO. 133
mois près de lui. Mais les Espagnols, qui voulaient faire
périr jusqu'au dernier Français , avaient ordonné aux
indigènes, en les menaçant de leur colère , de livrer
tous les Français qui s'étaient réfugiés chez eux. Notre
compatriote , pour éviter un malheur à son bote , s'en-
fuit de nouveau. Partout repoussé, malade, déses-
péré , il résolut d'abréger ses souffrances en se ren-
dant aux Espagnols. Mais les forces lui manquèrent
en chemin. Un soldat espagnol le rencontra , gisant
à terre, à moitié mort. Saisi de compassion, il le re-
leva, obtint sa grâce, et le fit servir comme esclave.
On le conduisit plus tard à la Havane, où il trouva
pour compagnon de chaîne Normans de Pompierre.
On les envoya tous deux en Portugal, mais ils furent
délivrés sur mer par des corsaires français.
Plus heureux furent les deux cents soldats qui ne
voulurent pas se fier à la générosité espagnole , et ,
pendant que Ribaut et les siens tombaient sous le cou-
teau des assassins, s'enfoncèrent dans les bois. La nou-
velle du massacre de leurs compagnons les enflamma
d'une généreuse ardeur. Persuadés qu'ils n'avaient
rien à obtenir des Espagnols , ils ne cherchèrent qu'à
se rendre redoutables , et commencèrent la construc-
tion d'une citadelle, à huit jours de marche au sud de
San Aguslino, sur la côte de Canaveral. Menendez
dirigea contre eux une véritable expédition. Le Ier no-
vembre il aperçut les Français , mais comprenant à
leur attitude résolue qu'ils étaient disposés à lui résis-
ter à outrance, il entama des négociations. Redou-
2'34 CUAFIÏRE IV.
tait-il de leur part un coup de désespoir, ou bien
éprouvait-il après le carnage cette lassitude qui ac-
cable les bètes fauves gorgées de sang, on l'ignore,
mais il donna sa parole de traiter convenablement
les Français, s'ils consentaient à se rendre. Jamais
Menendez ne s'était engagé vis-à-vis de ses premières
victimes. Les Français , étonnés de cette longanimité,
et toujours défiants , hésitaient : mais en acceptant le
combat, ils avaient tout à perdre, et rien à gagner.
Ils firent donc savoir au général espagnol qu'ils dépo-
saient les armes.
Menendez tint parole, et se contenta de les traiter
en prisonniers de guerre. Ils avaient tort de se fier à
la générosité castillane. Nous (i) lisons en effet, de
la main même de Philippe II , la note suivante écrite
en marge de la dépèche de Menendez : « Dites-lui
que, quant à ceux qu'il a tués, il a bien fait, et
pour ceux qu'il a épargnés, qu'on les envoie aux ga-
lères, m Quant au chef de ces Français, et à une vins-
laine de ses camarades , qui n'avaient pas voulu de ca-
pitulation, et s'étaient enfuis dans les bois, ils furent
poursuivis et tous tués. Désormais Menendez était le
maître incontesté de la Floride française. Appuyé par
deux citadelles imposantes , San Matheo et San Agus-
lino, fort de la terreur répandue au loin par le triple
massacre des Français, secondé par des soldats dévoués
et des officiers aguerris, directement soutenu et en-
(r) Pakkhan, onv. cit., p. 102.
MASSACRE DE SAN AGUSTINO. 235
courage par son maître, il se croyait à l'abri de toute
représaille, et il l'était en effet : car les Indiens le re-
doutaient, et les Français oubliaient presque leurs
frères massacrés.
236 CHAPITRE V.
CHAPITRE V.
NÉGOCIATIONS INUTILES.
La nouvelle de cet odieux massacre fut pourtant
reçue en France avec indignation. Ce ne furent pas
seulement les prolestants, dont les parents et les amis
avaient péri, qui réclamèrent; les catholiques eux
aussi s'associèrent à leur courroux , et jurèrent de
venger la commune injure. On n'avait appris qu'assez
tard la sinislre nouvelle : il semblait que la cour d'Es-
pagne rougissait de son triomphe, et n'osait pas l'a-
vouer. Dès le 29 novembre i565, le duc d'Albe con-
naissait la terrible exéculion, car, dans l'entrevue qu'il
eut le jour même avec de Forquevaulx, il alla jusqu'à
lui dire « que (1) déjà les affaires des François vont
mal en Floride par la descente des Espaignols qui y
furent envoyez l'esté dernier. » Quelques jours plus
tard , le 22 janvier i566 , en annonçant à Charles IX
le départ de Séville et de la Biscaye pour la Floride
de huit grands navires, portant 2,000 soldats, et
700 matelots, et commandés par Sancho de Porlo
Galelo , de Forquevaulx était plus explicite : le (2) ne
sais, dit-il, si la nouvelle venue depuis quatre jours
du costé de France, que les François ont esté desfaicts
en Floride, retardera leurs desseins. » Le 4 (3) et le
(1) Manuscrit 107^1 , fol. y3 , lettre XVI.
(2) Id., fol. i45 , lettre XXXIV.
(3)Id., fol. i54, lettre XXXVI.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 237
il février (i) 1 566 , l'ambassadeur était encore in-
décis. 11 se doutait bien de quelque malheur, mais
sans pouvoir l'affirmer. Une semaine plus tard, le
18 février (2), le doute ne fut plus possible. On
connut dans tous ses détails la lugubre exécution , et
les Espagnols ne continrent plus leur joie. Un Biscayen
nommé Perrico, débarqué à la Rochelle , avait le pre-
mier donné quelques détails sur le massacre : le mes-
sager de Menendez était arrivé peu après, et les avait
tous confirmés : les Espagnols avaient reçu ce mes-
sager, nommé Florès , avec empressement, et « ceste
cour s'en est plus réjouie que si ce fust pour une
victoire obtenue contre le Turc. Aussi disent- ils que
la Floride leur importe plus que Malte. En récom-
pense du massacre faict par Menendez sur vos pau-
vres subiects, la Floride sera érigée en marquisat, et
lui créé marquis d'icelluy. » Cinq jours après , le. 23 fé-
vrier, Forquevaulx apprenait d'autres détails, et se
hâtait de les transmettre à Charles IX et à sa mère (3).
Le roi d'Espagne (4) lui-même prit soin d'annoncer
la fatale nouvelle à l'ambassadeur de France. Il lui
donna audience, et lui raconta, mais à sa façon, le
massacre. Il ajouta , sans doute pour excuser ce crime ,
que Menendez lui avait écrit « qu'ils (5) ont dict et
(1) Manuscrit 1 0751, fol. i56, lettre XXXVIII.
(2)Id., fol. 167, lettre XLII.
(3)Id., fol. 179, lettre XLVI.
(4) M., fol. 182, lettre XLV1II.
(5) Ici., ib.
238 CHAPITRE V.
confessé eslre allez à la Floride , par commandement
de monsieur l'Admirai, et , à ces fins , ont trouvé les
commissions, lettres et instructions, et pour se devoir
impatroner de la Havana. À ceste cause ce roy prie
et requiert Yoslre Majesté luy faire raison et punition
cl u die t sieur Admirai comme perturbateur de la paix
et cause du désordre advenu. » C'était de concert
avec le duc d'Albe , et pour détruire en partie la fâ-
cheuse impression que produirait en Europe la nou-
velle de ce massacre , que Philippe II prenait ainsi
les devants, et, au lieu de se défendre, accusait.
Mais de Forquevaulx pénétra facilement cette politi-
que machiavélique. Sans prendre la peine d'expliquer
la conduite de l'amiral Coligny, il accusa Menendez
d'être plus « digne bourreau que bon soldat, » et
ajouta avec amertume « que comme François et votre
subiect i'avois horreur, quand ie pensois à un faict si
exécrable, et qu'il me sembloît que Dieu ne vouldroit
le laisser impuni. »
Le mot d'ordre avait été donné à tous les représen-
tants de l'Espagne à l'étranger. Le duc d'Albe se ré-
pandait en plaintes amères contre le chef des protes-
tants français, et, sans seulement daigner excuser le
massacre de la Floride, il ordonnait de réclamer le
châtiment de Coligny. Don Francisco (i) de Alava fut
chargé de celte odieuse mission auprès de Charles IX.
La cour était alors à Moulins (mars i566). L'ambas-
(i) Manuscrit 10751, fo!. 180 , let. XLVII.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 239
sadeur, reçu en audience solennelle, reconnut que
Menendez avait peut-être outrepassé ses instructions.
« Bien confessoit-il que ce fut esté un peu plus rude-
ment et cruellement que son dict maistre n'eust dé-
siré, mais qu'il n'avoit pu moins faire que de leur
courir sus comme pirates et gens qui estoient là pour
entreprendre sur ce qui leur appartenoit. » Indignée
de ces insolentes excuses, Catherine de Médicis gar-
dait le silence. L'ambassadeur prit ce silence pour un
assentiment, et, passant brusquement de la défense à
l'attaque, il eut l'audace de demander le châtiment de
Coligny, inspirateur et chef réel de l'entreprise. La
reine mère, emportée par un généreux mouvement
d'indignation , répondit vertement à l'ambassadeur.
Elle nous a conservé sa réponse dans une lettre qu'elle
écrivit à de Forquevaulx , et que les détracteurs de
cette princesse devraient relire avant de la condam-
ner : « Que (i) i'estois comme hors de moi quand i'y
pensois, et ne me pou vois persuader que le roy son
maistre ne nous en fist la réparation et justice; car de
couvrir cela sur l'aveu dudict Amiral, qu'il n'y a pas
de quoi, estant bien croyable qu'il n'a pas laissé al-
ler tant de gens hors de ce roïaume sans le sceu du
roy mon fils... et quand bien même ils eussent esté
dans le propre pais du roy son maistre, faisant autre-
ment qu'il n'appartient entre amis , qu'ils se dévoient
contenter de les laisser prisonniers , et de les rendre
(i) Manu -cri t 107JI, fol. 199, lettre LVII.
240 CHAPITRE V.
au roy mon fils pour les faire punir... qu'il sembloit
que l'on voulust brider le roy mon fils , l'enfermer en
ce roïaume, et lui couper les ailes, chose qu'il ne
pourroit et ne seroit aussi conseillé de souffrir... car
il sçaura bien faire, si Dieu plaist, et ne lui en défail-
lent les moyens. » L'ambassadeur, ému par celte
fière protestation, essaya de se retrancher sur la
question religieuse : « Ce n'est pas à eux (i), lui ré-
pondit-elle avec véhémence , de punir nos subiects ,
et ne disputent point s'ils estoient de la religion ou
non , ains du meurtre qu'ils en ont faict, dont il est
bien raisonnable que son maislre fasse faire justice
que nous lui en demandons. »
Quelques historiens, égarés par la passion reli-
gieuse , ont prétendu que ni Catherine ni son fils n'a-
vaient protesté contre cette inqualifiable agression.
De Thou (2) , d'ordinaire si réservé , dénonce avec
une indignation convaincue l'influence à la cour du
parti espagnol, et la funeste politique , qui faisait con-
sidérer la ruine de la Floride française non point
comme un malheur national, mais simplement comme
un échec subi par le parti protestant. D'Aubigné par-
tage sa colère, et l'exprime avec plus de vivacité en-
core : les historiens modernes semblent avoir copié
de Thou et d'Aubigné. Ils avancent presque tous que
(1) Manuscrit 10751, fol. 199, lettre XLVII.
(2) De Thou, ouv. cit., p. 537 : Eas quum clades, scissa factioni-
bus aula, rex aut contempsisset, aut odio protestantium atqué ipsius
Colinii,... magna decoris jactura , dissimulasse^...
NÉGOCIATIONS INUTILES. 2kl
Charles IX et sa mère ne protestèrent que pour la
forme. L'un d'entre eux (i) raconte que le roi aurait
manifesté sa joie en apprenant la ruine des projets de
Coligny, et se serait félicité de savoir l'amiral dé-
trôné. Un écrivain (2) contemporain a même écrit :
« Il parait que Charles IX fut fort aise de voir que Co-
ligny n'employât à cette expédition que des calvinistes,
parce que c'étaient autant d'ennemis armés contre lui,
dont il délivrait l'Etat. » Toutes ces allégations sont
fausses. Il suffit de parcourir la correspondance échan-
gée à ce propos entre le roi , Catherine de Médicis et
de Forquevaulx , pour se convaincre que la cour de
France , au contraire , ne cessa de protester contre
cet inqualifiable abus de la force , et de réclamer une
punition exemplaire. Dans cette même lettre , datée
de Moulins le 17 mars i566 , où elle lui racontait son
entrevue avec l'ambassadeur d'Espagne , Catherine
ordonnait à de Forquevaulx de demander à Philippe II
justice rigoureuse , et lui envoyait des instructions dé-
taillées. Le 9 avril et le 12 mai (3) , au nom de
Charles IX , elle renouvelait ses demandes de répara-
tion , et prescrivait à de Forquevaulx de présenter
avec plus d'énergie ses réclamations : « Et de cette
requeste et instance, quelque raison qu'on lui allègue
ne se départira jamais le sieur de Forquevaulx , afin
(1) Vitet, Histoire de Dieppe , t. II, p. i55.
(2) Histoire de la colonie française en Canada , par X..., 3 vol. in-8°.
Villemarie (Montréal), i865 , t. I, p. 546.
(3) Manuscrit 1075 1, fol. 292, lettre LXXIX.
L4 FLORIDE. 16
2^2 CHAPITRE V.
que, tant le roy catholique que son conseil connoissent
en premier lieu que Sa Maiesté n'a le cœur moindre
que ses prédécesseurs pour souffrir une iniure , ni si
peu de iugement qu'il ne connoisse et ressente ce qui
lui est honorable ou désavantageux , et ce qu'il doit
trouver bon ou mauvais de son ami ». A ce mémoire
était jointe une lettre particulière du roi à de Forque-
vaulx, par laquelle il le priait d'insister sur la répara-
tion « affin (i) que vous connoissiez que] ma volonté
est que vous renouvelliez votre plainte et requériez
avec toute instance que pour le bien et union d'entre
nous et l'entretenement de notre commune amitié , ils
regardent de me faire réparation du tort qui m'a été
fait. » A la même date, et comme pour donner plus
de poids à la lettre royale, Catherine (2) écrivait de
son côté à de Forquevaulx pour se plaindre des mau-
vais procédés espagnols et de l'inutilité des remon-
trances. Elle laissait même entendre qu'elle était
décidée à prendre un parti extrême , c'est-à-dire à dé-
clarer la guerre et à se jeter au besoin entre les bras
des huguenots.
Comme on le voit , la cour de France ne méritait
pas le reproche d'indifférence, que lui ont décerné
sans réflexion des écrivains plus passionnés que réflé-
chis. Au contraire , depuis le premier jour, elle pro-
testa hautement conlre le massacre de la Floride , et
(1) Manuscrit I075r, fol. 287, lettre LXXVIII.
(2) Id., fol. 289, lettre LXX1X.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 2^3
ne cessa de demander réparation. Il est vrai que l'o-
pinion publique en France réclamait cette satisfaction.
« Les retournez (1) en France cependant firent de
grandes plaintes au roy,par le crédit de l'Amiral, du
déshonneur qu'il avoit receu en la personne de celuy
qui représentoit Sa Maiesté en ces cartiers, de la
perte de tant de bons hommes , et autres biens qu'ils
y avoient laissé. » Les récits du massacre avaient ex-
cité une profonde pitié. La relation de Le Challeux ,
celle de Laudonnière, avaient produit une grande im-
pression. Un auteur anonyme avait rédigé une plainte
éloquente, que la presse du temps répandit à plusieurs
milliers d'exemplaires, et qui eut dans le pays un im-
mense et légitime retentissement. Ce petit ouvrage ,
nous dirions de nos jours cette brochure, est intitulé :
« Requeste présentée au roy Charles neufiesme , en
forme de complaincte , par les femmes vefves et en-
fans orphelins, parens et amis de ses subiects, qui
furent tués audictpays de Floride. » Les pétitionnaires
débutent par un cri de vengeance, au nom des neuf
cents victimes innocentes qui ont péri. Le roi doit
venir à leur aide , car l'expédition a été résolue en son
nom ; le chef et ses soldats ont reçu, avant de partir, la
promesse de privilèges royaux et de récompenses spé-
ciales. Ils ont péri : qui donc les vengerait, sinon le
roi? Suit un récit dramatique du massacre. L'auteur
trouve ici des accents émus pour raconter la catastro-
(i) La PorrxLiKiÈRE, guv. cit., p. 3/j.
244 CHAPITRE V.
phe. « On leur a lié les mains derrière le dos, dit-il,
on les a attachés deux à deux , et , comme un troupeau
de bestes, on les a conduits à la Caroline , pour les
égorger, » après les avoir accablés d'injures gros-
sières et de traitements indignes. Quant à Ribaut, on
ne s'est pas contenté de le tuer, on s'est encore acharné
sur son cadavre ; et tout ceci s'est accompli en pleine
paix, au mépris des traités. Le capitaine espagnol al-
léguera qu'il n'a pas massacré des Français , mais des
pirates, qui n'appartenaient à aucune nation. C'est
un mensonge. « Vos dicts subiects ont été chassés
comme ambassadeurs, officiers et ministres de Vostre
Maiesté , et tels recogneus et advouez par vos lettres
patentes de commission Et combien que telle
indignité soit atroce desoy-mesme, si est-ce qu'elle
redouble quand elle demeure impunie , et cela aug-
mente le déshonneur et estend le scandale plus loin
quand les meurtriers sont impunément soutenus et
nourris en leur malice, et authorisez. » Nous espérons
donc que le roi vengera nos infortunés compa-
riotes, qui n'ont commis d'autre crime que de lui
obéir. « Par ce moyen , serez aimé et receu de toutes
nations non-seulement comme roy, mais comme père
de vostre peuple. »
L'auteur anonyme de cette requête faisait appel
aux plus nobles sentiments du cœur humain , à cet
esprit de solidarité qui fait la grandeur d'une na-
tion. En France, il ne manquait pas alors d'esprits
d'élite qui , au nom de l'humanité comme au nom
NÉGOCIATIONS INUTILES. 245
de la patrie, réclamaient une intervention du gou-
vernement. Cette intervention, Charles IX et sa mère
semblaient résolus à l'accorder, mais ils craignaient
d'engager le royaume dans une voie périlleuse, et,
pour le moment , ils se bornèrent à agir diplomati-
quement.
Cette négociation ne devait pas aboutir. Philippe II
ne pouvait pas punir les chefs dune entreprise ins-
pirée par lui , soutenue par lui , et en quelque sorte
commandée par lui. Dans la volumineuse collection,
encore inédite, des dépêches de Menendez , on peut
lire au dos de la plupart de ses lettres , et de la main
même du roi : « Dites-lui qu'il a bien agi (i). » Sans
doute il avait peut-être outrepassé sa mission , en or-
donnant le massacre de la Floride , mais il avait
obéi à l'esprit sinon à la lettre de son mandat, et
Philippe , au lieu de le poursuivre , ne pouvait et ne
devait que l'encourager. Aussi bien l'opinion publi-
que en Espagne s'était prononcée en faveur de l'exter-
minateur des hérétiques. Le duc d'Albe et tous les
ministres de Philippe II ne cachaient pas leur joie. Le
peuple , flatté dans son amour-propre , et les classes
bourgeoises, ménagées dans leurs intérêts commer-
ciaux , ne tarissaient pas en éloges. Le clergé lui-
même entonnait le panégyrique de ce bourreau dé-
guisé en général. De bonne foi Philippe II, pour donner
satisfaction au roi de France, n'avait pas le droit de
(i) Parkman , ouv. cit., p. 89.
2iG CHAPITRE V.
heurter les préjugés nationaux, et de livrer Menendez
à la vengeance française.
Pourtant un massacre avait eu lieu, sans que la
guerre fût déclarée, et l'ambassadeur de France en
avait officiellement demandé réparation. A moins de
rompre brusquement avec Charles IX , et ce n'était
ni dans son caractère, ni dans ses intérêts, Philippe II
était forcé de laisser l'affaire suivre son cours régulier.
Bien que déterminé à ne sacrifier à aucun prix Me-
nendez, il feignit d'écouler les réclamations de For-
quevaulx, et lui fixa audience pour le ier avril i566.
De Forquevaulx nous a conservé le curieux récit
de cette entrevue dans une lettre, datée de Madrid le
9 avril i566 (i), et qu'il adressa à Catherine. Il débuta
par demander au roi des nouvelles de sa santé. Puis
« le lui ay rementeu le discours que monseigneur le
duc d'Albe me feit de son mandement aussi tost après
l'a d vis venu du succès de la Floride avec la mort des
François, laquelle il imputoit à monseigneur l'Ad-
mirai. » Il lui rappela aussi les négociations précé-
dentes , et la juste indignation du cabinet français.
« C'estoit une nouvelle indigne d'estre entendue, et
moins advenue entre chrétiens. Que si Pierre Me-
nendez et ses gens fussent soldatz, ils se dévoient con-
tenter de la victoire que la mer leur avoit donnée ,
et n'eussent voullu pour aucun commandement exé-
cuter tel carnage sur hommes presque mors de faim
(i) Manuscrit 10751, fol. l'i^-i^ti, lettre LXI.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 247
et du naufrage, requerans estre traitez en subiecls du
roy, et bons amis des Espaignols sur lesquels ils n'a-
voient guerre ni différent. » L'ambassadeur espérait
peut-être que le roi l'interromprait. Mais Philippe II
s'en garda bien. Mieux que personne , il connaissait
les événements qu'il avait suscités en partie , et, s'il
eut cherché à défendre son lieutenant, il aurait en
quelque sorte plaidé sa propre cause. Il laissa donc
la parole à de Forquevaulx qui, entrant alors dans la
discussion juridique du fait incriminé , fit remarquer
au roi « que les François avoient esté agressez sans
les sommer de vuider la terre, et n'avoient donné
loisir à ceulx du fort de respondre..., qu'il estoit de
costume entre soldatz de sommer l'ennemy à vuider
les places, et les rendre, mais là ne s'estoit observée
tant de solennité; ains les avoient assaillis, combien
qu'ils fussent en la terre de l'ancienne conqueste de
France, où les François pensoyenl estre en seureté de
tous, hormis les Indiens, et ores qu'ils fussent dans
les pais tenus et possédés par Sa Maiesté, qu'il de voit
suffire les faire prisonniers et les garder ou renvoyer à
leur roy et maistre. Car entre princes égaux et qui ne
reconnoissent supérieur, l'un n'a pouvoir ni aulhorité
de punir lessubiects de l'autre pour en avoir raison. Il
appert de l'antienne conqueste par le nom de la dicte
coste, qui s'appelle la terre des Bretons, la Franciscane
et la Neufve France. Et mesme que les Espaignols n'y
plantèrent enseigne ni marque d'habitation; ains Me-
nendez après sa malheureuse victoire des François a
248 CHAPITRE V.
pris possession de la terre, qui est signe qu'il ne la
tenoit pour prinse ne conquise d'antienneté. »
Certes il était difficile de mieux prouver combien
les réclamations françaises étaient fondées. Philippe II
semblait en convenir, car il ne chercha même pas à
discuter les arguments de l'ambassadeur, et le laissa
continuer son discours. Le mutisme volontaire du roi
d'Espagne encouragea de Forquevaulx à aborder un
point délicat, la question religieuse. « Gestoit aux Hu-
guenots, continua-t-il, la meilleure nouvelle qu'ils pus-
sent entendre de voir que du costé et endroit d'où Vos
Maiestés pensoient s'estre fortifiez d'amitié et d'al-
liance. . . ce fust de là que vos subiects estoient mur tris ,
déboulez et chassez, que c'estoit un mauvais moyen
les tenir en obéissance, fust par mépris de vostre puis-
sance ou pour se venger de l'ouïra ge faict en haine
d'iceulx, et surtout que le chemin des terres neuves
pourroit servir aux plus entreprenants et séditieux
d'une religion et d'autre, pour y aller habiter et vuider
le pays qui devroit désirer que tout cerveau gaillard
s'y en allast , affin que les bons et paisibles demeurent
en repos. »
Tant que l'envoyé de Charles IX n'avait allégué
que des raisons politiques , le roi s'était tu : mais For-
quevaulx avait pour ainsi dire fait vibrer la corde sen-
sible en parlant des huguenots. Le roi d'Espagne était
resté calme, le catholique s'indigna. Philippe II in-
terrompit brusquement l'orateur, mais sans sortir de
son calme habituel, et lui répondit avec hauteur « que
NÉGOCIATIONS INUTILES. 249
la (i) conservation des roïaumes et Estats consiste
en ce qu'il faut auicune fois sortir de la voie ordi-
naire pour repousser une violance, quand c'est sur
un nouveau faict, et de telle importance comme se-
roit à luy de permettre , ou passer par dissimulation ,
qu'on entreprint sur les païs des Indes , lesquels luy
ont tant cousté et à ses prédécesseurs de conquérir
et conserver. Carie permettant et souffrant, il don-
neroit occasion aux mesmes Indiens de rebeller, et
osteroit le cœur à tout Espagnol d'y habiter.... A ceste
cause, ayant sceu l'allée d'une bonne force de Luthé-
riens de diverses nations , tant François que aultres ,
et leur descente à l'endroit des Indes le plus important
à sa navigation il n'avait peu ni deu moins faire
que d'envoyer gents par delà pour les en desloger. »
Jamais encore le roi ne s'était prononcé avec tant
de fermeté : mais on eût dit qu'il se repentait de sa
franchise, car il essaya de disculper ou tout au moins
d'atténuer l'odieuse conduite de son lieutenant. « Il
est bien desplaisant, dit- il à Forquevaulx, que ses
gents aient usé si rigoureusement de leur bonheur et
victoire , pour ce seullement qu'ils estoient François
pour la plupart,... qu'il estoit trop dangereux pour
Menendez de les emprisonner, car il n'avoit que cent
cinquante soldats, et eux estoient beaucoup davan-
tage; aussi n'avoit-il sur le lieu navires ni barques
pour les transporter hors de là , et les desparlir les
(i) Manuscrit 1075 1, lettre LXI.
250 CHAPITRE V.
uns d'avecque les autres , ni vivres pour les nourrir. »
Les arguments de Philippe II étaient pitoyables, aussi
maladroits qu'odieux. Il en avait conscience, car il
assura le représentant de Charles IX qu'il ferait l'im-
possible pour contenter son maître , à une condition
toutefois : « n'y a lieu de penser que pour desgombrer
et descharcher la France de ceulx qui la troublent et
tiennent divisée, qu'il les veuille recevoir en ses terres,
ny les avoir pour voisins. »
De Forquevaulx avait à plusieurs reprises reçu
l'ordre formel de demander le châtiment de Menen-
dez. Sans se laisser rebuter par les fins de non-rece-
voir que lui opposait Philippe II, il lui répondit avec
énergie que « Menendez et les siens s'estoient voullu si-
gnaller par le trophée des ossements des François...
lequel faict Dieu ne permettrait rester impuni , » et
il termina son discours en réclamant la punition ou
tout au moins la mise en jugement des assassins.
Philippe II, par tempérament et par habitude, n'ai-
mait pas les décisions brusques. Il évita de donner
une réponse directe à l'ambassadeur, et se contenta
de lui dire qu'il en parlerait au duc d'Albe : de For-
quevaulx ne s'y trompa point. « le m'asseure , écri-
vait-il huit jours (i) plus tard à la reine mère, que
c'estoit pour se deffaire de moy, car ledict duc ne
contredira iamais à soy mesme, estant la commune
opinion de tous , que c'est luy qui conseilla ce mas-
(1) Manuscrit 10751, lettre XII.
NÉGOCIATIONS INUTILKS. 251
sacre, si les Espagnols avoient le meilleur. » En effet,
le lendemain 2 avril , pour en avoir le cœur net , il
alla trouver le tout-puissant ministre de Philippe II,
et recommença avec lui la discussion de la veille,
mais sans plus de résultats : « Nous n'eussions iamais
achevé, car il veut le droit de son parti plus par opi-
nion que par raison, de sorte, Madame, qu'il ne faut
espérer aucune réparation du dict massacre. »
L'ambassadeur de France croyait peut-être ne pas
être si bon prophète , mais ses tristes prévisions se
réalisèrent de point en point. Philippe II ne cher-
chait qu'a gagner du temps. Il espérait que les com-
plications politiques feraient oublier le massacre de
la Floride. Peut-être même pensait-il de bonne foi
que Charles IX ne demandait qu'à être ménagé en
apparence, et se souciait fort peu du meurtre de
quelques centaines d'hérétiques. Comme le dit éner-
giquement la Popeliinière (1), « il survint d'autres af-
faires et une forte pluye, qui lava la playe et en osta
le sang, la mémoire duquel s'effaça bientost de la teste
des grands. »
Il se peut en effet que les grands seigneurs aient
promptement oublié le massacre; mais il faut rendre
cette justice à la reine mère et à son fils que, malgré
la mauvaise volonté bien évidente de Philippe II, et
l'hostilité directe de son conseil, ils ne cessèrent de
poursuivre leur vengeance, sans se laisser rebuler par
(1) La Popellinière , ouv. cit., p. 35.
252 CHAPITRE V.
l'insuccès constant de leurs réclamations. On avait
appris, en France et en Espagne, dans tous ses affreux
détails, la triple exécution de la Caroline et de San
Agustino. La mauvaise foi de Menendez, son manque
de parole avaient encore augmenté l'horreur qu'ins-
pirait déjà sa cruauté. De Forquevaulx reçut l'ordre
de demander à Philippe II une nouvelle audience. Il
l'obtint le 1 8 juin, et en rendit compte à Charles IX
dans une lettre (i) datée de Ségovie, le 5 juillet i566.
« Ceste remonstrance, écrivait-il, fut bien nouvelle,
ce me semble, à Sa Maiesté, combien qu'il ne me ré-
pondit mot là-dessus, car il est quelque bruit sourd par
deçà de ladicte composition , et aulcuns blasment Me-
nendez d'avoir usé tel massacre , et mesme contre sa
foi , n'estant pas vraisemblable que Jean Ribaud ni les
aultres se fussent laisser désarmer ni couper la gorge
si pauvrement si Ton ne leur eust promis leurs vies
sauves. »
De Forquevaulx, charmé de l'impression qu'il avait
produite sur l'esprit du roi , se croyait à la veille d'ob-
tenir enfin la réparation qu'il sollicitait depuis si long-
temps (2). Il avait réussi à mettre la main sur un des
rares survivants du massacre , le matelot Jehan Men-
nin, et la dramatique déposition de ce témoin avait
sans doute était montrée au roi d'Espagne (3). La
(1) Manuscrit 10751, fol. 3i4-3a3, lettre LXXXIV.
(2) Id., fol. 47*.
(3) ld., fol. 347, lettre XCI-
NÉGOCIATIONS INUTILES. 253
reine Elisabeth , touchée par tant de malheurs , avait
de nouveau promis d'intervenir auprès de son mari.
Philippe II semblait s'adoucir : peut-être allait-il ac-
corder la grâce demandée , et livrer à l'ambassadeur
les bourreaux des Français ; mais le duc d'Albe mettait
son point d'honneur à ne faire aucune concession,
surtout à des hérétiques. Il eut l'art de persuader à
son maître que sa conscience de catholique, tout aussi
bien que ses intérêts de souverain, lui imposaient l'o-
bligation de fermer l'oreille aux demandes intéressées
de Forquevaulx. Il n'en fallait pas tant pour que Phi-
lippe Il rentrât dans son caractère habituel. Il pria sa
femme, la reine Elisabeth, de s'occuper de ses en-
fants, et annonça à l'ambassadeur qu'il demandait
encore du temps avant de se décider, c'est-à-dire
qu'il lui refusait justice. Aussi ce dernier, d'autant
plus affligé qu'il avait un instant espéré réussir dans
sa négociation , écrivit à Charles IX pour le mettre
au courant de la nouvelle tournure que prenaient
les affaires, et il n'hésita pas à rejeter sur le duc d'Albe
tout l'odieux du massacre. « le n'espère rien qui vaille,
écrivait-il de Ségovie le 1 1 août, de la Floride (i) , car
c'a a été touiours le duc d'Albe qui a conseillé le mas-
sacre. »
Un événement inattendu vint à tout jamais détruire
l'espoir d'une réparation. Les marins français n'a-
vaient pas attendu , pour venger le massacre de la
(i) Manuscrit 10761, fol. 363, lettre XCVIII,
25k CHAPITRE V.
Floride, le bon vouloir du gouvernement espagnol.
Les Dieppois surtout, sur lesquels étaient retombés
presque tous les malheurs de l'expédition , couvraient
l'Océan de leurs légers navires, et faisaient éprouver
au commerce espagnol des pertes immenses. Excités
par le succès, de hardis aventuriers, Bretons, Ro-
chelois ou Gascons, imitaient leur exemple, et inau-
guraient , au milieu du seizième siècle , cette grande
flibuste, qui devaitbientôt ruiner la puissance coloniale
de l'Espagne. Un auteur contemporain , la Popelli-
nière (i), nous a conservé comme le naïf écho des
plaintes espagnoles : « Ne sçait-on pas bien, disaient-
ils, combien de maux nous ont faict les corsaires
françois, et comme ils nous viennent braver tous les
jours en nos isles? Après que nous avons bien sué, il
fil ut rendre compte en chemin à ces maudits voleurs ,
qui n'ont d'aultre peine que de bransler sur mer, en
nous attentant à leur plaisir, et nous font conscience
de nous descharger de tout l'or et l'argent qui est
dans nos vaisseaux, sans porter non plus de respect au
roy catholic, à qui nous le menons, qu'à un fantosme
de paille. » Bientôt même ce ne furent plus des cor-
saires isolés, mais un véritable général, Pierre de Mon-
luc, le fils du célèbre historien, qui organisa contre
l'île de Madère une expédition , et s'en empara par
un coup de main. Il est vrai que Madère (2) appar-
(1) La Popellinière, ouv. cit., p. 4p-
{1) Manuscrit 10751, fol. 494-499, lettre CXLII; fol. 5i7,let. CXLV1.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 255
tenait aux Portugais ; mais Monluc ne cachait pas son
intention de punir d'abord les Portugais, qui avaient
aidé Menendez dans son expédition de Floride, puis
les Espagnols. De plus la possession de Madère lui
assurait une position militaire de première impor-
tance, et lui donnait en quelque sorte la clef de
l'Atlantique. Aussi les Espagnols se sentirent-ils, peut-
être encore plus vivement que les Portugais, atteints
par cette conquête de Madère. Philippe 11 se refusa
dorénavant à toute réparation pour le massacre de la
Floride. De plus il pressa vivement de ses plaintes
de Forquevaulx , et lui fit presque de la conservation
ou de la cession de Madère un casus belli.
La première conséquence des attaques des corsaires
et de la prise de Madère par Monluc fut que la cour
d'Espagne leva entièrement le masque. Non-seulement
Philippe 11 ne songea plus à poursuivre Menendez,
mais encore il l'avoua hautement et le combla dhon-
ners. Menendez n'était pas encore revenu en Europe
pour y jouir de son triomphe. Le bruit courait en
Espagne qu'il était aux Canaries, (i) mais n'osait pas
se remettre en mer par crainte des corsaires français.
Directement rappelé par son maître, il n'hésita plus et
s'embarqua. De Forquevaulx raconte en ces termes
son arrivée, dans une lettre de la fin de juillet 1567,
adressée à Charles IX (2). « La veille de la Madeleine
(1) Manuscrit 10751, fol. 586, lettre CLtX.
(2) ld., fol. 900, lettre CCXXXI.
256 CHAPITRE V.
est arrivé P. Menendez, qui a été bienvenu, car on dit
que le roy l'a envoyé quérir à la Floride, afin de con-
duire le navire (i) où ira sa personne et toute la flotte,
car ils l'estiment très-bon marinier/Toutefois un capi-
taine , Miquel Henriquez, qui fut en\oyé un an avec
une compaignie d'Espaignols au port de Saint-Au-
gustin, en ladicte Floride, m'a dict que Menendez vient
pour se justifier de quelques malversations le ne
sçais s'il y auroit lieu que ie requisse cette Maiesté de
faire punir ledict Menendez, vu qu'il n'en a tenu
compte aux aultres réquisitions que ie lui en ai faic-
les. » De Forquevaulx savait en effet à quoi s'en tenir
sur les dispositions de Philippe II, et, quelques jours
après, le i août 1 667, il écrivait de Madrid à Charles IX
pour lui annoncer le prochain départ de Philippe II
pour la Flandre, et la nomination de Menendez au
poste d'amiral (2) . « Car il a son Menendez venu exprès
de la Floride pour conduire son navire, qu'ils tiennent
ici pour un INeptune en la mer. Touchant à Menendez,
il arriva ici le 21 juillet. Il a esté si bien venu qu'un
grand seigneur plus homme de bien qu'il n'est s'en
seroit contenté. »
Puisque le principal auteur du massacre de la Flo-
ride recevait en Espagne un tel accueil , il ne fallait
plus songer à demander son châtiment. Mais il res-
tait encore une autre tache à remplir. Tous les com-
(1) Il s'agissait d'un voyage en Flandre.
(2) Manuscrit 1075 r, fol. 904, lettre CGXXXIII.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 257
gnons de Laudonnière et de Ribaut n'étaient pas morts.
Quelques-uns d'entre eux traînaient une existence mi-
sérable , courbés sur les bancs des galères espagnoles,
d'autres s'étaient enfuis dans les forêts , quelques-uns
enfin avaient été rejetés en Espagne. Il fallait rendre
la liberté à ces malheureuses victimes de la fureur re-
ligieuse (i). Jehan Mennin, ce matelot que l'ambassa-
deur avait pris sous sa protection , racontait que trois
tambours et trois trompettes avaient été épargnés. Il
disait encore qu'à Porlo-Rico huit Françaises et leurs
enfants avaient trouvé asile; qu'à la Havane le sire
de Grandpré et dix-huit matelots avaient été de force
enrôlés sur les équipages (2). Le 4 janvier 1567, deFor-
quevaulx apprit qu'une trentaine de prisonniers étaient
à San Agustino, occupés au travail des mines. A la
fin de juillet, quand Menendez revint en Espagne,
un des rares survivants de la catastrophe, un trom-
pette français , de Montargis, lui donna encore de
nombreux détails sur les prisonniers.
Il faut rendre cette justice à Charles IX et à sa mère
qu'ils s'efforcèrent, avec un zèle louable, de faire re-
mettre en liberté tous ces prisonniers. Dès le 14 "no-
vembre 1 566,1e roi écrivait, de Saint-Maur-des- Fossés,
à son ambassadeur (3) : « Mais que le dict roy mon
beau-frère ait ordonné sur le faict de la délivrance des
François qui ont esté menés captifs delà Floride aux
(1) Manuscrit T0751, fol. 472.
(2) Id., fol. 586, lettre CLTX.
(3) Id., fol. 5i8, lettre CXLVI.
LA FLORIDE. \~
258 CHAPITRE V.
Indes, dont vous lui avez présenté le rolle, mandez-moy
quelle aura esté son ordonnance, et ce que vous pourrez
promettre de ceste affaire ; et davantage quelle réponse
il aura faict rendre sur le mémoire des plaintes, d'au-
tant que ce sont choses sur lesquelles ie désire bien fort
sçavoir ce qu'il nousvouldra donner de satisfaction et
contentement. » Quelques jours plus lard , le 27 no-
vembre i566, malgré la vive irritation causée par la
nouvelle de la prise de Madère par Monluc, Charles IX
renouvelait sa demande avec une généreuse insis-
tance. « Cependant (1), disait-il, ce me sera service
très-agréable que vous fassiez tout office pour essayer
de faire mettre en liberté ceux qui restent de ce mas-
sacre aux Indes, où il y a grand pitié. » La reine mère,
de son coté, ne restait pas inactive ; on venait d'ap-
prendre que le sire du Lys, cet ingénieur que Ribaut
avait emmené à la Caroline, avait réussi à sauver sa vie,
et était en prison à Madrid. Catherine écrivit a deFor-
quevaulx pour le faire relâcher, et , le 4 mars 1567,
ce dernier eut la satisfaction d'envoyer de Madrid à
la reine mère un billet ainsi conçu (2) : « Madame, le
sire du Lys a esté délivré des prisons de Madrid par
commandement du roy d'Espagne, qui n'en a point faict
difficulté... Le dict sire du Lys scaura bien respondre
à Votre Maiesté des choses qu'il a veues. Le pauvre
gentilhomme a beaucoup soufert en son voïage, et,
(1) Manuscrit 10761, fo'. 570-575 , lettre CLV.
(a) lu1., fol. 694 , lettre CLXXXIV.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 259
s'il est reconnu en partie comme il a mérité , cella
donnera cœur à d'aultres de bien espérer de vos bon-
tés, quand ils se trouveront en semblables hazards, et
devant que s'y embarquer. »
Aussi bien de Forquevaulx n'avait pas besoin des
recommandations pressantes de la reine et de son fils
pour s'entremettre en faveur des prisonniers. Il avait
déjà racheté Jehan Mennin (i) à son maître le soldat
Herrera. Malgré la répugnance légitime que lui ins-
pirait Menendez, il intervint en personne pour ob-
tenir la délivrance du trompette de Montargis. « le
suis après pour le faire délivrer des mains de Me-
nendez, écrivait-il à ce propos à Charles IX, à la fin
de juillet 1567 (2), afin de vous l'envoyer, car il se
vante connoistre mieux la dicte terre, et d'avoir vescu
et conversé avec les Indiens plus avant que nul aultre
François qui y soit esté. » La reine Elisabeth l'aida
singulièrement dans ces tristes négociations. Plusieurs
fois elle demanda à Philippe II la délivrance des pri-
sonniers français, et ses efforts furent heureux. A. trois
reprises le 2 novembre i566, (3) le 24 avril (4) et le
6 juillet 1567 (5) de Forquevaulx écrivit à Catherine
en lui exprimant sa reconnaissance pour l'intervention
bienveillante de la reine d' Espagne. Mais là se bor-
(1) Manuscrit 10751, fol. 472.
(2)Id., fol. 900, lettre CGXXXl.
(3) Id., fol. 4g5, let. CXL1I.
(4)Id., fol. 766, let. CCI.
(5)Id., foi. 889, let. CCXXVI.
260 CHAPITRE V.
nèrent ses succès diplomatiques. Il n'obtint que la
délivrance de quelques prisonniers, et dut constater
avec dépit non-seulement que le massacre de la Flo-
ride resterait impuni, mais encore que la Floride
serait à jamais perdue pour la France.
En effet, le voyage projeté par Philippe II en Flandre
n'avait pas eu lieu, et le « Neptune Espaignol », ainsi
que Forquevaulx appelait spirituellement Menendez,
n'avait pas trouvé l'occasion de prouver à la cour ses
talents nautiques. Mais il n'avait pas renoncé à ses
projets sur la Floride, et préparait une grande expédi-
tion pour l'hiver suivant. De Forquevaulx eut le
déplaisir de l'annoncer en ces termes à ses maîtres
par une lettre datée de Madrid, le 12 septembre
i567 (1).
« P. Menendez partira cet hyver, et mènera envi-
ron i,5oo hommes, tous ieunes, et la plupart mariés, et
iront leurs femmes avecque eulx pour peupler la Flo-
ride et cultiver les terres. A ces fins feront besogne
plusieurs navires. Il est tous les jours au conseil des
Indes, à consulter et presser ceulx du conseil pour
son embarquement et pour avoir les choses néces-
saires— Après qu'il aura rafraischi les dits ports, il
donnera plus avant en pays pour descouvrir et peu-
pler, et mettra diligence de se bien asseurer de ladicle
Floride et provinces adjacentes à plus de 200 lieues
au dedans , afin de iouir plus librement de la navi-
^1) Manuscrit 1075 1„ fol. 975, let. CCXLVI.
NÉGOCIATIONS INUTILES. 261
gation des aultres Indes descouverles et à descouvrir,
et le prennent icy fort à cœur. »
La Floride était donc perdue pour la France , et
le sanglant affront que nous avions subi restait im-
puni. Mais, si le gouvernement n'avait pas réussi dans
ses instances pour obtenir une réparation légitime ,
au moins, dans tout le pays, avait-on vivement res-
senti l'injure commune. Un simple gentilhomme,
presque un inconnu, se fit un devoir de venger l'ou-
trage de tous. La cour et le roi laissaient tomber le gant
jeté par l'Espagne : Dominique de Gourgues le releva.
Le crime avait été commis : le châtiment approchait.
QUATRIEME EXPEDITION
LA VENGEANCE
CHAPITRE I
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIENS.
De Gourgues était né à Mont-de-Marsan, vers i53o,
et non à Bordeaux, comme on le croit communément.
Sa famille était illustre. Son père, Jean de Gourgues,
avait honorablement servi; son frère Ogier fut con-
seiller d'Etat, et président des trésoriers de France à
la généralité de Guyenne. Quant à lui, après avoir
reçu l'éducation des gentilshommes de l'époque, c'est-
à-dire après avoir mêlé les exercices physiques qui
endurcissent le corps à l'étude alors si en faveur de
l'antiquité classique, il s'engagea dans les armées du
roi. On se battait alors un peu partout, en Ecosse,
en Espagne, en Italie, et aussi en France. Notre héros
eut l'heureuse chance de n'avoir à signaler sa valeur
que contre les ennemis du pays. Son dernier fait
d'armes en Italie avait été de soutenir un siège avec
trente hommes contre un corps espagnol. C'est de lui
26 ï CHAPITRE I.
queMonluc (i) parle en ces termes dans ses Mémoires,
à la date d'octobre i556. « Là il feust pris douze ou
quatorze chevaux légiers de ma companye, dont le
cappitaine Gourgues, qui estoit à la suite de Strossi,
estoit du nombre. » Au lieu d'honorer le courage
malheureux, les Espagnols passèrent la garnison au
fil de l'épée, et n'épargnèrent de Gourgues que pour
le condamner à la condition ignominieuse de forçat
sur leurs galères. C'est sur le banc de la chiourme,
sous le bâton des argousins, que de Gourgues con-
tracta contre les Espagnols une de ces haines inex-
piables, qui ne s'éteignent jamais. Dès lors il leur jura
haine à mort, et il tint scrupuleusement sa promesse.
Le navire auquel il était attaché fut pris par les
Turcs sur les côtes de Sicile, et conduit à Rhodes, puis
à Constantinople , mais son sort ne changea pas. Il
continua à ramer sur sa maudite galère, car les Turcs
enveloppaient alors tous les chrétiens dans une haine
commune, même les sujets de leur allié le roi de
France. Par bonheur son navire reprit la mer, et fut
capturé par Mathurin de Lescout, sieur de Romegas ,
commandeur de Malte. De Gourgues, remis en liberté
avec tous ses compagnons de chaîne , revint en France
pour y goûter un repos qui lui était bien dû. Mais l'inac-
tion pesait à cette vaillante nature. Il ne voulait pas non
plus rester à charge à sa famille. Il s'embarqua de nou-
veau , toucha sur les côtes d'Afrique , au Brésil, et na-
(i) Mokluc, éd. de Ruble, t. II, p. 202.
ALLIANCE AVEG LES FLORIDIENS. 265
vigua quelque temps dans la mer des Indes. Ces
courses furent sans doute peu lucratives , car nous le
voyons peu après attaché à la fortune des Guise , qu'il
servit en plusieurs occasions contre les protestants.
C'est en effet le lieu de remarquer que de Gourgues
n'appartenait pas à la religion réformée, comme l'ont
cru très à tort les historiens espagnols , la Géographie
historique de du Refuge, l'abbé Feller, et même M. Haag
dans sa France protestante. Si de Gourgues s'est battu
pour des prolestants, et a vengé l'injure subie par
des. protestants, c'est uniquement parce qu'il voyait
en eux non pas des coreligionnaires, mais des compa-
triotes injustement massacrés. Un des descendants
de Dominique de Gourgues, M. le vicomte A. de Gour-
gues, a récemment (i) établi, par des documents au-
tenthiques, que son illustre parent n'avait jamais cessé
de professer le catholicisme. Autrement comment se
serait-il attaché à la fortune des Guise, adversaires
déclarés des protestants?
Il est vrai que ces missions politiques déplaisaient fort
à de Gourgues. Il était du trop petit nombre de ces
Français qui faisaient alors passer l'intérêt de la pa-
trie avant leurs avantages personnels. D'ailleurs il lui
répugnait d'exercer, aux dépens de Français, cette
activité et ce courage qu'il aurait tant aimé à déployer
contre les Espagnols. Ce fut à ce moment qu'il apprit
(i) Bulletin du comité d'archéologie de la province ecclésiatique
d'Auch. 1861, t. II t p. 466-490.
266 CHAPITRE I.
le massacre de la Caroline et celui de San Aguslino
et conçut la généreuse pensée de punir les assassins, et
de donner à ses compatriotes une leçon de conve-
nance nationale. Mais ce n'était pas une tâche aisée
que d'entrer en lutte, simple gentilhomme presque
inconnu et peu fortuné, avec le puissant roi des Es-
pagnes; que de venger tout seul l'injure de tous, et
de* s'exposer pour toute récompense aux ressentiments
de la cour : certes de plus braves et de mieux protégés
que lui auraient reculé. Il est vrai que la haine est
un puissant ressort, et, puisque l'occasion se présentait
de satisfaire le désir de vengeance qui lui «' remordoit
le cœur, » tout en dressant haut et ferme le drapeau
de la France, il n'hésita plus. D'ailleurs il n'entendait
autour de lui que de sourdes imprécations contre les
ménagements diplomatiques de Charles IX. Monluc,
son ancien général, alors gouverneur de Guyenne, ne
cachait pas son mépris. Il portait (i) encore le deuil
de son fds aîné Pierre qui venait d'être tué par les
Portugais, à Madère, avec plusieurs gentilshommes
et quelques centaines de Gascons (i566). Les familles
des victimes ne respiraient que la haine. De nombreux
corsaires faisaient expier en détail aux Portugais et
aux Espagnols la défaite de Madère et le massacre de
la Floride. L'un (2) d'entre eux, Jacques Sourie, ou
(1) Monluc, éd. de Ruble, t. III, p. 74-76. — DeThou, ouv. cit.,
t. II, p. 537.
(2) Vitet, Histoire de Dieppe, p. 293. — L. Guérin, Marins illus-
tres de la France, p. 116.
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIENS. 267
Sore, un Normand qui devait devenir amiral de Na-
varre, et tenir tête sous les murs de la Rochelle au
baron de la Garde, gagnait alors la réputation du plus
redoutable corsaire de l'Océan. Ce qui augmentait
encore la confiance de ces aventuriers, c'est que
le gouvernement les encourageait sous main. Aux
plaintes répétées des cabinets espagnol et portugais,
Charles IX répondait par des fins de non-recevoir.
« Comme (i) ce sont choses, écrivait-il à son ambas-
sadeur à Madrid, le 18 juillet 1^67, qui d'une part et
d'autre passent par assez de confusion et peu de lu-
mière pour l'insolence dont usent , et la licence que
prennent beaucoup de méchants de toute nation qui
pillent indifféremment sur qui que ce soit, le roy dé-
sire singulièrement qu'il se puisse prendre un bon
expédient entre les ministres , des deux costés , pour
pouvoir faire dorénavant cesser tels désordres. » Aussi
les pirates, forts de la complicité tacite du gouverne-
ment, redoublaient-ils d'audace. Comme l'opinion
publique réclamait une éclatante vengeance, les Es-
pagnols eux-mêmes s'attendaient à quelque vigou-
reux retour offensif. Les dépêches de Forquevaulx
sont très- explicites à ce sujet. (2) Menendez lui-même
craignait une attaque prochaine, et il suppliait la cour
de lui envoyer des renforts. En France et en Espagne
on avait donc comme le pressentiment de quelque ca-
tastrophe inattendue. Il suffisait à de Gourgues d'an-
(1) Manuscrit io75i, fol. 9i3, let. CCXXXVI.
(2) Id., fol. 3i4, iSy , io3o,etc.
268 CHAPITRE I.
noncer son intention de prendre la mer pour rallier
autour de lui bon nombre d'adhérents et de parti-
sans; car on le savait hardi compagnon et ennemi
déclaré des Espagnols, et, sous sa conduite, on pou-
vait espérer à la fois de beaux combats et de grands
profits.
Les préparatifs de l'expédition durèrent plusieurs
mois. De Gourgnes n'était pas riche , « s'estant estudié
toute sa vie plus à conquérir honneur et réputation
qu'à amasser des biens de fortune (i). » Il vendit donc
tout ce qu'il possédait, et pria ses amis de venir à son
aide. Son frère, Ogier de Gourgues, lui prêta un gé-
néreux secours. « l'ay cogneu ce président, écrivait
un contemporain et presque (2) un compatriote , le
Condomois Dupleix, homme grandement opulent,
splendide, magnifique, et duquel la maison et la bourse
estoit ouverte à toute personne de mérite. Le capi-
taine n'aiant iamais esté marié estoit chéri de luy
comme frère et filz , et, de son mandement et de ses
deniers, Vaquieux luy fournit tout ce qui luy fut né-
cessaire pour son voiage. » Grâce à son frère, de Gour-
gnes réussit à équiper deux roberges et une patache.
Le capitaine Cazenove conduisit le plus grand de ces
navires, qui ne jaugeait que deux cent cinquante ton-
neaux. Le second jaugeait seulement cent vingt ton-
neaux; il avait pour capitaine François Lagiïe. La
(1) Relation de lareprise de la Floride, édit. Tamizey deLarroque, p. 29.
(2) Dupleix, Histoire de France, p. 674.
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIEiNS. 269
patache, de cinquante tonneaux, était dirigée par le
pilote Deux. Quatre-vingts matelots et près de cent
arquebusiers composaient les équipages. Les capi-
taines étaient seuls dans le secret de l'expédition, et
probablement aussi de Mesme, enseigne de de Gour-
gues, et Estampes de Comminges, son ami. Quant aux
soldats et aux matelots, ils croyaient aller à la côte de
Bénin, en Afrique, pour y faire la traite. Mais c'é-
taient des bommes résolus : de Gourgues les avait
cboisis avec soin, sans doute parmi ses anciens com-
pagnons d'armes. Il croyait pouvoir compter sur eux,
dès que le moment serait venu de leur révéler ses pro-
jets. En effet pas un d'entre eux ne trompa sa con-
fiance.
C'est avec trois mécbants navires à peine pontés, et
pas tout à fait deux cents hommes que de Gourgues
allait attaquer une forteresse redoutable, et essayer
de venger l'insulte infligée au nom français dans ces
lointains parages !
Le 2 août 1 567 de Gourgues partit de Bordeaux. 11
descendit la Gironde, et arriva à Royan. Les vents
contraires le retinrent huit jours dans ce petit port. A
peine avait-il pris la haute mer, le 12 août, qu'un vent
violent du sud-ouest le rejeta sur la Rochelle; mais
Ja mer était si forte qu'il manqua l'entrée de la rade,
et dut atterrir à l'embouchure de la Charente. Il y resta
huit autres jours, à son grand chagrin, car les pro-
visions s'épuisaient, et il était à craindre que ces deux
faux départs ne ralentissent l'ardeur de ses hommes,
270 CHAPITRE I.
ou même n'excitassent en eux des craintes supersti-
tieuses. Le 11 août, on remit à la voile; ce fut pour être
assailli, à la hauteur du cap Finisterre d'Espagne, par
une furieuse tempête de huit jours. De Gourgues eut
beaucoup de peine à se réfugier à l'embouchure d'un
fleuve sur la côte marocaine. Il y attendit une quin-
zaine de jours son lieutenant Cazenove, dont le na-
vire avait été fort maltraité. On n'était qu'au début
de la campagne, et on avait déjà essuyé trois tem-
pêtes. De Gourgues accorda à ses équipages quelques
jours d'un repos, dont ils avaient grand besoin , il les
réconforta par de bonnes paroles, et sans leur dé-
voiler encore ses projets, les excita à reprendre la
mer.
Les Français côtoyèrent l'Afrique jusqu'à la hauteur
du cap Vert, puis s'élevèrent au large, et ne s'arrêtè-
rent plus que dans les Antilles, à la Dominique, où ils
firent de l'eau. Il esta présumer que de Gourgues n'a-
gissait ainsi que pour dérouter les Espagnols. Il s'était
rendu sur les côtes d'Afrique , comme le portaient ses
instructions, pour tromperies espions, et ne pas être
poursuivi. Il avait déjà esquivé un sérieux danger
puisqu'il avait traversé les eaux espagnoles et por-
tugaises, sans éveiller de soupçons; mais plus il se
rapprochait de la Floride, plus le péril reparaissait
et même augmentait. De Gourgues n'en continua pas
moins sa route avec la même confiance. De la Domi-
nique, où il resta huit jours, il se dirigea sur la Monne
ou Monnie , sans doute Mona à l'ouest de Porto-Rico.
ALLIANCIS AVEC LES FL0RID1ENS. 271
Il ne lui restait plus qu'à filer le long d'Haïti et de
Cuba. Ces deux îles étaient en effet fortement oc-
cupées par les Espagnols, qui auraient pu lui faire un
mauvais parti. Par malheur il fut assailli sur la côte
d'Haïti par un violent coup de vent : une voie d'eau
se déclara sur son navire, et toutes ses provisions fu-
rent endommagées. Il lui fallait de toute nécessité
relâcher. Les Espagnols auxquels il s^dressa en leur
proposant de magnifiques toiles de Hollande, ou de
l'argent, non-seulement refusèrent de lui venirenaide,
et de l'approvisionner, mais encore prétendirent l'en-
pêcher de renouveler son eau. De Gourgues , exas-
péré par ces prétentions, descendit alors à terre avec
ses soldats, prit par force ce qu'on ne voulait pas lui
vendre, et profita de cet arrêt forcé pour donner à
son équipage des vivres frais : nos soldats apprécièrent
surtout ces énormes tortues des Antilles, dont la chair
savoureuse et les œufs exquis leur rendirent bientôt la
force et la santé.
Après avoir réparé, tant bien que mal, les avaries
que cette quatrième tempête avait fait subir à ses
navires, de Gourgues reprit la mer. Une cinquième
tempête, plus terrible encore, l'atteignit à la hauteur
du cap Saint-Nicolas , au large de Cuba. C'était un
de ces affreux ouragans des Antilles qui, tous les ans
encore , exercent leur dévastation dans cet archipel.
« Mais (i) le vent ne dura pas six heures i que s'il eusl
(i) Rda/icn, etc., p. 3y.
272 CHAPITRE I.
esté de plus longue durée , c'estoit faict d'eulx; car il
les gettoit à la coste où leurs navires s'alloient perdre
et eulx quant et quant. » On eut dit que de Gourgues
épuisait la mauvaise chance au début de son expé-
dition. Il fallait que ses compagnons fussent rudement
trempés, et eussent en leur capitaine une bien aveugle
confiance, pour résister à de pareilles épreuves, et
encore ne leur avait-il pas communiqué ses inten-
tions. Il crut néanmoins que le moment était venu de
s'ouvrir à eux , et de s'assurer, par une expérience
décisive, s'il pouvait ou non compter sur leur con-
cours.
De Gourgues rassembla donc tous ses hommes, ma-
telots et soldats, et prit la parole. Il leur rappela les
massacres de la Caroline et de San Agustino ; il ré-
veilla les sentiments généreux, qui de tout temps ont
vibré dans le cœur des Français; il excita leur amour-
propre, leur patriotisme, et sut les enflammer d'un
tel enthousiasme, qu'ils lui donnèrent, à l'unanimité,
leur assentiment. « Encore (i) que du commencement
ils trouvassent la chose presque impossible pour le peu
de gens qu'ils estoient, et pour estre ceste coste des plus
dangereuses qui soient en toutes les Indes, neantmoins
ils promirent ne l'habandonner point, et de mourir
avec lui ; mesme les gens de guerre devindrent si ar-
dens qu'à peine pouvoient-ils attendre la pleine lune
pour passer le canal de Bahama qui est fort dange-
(i) Relation, etc., p. 37-38.
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIENS. 273
reux; et les pillotes et mariniers qui estoient froids
du commencement , furent bientost eschauffez par
ceste ardeur des soldatz. » De Gourgues ne s'était donc
pas trompé, en recrutant ses équipages avec tant de
soin. Général et soldats étaient dignes les uns des au-
tres. Il ne leur restait plus qu'à accomplir leur ven-
geance !
On arriva en vue des cotes de Floride. C'est là que
se dressait la citadelle maudite, là que le pavillon
espagnol se déployait fièrement au-dessus du champ
de carnage. Attaquer tout de suite eût été commettre
une imprudence gratuite, car les Espagnols avaient
aperçu la flottille, et, même en admettant que la furie
française triomphât de tous les obstacles, était-on
assuré du lendemain, et ne fallait-il pas s'assurer des
bonnes dispositions des indigènes? De Gourgues or-
donna donc à ses hommes de se cacher dans l'entre-
pont, et ne laissa sur le tillac que les matelots néces-
saires à la manœuvre du navire. Rien n'indiquait la
nationalité des nouveaux arrivants. Les Espagnols ne
trouvaient rien de suspect à la présence de ces vais-
seaux, et, dans leur naïf orgueil, ils ne soupçonnaient
seulement pas que de simples citoyens eussent résolu
de venger une injure que leur propre souverain laissait
impunie. Ils s'imaginèrent donc qu'ils avaient en vue
des navires espagnols, et les saluèrent du canon de la
citadelle. De Gourgues, pour les entretenir dans cette
erreur salutaire, fit rendre le salut, mais s'empressa
de partir au plus vite, tant il craignait une imprudence
LA. FLORIDE. 18
274 CHAPITRE I.
de son équipage, que surexcitait le voisinage d'un
ennemi abhorré. Dès que la nuit fut venue, il vira de
bord, et descendit à une quinzaine de lieues au sud,
à l'embouchure du fleuve que Ribaut avait nommé
Seine , et que les indigènes appelaient Tacatacou-
rou.
A peine le jour avait-il paru que de Gourgues s'oc-
cupa du débarquement. L'opération semblait difficile,
car plusieurs centaines de sauvages garnissaient la
cote, armés d'arcs et de flèches. C'étaient les sujets
du cacique Satouriona : ils témoignaient par leur at-
titude qu'ils étaient disposés à jeter à la mer les étran-
gers, qu'ils prenaient pour des Espagnols. Depuis que
les vainqueurs de la Caroline s'étaient établis dans
le pays, ils avaient soulevé contre eux une haine gé-
nérale. Pleins de morgue, de cruauté, ils ne voyaient
dans les Indiens que des êtres de race inférieure à ex-
ploiter, à détruire au besoin. Les Floridiens oubliè-
rent bien vite la légèreté et l'outrecuidance des Fran-
çais pour ne plus se souvenir que de leurs aimables
qualités. Les principaux caciques n'avaient pas tardé
à reconnaître la faute qu'ils avaient commise, en ne
secourant pas les Français. Comme ils ne pouvaient
détruire la Caroline, au moins jurèrent-ils de s'op-
poser à son ravitaillement. Dès que la flottille de Gour-
gues avait été signalée, ils avaient cru à l'arrivée de
renforts espagnols. Le double salut échangé entre la
citadelle et les vaisseaux les avait confirmés dans celte
erreur. Aussi avaient-ils suivi du rivage les manœuvres
ALLIANCE AVEC LES FL0R1DIENS. 275
de la flottille, et se présentaient-ils en armes, prêts à
s'opposer par la force au débarquement.
La situation devenait critique : il fallait débarquer
au plus vite, sinon les Espagnols seraient tout de suite
prévenus , et il devenait impossible de les surprendre.
D'un autre côté comment persuader aux Floridiens
qu'ils avaient devant eux des amis , des alliés, et non
pas des Espagnols? Par bonheur de Gourgues avait à
son bord un ancien trompette de Ribaut, qui avait
longtemps vécu avec les Indiens, qui connaissait leur
langue et leurs usages, qui même s'était trouvé en re-
lations directes avec le cacique Satouriona. Le trom-
pette se fit jeter à terre tout seul, et fut aussitôt en-
touré et reconnu. La joie la plus vive s'empara des
Indiens. Ils le comblèrent de témoignages d'affec-
tion, et, du haut de leurs vaisseaux, nos Français les
virent danser sur le rivage et sauter de joie, à mesure
que la bonne nouvelle se communiquait. Satouriona
courut à lui avec ses deux fils, l'embrassa tendrement,
et lui demanda pourquoi il^avait tant tardé à revenir.
Le trompette n'eut pas de peine à s'excuser, et quand
il eut appris, en quelques mots , à ses anciens amis
que les trois vaisseaux étaient chargés de Français,
tout disposés à se lier avec eux, et à venger contre les
Espagnols leurs communes injures, la joie des Indiens
ne connut plus de bornes. Ils criaient, ils chantaient,
ils jetaient en l'air leurs arcs , et les rattrapaient au
vol, et, du haut du rivage, faisaient signe aux Fran-
çais de débarquer au plus vite. Satouriona envoya à
276 CHAPITRE I.
de Gourgues un chevreuil, et lui demanda, par l'inter-
médiaire du trompette, quelques détails sur ses projets.
Un des manuscrits de la relation prête à de Gour-
gues un singulier langage (i). Le capitaine se serait
épanché en confidences intimes, et aurait tout de
suite dévoilé ses projets au cacique. Nous préférons de
beaucoup la version du manuscrit édité par M. Ta-
mizey-Larroque, d'après laquelle de Gourgues aurait
renvoyé ses confidences à une conférence ultérieure,
et se serait contenté d'assurer les Floridiens de ses
dispositions bienveillantes et de demander leur al-
liance. Le rusé capitaine connaissait trop bien les us
et coutumes des Espagnols , et il avait trop longtemps
bataillé contre eux, pour se livrer ainsi à l'étourdie,
sans s'être auparavant assuré si nul Espagnol ne se
trouvait parmi les Indiens assemblés sur le rivage. En
abordant en Amérique, il savait fort bien que sa vie
était en jeu, et que la moindre fausse démarche non-
seulement le perdait lui et ses compagnons, mais en-
core anéantissait à tout ja/nais son rêve de vengeance.
Il répondit donc aux amicales protestations de Salou-
riona par des compliments empressés, et remit au len-
demain l'exposé de ses plans.
11 lui fallait avant tout remonter la rivière pour y
être plus à couvert , s'entretenir plus facilement avec
les sauvages, et débarquer sans peine ses hommes et
ses armes. Son pilote, après avoir sondé l'entrée du
(i) Bibliothèque nationale, manuscrits français, n° 3884-
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIENS. 277
fleuve, rapporta qu'on pouvait le remonter. La ma-
nœuvre s'exécuta sur-le-champ, et les trois vaisseaux
entrèrent dans la rivière de Seine. Ce nom était d'un
heureux augure pour le début d'une expédition où
il s'agissait de relever l'honneur du nom français, et
l'accueil des indigènes promettait de leur part une
active coopération.
Le bruit de l'arrivée des Français se répandit avec
une incroyable promptitude. Au premier abord il
semble étrange que, dans un pays sans route, cou-
vert de bois, coupé par des fondrières et des maré-
cages , les habitants des divers villages communiquent
si facilement entre eux. Mais la vie sauvage, en plein
air, développe singulièrement tous les instincts ani-
maux. De tout temps et partout on a vu les indigènes
se transmettre des nouvelles avec une rapidité incon-
cevable. On sait par exemple comment , en un seul
jour, la Gaule entière apprit la défaite de César à Ger-
govia; comment, à notre époque, Abd-el-Kader ou
Schamyl trouvaient moyen de prévenir à temps leurs
hommes, et d'opposer aux Français et aux Russes
des masses d'Arabes et de Circassiens, et cela dans
des cantons presque déserts la veille. C'est ce qui ar-
riva en Floride. On comptait à peine quelques cen-
taines d'Indiens quand débarquèrent les Français :
mais il en vint toute la nuit, et, au lendemain, une
véritable armée les entourait. Les Espagnols (i)
(i) D'après Le Challeux (ouv.cit., p. ^3i), les Floridiens avaient
278 . CHAPITRE I.
avaient réussi à amasser bien vite contre eux des
haines terribles, pour que ces populations, d'ordi-
naire douces et paisibles, aient saisi leurs armes de
guerre et soient accourues au rendez-vous, sur le
simple bruit de l'arrivée d'une poignée de Français.
Satouriona était escorté par son fils Atbore , et ses
parents Tacatacourou, Helimacani , Harpalha, Heli-
copile, Helinacape et Montova , tous en costume de
guerre. Derrière eux se tenait la foule de leurs sujets,
avec leurs arcs et leurs flèches. Cet appareil guerrier
excita les défiances de de Gourgues. Il ordonne à ses of-
ficiers de mettre l'épée à la main , à ses arquebusiers
d'allumer leurs mèches , et s'avance à la rencontre du
cacique. On eût dit que Jes deux troupes étaient sur
le point d'en venir aux mains. Bientôt tout s'expliqua.
Les Floridiens et les Français déposèrent leurs armes,
et la conférence commença.
Satouriona était comme le président d'une sorte
de confédération : les roitelets des environs accep-
taient sa suprématie, et lui obéissaient en certains cas
déterminés. Il était donc chargé par ses vassaux, ou
du moins par ses alliés , de traiter directement avec le
nouveau général français. Les autres caciques assiste-
gardé un excellent souvenir des Français. Quand arrivait un étranger
ils l'abordaient en disant « du fond de ma pensée », ou « bienheureux
est quiconque sert à Dieu volontiers » , fragments de psaumes calvi-
nistes, qu'ils avaient entendu chanter et retenus; au lieu que « quand
ces rottizze d'Hespagnols y vont , ils les aiment tant qu'ils les voudroyent
volontiers avoir mangez, »
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIENS. 279
raient à la délibération ; mais ils n'y auraient que voix
consultative. Satouriona avait fait préparer un siège
en bois de lentisque , couvert de mousse , et il pria de
Gourgues de s'y asseoir avec lui. Les autres caciques ,
après avoir débarrassé la terre des ronces et de l'herbe
qui la garnissait, s'assirent en cercle autour d'eux.
Satouriona n'avait jamais brillé par la réserve. Sans
attendre que de Gourgues lui eût exposé le motif de
son arrivée , il prit la parole , et , avec une extrême
volubilité , entama la série de ses griefs contre les Es-
pagnols et aussi contre les Français. Il se plaignit avec
amertume des nouveaux conquérants, qui ne se con-
tentaient pas de les voler, mais insultaient leurs
femmes et leurs filles, brûlaient leurs cases, et les
tuaient au premier symptôme de résistance. Si les
Français n'avaient pas repoussé son alliance , ils se-
raient encore à la Caroline, et les Indiens auraient
continué avec eux leurs excellentes relations du dé-
but. Aussi bien il n'avait jamais désespéré de les voir
revenir, car il avait recueilli un jeune enfant, échappé
au massacre de la Caroline , et n'avait pas voulu le
rendre, malgré les pressantes sollicitations et les me-
naces des Espagnols. Ce discours était habile; il ne
manquait pas de justesse , et le cacique le termina
par un vrai coup de théâtre , qu'il avait ménagé avec
soin. Après avoir parlé du jeune Français sauvé par lui,
il le présenta tout à coup à ses compatriotes. La scène
fut touchante. Ce jeune homme, sans doute quelque
mousse ou novice , se nommait Pierre Debrav. H était
280 CHAPITRE 1.
né à Dieppe. La vie sauvage l'avait singulièrement dé-
veloppé. Echappé par miracle au massacre de la Caro-
line , il avait vécu de la vie de ses nouveaux compa-
triotes, et adopté leurs mœurs, leur costume, leur
langage. Comme le Philoctète de la tragédie antique ,
il avait presque oublié les doux sons de la langue
maternelle. Il se jeta en pleurant dans les bras du ca-
pitaine, et, présenté à ses compagnons, il les en-
flamma par le récit du massacre, dont il avait été le
témoin oculaire. Debray, par son intelligence, par sa
connaissance des localités, allait rendre à l'expédition
les plus grands services. De Gourgues eut plus tard
la satisfaction de le ramener en France , et de le
rendre à sa famille, qui le croyait à tout jamais
perdu.
Satouriona allait au-devant des secrets desseins des
Français. Ses plaintes contre la tyrannie espagnole,
ses protestations d'amitié envers la France provo-
quaient les confidences du capitaine. Mais le rusé Gas-
con , digne élève de son maître Monluc, pensait,
comme lui , qu'il ne faut rien livrer au hasard , et
qu'on doit réunir la vaillance à la prudence. Avant
de s'engager, il voulut donc encore tâter le terrain ,
et se contenta de remercier Satouriona des bons sen-
timents qu'il lui témoignait , et de lui proposer l'al-
liance du roi de France; puis il ajouta, comme en
passant, qu'un jour viendrait, bientôt peut-être, où
les Espagnols seraient punis de tous leurs crimes en-
vers les Indiens et les Français. Mais laissons ici la pa-
ALLIANCE AVEC LES FLORIDIENS. 281
rôle à Tailleur delà relation : « Comment (i), dit
Satirova , tressaillant d'ayse , vouldriez-vous bien faire
la guerre aux Espaignols? — Et que vous en semble?
dist le cappitaine Gourgue , dissimulant son affection
et son entreprise, pour les mettre en ieu quant et
soy. Il est temps meshuy de vanger l'iniure qu'ils
ont faite à nostre nation. Mais, pour ceste heure,
ie ne m'estois proposé que de renouveller nostre
amitié avec vous et voir comme les choses se pas-
soientpar deçà , pour revenir incontinent après con-
tre eux, avec telles forces que ie devrois estre be-
soing. Toutesfois, quand i'entends les grands maulx
qu'ilz vous ont faits et font tous les iours, i'ay com-
passion de vous, et me prend envie de leur courir
sus , sans plus attendre , pour vous délivrer de leur
oppression plus tost huy que demain. — Hélas ! dist
Satirova , le grand bien que vous nous feriez ! hé ! que
nous serions heureux ! » Tous les autres s'escrièrent de
mesmes. — « le pense , dist le cappitaine Gourgue ,
que vous seriez volontiers de la partie , et ne voul-
driez que les François eussent tout l'honneur de vous
avoir délivrez de la tirannie des Espaignols ? — Ouy,
dist Satirova, nous et nos subjects irons avecques vous,
et mourrons quant et vous, si besoing est. » Les au-
tres roys firent aussi pareille response. Le cappitaine
Gourgue, qui avoit trouvé ce qu'il cercheoit, les loue
et remercye grandement, et, pour battre le fer pen-
(i) Relation, etc., p. 43.
282 CHAPITRE I.
dant qu'il estoit chault, leur dist : « Voire mais, si
nous voulions leur faire la guerre , il fauldroit que ce
fust incontinent. Dans combien de temps pourriez-
vous bien avoir assemblé vos gens prêts à marcher?
— Dans trois jours, dist Satirova, nous et nos sub-
jects pourrons nous rendre à icy, pour partir avec
vous. — Et cependant, dist le capitaine Gourgue,
vous donnerez bon ordre que le tout soit tenu secret,
affin que les Espaignols n'en puissent sentir le vent. —
Ne vous souciez, dirent les rois, nous leur voulions
plus de mal que vous. »
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 283
CHAPITRE II.
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE.
Tout était conclu : il ne s'agissait plus que de scel-
ler par des présents les conditions de l'alliance, et
de s'entendre sur l'exécution. De Gourgues avait ap-
porté quantité de ces petits objets, sans valeur en Eu-
rope , mais qu'estiment beaucoup les peuplades qui ne
sont pas encore initiées à la civilisation, « comme (i)
cousteaux , dagues, liaclies, cizeaux ,poinsons, esguil-
lettes, bources, miroirs, sonnettes, patinoistres de
voirre, et autres telles choses. » Il les distribua aux
caciques et aux principaux Indiens , et leur demanda
s'ils avaient d'autres désirs à exprimer. Les caciques ,
charmés de la bonne volonté du capitaine, lui adres-
sèrent une demande singulière. Ils désiraient chacun
une de ses chemises , non point pour s'en revêtir,
mais pour s'en faire comme un linceuil après leur
mort. De Gourgues s'empressa d'accéder à leur de-
mande, et, dans leur ravissement, les chefs lui don-
nèrent en échange ce qu'ils avaient de plus précieux ,
c'est-à-dire des grains d'argent , et des peaux de cerf.
Mais de Gourgues se tenait toujours sur ses gardes ,
et, avant de s'engager définitivement , il demanda des
(i) Relation, etc., p. 44.
284 CHAPITRE II.
otages. Satouriona lui confia son fils, et une de ses
femmes, « belle Indienne (i), vestue de mousse d'ar-
bre, aagée d'environ dix-huit ans ». Ils furent con-
duits à bord, et y restèrent trois jours, fort bien trai-
tés, et entourés de prévenances.
De Gourgues avait donc conclu son alliance avec
les Floridiens. Il ne lui restait plus qu'à tirer profit de
leurs dispositions belliqueuses. Mais auparavant, les
Indiens devaient se concentrer, et de Gourgues recon-
naître les lieux. Il fut décidé en conseil de guerre que,
dans trois jours, tous les contingents floridiens seraient
au rendez-vous assigné , et que, dans l'intervalle, de
Gourgues imaginerait un plan d'attaque. Aussitôt les
Indiens se dispersèrent, et les Français firent leurs
préparatifs.
Pierre Debray apprit à de Gourgues que les Espa-
gnols avaient construit deux forteresses nouvelles sur
les deux rives du fleuve , chacune avec une garnison
de cinquante hommes. Quant à la Caroline, ou plutôt
à San Mateo, elle était gardée par trois cents hommes
d'élite, et défendue par une formidable artillerie. Mais
Debray ajouta que les Espagnols étaient tellement sûrs
d'eux-mêmes , et redoutaient si peu une attaque des
Floridiens, ou quelque retour offensif des Français,
qu'ils ne prenaient pour ainsi dire aucune précaution.
Ces indications étaient précieuses : de Gourgues , qui
ne se risquait jamais à une démarche imprudente,
(i) Relation, etc., p. 47»
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 285
voulut s'en assurer. Il ordonna clone à un de ses gen-
tilshommes, à un Pyrénéen, le Commingeois Es-
tampes, d'aller reconnaître les forts : il lui fallait un
guide. Le cacique Olotocara , qui s'était pris pour les
Français d'une vive sympathie, s'offrit de lui-même,
et les deux explorateurs se mirent en marche. Oloto-
cara, dans sa précipitation, n'avait point apporté
d'armes. Il en demanda à de Gourgues , qui lui prêta
une pique, « de laquelle il se sceut bien ayder (i) con-
tre les Espaignols » .
Trois jours s'étaient écoulés : Estampes revint au
mouillage , et fit au capitaine son rapport , qui s'ac-
cordait de point en point avec les indications de De-
bray. Presque au même moment , Satouriona et les
autres caciques, accompagnés de leurs hommes, en
grand costume de guerre, étaient signalés et accou-
raient au rendez-vous. L'expédition s'annonçait bien.
De part et d'autre on se tenait parole, et l'ardeur
était égale pour marcher au combat.
On sait que les Indiens, avant d'entrer en campa-
gne, boivent un certain breuvage, qu'ils nomment
casswe. C'est une potion enivrante qu'ils absorbent
en énorme quantité , et qui , pendant vingt-quatre
heures, enlève tout symptôme de soif ou de faim.
Quand le breuvage fut prêt, ils en offrirent à de
Gourgues, qui feignit de le boire. Satouriona en prit
après lui, et tous les autres, caciques ou soldats, à
(i) Relation, etc., p. 48.
286 CHAPITRE II.
tour de rôle. Excités par la boisson , ils se levèrent en
tumulte, et jurèrent de mourir avec les Français.
Cette cérémonie du cassive avait pris à peu près
toute la journée. Le soir était venu. Si on n'entrait
pas tout de suite en campagne, l'ouverture des hosti-
lités était remise au lendemain; et de Gourgues con-
naissait le prix du temps. Il savait qu'une heure de
retard pouvait ruiner son entreprise. Il pria donc les
Indiens de se mettre immédiatement en marche , et
leur assigna comme rendez-vous l'embouchure de la
Somme, l'Iracana des Espagnols, l'Haiicamany des
Indiens. Il leur prêta ses barques pour passer le Taca-
tacourou, et se disposa à les rejoindre, mais par
mer, avec deux grandes barques, qui pouvaient con-
tenir environ soixante matelots et tous ses soldats.
Le moment décisif était arrivé : on entrait dans
l'inconnu. La victoire sans doute, mais à coup sûr des
dangers , et peut-être une mort affreuse, les compa-
gnons de de Gourgues savaient très-bien à quoi ils
s'exposaient : pourtant pas un d'entre eux n'hésita. Les
matelots qui restaient à la garde des trois navires en-
viaient au contraire ceux de leurs compagnons qui al-
laient avoir l'honneur de laver dans le sang espa-
gnol un affront national. Quant à ceux qui partaient ,
« vous (1) eussiez admiré l'allégresse de ces gens, les-
quelz, encore qu'ilz pensassent aller à une mort pres-
que certaine, toutesfois ils ne craignoient sinon de n'y
(i) Relation, etc., p. 4g,
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 287
arriver assez à temps pour l'honneur qu'ils espéroient
d'avoir seulement prétendu à un si bel acte. ;>
Les adieux furent touchants. De Gourgues adressa
à ses compagnons une vive et chaleureuse exhortation,
en les engageant à ne pas défaillir au moment critique.
Il fut interrompu par les protestations de sa petite
troupe. « Allons (i) ! Allons ! comme ceulx qui y
eussent voulu eslre desia, et qui estoient tous réso-
luts d'y mourir. » Avant de partir, il nomma le com-
mandant en chef des navires , et délégua son auto-
rité au capitaine François Laguë. Il lui donna même,
tant il avait confiance en lui, la clef de ses coffres. Il
l'engagea à radouber les navires , et à tout tenir prêt
pour un départ immédiat. « Que si Dieu veult, ajouta-
t-il, que ie meure à une poursuitte si iuste , ie vous
laisse tout ce que i'ay ici , et vous prie de reconduire
et ramener mes soldats en France , comme ie me fie
de vous. »
On arriva bientôt au lieu du rendez-vous. Les Flo-
ridiens s'y trouvaient déjà. Mais le vent de nord-est
empêcha la petite troupe de traverser la Somme. 11
fallut que de Gourgues prît les devants, et laissât aux
Indiens une de ses deux barques, pour franchir cet
obstacle. Il leur assigna un second rendez-vous , à
quatre lieues de là, à l'embouchure du Sarabay. Il
était alors huit heures du matin : mais on n'arriva
qu'à cinq heures du soir, tant il était difficile de se
(0 Relation, etc., p. 48.
288 CHAP1TKE II.
frayer un chemin à travers ces bois et ces marécages.
Ces difficultés n'ont pas disparu de nos jours. Les
chasseurs ou les touristes qui, d'aventure, se hasar-
dent dans ces régions encore inexplorées, sont arrê-
tés par les mêmes obstacles. On se figure aisément
l'impatience et les appréhensions du capitaine. Cha-
que minute de retard pouvait ruiner l'expédition ,
et , si les Espagnols étaient sur leurs gardes , il était
impossible de s'emparer par surprise des trois forts.
Épuisé par cette marche pénible , car il était forcé de
s'avancer cuirasse au dos , et sabre à la main ; inquiet
pour ses hommes, qui s'enfonçaient à chaque pas dans
ces terrains mouvants, et avaient grand'peine à con-
server leurs mèches allumées; torturé par la faim et
la soif, car on ne trouva que des racines de pal-
miers sauvages, et on ne pouvait s'abreuver à ces
eaux croupissantes; de Gourgues passa quelques
heures de mortelles angoisses. Enfin il arriva sur les
bords tant désirés du Sarabay, et y rencontra trois ca-
ciques qui l'attendaient. Ils amenaient chacun une
centaine d'hommes. C'était un puissant renfort , et
leur jonction ranima les courages, et réveilla les espé-
rances.
On n'était qu'à deux lieues du premier des forts,
dont les séparait encore une assez grosse rivière, fort
enflée par les pluies, et des bois épais. De Gourgues,
persuadé qu'il fallait réparer le temps perdu , partit
sur-le-champ, bien qu'il n'eût encore rien mangé.
Dix arquebusiers et des guides floridiens Taccompa-
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 289
gnaient. C'était une reconnaissance militaire. La mar-
che fut pénible , car la nuit était obscure , le chemin
non frayé, et quand ils arrivèrent au bord de la ri-
vière, ils la trouvèrent tellement enflée par les eaux,
qu'ils ne purent la traverser. Ils revinrent alors au Sa-
rabay, très-fatigués , et fort déconcertés de ce premier
insuccès.
De Gourgues portait sur sa physionomie l'impres-
sion du dépit qu'il éprouvait. Le cacique Helicopile ,
qui l'observait, demanda à l'interprète le motif de sa
colère , et , dès qu'il l'eut appris , il s'engagea à le
conduire le long de la mer sans passer par des maré-
cages. Seulement la route était un peu plus longue :
de Gourgues accepta la proposition , et partit sur-le-
champ. Helicopile le conduisit avec les Français par
ce chemin détourné. Les autres caciques et les Flori-
cliens , habitués à se frayer un passage à travers les
bois, promirent de se retrouver le lendemain, au
point du jour, tout près du fort , et sur les rives de la
petite rivière qu'il n'avait pu traverser. Cette fois de
Gourgues arriva sans fatigue à son but : mais les eaux,
encore trop grosses, étaient infranchissables. Les Es-
pagnols dormaient alors profondément; si on avait
pu passer la rivière , on aurait surpris la citadelle ,
sans seulement tirer un coup de fusil.
11 fallait prendre un parti , car le jour approchait ,
et on s'exposait à être découvert par les Espagnols. De
Gourgues cacha ses hommes dans un petit bois qui
bordait la rivière, à peine étaient-ils à couvert, que
LA FLCKilDE. 19
290 CHAPITRE II.
la pluie vint à tomber, une de ces pluies torrentielles r
qui transpercent les vêtements, et laissent une im-
pression générale de malaise. De Gourgues et ses sol-
dats la supportèrent avec patience , bien qu'ils eus-
sent de la peine à conserver leurs mèches allumées.
Quant aux Indiens, ils étaient habitués à braver les
orages : il ne se préoccupèrent seulement pas de ce
contre-temps.
Le jour commençait à poindre. A travers les clar-
tés encore confuses de l'aube, on distinguait le
petit fort. On entendait les Espagnols qui s'appe-
laient les uns les autres; bientôt même on les dé-
couvrit qui creusaient la terre à l'intérieur de la cita-
delle. On sut plus tard qu'ils travaillaient à un puits ,
mais de Gourgues s'imagina qu'ils avaient été infor-
més de son arrivée, et s'occupaient d'améliorer et
d'augmenter les fortifications pour repousser plus sû-
rement ses attaques : il s'aperçut en même temps
qu'un des côtés de la citadelle n'était pour ainsi dire
que dessiné, et que, tout au sortir delà rivière, on
pouvait l'assaillir sans qu'il fût besoin d'une attaque
régulière. Sur les dix heures du matin, quand les eaux
eurent baissé , il passa la riyière un peu en amont du
fleuve , près d'un petit bois entre le fleuve et le fort ,
qui lui servit à masquer cette manœuvre , et à ral-
lier ses hommes pour les jeter tous ensemble sur les
travaux ennemis.
Ces dispositions étaient excellentes. De Gourgues
ne négligeait rien pour assurer son succès. Il avait
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 291
dérobé sa marche , il ne s'avançait que sous bois , et il
était presque sous les feux du fort que les ennemis ne
se doutaient seulement pas de son voisinage. Quant
à ses hommes, l'approche du combat et la vue des Es-
pagnols les avaient comme enfiévrés. Ils avaient oublié
la fatigue du jour et de la nuit précédente; ils n'atten-
daient plus que le moment d'agir. Les Floridiens
étaient pleins d'ardeur, et Olotocara , brandissant sa
lance européenne, promettait d'en faire merveille.
De Gourgues donna le signal. Les Français entrè-
rent dans la rivière. Ils avaient de l'eau jusqu'à la
ceinture. Aussi avaient-ils attaché à leurs casques leurs
poires à poudre, et soulevaient-ils au-dessus des flots
d'une main leur arquebuse , de l'autre leur épée. Le
passage s'effectua heureusement. Mais le lit de la ri-
vière était comme pavé de coquillages, dont les écailles
coupèrent les bottes , et blessèrent les pieds de nos
compatriotes. Dès que les Français se furent ralliés
dans le petit bois, de Gourgues les divisa en deux
troupes. Son lieutenant, avec vingt soldats et dix ma-
telots porteurs de pots et de lances à feu , reçut l'ordre
d'attaquer directement la grande porte. Il se char-
geait, avec le reste des Français, de monter sur une
terrasse en plate-forme , très-basse , et à peine défen-
due par un commencement de fossé. Quant aux Flo-
ridiens répandus dans les bois, ils avaient pour mission
de cerner toutes les avenues, et de massacrer impi-
toyablement tout Espagnol qui tenterait de s'enfuir.
Quelques paroles brèves et chaleureuses achevèrent
292 CHAPITRE II.
de porler à son comble l'exaltation de la petite ar-
mée. « le vois bien , dit-il (i) , que le cœur vous croist
au besoing, aussi vous ay-ie choisiz pour tels. Vostre
contenance asseurée me prédit que nous rangerons
auiourd'huy liniure faite au roy et à nostre pays ! »
et leur montrant le fort à travers les arbres : « Voilà
les volleurs qui ont voilé ceste terre à nostre roy !
Voilà les meurtriers qui ont massacré nos Françoys !
Allons ! allons ! revendions nostre roy, revendions
la France ! Monstrons-nous Françoys ! »
Les Espagnols acbevaient à peine de dîner. Ils se
« curoient encore les dents (2) » , pour employer la
pittoresque expression de l'auteur de la relation. Tout
à coup retentit un coup de couleuvrine , bientôt suivi
d'un second , et ce cri fatal les glace d'effroi : « Les
Français ! voilà des Français ! » C'était la sentinelle
qui, du liant de la terrasse, avait aperçu la double
attaque , et lâché coup sur coup sa couleuvrine. Mais
il n'eut pas le temps de la recharger. Olotocara était
déjà sur lui , et l'avait transpercé de sa fameuse lance :
debout sur la terrasse , il défiait les ennemis , et indi-
quait le chemin aux Français , moins prompts que
lui, et qui d'ailleurs gardaient leurs rangs. Déjà la
troupe du lieutenant était arrivée près de la grande
porte, et les matelots s'apprêtaient à la brûler, quand
les Espagnols , qui s'étaient armés à la hâte, sortirent
(1) Relation, etc., p. 53.
(i) Ici., p. 53.
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 293
à leur rencontre , mais en désordre. Dans le premier
trouble de la surprise , ils n'avaient seulement pas
songé à assurer leurs derrières : aussi de Gourgues
franchit-il sans résistance la plate-forme, et prit-il les
ennemis entre deux feux. Les Espagnols auraient pu
soutenir la lutte, car ils étaient à peu près aussi nom-
breux que les Français , mais la peur grossissait à leurs
yeux le nombre des assaillants. Ils perdirent la tête,
et, sur soixante qu'ils étaient, tous furent tués ou
pris. De Gourgues avait pourtant ordonné d'en épar-
gner le plus possible, afin de tirer d'eux un châti-
ment exemplaire. Mais , dans la fièvre du combat ,
de nombreuses victimes avaient succombé. Olotocara
surtout, comme enivré par le sang, s'était jeté dans
la mêlée , et , de chaque coup de sa lance, avait cloué
un Espagnol à terre.
On venait de remporter un grand succès, mais qui
restait stérile, si on ne le poursuivait jusqu'au bout,
en s'emparant du second fort. Cette citadelle était de
l'autre côté de la rivière ; une soixantaine d'hommes
formaient sa garnison. Elle était pourvue d'une re-
doutable artillerie. Au premier bruit de la lutte, ces
Espagnols étaient montés sur les créneaux, et ils
avaient avec leurs canons dirigé sur les assaillants un
feu meurtrier, qu'ils continuaient encore. Pour peu
que la résistance se fut prolongée , ils auraient à leur
tour pris les Français entre deux feux et, sans doute,
la victoire se fût déclarée en leur faveur. De Gour-
gues voulut donc profiter de son premier succès. Il
294 CHAPITRE II.
ordonna de mettre en batterie contre eux la couleu-
vrine et les canons, dont il venait de s'emparer dans
le premier fort , et de riposter vigoureusement aux
Espagnols. La couleuvrine avait jadis été française.
Elle portait encore les armoiries d'Henri II : aussi
les artilleurs improvisés lancèrent-ils avec frénésie
boulet sur boulet dans l'autre citadelle. Pendant qu'il
occupait ainsi l'attention des Espagnols par ce duel
d'artillerie, de Gourgues, qui avait été rejoint par une
de ses barques, passait la rivière avec quatre-vingts
soldats , mais en ayant soin de débarquer en aval , et
d'occuper un petit bois pour couper la retraite aux
Espagnols et les empêcher de courir à la Caroline.
A peine avait-il débarqué que les Floridiens , ne
pouvant attendre dans leur impatience le retour des
barques, se jettent à l'eau, nageant d'un bras , et te-
nant leurs arcs de l'autre. Ils couvrent toute la ri-
vière d'un bord à l'autre. Les Espagnols, effrayés par
leur grand nombre , et ne pouvant distinguer si ce
sont des Floridiens ou des Français , n'essayent même
pas de résister, et s'enfuient dans la direction de
la Caroline. De Gourgues leur coupait déjà la re-
traite : un feu de peloton , dirigé presque à bout
portant , jonche le sol de cadavres. Les Floridiens
percent de leurs flèches ceux qu'a épargnés cette
décharge, et qui cherchent à regagner leurs positions.
Les feux redoublent d'intensité, les flèches dénombre.
Bientôt il ne reste plus en vie que quinze Espagnols ,
dont quelques-uns dangereusement blessés. De Gour-
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 295
gués ordonne de les conserver « pour leur estre fait
selon ce qu'ils avoient fait aux Françoys (i) » .
Ce double succès avait été remporté la veille de la
Quasimodo de' l'année i568 (24 avril). Il dépassait
les espérances du vainqueur; car, en quelques heures,
deux forts avaient été pris , une centaine d'Espagnols
immolés , et trente à quarante faits prisonniers.
Les Floridiens s'étaient bien compoptés : on pouvait
compter sur eux pour la grande attaque. De Gour-
gues en effet savait très-bien que , tant qu'il n'aurait
pas emporté la Caroline , rien encore n'était décidé ,
et ce n'était pas une médiocre entreprise que d'aller
se heurter contre une citadelle aussi redoutable avec
une poignée de Français, et des Floridiens, nombreux,
il est vrai et exaltés par leur récente victoire , mais
sans discipline, et qui se débanderaient au premier
échec. De Gourgues , toujours prudent , fit détruire le
second fort , après l'avoir dégarni de tout ce qui pouvait
lui servir, repassa la rivière, et se fortifia dans le pre-
mier fort. Il voulait attendre la grande armée indienne ,
qui ne l'avait pas encore rejoint , et surtout procéder
avec méthode pour être assuré du succès. Un des pri-
sonniers espagnols était un vieux sergent, blanchi
sous le harnais, qui, dans l'espoir d'avoir la vie sauve,
fournit à de Gourgues de précieuses indications sur
la hauteur des murailles de la Caroline et les points
accessibles de la place. Le capitaine en profita pour
(1) Relation, etc., p. 55,
29 G CHAPITRE II.
faire construire des échelles de la hauteur nécessaire
et pour prendre à l'avance ses dispositions d'attaque.
Son premier soin fut de tromper les Espagnols sur
sa véri table force ; il avait ordonné aux Floridiens
d'empêcher toute communication de la garnison avec
le dehors. Tout Espagnol rencontré ou saisi hors des
limites de la citadelle devait être impitoyablement mas-
sacré. Pour exciter encore la vigilance de ces gardiens,
de Gourgues leur promit une forte récompense pour
chaque ennemi qu'ils surprendraient. Il n'en fallait pas
tant pour tenir en haleine les Indiens. Les bois qui en-
touraient la Caroline furent sévèrement gardés. Sans
que figure humaine fût seulement signalée, les Es-
pagnols étaient rigoureusement investis . et tous leurs
mouvements observés. D'heure en heure de Gourgues
recevait un rapport détaillé. Aussi les Espagnols , bien
que nombreux, trois cents environ , se crurent entourés
par des forces beaucoup plus considérables. Ils auraient
pu tenter, en rase campagne , la fortune des armes qui,
sans doute , ne leur eût pas été défavorable. Mais , per-
suadés que la Caroline était désormais leur unique re-
fuge , et effrayés de la promptitude avec laquelle les
deux forts de la rivière étaient tombés entre les mains
des ennemis, ils n'essayèrent seulement pas de sortir
de la citadelle. L'immobilité, à laquelle ils se condam-
naient, servait admirablement les projets de de Gour-
gues, car elle empêchait les Espagnols de connaître
la force exacte de leurs ennemis , et elle les démora-
lisait par l'attente d'une catastrophe inévitable. Leur
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 2*97
capitaine était Gaspard de Villaréal. Il ne manquait
ni d'énergie, ni de talent. Nommé gouverneur de San
Matbeo par Menendez , il avait promptement remis la
forteresse en bon état , si bien que le cbapelain Men-
doza (i), examinant la place, s'écriait avec orgueil que
« quand la moitié de la France viendrait l'attaquer,
elle ne pourrait pas la prendre. » Mais de Villaréal
s'était endormi dans sa victoire. Brusquement tiré
de sa torpeur par la terrible nouvelle de la chute
des deux fortins , il en fut d'abord comme atterré.
Il comprit pourtant tous les dangers de l'inaction ,
et , comme deux jours déjà s'étaient écoulés dans
cette 'angoisse de tous les instants, il se décida à
envoyer un de ses soldats déguisé en Indien ,
pour reconnaître la position. Le prétendu Indien
réussit en effet à percer la ligne de blocus , et ar-
riva jusqu'au petit fort , où de Gourgues avait
établi son quartier général. 11 l'observait avec soin ,
quand il fut reconnu par Olotocara , et saisi sur-le-
champ. Il essaya de jouer au plus fin , et prétendit
qu'il était un des soldats du premier fort, qu'il avait
pu s'échapper, mais non retourner à la Caroline , et
qu'il s'était déguisé pour échapper aux poursuites.
Mais confronté avec le sergent prisonnier, il fut con-
vaincu d'imposture, et alors avoua son dessein. De
Gourgues l'interrogea sur ce qu'on pensait de lui à
la Caroline. L'espion eut l'imprudence de lui répondre
(i) Meudoza, Relation, etc., p. 227.
298 CHAPITRE II.
qu'on croyait les Français au moins au nombre de
deux mille, et que la garnison était fort découragée.
Cette nouvelle combla de joie l'audacieux capitaine ,
qui résolut de profiter sur-le-champ de la terreur des
Espagnols , et fit ses préparatifs pour une attaque
générale.
Tous les Indiens , Satouriona , Athore] et les au-
tres caciques l'avaient rejoint. Ils brûlaient du désir
de s'illustrer à leur tour, et, quand de Gourgues leur
ordonna d'aller s'embusquer des deux côtés de la ri-
vière , dans les bois qui entourent la Caroline , ils
obéirent avec joie , et partirent sur-le-champ , bien
que la nuit fût déjà tombée. De Gourgues laissa quinze
arquebusiers à son enseigne de Mesmes pour garder
l'embouchure de la rivière et le fort; puis il partit de
grand matin. Il amenait avec lui le sergent et l'espion
espagnols « attachez (i) ensemble pour lui montrer
à l'œil ce qu'ils luy a voient dit de parole et fait veoir
paincture. »
Chemin faisant , Olotocara , qui ne quittait plus les
Français, et s'attachait aux pas de leur capitaine , lui
dit d'un ton mélancolique qu'il s'attendait à être tué ,
mais qu'il le suppliait de donner à sa femme « ce que
vous me donneriez à moy, si ie vivois, affin qu'elle
l'enterre avec moy , et que ie sois mieux venu , quand
i'arriveray au royaume des esprits (2). » De Gour-
(1) Relation, etc., p. 57.
(2) Id.
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 299
gués eut quelque peine à le réconforter, mais il ne
put lui tenir longtemps compagnie , car la petite
armée arrivait en vue du fort. La partie décisive al-
lait se jouer.
Les Espagnols étaient cette fois sur leurs gardes. A
peine les sentinelles eurent-elles signalé l'arrivée des
Français, que nos compatriotes furent salués par une
décharge générale de l'artillerie. Deux doubles cou-
leuvrines en batterie sur un boulevard, qui comman-
dait le long de la rivière, pouvaient les enfiler et jeter
la mort dans leurs rangs. De Gourgues , qui ne
tenait pas à aborder l'obstacle de front, se jeta sur
un coteau couvert de bois, qui dominait la citadelle
et lui permettait d'observer sans être vu. Il voulait
en effet remettre l'attaque au lendemain , et tout
d'abord reconnaître les lieux pour tenter l'escalade
du côté même de la montagne , dont il avait pris
possession , et qui lui présentait l'avantage de pou-
voir tirer sur les défenseurs du rempart, pendant
que le reste de ses hommes monterait à l'assaut. Mais
un coup de fortune lui livra le jour même et la cita-
delle et ses défenseurs.
Les Espagnols ne croyaient avoir devant eux qu'une
avant-garde ; car ils ne supposaient pas qu'une cen-
taine de Français eût la hardiesse de les attaquer, eux
qui étaient trois fois plus nombreux, et défendus par
un fort. Ils s'imaginèrent donc que cette prétendue
avant-garde s'était trop avancée, et battait en retraite,
parce qu'elle ne se voyait pas soutenue par le gros de
300 CHAPITRE II.
l'armée. Ils voulurent profiter de l'occasion qui s'of-'
frait à eux d'anéantir une des divisions françaises , et
les plus braves d'entre eux , une soixantaine environ,
sortirent de la Caroline pour attaquer les Français
dans les bois. De Gourgues observait leurs mouve-
ments; il les vit se courber le long des fossés, et entrer
en rase campagne. Aussitôt il ordonne à son lieute-
nant d'aller avec vingt arquebusiers se mettre sur
leurs derrières , entre le fort et la petite troupe , pour
leur couper la retraite. La manœuvre s'exécute sans
que les Espagnols s'en aperçoivent. Alors de Gourgues
fond sur les assaillants qui commençaient à gravir la
colline , et sème la mort dans leurs rangs par une dé-
charge meurtrière. Sans leur donner le temps de se
reconnaître, il les charge impétueusement l'épée à la
main. La pente du terrain augmente l'élan de ses
hommes : ils se ruent contre ceux qu'a épargnés la dé-
charge, et les massacrent. Eperdus les Espagnols
veulent s'enfuir à la citadelle; mais la troupe du lieu-
tenant les attendait, « de sorte (i) qu'il n'y eust pas
ung d'entre eux qui eust moyen de rentrer dans le
fort, et furent tous là tuez. »
A cet affreux spectacle le reste de la garnison per-
dit courage. En quelques minutes ils avaient perdu les
plus braves d'entre eux ; et ils croyaient encore n'a-
voir en face' d'eux qu'une des divisions de l'armée
française. Comme les Floridiens, fidèles aux ordres
(i) Bclation, etc., p. 58.
PUISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 301
reçus, ne sortaient pas des bois qu'ils garnissaient;
comme aucun autre Français , et pour cause, ne se
montrait encore, les Espagnols désespérés, et ne cher-
chant qu'à sauver leur vie, s'enfuirent en désordre
dans les bois. Mais à peine avaient-ils gagné la lisière
de la forêt, qu'ils furent accueillis par une grêle de
flèches. L'une de ces flèches , tirée presque à bout por-
tant, transperça le bouclier d'un capitaine espagnol,
et l'abattit mort parterre. Stupéfaits, entourés par des
ennemis dont ils ne connaissent pas le nombre, étour-
dis par les clameurs féroces des Floridiens, les Espa-
gnols éprouvaient alors ce frisson terrible qui devance
la mort. Ils se sentaient condamnés; ils savaient
qu'ils allaient mourir d'une mort atroce et méritée.
Us comprirent que l'heure de la vengeance était arri-
vée, et qu'il ne leur restait plus qu'à subir la peine
du talion. Mais comme l'instinct de la conservation
ne disparaît jamais , ils cherchèrent à éviter les In-
diens, et à regagner la forteresse abandonnée. Il
était déjà trop tard. De Gourgues et son lieutenant,
après avoir opéré leur jonction, étaient entrés dans
la citadelle, l'avaient traversée, étaient ressortis par la
porte opposée , et fermaient déjà la retraite aux mal-
heureux Espagnols. Alors commença le massacre.
Tous ceux que n'avait pas atteints la flèche des In-
diens tombèrent sous l'épée des Français. Il n'y eut
pour ainsi dire pas de résistance. Les Castillans se
i laissèrent égorger sans même essayer de lutter. La
! rage des Français était si vive, et leur exaltation tel-
302 CHAPITRE II.
lement frénétique que de Gourgues obtint à grand'
peine de ses soldats la vie de quelques prisonniers. Il
les réservait pour un supplice éclatant, et les joignit
aux trente captifs, qu'il avait épargnés à la prise des
deux petits forts.
Les Floridiens et les Français rentrèrent à la Ca-
s
roline dans un inexprimable transport d'allégresse :
de Gourgues et ses hommes fiers d'avoir en si peu
de temps, et avec si peu de ressources, pris trois forts,
et massacré une garnison quatre fois plus nombreuse
qu'ils n'étaient eux-mêmes ; heureux surtout d'avoir
vengé l'honneur national , et puni un crime affreux;
Satouriona, Athore,01otocara et les autres caciques, ra-
dieux de leur triomphe, et rassurés désormais contre les
insultes et les mauvais traitements de la garnison espa-
gnole. La curiosité des Floridiens et des Français ne
pouvait se lasser. Ils parcouraient les casernements ,
montaient aux créneaux, jouaient avec les cuirasses
ou les armes qu'ils trouvaient. De Gourgues eut même
le tort de ne pas rappeler à l'ordre ses auxiliaires.
Car une catastrophe survint, qui aurait pu l'ense-
velir dans son triomphe , et le priva de presque tous
les bénéfices matériels de sa victoire. Les Espagnols
avaient une forte provision de poudre ; ils en avaient
répandu une certaine quantité sur le sol , afin de ré-
sister plus facilement aux Français. Un Indien, qui
faisait cuire du poisson , mit le feu à cette traînée
de poudre , et la poudrière fit explosion. Par bon-
heur personne ne fut atteint , car les Floridiens et
PUISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 303
les Français s'étaient dispersés ; mais l'explosion dé-
truisit tous les magasins, et incendia les baraquements
qui étaient en bois de sapin. Le butin fut entièrement
détruit. DeGourguesne sauva que quelques armes, et
l'artillerie qu'il avait tout aussitôt fait charger sur ses
deux barques.
Ce déplorable accident précipitait son retour ; mais
il ne voulut pas abandonner ces lieux illustrés par le
malheur de ses compatriotes et par sa propre victoire
sans laisser de son passage un sanglant souvenir. Il
fit comparaître les prisonniers espagnols : ils étaient
soixante environ , pieds et poings liés. Tous ses hom-
mes étaient sous les armes, les Indiens assistaient au
jugement. Ils auraient peut-être préféré qu'on leur
livrât les captifs, pour les soumettre à ces raffine-
ments de torture où ils sont passés maîtres. Mais de
Gourgues se croyait un juge, et non pas un bourreau.
Il refusa de céder aux instances des caciques , et les
convia seulement à l'exécution.
Quand les prisonniers lui furent amenés, de Gour-
gues commença par leur rappeler le crime dont ils
s'étaient souillés. Même en temps de guerre, des en-
nemis qui s'honorent d'appartenir à la civilisation
ont entre eux des égards réciproques. Mais les Espa-
gnols ont violé le droit des gens, ils méritent donc
une punition exemplaire. « Mais encore que vous ne
puissiez, ajouta-t-il (i), endurer la peyne que vous avez
(i) Relation, etc., p. 61.
30k CHAPITRE II.
méritée , il est besoin que vous enduriez celle que
l'ennemy peut donner honnestement , afin que, par
vostre exemple , les autres appreignent à garder la
paix et alliance que si mescha minent et malheureuse-
ment vous avez violée. » Il ne paraît pas que les Es-
pagnols aient essayé de fléchir leur vainqueur. Vic-
times de la guerre, ils avaient la conscience de leur
crime , et se résignèrent à la mort. Cette mort fut
honteuse. Ils n'eurent même pas les honneurs de la
fusillade ou de la décapitation, mais furent pendus
aux mêmes arbres où naguère ils avaient pendu les
cadavres français. C'était la peine du talion dans toute
sa rigueur! De Gourgues ajouta même, par une iro-
nie sanglante, à leur châtiment. Il retourna la plan-
che sur laquelle Menendez avait fait graver son af-
freuse légende (i) : «. Te ne faicts cecy comme à Fran-
çois, mais comme à Luthériens », et de l'autre côté ins-
crivit ces mots : « le ne faicts cecy comme à Espaignols ,
ny comme à Marannes, mais comme à traistres, vol-
leurs et meurtriers. »
De Gourgues allait-il rester à la Caroline , tenter en
Floride un autre établissement, ou rentrer en France?
(i) L'inscription est rapportée différemment par le manuscrit 3884 :
« le ne fay ceci comme à Espagnols, mais comme à Marrans, comme à
traistres, voleurs et meurtriers; » par Basanier , p. 219 : « le ne fay
cecy comme à Espagnols, ny comme à mariniers, mais comme à trais-
tres, voleurs et meurtriers », et par Champlain, p. 3a : « le n'ai pas
l'ait pendre ceux-ci comme Espagnols, mais comme pirates, bando-
liers et escumeurs de mer. »
!
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 305
Rester à la Caroline était difficile : l'explosion de la
poudrière l'avait rendue inhabitable. De plus , il est
des localités condamnées, et c'était tenter la destinée
que de s'installer pour la quatrième fois dans un
pays où les Français n'avaient éprouvé que des dé-
sastres. Enfin la contrée devenait inhabitable, car de
Gourgues avait ordonné de laisser sans sépulture les
cadavres Espagnols , et déjà on commençait à sentir
les exhalaisons putrides des soixante pendus et des
trois cent quarante « étendus (i) le ventre au soleil. »
Il fallait donc quitter au plus vite ces lieux maudits.
De Gourgues resterait-il en Floride? Mais il n'était
venu en Amérique que pour punir les Espagnols , et
nullement pour fonder une colonie. Aussi n'avait-il
apporté ni les approvisionnements ni les ustensiles
nécessaires. 11 n'avait pas non plus assez d'hommes
pour reconduire en France ses trois vaisseaux, et pour
tenir garnison dans le nouveau fort, qu'il aurait cons-
truit. Enfin les Espagnols, furieux de l'affront qu'il
venait de leur infliger, tourneraient infailliblement
toutes leurs forces contre lui. 11 aurait besoin pour
se soutenir de renforts incessants, et il connaissait as-
sez la faiblesse du gouvernement français pour savoir
à l'avance qu'il serait bientôt réduit à ses propres
ressources. Fonder un établissement nouveau en Flo-
ride, c'était donc courir à une mort certaine.
Il ne restait à de Gourgues qu'à retourner en France,
(1) D'Aubig_\é, Histoire de France, p. 5o4-
LA FLORIDE. 20
306 CHAPITRE II.
Sans doute ii lui était pénible d'abandonner si vite
le théâtre de ses victoires. Mais peut-èlre valait-ii
mieux ne pas laisser aux Indiens le temps d'être in-
grats , ni attendre un retour offensif des Espagnols,
et compromettre par un succès douteux une victoire
assurée. De Gourgues le comprit ainsi, et se décida à
regagner la France. C'était le parti le plus sage, celui
que dictaient les circonstances.
Mais de Gourgues ne voulait laisser ni la Caroline ni
les deux autres forts debouts derrière lui. L'explosion
de la poudrière avait, il est vrai, fortement endom- ,
mage la Caroline; les gros murs pourtant étaient en-
core à peu près intacts, et les fossés creusés. Quelques
jours de travail auraient suffi à une troupe européenne
pour la mettre de nouveau en état de résister à une
attaque régulière. Quant aux deux autres forts de
l'embouchure, ils n'avaient même pas été entamés.
Si donc les Espagnols, après son départ, s'y logeaient
de nouveau , leur position redevenait formidable , et
de Gourgues n'aurait travaillé que pour l'heure pré-
sente et nullement pour l'avenir. Il fallait aussi se pré-
munir contre les Floridiens. Exaltés par leur récente
victoire, les caciques auraient peut-être la pensée de
profiter du départ des Français pour se fortifier à leur
tour, et rendre impossible à l'avenir tout établisse-
ment européen. La Caroline et les deux petits forts
étaient donc ou bien une place d'armes toute préparée
pour une autre colonie espagnole, ou bien une cita-
delle floridienne presque inexpugnable. Dans l'un et
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 307
dans l'autre cas, conserver la Caroline et ses annexes
était également dangereux ; aussi de Gourgues réso-
lut-il de faire disparaître ces monuments de la honte
et de la victoire des Français.
Le temps lui manquait pour détruire les remparts
avec l'aide des seuls Français , mais il eut l'habileté de
faire concourir les Indiens à cette œuvre de destruc-
tion. Il convoqua les caciques, et, après leur avoir
rappelé tout ce qu'ils devaient à la France, « il
vint (i) tomber sur le propos de ruiner les forts, em-
ploiant tout ce qui pouvoit servir à leur persuader
que tout ce qu'il en vouloit faire estoit pour leur prof-
fict, et en haine de tant de méchancetez et cruaultez
que les Espaignols y avoient commises. » Les Flo-
ridiens, sans songer à l'avenir, emportés par le ressen-
timent des injures passées, se laissèrent facilement
persuader. Ils crurent que leur victoire ne serait com-
plète et leur sécurité assurée que le jour où serait
anéanti le dernier vestige des établissements euro-
péens. A peine de Gourgues avait-il fini de parler,
que les caciques rompirent brusquement la confé-
rence, et coururent à la Caroline en poussant des
cris. Leurs sujets les suivirent, et tousse mirent à l'œu-
vre avec tant d'ardeur que, le jour même, il ne restait
pierre sur pierre de ce monument de leurs souffrances
et de leur honte. C'est ainsi que , de nos jours, à la
voix de leur libérateur, les habitants de Messine se
(i) Relation, etc., p. 62.
308 CHAPITRE II.
ruèrent sur la citadelle maudite , qui tant de fois avait
vomi sur eux des feux destructeurs , et, en quelques
heures , la détruisirent de fond en comble. Les pas-
sions étaient identiques, et les circonstances analogues.
On détruisait pour se venger : on aurait dû conserver
pour se défendre.
Le lendemain, les deux forts à l'embouchure de la
rivière furent démolis avec une égale promptitude.
Les trente prisonniers espagnols , qu'on avait réser-
vés pour cette expiation suprême, y subirent le châ-
timent de leur crime. Ils furent tous pendus. Aussi
bien pas un d'entre eux ne protesta. Ils avouaient
tous et se vantaient presque d'avoir pris part au mas-
sacre. L'un d'entre eux déclara avant de mourir,
qu'il avait de sa main pendu cinq Français. De
Gourgues ordonna de laisser encore leurs cadavres
sans sépulture.
Tout était fini : Espagnols massacrés jusqu'au dernier,
forts ruinés, il ne restait plus que le souvenir du crime
et celui de la vengeance! De Gourgues se disposa
donc à rejoindre la petite flotte, qu'il avait laissée à
l'embouchure du Tacatacourou. Il chargea son lieute-
nant Cazenove de lui amener par mer ses deux grosses
barques chargées de l'artillerie prise à la Caroline,
cinq doubles couleuvrines , quatre moyennes, et quel-
ques autres petites pièces de fer et de fonte. Quant à
lui, avec ses quatre-vingts arquebusiers et ses quarante
matelots armés il revint par terre ; mais il avait grand
soin de toujours marcher en bataille , et ne permettait
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 309
à aucun de ses hommes de quitter les rangs : car il se
défiait des Indiens , et se tenait en garde contre quel-
que revirement inattendu de leur part. Il est vrai que,
pour le moment , les Floridiens ne songeaient qu'à la
reconnaissance. Ils accouraient au-devant de la pe-
tite troupe , et l'accueillaient avec des transports de
joie. Vivres frais, poissons cuits, fruits délicieux, les
Français n'avaient qu'à tendre la main , et ils étaient
comblés de présents. On remarqua fort une vieille
femme, qui s'écria en pleurant de bonheur, « qu'elle
ne.(i) se soulcioit plus de mourir maintenant puis-
qu'elle avoit veu une aultre fois les François à la Flo-
ride. » C'était une véritable marche triomphale ; mais
de Gourgues ne se laissait pas abuser par ces démons-
trations extérieures. Il pensait que les caciques pour-
raient bien être tentés de se débarrasser en une seule
fois de tous les envahisseurs de leur pays, et, au milieu
même de leurs protestations d'amitié , il recomman-
dait à ses hommes la plus exacte discipline , et leur
prescrivait la surveillance la plus rigoureuse.
Quand de Gourgues arriva à l'embouchure du Taca-
tacourou , le capitaine François Lagùe le reçut avec
une indicible satisfaction : car il était sans nouvelles
depuis le départ de ses compatriotes , et avait éprouvé
sur leur sort les angoisses les plus vives. Aussi n'avait-
il rien négligé pour être prêta appareillerai! premier
signal. Les trois navires étaient radoubés, les provi-
(i) Relation, etc., p. 63.
310 CHAPITRE II.
sions d'eau faites, il ne restait plus qu'à lever les an-
cres : en sorte que les Espagnols, si par malheur ils eus-
sent été vainqueurs, n'auraient pas surpris le vigilant
capitaine. De Gourgues, que rien ne retenait plus en
Floride, résolut de partir immédiatement. Il annonça
ses intentions aux caciques , qui voulaient à tout prix le
retenir, et se croyaient perdus, si les Français les lais-
saient exposés aux vengeances espagnoles. Olotocara
surtout, qui s'était signalé par sa Valeur, et qui, mal-
gré ses funestes pressentiments, avait échappé à la
mort , ne pouvait retenir ses larmes. L'histoire se tait
dorénavant sur le compte de cet ami de la France ;
mais (i) il est probable que les Espagnols le punirent
de ses sympathies, et réalisèrent ainsi ses tristes prévi-
sions. De Gourgues s'efforça de le consoler, lui et les
autres caciques. Il les engagea à rester fidèles à l'al-
liance française, et à se bien tenir sur leurs gardes, en
attendant l'arrivée d'un corps sérieux de débarque-
ment. Il leur promit enfin de revenir dans un an.
Les Floridiens se séparèrent des Français, et retour-
nèrent dans leurs villages, mais non sans leur avoir
renouvelé toutes leurs protestations de dévouement et
(i) Menendez retourna en effet en Amérique, et le pape Pie V lui
envoya une lettre et sa bénédiction comme à l'instrument futur de la con-
version des Indiens. Le fanatique réussit à rétablir en Floride la do-
mination espagnole, mais ses cruautés rejaillirent tellement sur la reli-
gion que tous les missionnaires furent assassinés les uns après les autres,
et que leurs successeurs, découragés, se résignèrent à quitter ce sanglant
théâtre. Voir Parkman, ouv. cit., p. 122.
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 311
de reconnaissance. De Gourgues réunit alors tous ses
compagnons, et leur adressa un discours que nous re-
produirons ici dans sa mâle simplicité : « (1) Mes amys!
rendons grâces à Dieu du bon sticcez qu'il a donné à
notre entreprise. C'est luy qui nous a préservez du
danger de la tempeste au cap de Fi nihus Terrée, à l'isle
Espaignolle, à l'isle de Coube et à la rivière de Halima-
cany ! C'est luy qui a ployé le cœur des sauvages à s'as-
socier avec nous! C'est luy qui a aveuglé l'entende-
ment des Espaignolz, en sorte qu'ils n'ont iamais peu
descouvrir noz forces, ny connoistre et employer les
leurs! Ilsestoient quatre pour un, en places forles, bien
remparées, et bien pourvues d'arlilerie, de munitions,
d'armes et de vives. Nous, pour toutes cboses, n'avions
que le bon droit, et toutesfois nous les avons vaincuz
en moin d'un rien. Par ainsy ce n'est à nos forces,
mais à Dieu seul que nous devons la victoire. Remer-
cions-le donc, mes amys, et reconnoissons toute notre
vie le grand bien qu'il nous a fait, et le prions de con-
tinuer toujours sa faveur envers nous. Prions-le aussy
qu'il luy plaise disposer le cœur des hommes en sorte
que tant de dangers, où nous nous sommes mis, et
tant de travaulx que nous avons endurez, trouvent
grâce et faveur devant noslre roy et devant toute la
France comme aussi nous ne nous sommes proposez
autre chose que le service du roy et l'honneur de nos-
tre pays! »
(i) Relation, etc., p. 64-65.
312 CHAPITRE II.
On aura remarqué le ton religieux, l'émotion pa-
triotique de ces belles paroles. Ce ne sont point là des
harangues faites après coup, des morceaux d'éloquence
composés à loisir plusieurs siècles après les événements
passés. L'auteur de la relation, on le comprend à l'ac-
cent de véracité de ces paroles, les a transcrites immé-
diatement après les avoir entendues, et, s'il est per-
mis d'avancer ici une hypothèse, que rien d'ailleurs ne
combat , cet auteur anonyme n'est autre que le mo-
deste héros qui, comme César, a raconté ce qu'il a fait,
avec simplicité et sans emphase (i).
Le lundi 3 mai i568, les trois navires levèrent l'an-
cre. Trente-quatre jours après, le lundi 6 juin 1 568, ils
arrivaient en vue de la Rochelle. La traversée avait été
si heureuse et les vents si favorables, qu'en dix-sept
jours les navires avaient fait onze cents lieues de mer.
Pourtant une des roberges , celle que commandait le
capitaine Deux, avait été assaillie par un coup de vent
à la hauteur des Bermudes, et ne revint en France
qu'un mois apès les deux autres. L'expédition n'avait
duré que dix mois. Il était difficile d'obtenir en si
peu de temps d'aussi remarquables résultats.
De Gourgues ramenait en France presque tous
ceux qui l'avaient quittée avec lui. L'attaque des forts
(i) C'est l'opinion de Gaillard (Notices et extraits), de M. Léonce
Couture {Esquisse d'une histoire littéraire de la Gascogne pendant la Re-
naissance) , de M. Sansas, de M. H. Ribadieu {Aventures des corsaires
bordelais), et de M. Tamizey de Larroque, le dernier éditeur de la Re-
prise de la Floride.
PRISE ET DESTRUCTION DE LA CAROLINE. 313
avait été si bien combinée, et exécutée avec tant de
bonheur, que peu de soldats étaient tombés sous le
feu des Espagnols. L'auteur de la relation a conservé
leurs noms : « C'étoient(i) quelques gentis hommes de
bon lieu et de bonne part, hardiz et vaillans au
possible, comme Lantonie de Lymosin, Bière, Carra u,
Gachie, Gascons, Pons de Xaintonge et quelques sol-
da tz. » De Gourgues avait eu grand soin de leur ren-
dre les bonneurs funèbres, et, pendant que les cada-
vres des quatre cents Espagnols pourrissaient au so-
leil, il avait donné à ses compagnons une honorable
sépulture. Lors du voyage de retour, un coup de vent
avait encore enlevé une petite embarcation montée
par huit hommes. Ces pertes sans doute étaient
cruelles, mais elles disparaissaient sous la grandeur
des résultats acquis.
(i) Relation, etc., p. 65-66.
S\k CHAPITRE III.
CHAPITRE III.
RECOMPENSE NATIONALE.
De Gourgues fut accueilli en France, et surtout à
la Rochelle, avec enthousiasme. La Rochelle était
alors, avec Bordeaux , le port le plus actif de notre
côte de l'Atlantique. Les huguenots y étaient déjà en
majorité, et, quand ils apprirent que leurs coreligion-
naires avaient été vengés en Floride, ils reçurent cette
nouvelle avec transport. De Gourgues séjourna quel-
que temps à la Rochelle. Les négociants et les arma-
teurs lui donnaient fête sur fête. Ils s'ingéniaient à
lui prouver que l'opinion publique s'était associée à
son entreprise, et en saluait avec allégresse l'heureuse
issue. Mais, comme il devait aller à Bordeaux pour y
rendre compte de sa conduite à Monluc , et aussi
pour jouir dans son pays des hommages qu'il avait mé-
rités, il quitta la Rochelle, qui était devenue comme sa
seconde patrie, et partit pour Bordeaux.
Le jour même de son départ dix-huit pataches es-
pagnoles et une roberge de deux cents tonneaux en-
traient en rade de la Rochelle, avec l'espoir de le sur-
prendre et de se venger sur lui del'affront public infligé
au nom espagnol. Philippe II, en effet, averti par un
des nombreux espions qu'il entretenait en France de
l'arrivée de la flotte victorieuse et de l'accueil en-
thousiaste qu'elle avait reçu, avait juré de se venger.
RÉCOMPENSE NATIONALE. 315
Il s'élait plaint officiellement à Charles IX de cette in-
fraction aux traités, et avait réclamé avec insistance
une punition exemplaire. Néanmoins, comme il ne
pouvait supposer que le gouvernement français au-
rait la lâcheté de condescendre sans résistance à l'ex-
pression de ses désirs, il avait aussi, pour mieux assu-
rer sa vengeance, mis à prix la tête de de Gourgues :
ce n'était pas une vaine menace. Le poignard d'un
sicaire gorgé d'or ou le pistolet d'un fanatique avait
déjà prouvé à l'Europe que le maître de l'Escurial
avait l'habitude de faire exécuter ses ordres. D'ail-
leurs l'assassinat ou l'empoisonnement n'étaient, au
seizième siècle, que des procédés politiques presque
autorisés. Les rois et les grands seigneurs n'y échap-
paient point. Un petit gentilhomme pouvait-il es-
pérer un sort meilleur ! Philippe II , dans son exaspé-
ration , avait encore envoyé à la Rochelle contre l'ex-
terminateur de ses sujets une flotte véritable. Desservi
auprès de son légitime souverain, désigné aux coups des
assassins, directement attaqué par le plus puissant mo-
narque de l'Europe, de Gourgues dut alors éprouver
une satisfaction bien légitime. Il avait rempli son de-
voir, et déjà il était persécuté : rien ne manquait à
sa gloire.
Avertie du départ de de Gourgues, la flotte espa-
gnole quitta les eaux de la Rochelle, et entra dans la
Gironde, qu'elle remonta jusqu'à Blaye. A ce propos
l'auteur de la relation écrit avec fierté (1) que « si le ca-
(1) Relation, etc., p. 67.
316 CHAPITRE III.
»
pitaine en eust été adverti à temps, il n'eust pour rien
au monde refusé de parler à eulx ; et , selon leur de-
mande, il leur eust fait la responce, telle qu'il y eussent
eu grand occasion de s'en contenter. » Certes cette
protestation est énergique : mais ce n'est peut-être
qu'une héroïque gasconnade ; car jamais de Gourgues
n'aurait résisté à une flotte entière. Peut-être l'aurait-
il essayé ! Mais il dut néanmoins s'estimer heureux de
ne pas avoir eu à tenter cette redoutable épreuve ,
et de se trouver à Bordeaux quand la flotte espagnole
le cherchait à la Rochelle et bientôt jusques à Blaye.
Bordeaux était déjà comme la capitale du sud-ouest
de la France : siège d'un grand commerce, au centre
d'un pays fertile, habitée par une population intelli-
gente et patriotique , cette ville fit à de Gourgues un
accueil empressé. Le gouverneur Monluc le reçut aussi
avec plaisir; car il aimait lesbelles actions, et nourrissait
contre les ennemis une de ces haines vigoureuses, qui
font les grands peuples et les grands citoyens. Il pro-
digua donc à de Gourgues les témoignages de son es-
time, et lui donna tonte facilité pour la vente de
son artillerie.
Par un heureux hasard un des descendants du hé-
ros de la Floride, M. le vicomte de Gourgues, a con-
servé dans les archives de son château de Lanquais
une pièce relative à cette vente (i). Le s5 août i568,
en présence de quelques gentilshommes , Antoine de
(i) Tamizey de Larroque, Appendice à la reprise de la Floride ,
p. 71.
RÉCOMPENSE NATIONALE. 317
Cassagnet, sous-gouverneur de Bordeaux, Jean de
Monluc, d'Escars, de Monferrand, de Savignac , de
Lur d'Uza , les pièces conquises à la Floride furent es-
timées quinze mille livres, mais elles ne trouvèrent pas
d'acheteurs. Il fallut les vendre, comme du métal au
rebut, à la municipalité de Bordeaux, pour la misé-
rable somme de trois mille livres. L'acte de vente avait
été passé , sur les ordres de Monluc , par-devant le no-
taire Themer, le 9 novembre 1 568 ; il existait encore
aux archives de Bordeaux avant le 1 3 juin 1862, mais
n'a pas été retrouvé après l'incendie du même jour.
De Gourgues retirait un bien maigre profit de son ex-
pédition ; car, cette somme de trois mille livres , il
devait encore la partager avec ses compagnons , et de
plus faire honneur à sa signature; avant son départ,
il avait engagé une partie de sa fortune pour acheter
des vivres et équiper des navires. On a conservé dans
les archives de Lanquais deux règlements de compte ( 1 ) ,
le premier en date du 20 juillet 1069, entre Jean
Maudran , mandataire de notre héros , et Jeanne
Eyquem, femme du capitaine François Lagùe ; le se-
cond, en date du 5 août 1569 (2), entre le même Mau-
dran et un certain Louis de Forcade, qui aurait avancé
une somme assez considérable au futur vainqueur de
la Floride.
Si de Gourgues, quind il partit pour l'Amérique ,
(1) Appendice à la reprise de la Floride, p. 72, 73.
(2) Id., p. 74-76.
318 CHAPITRE III.
avait compté sur la fortune, il s'était bien trompé î
Non-seulement il ne rentrait pas dans ses avances,
mais encore ne parvenait pas à débrouiller ses comp-
tes, et se voyait obligé de laisser ce soin à un manda-
taire. Il était même obligé de faire appel à la généro-
sité de son frère, président à la généralité de Guyenne.
Au moins pouvait-il compter sur la reconnaissance de
ses concitoyenset sur l'estime de son souverain : mais
nous arrivons à un des épisodes les plus honteux de
notre histoire. De Gourgues, en effet, allait être payé
de ses services par la plus noire ingratitude. Loin
d'être récompensé, comme il avait le droit de s'y at-
tendre, il allait être obligé de se cacher pour sauver
sa vie.
Bien que Philippe II eût réclamé vengeance, il ne
comptait pas sur la réalisation de ses menaces auprès
de Charles IX. Il savait trop bien comment il avait ac-
cueilli lui-même les protestations du roi de France,
lors de l'entreprise de Menendez, et il s'attendait si
peu à être écouté qu'il avait directement chargé quel-
ques-uns de sesofficiers du soin de sa vengeance. Quelle
fut sa surprise, et quelle ne dut pas être l'indignation
des Français (1) qui avaient conservé quelque soin de
l'honneur national , quand on apprit que de Gourgues
avait été averti de ne pas se présenter à la cour! L'in-
fluence espagnole était alors si puissante au Louvre ,
qu'elle avait triomphé des intérêts bien entendus du
(î) Mezeray, Histoire de France, éclit. 1727, p. 209.
RÉCOMPENSE NATIONALE. 319
pays, Catherine de Mëdicis et Charles IX en voulaient
peut-être aussi à l'humble gentilhomme qui avait osé
leur donner une leçon de convenance nationale;
d'ailleurs ils combinaient déjà le grand crime italien,
le gigantesque guet apens de la Saint-Barthélémy, et
toute guerre avec l'étranger, surtout avec l'Espagne,
eut été pour eux une complication dangereuse. Ils se
décidèrent donc à faire droit aux demandes de Phi-
lippe II, et annoncèrent leur résolution de livrer de
Gourgues à l'ambassadeur d'Espagne, s'il osait se pré-
senter.
Heureusement pour l'honneur du pays, Coligny pro-
testa. On ne comprendrait pas, en effet, le silence de
l'amiral en pareille circonstance, à moins qu'il n'eut
été froissé par une expédition conçue et exécutée sans
sa participation. Mais il était trop accessible aux sen-
timents généreux pour ne pas applaudir, avec tous les
bons Français, à la généreuse pensée de notre héros. Il
paraît que le roi d'Espagne insistait pour le châtiment
de de Gourgues. Le cardinal de Lorraine n'avait pas
rougi de se faire son avocat en plein conseil, en pré-
sentant l'attaque de la Floride comme une déclaration
de guerre à l'Espagne. Ébranlés par ses arguments
spécieux, et épouvantés par la menace d^ne guerre
prochaine , la plupart des membres du conseil allaient
se déclarer contre le vengeur de la pairie outragée (i),
(i) La Jortune de la cour, p. 242. Dutleix, dans son Histoire de
France, t. III, p. 674, le reconnaît : «Il fut si bien défendu par les
principaux de la cour et singulièrement par l'admirai, que Sa Majesté
320 CHAPITRE III.
« n'eust esté que monsieur deChastillon, avec sa façon
sévère et pleine de gravité , remonstra que si Gourgues
avoit eu tant de courage que d'entreprendre luy seul
ce que toute la France devoit faire, il méritoit une
grande récompense et non pas une punition, et que
ceux qui le condamnoient d'un acte si généreux sem-
bloient desjà nous vouloir honteusement assuiétir au
vasselage de notre ennemy capital ; si bien que mesme
le roy Charles neuvième, qui estoit courageux et sur-
tout esmeu en la ieunesse où il estoît; et vous ne
sçauriez croire combien l'arrest qui s'en suivit aporta
de gloire et d'honneur à l'admirai, voire mesme par
la bouche des ambassadeurs eslrangers qui estoient
à la cour. »
Quel fut cet arrêt? On l'ignore. Il est probable
néanmoins que de Gourgues reçut l'assurance de ne
plus être inquiété. Mieux eût valu pousser l'affaire
jusqu'au bout et braver en face le roi d'Espagne, en
accordant à de Gourgues une récompense nationale ,
et surtout en lui fournissant les moyens de revenir en
Floride. On ne l'osa pas. Coligny lui-même semble
avoir invité à la patience l'audacieux capitaine. Le
triple insuccès de la Floride l'avait découragé. Dé-
goûté de la politique qui prédominait alors, de plus
en plus convaincu de la triste nécessité de trancher
la question religieuse par la guerre civile, il réserva
et son conseil jugèrent qu'en vengeant ses injures particulières, il avait
aussi vengé celles de la France. »
RÉCOMPENSE NATIONALE. 321
pour des temps meilleurs son action directe, et renonça
momentanément à fonder une France américaine.
De Gourgues se résigna avec peine. Il était lésé dans
ses intérêts matériels, et froissé dans son honneur de
soldat. Il s'attendait à une récompense éclatante, et
il était presque réduit à s'enfuir, à se cacher ! quelle dé-
ception ! Quelle amertume ! Mais ce grand citoyen resta
inaccessible à toutes les suggestions d'une juste colère.
Il se réfugia à Rouen, chez son ami, le président de Ma-
rigny, qui s'honora en donnant un asile à cette vic-
time de l'injustice des cours. De Gourgues resta chez
le président et chez un autre de ses amis, de Vac-
quieulx, toute l'année 1570(1). Il y composa sans doute
la relation à laquelle nous avons emprunté de nom-
breux passages, et qu'il termina par ces patrioti-
ques paroles (2) : « Entreprise plus royale , ny plus au-
guste ne pourroit Sa Maiesté faire , que de faire planter
la religion chrétienne en ces pays! La dixiesme
partie des hommes qui sont morts en la moindre de
noz guerres civiles eust esté trop plus que suffisante
pour y conquester l'estendue de plusieurs telsroyaul-
mes que cestui-cy ! Le royaulme n'en seroit de rien
diminué, mais deschargé, et eulx ne changeroient de
roy mais de fortune , et où maintenant, pour leur di-
sette, ils sont subielz inutiles, ilsdeviendroient subielz
(1) D'après Dupleix, Hist. dé France, t. III, p. 674, de Vacquieulx
n'était que l'intendant d'Ogier de Gourgues, frère de Dominique.
(2) Relation, p. 69.
LA FLORIDE. 21
322 CHAPITRE III.
utiles et proffitables ; envoyans par deçà de grandes ri-
chesses et choses exquises et pretieuses et par delà , au
grand soulagement de tout le peuple françois, et grand
plaisir et contentement de Sa Maiesté, laquelle Dieu
veuille maintenir et accroistre en toute grandeur et
prospérité. »
Comme on le voit , de Gourgues restait Français et
bon Français. Il pensait toujours aux moyens d'être
utile à son pays, et, avec une profondeur de vues
et une prescience de l'avenir vraiment singulières au
seizième siècle , il indiquait le moyen d'enrichir la
nation, tout en étendant son influence , et en portant
ses frontières au delà de l'Océan. Il avait même oublié
les mauvais traitements dont on l'avait accablé, et se
montrait tout disposé à servir de nouveau la France ;
car un des manuscrits de la Reprise de la Floride se
termine par ces nobles paroles : « Encore que ce n'est
le premier service que le capitaine de Gourgues a fait
à son prince, aussi ne sera-ce le dernier, Dieu aidant,
s'il plaît à Sa Maiesté de l'employer. Que Sa Maiesté
commande seulement, il s'en trouvera assez qui y
courront; et, si en cela le service du capitaine de
Gourgues lui est agréable, il ne désire rien tant que
là, et partout ailleurs, exécuter ses commandements. »
Au moins, si la cour de France fut injuste envers de
Gourgues, ses contemporains l'apprécièrent à sa va-
leur. Nous savons déjà comment il avait été accueilli
dans le Midi. Les historiens du temps lui rendirent
un glorieux témoignage. « L'ambassadeur d'Espagne,
RÉCOMPENSE NATIONALE. 323
écrit d'Aubigné (i), avoit donné ordre à sa réception,
car, au lieu où il espéroit une petite ovation, il trouva
qu'on ne parloit que de mort pour lui. Tel est le
crédit que le rusé conseil d'Espagne se garde tou-
siours, quelque intermission qu'il y ait, dans le plus
estroit conseil de la France. Ce fut donc à de Gour-
gues à cacher ailleurs sa gloire et sa justice mecon-
gnue en son pays, tant estimée par les estrangers. »
Le froid et consciencieux de Thou ne cache pas son
mépris pour la honteuse conduite de la cour. « Rex
ipsum (2), quod injussu suo expeditionem suscepisset,
tanquam quietis puhlicae perturbatorem façessere jus-
serat , potenlibus tune in auia Lotharingis... Itaque
Gurgius favori manifesto in partes Philippi propen-
denti cedere, et apud amicos ad tempus latere con-
sultum duxit. »
Il s'est pourtant trouvé de nos jours un écrivain
qui a eu le triste courage de blâmer la conduite de
ce héros; nous citerons textuellement cette page au
moins étrange, que l'auteur n'a pas osé signer (3),
comme s'il avait eu conscience de son peu de pa-
triotisme : « L'action de de Gourgues aurait dû le faire
placer parmi les plus grands héros qu'ait produits la
France, si elle eût pu être justifiée par les règles de
(i) D'Aubigné, ouv. cit., p. 5o4.
(i) De Thou, ouv» cit., p. 5 {o.
(3) Histoire de la colonie française en Canada, par X...., 3 vol. gr.
in-8. Villemarie, Bibliothèque paroissiale , 1866.
324 CHAPITRE 111.
Ja morale chrétienne ; mais elle a été autant irréguliere
dans son principe que blâmable dans sa fin. Quelque
coupable qu'eût pu être Menendez pour avoir manqué
à sa parole, de Gourgues n'avait pas pour cela le droit
d'entreprendre, de son chef et en cachette, une expé-
dition à main armée. S'il était permis à chacun, au
défaut des princes, de venger de son autorité privée
les outrages faits aux autres, ce serait autoriser tous
les désordres et anéantir le droit public. D'ailleurs
ceux que de Gourgues égorgea sans examen et sans
distinction étaient- ils convaincus d'être coupables du
crime qu'il voulait venger? et s'il a immolé des inno-
cents, d'après quels principes pourrait-on l'excuser du
crime d'homicide? Dans ce massacre, ne donne- t-ii
pas lui-même l'exemple de la fureur qu'il détestait
chez les Espagnols? La haine qu'il leur porta, tou-
jours, depuis qu'ayant été fait par eux prisonnier de
guerre, et condamné à la chaîne comme forçat mal-
gré sa qualité de gentilhomme, entra-t-elle pour quel-
que chose dans le motif de son expédition? C'est ce
qu'on ne saurait assurer. Mais il est certain que le
désir delà vengeance personnelle aurait suffi seul pour
éteindre devant Dieu la fausse gloire qu'il se serait ac-
quise devant les hommes, si son entreprise, considérée
en elle-même, pouvait être justifiée. » Comme nous
sommes deceuxdontle cœur vibre encore au nom de
la patrie, nous ne nous abaisserons pas à réfuter ces
sinistres assertions. Un pareil plaidoyer eût trouvé
son excuse au XVIe siècle et en Espagne : de nos
RÉCOMPENSE NATIONALE. 325
jours, et en France , il n'excitera qu'un étonneraient
douloureux.
Il peut sembler étrange que de Gourgues ne soit
pas rentré en grâce lorsque Charles IX , après la paix
de Saint-Germain (1570), changea de politique, et se
jeta dans les bras du parti protestant. Il avait renoué
les relations de son père Henri II avec les luthériens
allemands, il était l'allié d'Elisabeth, et songeait à
intervenir contre l'Espagne dans les Pays-Bas. Les
calvinistes , un moment déconcertés par ces avances
imprévues, s'étaient ralliés. Coligny, très en faveur,
disposait des grades et des pensions. Le roi ne jurait
plus que par lui, et l'appelait son père. Les Guise
s'étaient éloignés de la cour, et « les courtisans
esbahis iuroient que le roi deviendroit huguenot (i). »
Philippe II commençait à le croire et à le craindre.
Déjà Coligny rassemblait une armée protestante en
Normandie sous les ordres de Lanoue et de Genlis, et
préparait deux flottes à la Rochelle et à Bordeaux.
Déjà les pirates de ces deux villes couraient sur les
vaisseaux espagnols. Tout annonçait une guerre pro-
chaine, et l'ambassadeur écrivait à son maître : « Cela
ne peut durer. Il faut que Votre Majesté rompe
avec le roi de France, et que le roi extermine les re-
belles et l'hérésie (2). »
(1) De Saulx-TaYanes, Mémoires, § il\.
(a) Capefigue, Réforme et Ligue , t. III, p. 3o, citant les archives
de Simancas.
326 CHAPITRE III.
La paix de Saint-Germain ouvrait donc à de Gour-
gues une carrière indéfinie de gloire et d'honneurs.
On avait trop besoin de ses bons et loyaux services
pour les négliger. C'est à ce moment qu'un de ses
amis, François de Noailles, évêque d'Acqs, songea à
lui pour un hardi coup de main. Ce diplomate, un
des plus habiles négociateurs qui aient jamais soutenu
les intérêts de notre patrie, projetait alors la conquête
de l'Irlande. Il s'exprimait en ces termes (i) dans un
mémoire présenté au duc d'Anjou , le futur Henri III :
— Lyon 16 août 1 571. « Il y a derrière l'Angleterre
un Pérou C'est le royaume d'Irlande l'un des
meilleurs pais du monde et le plus catholique, l'air
perpétuellement fort tempéré, plein de mines et de
métaux, dont la reine d'Angletere ne tient pas la XIIIP
partie : tout le reste est tenu par infinis rois sauvages
que les Anglois n'ont iamais sceu domter Et quant
ores il n'auroit ayde des vaisseaulx et hommes d'An-
gleterre, ie veux eslre dégradé de noblesse et de la
r
dignité que Dieu me faict tenir en son Eglise , si le
sieur de Strossy, et le capitaine Gourgues , avec VII ou
VIII mil arquebusiers françois, VIII ou [mil chevaulx
et six pièces d'arlillerie, ne font toute la réduction
de ce royaume en moins d'un an : lequel, bien réglé
et mesnagé, en moins de vingt ans après sa réduction,
sera de plus grand revenu que celui d'Angleterre. »
(1) Fonds Dupuy ; ms. 658, cité par Charrière, Négociations du Le-
vant, t. III, p. 171.
RÉCOMPENSE NATIONALE. 327
Il ne paraît pas que les projets de l'évêque d'Acqs
aient jamais reçu même un commencement d'exécu-
tion; mais n'était-ce pas pour de Gourgues le meil-
leur témoignage de la confiance qu'inspiraient sa
valeur et ses talents que d'être ainsi désigné à l'héri-
tier de la couronne comme un des deux généraux
seuls capables de réussir? Aussi bien, malgré le silence
de l'histoire, il est probable que le héros de la Flo-
ride ne resta pas dans l'inaction. C'est du moins ce
que semblerait indiquer un acte conservé dans les ar-
chives départementales de la Gironde, en (i) date du
ï4 mai 1^72, relatif à une vente considérable de bis-
cuits faite à de Gourgues par quelques marchands de
Bordeaux. Il paraîtrait aussi qu'il avait été nommé
capitaine d'un navire de la marine royale, nommé
le Charles (2), puisque par un autre acte, également
conservé dans les archives de la Gironde, en date du
4 janvier 1 574? il délègue un garde, le sieur Roubin,
pour conserver et entretenir ce navire. Mais tous ces
préparatifs restèrent inutiles, et, de nouveau, de Gour-
gues dut renoncer à ses espérances, car le crime de
la Saint-Barthélémy anéantit les projets des vrais amis
de la France, et ruina pour longtemps la politique
nationale.
Mieux inspirée que le roi de France, une princesse
étrangère voulut alors s'attacher un homme tel que
(1) Tamizey de Larroque, ouv. cit., p. 76-78.
(2)Id.,p. 78, 79.
328 CHAPITRE III.
de Gourgues. La reine d'Angleterre, Elisabeth, cher-
chait à fonder un empire anglais en Amérique, et elle
détestait de tout cœur les Espagnols. Or de Gourgues
s'était illustré au nouveau monde, et il portait aux
Espagnols une haine vraiment inexpiable. Elisabeth
le pria de se rendre en Angleterre, et lui promit un
traitement digne de son mérile. De Gourgues n'avait
plus de protecteurs depuis l'assassinat de Coligny
(1672), et la mort de Monluc (1677), et il était trop
bon Français pour plaire à la cour corrompue du
dernier Valois. Bien qu'il eût préféré consacrer à son
pays les restes d'une ardeur qu'avaient émoussée les
déceptions, il voulut encore le servir indirectement ,
en poursuivant l'Espagne sous le pavillon anglais. Il
accepta donc les propositions de la reine, et se ren-
dit en Angleterre.
Elisabeth préparait alors une grande expédition
contre l'Espagne. Il s'agissait d'enlever le Portugal à
Philippe II, qui venait de le conquérir, et de le resti-
tuer à son possesseur légitime, Antonio de Crato. Une
première expédition avait été organisée par la France,
mais elle fut malheureuse. La flotte avait été disper-
sée. Deux mille hommes avaient péri dans le combat,
et deux cent quatre-vingts prisonniers avaient été
pendus comme pirates. De Gourgues fut chargé d'or-
ganiser une nouvelle expédition. C'était pour lui l'oc-
casion de renouveler ses exploits de Floride. Il mit
la plus grande activité à ses préparatifs de départ.
Mais l'impatience le gagnait, la fièvre le brûlait. Il
RÉCOMPENSE NATIONALE. 329
tomba malade à Tours, et y mourut (i583) (i).
Coligny l'avait déjà précédé dans la tombe. Avec
ces deux grands citoyens disparaissait tout espoir de
fonder en Floride une France américaine.
H nous faut en effet franchir un siècle, avant de
trouver non pas un nouvel essai de colonisation, mais
un projet de colonisation en Floride. L'auteur de ce
projet était Ogeron de la Boire (2), le véritable fon-
dateur de notre belle colonie de Saint-Domingue.
Charlevoix en fait un grand éloge : « Jamais, dit-
il, on ne vit plus honnête homme , une âme plus
noble et plus désintéressée, un meilleur citoyen —
Il fut le père plutôt que le gouverneur des peuples
confiés à ses soins, et il ne lui aurait rien manqué,
s'il eût été aussi heureux dans ses entreprises qu'il
méritait del'être (3). » D'Ogeron était fixé depuis long-
temps dans les Antilles. Il en connaissait les ressources.
Il savait que la France pouvait, dans ces parages, fon-
der un bel empire colonial. Mais il croyait que le
(r) Certains écrivains se sont trompés sur la date de sa mort. Weiss
{Biographie universelle, art. de Gourgues ), Haag ( France protestante,
art. de Gourgues), donnent ï5g3 au lieu de i583. Mais l'expédition en
faveur d'Antonio de Crato est réellement de i583 et non de 1693. De
plus les contemporains, Lescarbot, et surtout La Popellinière, indi-
quent la date de i583. Ce dernier écrivit son ouvrage en i585. Il n'a
donc pu devancer l'avenir, puisqu'il parle de la mort de son ami « qui
mourut au grand regret de ceux qui le connoissoient, » p. t\i.
{1) Et non de la Bouère, comme on l'écrit d'habitude. Cf. Revue
cP Anjou, avril 1870.
(3) Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue , t. TI, p. 58.
330 CHAPITRE III.
sort de ces colonies serait précaire, tant que la France
n'aurait pas sur le continent américain fondé quel-
que établissement moins exposé que les Antilles à quel-
que attaque imprévue. Dès i656 il avait organisé
une expédition, pour coloniser Ouatiningo dans l'A-
mérique méridionale, mais il dut renoncer à ce pro-
jet. Alors il tourna ses vues vers l'Amérique septentrio-
nale , et songea à cette belle péninsule Floridienne,
(fui lui rappelait des souvenirs tristement glorieux.
En 1669 il adressa donc à Colbert, tout-puissant et
très-intelligent protecteur des intérêts français d'ou-
tre-mer, un long mémoire , où il était dit en subs-
tance (1) : « Il n'y a que deux cents lieues de la Tortue
à ce continent. Les vents sont toujours bons pour y
aller et pour en revenir, et rien n'est plus facile que
de se rendre maître de tout le commerce des Espa-
gnols, en établissant un poste qui domine le canal
de Bahama. D'ailleurs la cberté des denrées, qui est
toujours fort grande à Saint-Domingue, occasionne
la désertion d'un grand nombre de flibustiers , qui se
retirent à la Jamaïque, où elles sont à bon marché,
et la Floride peut fournir toutes celles qu'on peut trou-
ver en quelque lieu des Indes que ce soit. De plus,
en cas de disgrâce , on aurait un refuge assuré et
prochain, et l'on ne serait plus en danger de voir les
Anglais profiter des débris de nos colonies. Il n'y au-
rait même rien de plus capable de rassurer les Fran-
(1) Charlevoix, Histoire de Saint Domingue. , p. 8/j.
RÉCOMPENSE NATIONALE. 331
çais de toutes les Antilles qu'un pareil établissement,
qu'ils souhaitent tous avec ardeur, ne fût-ce que
pour mettre une digue à la puissance anglaise, qui
devient excessive dans ces quartiers-là. »
Ce mémoire fut sans doute présenté à Colbert ,
mais le ministre ne semble pas s'en être occupé sé-
rieusement. Il préludait alors par la guerre des tarifs
à la grande guerre de Hollande, et tout ce qui le dé-
tournait de celte grave préoccupation était par lui
considéré comme nul et non avenu. On sait comment
cette guerre se prolongea jusqu'en 1678, et comment
Colbert ne put empêcher son souverain de s'engager
dans une série d'aventures qui eurent pour la France
une si triste issue. Le projet d'Ogeron resta donc en-
foui, sans doute avec beaucoup d'autres, dans les car-
tons du ministère, d'autant plus que son auteur, fort
occupé lui-même à se défendre contre les Espagnols
et les Hollandais, et à lancer de tous cotés ses corsai-
res (1), les fameux flibustiers, l'oublia peut-être, et,
dans tous les cas, ne renouvela plus sa demande.
La Floride resta donc aux Espagnols. Mais cette
contrée devait une fois encore, au siècle suivant, être
fatale à la France. Pendant la guerre de sept ans, en
vertu du pacte de famille, signé entre tous les princes
de la maison de Bourbon , l'Espagne avait joint ses
(1) On sait pourtant qu'il vint à Paris en 1675, mais qu'il y mourut
le 16 mars sans avoir pu seulement obtenir une audience de Colbert.
Cf. P. Clément, Lettres de Colbert, t. III, p. 601.
332 CHAPITRE m.
flottes à celles de la France contre Y Angleterre ( 1 76 1 ) .
Elle fut punie de sa tardive intervention par la perte
de plusieurs de ses colonies, et entre autres de la
Floride, qu'elle céda à l'Angleterre par le traité de
1763. Louis XV crut alors de sa dignité de donner
à son malheureux allié une compensation territoriale,
et il lui céda la magnifique et fertile Louisiane
comme indemnité pour la Floride perdue. C'était peut-
être agir en parent dévoué, mais assurément en sou-
verain inintelligent. Nous renoncions ainsi au dernier
débris du magnifique empire fondé par nos pères en
Amérique !
En résumé, ce ne furent ni les hommes intelligents
et braves qui firent défaut, ni les actes de dévouement
et d'héroïsme qui manquèrent en Floride. Si nous
avons perdu cette colonie qui pouvait devenir un em
pire, si nous avons renoncé à ces établissements qui
eussent été pour notre patrie une source inépuisable
de richesses, il faut l'attribuer aux causes que nous
avons signalées dans le cours de cette hisioire : manque
de direction et de persévérance, imprévoyance inouïe,
préjugés économiques qui détournèrent des travaux
agricoles, et aussi haine patiente et réfléchie de l'Es-
pagne. La ruine des colonies françaises de Floride
fut un malheur national, dont nos historiens n'ont
peut-être pas saisi toute la portée. Si le gouverne-
ment avait écouté les patriotiques conseils de Coligny,
et dirigé sur ce continent vierge encore l'exubérance
de force et l'activité brutale qui débordaient en France,
RÉCOMPENSE NATIONALE. 333
une France américaine se seraitélevée, commepar en-
chantement, sur l'autre rive de l'Atlantique: S'il eût
assuré la liberté de conscience aux émigrants, nous
n'aurions pas à enregistrer dans nos annales la sinistre
série des guerres religieuses : l'Amérique du Nord, au
lieu d'appartenir pendant deux siècles à l'Angleterre,
et d'çtre, à l'heure actuelle , peuplée par des Anglo-
Saxons, nous aurait appartenu, nous appartiendrait
peut-être encore, et la majorité des habitants des
Etats-Unis seraient d'orignie française. Telles furent les
déplorables conséquences de l'abandon des projets de
Coligny : un demi-siècle de guerres civiles, l'abaisse-
ment et l'humiliation de la patrie, et la substitution
de la puissance anglaise à la puissance française dans
l'Amérique du Nord.
Au moins nous sera-t-il permis d'exprimer nos re-
grets, d'espérer que nos lecteurs les partageront , et
d'envoyer au delà de l'Océan un souvenir mélancoli-
que à cette Floride qui nous fut, à plusieurs reprises,
si fatale , mais où s'illustrèrent quelques-uns de nos
compatriotes, que nous nous estimerions heureux d'a-
voir contribué à remettre en lumière.
SECONDE PARTIE
LES
RELATIONS FLORIDIENNES
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
Nous distinguerons dans cette notice 1° les documents contempo-
rains; %° les ouvrages postérieurs.
1° Documents contemporains.
A. Documents français.
I. Ribaut (Jean). Histoire de l'expédition Française en Floride. Lon-
dres, 1563. C'est un récit de la première expédition, composé par Ri-
baut en Angleterre. Les exemplaires de cet ouvrage furent promp-
tement épuisés. Brunet, dans son Manuel du libraire, avoue qu'il
n'en connaît pas. Mais une traduction anglaise parut, la même an-
née, sous ce titre : The whole aud true discovery of terra Florida, and
nowenewly set forthe in englische, the XXX may of 1563.London, by
Rouland. Hall for Thomas Hacket, in-16, 22 f.f. Le célèbre collection-
neur Hackluyt inséra cette traduction dans un volume in-4°, qu'il
fit paraître à Londres en 1567, et qu'il intitula : A notable historié,
containnig foure voyages made by certaine French captaynes into Flo-
rida. Cette traduction vient d'être réimprimée par les soins de la
société de bibliophiles anglais, qui s'est formée sous le patronage
de ce même Hackluyt. Comme les historiens du XVIe siècle firent
de nombreux emprunts à la relation de Ribaut, qu'ils avaient à
leur disposition, nous avons cru pouvoir citer, en première ligne,
parmi les documents français , un ouvrage que nous ne connais-
sons plus que par les traductions anglaises.
II. Le compagnon et le successeur de Ribaut, qui assista à la pre-
mière expédition , commanda la seconde, et eut le bonheur d'être
un des rares survivants de la troisième , René de Laudonnièrë ré-
digea ses aventures, et en composa un intéressant ouvrage inti-
LA FLORIDE. 22
338 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
tulé : Histoire notable de la Floride située es Indes Occidentales, con-
tenant les trois voyages faicts en icelle par certains capitaines et pi-
lotes François, descrits par le capitaine Laudoniere, qui y a commandé
l'espace d'un an trois moys. Paris, G. Auvray, 1586, VIII et 124 ff. un
vol. in-8°. Le premier éditeur de ce^ opuscule fut un certain Basanier,
qui se disait « gentilhomme mathématicien. » C'est sans doute le
Basanier auquel M. Fétis, dans sa Biographie des musiciens, attribue
un traité intitulé : Plusieurs beaux secrets touchant la théorie et prac-
tique de la musique. Paris, 1584. L'Histoire notable de la Floride a
été reproduite dans le troisième volume de la collection d'Hackluyt,
et réimprimée à Paris, en 1853, sous le môme titre, par M. Pierre
Jannet, dans la Bibliothèque Elzévirienne (1 vol. in-12, XVI et 228
pages). Elle se divise en quatre parties : Les trois premières, seules
originales, sont relatives aux voyages où figura Laudonnière. La
quatrième , annexée sans doute par Basanier, raconte l'expédition
de de Gourgues. De ces quatre parties nous avons reproduit dans son
entier la première , afin de présenter un document contemporain
relatif à la première tentative de Ribaut : nous n'avons donné que
des fragments de la seconde et de la troisième partie, ceux qui nous
ont paru les plus intéressants; et nous avons supprimé la qua-
trième, qui devenait inutile, puisque nous voulions rééditer la re-
lation originale de l'expédition de de Gourgues. Si nous avons pris
la liberté de mutiler ainsi une œuvre aussi recommandable , nous
avons pour excuse, en premier lieu, les exigences de l'exécution ma-
térielle, en second lieu, la certitude que les amateurs de naïf lan-
gage et les américanistes de profession pourraient recourir à l'édi-
tion de M. Jannet. Nous prions nos lecteurs de remarquer que nous
avons constamment reproduit l'édition de 1586.
III. Coppie d'une lettre venant delà Floride, envoyée à Rouen, et
depuis au seigneur d'Everon, ensemble le plan et portraict du fort que
les François y ont faict. Paris, Vincent Nonnent et Jeanne Bruneau.
L'auteur de cette lettre, fort intéressante par les détails qu'elle ren-
ferme et la description naïve des mœurs et des usages floridiens,
est anonyme. M. Ternaux-Compans l'a éditée pour la seconde fois
dans le dixième volume de la seconde série de sa collection de Voyages
et Documents relatifs à la découverte de l'Amérique (p. 232-247). Nous
avons reproduit sa réédition.
IV. M. Ternaux-Compans a publié à la suite de ce dernier opus-
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 339
cule (p. 247-301), une Histoire mémorable du dernier voyage entre-
pris aux Indes, lieu appelé la Floride, faict par le capitaine Jean Ri-
baut, et entrepris par le commandement du Roy en Van MDLXV. Cette
relation, dont l'auteur est demeuré anonyme, ne présente aucun in-
térêt : ce n'est guère que la reproduction des textes de Laudonnière
et de Le Challeux, dont nous parlerons tout à l'heure. Nous avons
cru pouvoir nous dispenser de la publier.
V. Lettres et papiers d'État du sieur* de Forquevaulx. Ces lettres,
pour la plupart inédites, se trouvent dans le manuscrit n° 10751
(fonds français) de la bibliothèque nationale. Ce manuscrit faisait
autrefois partie du supplément du fonds français, sous le numéro
^~. C'est un in-folio de 1478 feuilles, d'une magnifique écriture. Il
contient 475 lettres ou papiers divers adressées par le roi Charles IX
et sa mère Catherine de Médicis à leur ambassadeur en Espagne,
Raymond de Pavie, sieur de Forquevaulx, et les réponses de l'am-
bassadeur à ses maîtres. Cinquante-quatre de ces lettres, en tota-
lité ou par fragments, ont trait aux affaires floridiennes. Le mar-
quis du Prat, dans son intéressante Histoire d'Elisabeth de Valois
(Paris, 1859, Techener, un vol. in-8°), en a cité et analysé une partie.
Mais la copie de ces lettres est tellement fautive que nous n'essaye-
rons pas de relever les innombrables erreurs et même les contre-
sens qui déparent cette publication. L'orthographe du temps, la
ponctuation, rien n'est respecté. A vrai dire, tout était à refaire.
Aussi bien, sur ces cinquante-quatre lettres, trente-cinq sont inédites
en totalité et deux en partie. Les dix-sept autres ont été toutes re-
vues et corrigées sur le manuscrit original. Nous espérons que le
lecteur nous saura gré d'avoir fait connaître ces lettres, dont quel-
ques-unes présentent le plus vif intérêt littéraire et historique.
YI. Le charpentier dieppois, Nicolas le Challeux, qui accompa-
gna Ribaut en Floride, lors de son troisième voyage, et survécut à la
catastrophe, a laissé de ses aventures un très-naïf etfort intéressant
récit intitulé : Discours de l'histoire de la Floride contenant la cruauté
des Espaignols contre les subiects du Roy, enl' an mil cinq cens soixante-
cinq, rédigé par ceux qui en sont restés, chose autant lamentable à ouir
quelle a esté proditoirement et cruellement exécutée par les dicts Es-
paignols. Dieppe, may 1566, in-8°, 62 p. Ce petit livre eut un grand
succès, car il fut réimprimé deux fois la même année : la première
fois avec « une epistre faictepar Vautheur en 21 vers de huit syllabes ; »
340 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
la seconde fois à Lyon par Jean Saugrain, in-8°, 56 pages. Urbain
Chauveton, à la suite de sa traduction en français de La Historia del
mundo nuovo par Girolamo Benzoni, inséra ou plutôt paraphrasa la
relation de Le Challeux sous le titre suivant : Ensemble une petite
histoire d'un massacre commis par les Hespagnols sur quelques Fran-
çois en la Floride. Genève, Eustace Vignon, 1579, in-8°, 104 p. Cette
paraphrase fut goûtée, car on la réimprima en 1588 et en 1589, et
on la traduisit en latin avant 1600; nous possédons en effet la troi-
sième édition de cette traduction latine, à la date de 1600 (Genève,
apud hacredes Eustathii Vignon, in-8°, XV, 480 pp. 6 ff). MM. Cim-
ber et Danjou, dans le tome VI de la première série des Archives
curieuses de l'Histoire de France, p. 200-229, Paris, Beauvais, 1835,
l'ont en partie rééditée. Le texte primitif a été donné de nouveau
par M. Ternaux-Compans dans le dixième volume de la seconde sé-
rie de sa collection américaine (p. 249-300), et tout récemment par
M. Gravier, de Rouen, avec un luxe typographique et une abondance
de notes savantes qu'on ne saurait trop louer. Nous avons suivi,
dans cette réimpression, l'édition Jean Saugrain (Lyon, 1566, avec
privilège de 1er août 1566, signé de Birague et de l' Anges).
VII. Requeste au Roy faicte en forme de complainte par les femmes,
veufves, petits enfans, orphelins et autres, leurs amis, parents et
alliez de ceulx qui ont esté cruellement envahis par les Hespagnols en
la France antharctique, dicte la Floride. Il existe de nombreuses édi-
tions et traductions latines de cette requête destinée, dans la pen-
sée de son auteur, à un grand retentissement. D'ordinaire elle est
imprimée à la suite de l'ouvrage de Le Challeux. On la trouve aussi
dans la collection de Bry, jointe aux divers opuscules de J. Lemoyne
dont nous parlerons bientôt, MM. Cimber et Danjou l'ont rééditée
dans le tome VI de la première série des Archives curieuses de
l'histoire de France (p. 232-237). Nous l'avons également repro-
duite.
VIII. Reprise de la Floride. L'auteur anonyme de cette relation est
très-probablement le chef même de l'expédition, l'héroïque de
Gourgues. On connaît cinq manuscrits de cette relation : le premier,
conservé dans les archives du château de yayres, appartient à M. de
Bony; les quatre autres sont déposés à la bibliothèque nationale,
où ils portent les numéros 1886, fonds Saint-Germain français, in-4°,
2145, in-4°, 3384, in-f°, et 6124, in-4°, fonds français. Le 2145 et le
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 34-1
6124 sont à peu près identiques, et ne diffèrent du 1886 que par
des détails d'orthographe. Taschereau, dans la Revue rétrospective de
1835 (t. II, p. 321-358), a reproduit la reprise de la Floride d'après
le manuscrit 3884. Ternaux-Compans l'a donnée en 1841 , dans le
dixième volume de la seconde série de sa collection Américaine
(p. 301-366), d'après le manuscrit 1886. En 1851, la reprise de la
Floride fut réimprimée à Mont- de-Marsan, d'après le manuscrit du
château de Vayres (Chabeau, petit in-8°, 63 pp.), et en 1857 M. Ta-
mizey deLarroque, cet infatigable érudit, dont la science rivalise
avec la complaisance , donna une dernière édition d'après les ma-
nuscrits 2145 et 6124. Cette édition, de beaucoup la meilleure, est
enrichie de documents inédits relatifs à de Gourgues, que nous avons
analysés dans le cours de cet ouvrage. Hackluyt traduisit en anglais
la reprise de la Floride (1587, pet. in-4° de 64 ff. ), et les frères de
Bry en insérèrent la traduction latine et allemande dans leur Collec-
tion de grands et petits voyages. On en trouve une paraphrase dans
l'Histoire des Trois Mondes par la Popelinière (1582, in-4°, liv. II,
p. 28-42), dans Y Histoire de la Floride, par Laudonnière, dont nous
parlions tout à l'heure, dans Y Histoire de la Nouvelle France, par
Marc Lescarbot (1609 in-8°), et dans l'Histoire et description géné-
rale de la Nouvelle France par Charlevoix (1744). Nous avons repro-
duit dans cet ouvrage le manuscrit 1886, mais en donnant les prin-
cipales variantes des autres manuscrits.
B. Documents espagnols.
{.Dépêches officielles de Menendez. Cette fort intéressante collection,
encore inédite, est conservée dans les archives de Séville {Cartas
escritasal rey por el gmeral Pero Menendez de Aviles). Nous n'avons
pu nous en procurer une copie. Plus heureux que nous, M. Park-
man a eu à sa disposition toutes ces dépêches ; mais il en a tiré un
bien médiocre parti dans son Histoire des pionniers français dans
l'Amérique du Nord : à peine en cite-t-il , de loin en loin , quelques
fragments. Il eût été pourtant bien curieux de connaître, autre-
ment que par les rapports français, cet étrange personnage, dont
le fanatisme était peut-être sincère, et qui, dans le fait, écrasa le
protestantisme français au nouveau monde. Nous ne pouvons donc
qu'exprimer nos regrets , et indiquer à nos successeurs cette source
3Ï2 NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
abondante de renseignements inédits , à laquelle il leur sera peut-
être permis de puiser.
II. Sons de las Meras. Relation de V expédition de Menendez. Le
docteur de las Meras avait été attaché à l'expédition dont il écri-
vit l'histoire. Sa relation manuscrite resta longtemps inédite. En
1723, Gabriel de Cardenas y Cano, sous le pseudonyme d'André
Gonzalez de Barcia, l'inséra dans son Ensayo cronologico para la his-
toria de Florida. Le père Charlevoix , dans le deuxième volume de
son Histoire de la Nouvelle France, a cité de nombreux fragments
de cet ouvrage. Ce sont ces fragments qui nous ont servi dans le
cours de cet ouvrage : comme nous n'avons pu nous procurer la
relation originale, nous n'aurions pas voulu rééditer la traduction
de Charlevoix , et nous renvoyons à la lecture de son histoire.
III. Francisco Lopez de Mendoza. Mémoire de l'heureux résultat et
du bon voyage que Dieu, notre seigneur, a bien voulu accorder à la
flotte qui partit de la ville de Cadix pour se rendre à la côte et dans
la province de la Floride, et dont était général l'illustre seigneur Pero
Melendez, etc. Mendoza était un des chapelains de l'Armada dirigée
par Philippe II contre les établissements français de Floride. Sa re-
lation est pleine d'incohérences et d'absurdités , mais elle est écrite
avec bonne foi , et renferme des détails précis et abondants. Elle a
été traduite par M Ternaux-Compans et insérée dans le dixième
volume de la seconde série de sa collection américaine (p. 165-233).
Comme nous nous sommes imposé de ne reproduire que des docu-
ments originaux, nous renvoyons le lecteur à cette traduction.
C. Documents latins,
Brevis narratio rerum quœ in Florida, Americœ provincia, Gallis
acciderunt,secundain illam navigatione, duce Renatode Laudonniei'e,
classis prœfecto, anno MCLXIV. Additœ figurœ et incolarum icônes ad
vivum expressœ ; brevis item declaratio religionis, rituum, vivendique
ratione ipsorum, etc. Francofurti ad Mœnum, 1591. C'est un titre
général pour les trois ouvrages suivants :
l. Gallorum in Floridam, Americœ provinciam, altéra navigatio ,
duce Lauionniero , anno MDLX1V.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 3^3
II. Indorum Floridam provinciam inhabitantium eicones, primum
ibidem ad vivum expressœ a Jacobo le Moyne, addita ad singulas
brevi earum decîaratione.
L'auteur de ces deux premiers ouvrages était Jacques Lemoyne
de Mourgues, dessinateur attaché par Laudonnière à la seconde
expédition, et qui eut l'heureuse chance de survivre à la troisième.
Réfugié en Angleterre , il s'y lia avec Théodore de Bry, qui prépa-
rait alors sa fameuse collection des Grands et des petits voyages.
Prié par lui de recueillir ses souvenirs, et de joindre à son récit
-quelques dessins originaux, Lemoyne se mit à l'œuvre. Le premier
de ses ouvrages est une histoire naïve et intéressante de ses aven-
tures. Le second, composé de 42 planches, toutes remarquables par
leur exécution et la précision des détails, est le meilleur des com-
mentaires de l'histoire floridienne. Quelques-unes de ces planches,
ou du moins les linéaments principaux ont été reproduits dans le
Magasin pittoresque et dans V Univers pittoresque (Amérique, 2e vo-
lume). Peut-être un photographe aura-t-il l'heureuse pensée de re-
produire ces dessins, et d'en composer un album floridien, destinés
à un grand succès. Lemoyne mourut avant d'avoir achevé son œu-
vre ; mais de Bry acheta le manuscrit et les planches à sa veuve , et
les inséra dans sa collection (2e volume).
III. Parergon continens quœdam quœ ad prœcedentis narrationis
elucidationem non erunt forsan inutilia. L'auteur anonyme de cette
publication est sans doute l'éditeur de Bry, qui voulut ajouter aux
deux opuscules de son ami Lemoyne quelques explications.
Nous regrettons de ne pouvoir publier ces trois ouvrages latins ;
mais le premier d'entre eux est trop considérable, et dépasserait les
limites de ce livre; le second ne pourrait être reproduit que par la
main d'un artiste, et le troisième n'a qu'une importance médiocre.
Il nous suffira donc de les signaler à l'attention des américanistes.
2° Documents postérieurs.
Nous n'avons cherché ici qu'à dresser la liste chronologique des
principaux ouvrages qui traitent de la Floride française , directe-
ment ou indirectement.
34 ï NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
XVIe siècle.
D'aubigné. Histoire universelle, t. I, liv. IV, § 20, p. 350-351; liv.
V, §51, p. 501-504, édit. 1626.
Lescabbot. Histoire de la Nouvelle France, § V, XX, p. 37-142. Pa-
ris, 1609.
La Popelinière. Les trois Mondes, 1582, liv. II, p. 28-42.
Thevet. La Cosmographie universelle,t. II, liv. 23, § 2, p. 1005. Lyon,
1575.
Thevet. Vie des hommes illustres, liv. VIII, p. 663.
De Thou. Histoire universelle, t. II, p. 531-541, édit. 1620.
XVIIe siècle.
Wytfliet. Histoire des Indes Orientales et Occidentales. Dc-uay,
1605.
De Laet. Description des Indes Occidentales, liv. IV, § IX-XVI1I,
p. 117-130. Leyde, 1640.
Champlain. Voyages et découvertes en Nouvelle France. Paris, Le-
mare, 1632.
La Fortune de la cour. Paris, 1642, p. 238-243.
Dupleix. histoire de France, édit. 1644, t. III, p. 673-675.
Moreri. Dictionnaire historique, édit. 1674.
XVIIIe siècle.
Charlevoix. Histoire et description générale de la Nouvelle France,
t. I, p. 35-165. Paris, in-12, 1744.
Abbé Prévost. Histoire générale des voyages, t. XIV, § 6, p. 415-458,
Paris, 1745-1770.
Chaudox. Dictionnaire historique, Paris, 1766.
XIXe siècle.
Wabden. Description des États-Unis, trad. française, 1820, t. III,
liv. II, p. 13.
Vitet. Histoire de Dieppe. Paris, 1838.
Guébin. Histoire maritime de la France, 1. 1, p. 368-393. Paris, 1 842.
Roux de Rochelle. Histoire des États-Unis, t. I, p. 1-22. Paris,
1853.
Girard. Le Italion, journal le Siècle, 1857.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. 345
Martin. Histoire de France, vol. IX, p. 285, édit. Paris, 18G0.
Du Prat. Histoire d'Elisabeth de Valois, Paris, 1859.
Bancroft. Histoire des États-Unis, trad. Gatti de Gamond, t. I,
p. 67-81. Paris, 1861.
De Gourgues. Dominique de Gourgues, mémoire inséré dans le bul-
letin de la Société d'histoire et d'archéologie de la province ecclé-
siastique d'Auch. Auch, 1861.
Haag. La France protestante. Paris, 1861.
Parkman. Pioneers of France in the north world, France aud England
in north America. Boston, 1867, traduction française parMe de Cler-
mont-Tonnerre. Paris, 1874.
Poussielgue. Voyage en Floride.' Tour du Monde, nos 454-456.
Tessier. L'amiral Coligny. Paris, 1872.
L'HISTOIRE NOTABLE
DE LA FLORIDE
SITUÉE ES INDES OCCIDENTALES
CONTENANT LES TROIS VOYAGES FAIGTS EN IGELLE
PAR CERTAINS CAPITAINES ET PILOTES FRANÇOIS
DESCRITS PAR LE CAPITAINE LAUDONNIÈRE
QUI Y A COMMANDÉ L' ESPACE 1)'ltN AN TROIS MOYS
l. La partie de la terre, que auiourd'huy nous nommons la qua-
trième partie du monde, ou l'Amérique , ou bien l'Inde Occidentale,
a esté incognùe des anciens, à raison de sa trop longue distance :
mesme toutes les isles de l'Occident, et les isles Fortunées n'ont esté
descouvertes que parles modernes : encoresque quelques-uns (I)ayent
voulu dire qu'elles l'ayent esté du temps d'Auguste César , et que
Virgile (2) en a fait mention au sixième de son Enéide, quand il dit,
qu'il y a une terre delà les estoilles, et le voyage de l'An et du Soleil,
là où Atlas porte-ciel soustient le pôle sur ses espaules : toutesfois il
est aisé de iuger qu'il n'entend parler de ceste terre, de laquelle il
ne se trouve que personne ait escrit de son temps, ny mesme de
plus de mil ans après. Christophe Colon premier de tous surgit en
ceste terre l'an mil quatre cens nonante et deux, et cinq ans après
(1) Cf. P. Gaffarel, Etule sur les rapports de l'Amérique et de l'ancien contù
nent avant Colomb, p. 134-159. ,
(2) Mncid., VI, v. 79.
348 l'histoire notable
Americ y alla parle commandement duroy de Castille etluy donna
son nom, dont depuis elle a esté nommée l'Amérique. Cest (1) homme
estoit heureusement versé en la marine et l'astronomie : parquoy il
descouvrit en son temps plusieurs terres incogneues aux anciens
géographes. Ceste terre est nommée par quelques uns la terre du Bré-
sil et Papegalli (2). Elle s'estend selon Postel (3) depuis l'un des pôles
iusques à l'autre, excepté à l'endroit du Magelan auquel elle se rend,
cinquante deux degrez outre l'Equateur.
II. le la diviseray pour plus facile intelligence en trois principales
parties : celle qui est vers le pôle Articque ou Septentrion, est nommée
la Nouvelle France, pour autant que l'an mil cinq cens ving quatre,
lean Yerrazano (4) Florentin fut envoyé par le roy François I et par
Madame la régente sa mère aux terres neuves, auxquelles il prit
terre, descouvrit toute la coste qui est depuis leTropique du Cancer,
à scavoir depuis le vingt-huitième degré iusques au cinquantiesme :
et encore plus devers le North. Il planta en ce pais les enseignes et
armoiries du Roy de France : de sorte que les Espagnols mesmes qui
y furent depuis ont nommé Ce pais terre Francesque. Elle s'estend
doncques en latitude depuis le vingt cinquiesme degré, iusques au
cinquante quatriesme vers le Septentrion : et en longitude depuis les
deux cens dixiesme iusques au trois cens trentiesme. La partie
orientale d'icelle est nommée par les modernes terre de Norumber-
gue (5), laquelle aboutit au'golphe de Gamas, qui la sépare d'avec
l'isle de Canada : là où Robert Val (6) et Iacques Cartier allèrent
l'an mil cinq cens trente cinq : et à Tentour de laquelle il y a plu-
sieurs isles, entre lesquelles est celle que l'on nomme terre de La-
brador, tirant vers leGrone lande. En la partie occidentale il y a
plusieurs terres recognues, comme la région de Quihira, Cepola,
Astallan et Terlichichimici (7). La partie méridionale se nomme la
(1) Cf. Ed. Charton, Voyageurs anciens et modernes, t. III, p. 192-208.— de Hum-
boldt, Histoire de la géographie du nouveau continent, t. IV et V. — Santareu,
Beclierclies sur Americ Vespuce. — D'avezac, Etude sur Hylacomylus , etc.
(2) Des perroquets : on la trouve désignée sous ce nom dans la carte en l'honneur
de Henri II, reproduite par Jomard [Monuments inédits de la géographie).
(3) Dans l'ouvrage intitulé : Des Merveilles des Indes et du nouveau monde.
Paris, 1553, in-16.
(&)Cf. Pierre Margry, Les Navigations françaises au XVIe siècle, p. 181-225. —
Charton, Voyageurs anciens et modernes, t. IV , p. 75-72.
(5) Le Canada actuel.
(6) Le vrai nom est François de la Roque, sieur de Roberval.
(7) On désignait sous ce nom la région des Montagnes Rocheuses. Cevola ou Cibola
DE LA FLORIDE. 349
Floride, à raison qu'elle fut descouverte le iour de Pasque Flories.
La partie septentrionale est du tout incognue.
III. La seconde partie de toute l'Amérique est nommée la nou-
velle Espagne : elle commence depuis le Tropique de Cancer au
vingt-cinquiesme degré iusques au neufiesme. En icelle est située
la ville de Themistitan, et a plusieurs régions et plusieurs isles ad-
ioustees, nommées les Antilles : les plus apparentes et renommées
desquelles sont l'Espagnole et l'Isabelle avec une infinité d'autres.
Toute ceste terre ensemble le golphe de Mexico, et toutes les isles
susdites n'ont en longitude que soixante dix degrez,à scavoir depuis
le deux cens quarentiesme , iusques au trois cens dixiesme, encore
est-elle longue et estroite comme l'Italie.
IV. La tierce partie de l'Amérique est nommée le Pérou : elle est
fort grande, et s'estend en longitude depuis le dixiesme degré iusques
au cinquante cinquiesme par delà l'Equateur, à scavoir, comme
i'ay dit, iusques au détroit Magelanique. Elle est faite en façon d'un
œuf, et est fort recognûe de tous les costez : l'endroit où elle est la
plus large a soixante degrez, et de là elle s'estressit petit à petit vers
les deux bouts. En une partie de ceste terre s'abitua Villegaignon
droit sous le Tropique de Capricorne, et la nommée France Antarc-
tique, à cause qu'elle tire au pôle Antarctique, ainsi que la nostre à
l'Arctique.
V. La Nouvelle France est presque aussi grande que toute notre
Europe. La partie toutefois d'icelle la plus recognûe et habituée,
estla Floride, en laquelle plusieurs François ont fait plusieurs voyages
à diverses fois, tellement qu'elle est maintenant la région plus re-
cognûe, qui soit en toute ceste partie de la Nouvelle France. Le cap(l)
d'icelle est comme un long bout de terre estendu en mer cent lieues, et
tiré droit vers le midy . Elle a vis à vis à vingt cinq lieues, l'isle de Cuba,
autrement appellee Isabelle. Vers le levant les isles de Bahama et
Lucaye, et vers l'Occident le Golphe de Mexico. Le pais est plat, de-
coupé de plusieurs rivières, pour ceste cause, humide, et sablonneux
vers le rivage de la mer. Il y croist grande quantité de pins qui ne
portent point de pépins dedans les prunes qu'ils produisent. Il y
croist des chesnes, noyers, merisiers, meuriers, lentisques, et chasta-
gniers, lesquels ne sont naturels comme en France. Il y a force cèdres,
correspond au pays entre Mississipi et Rio del Norte; Astatlan et Terlichichimici au
Mexique.
(1) Le cap Agi ou Satie qui termine la Floride au sud.
350 l'histoire notable
cipres, lauriers, palmiers, houx, et vignes sauvages, lesquelles mon-
tent au long des arbres et aportent de bons raisins. Il y a une sorte
de mefliers (1) desquels le fruit est meilleur que celuy de France,
et plus gros, aussi y a il des pruniers qui portent le fruict fort beau,
mais non guère bon, des framboisiers, une petite graine que nous
appelions entre nous bleues , qui sont fort bons à mangers. Il y
croistdes racines qu'ils appellent en leur langage Hasez, de quoy en
la nécessité ils font du pain.
VI. Les animaux plus cognus en terre , sont des cerfs, biches,
chevreux, daims, ours, léopards, loups cerviers , onces , diverses
sortes de loups, chiens sauvages, lièvres, connins, poules d'Indes,
perdris, perroquets, pigeons, ramiers, tourterelles, merles, corneilles
tiercelets, faucons, laniers, hérons, grues, cigongnes, oyes sauvages,
coucous, cormorans, esgrettes blanches, rouges, noires et grises, et
une infinité de sorte degibbier. Il y a telle quantité decrocodils que
les hommes en sont souventesfois assaillis en nageant, des serpens
de plusieurs sortes, et une certaine espèce de bestes qui différent fort
peu des lyons d'Afrique.
VII. 11 se trouve entre les sauvages quantité d'or et d'argent, qui
est, à ce que i'ay entendu d'eux-mesmes, des navires qui se sont per-
dues en la coste. Ils en trafiquent les uns avec les autres : et ce
qui me l'a fait croire davantage c'est que du costé devers le Cap, là
où ordinairement les navires se perdent, il y a plus d'argent que du
costé du North. Ils disent toutefois que dedans les montagnes d'Àp-
palesse il y a des mines de cuivre que ie pense estre or. Il y a aussi
en ceste terre l'arbre d'Esquine, qui est fort bon contre la vérole, et
grande quantité de graines et d'herbes, desquelles on ferait de fort
bonnes teintures et peinctures de toutes couleurs. Et de fait les In-
diens qui se délectent fort à peindre sur des peaux, s'en sçavent fort
bien accommoder.
VIII. Leshommes sont de couleur olivastre, de grande corporance,
beaux sans aucune difformité etbien proportionnez. Ils couvrent leur
nature d'une peau de cerf bien couroyee. La plus part d'eux sont
peints par le corps, par les bras et cuisses de fort beaux comparti-
ments, la peinture desquels ne se peut iamais oster, à cause qu'ils
sont picquez dedans la chair. Ils portent les cheveux fort noirs et
longs iusque sur la hanche, toutesfois ils les troussent d'une façon
qui leur est bien séante. Ils sont grands dissimulateurs et traistres,
(1) Sic.
DE LA FLORIDE. 351
vaillans de leurs personnes et combatent fort bien, ils n'ont autres
armes que l'arc et la flesche. Ils font la corde de leurs arcs d'un boyau
de cerf ou de cuir de cerf, qu'ils scavent aussi bien accoustrer qu'on
sçauroit faire en France, et d'aussi différentes couleurs. Ils ferrent
leurs flesches de dents de poisson et de pierres, qu'ils accoustrentbien
fort proprement : ils font exercer les ieunes hommes à bien courir,
et font entr'eux un certain prix que celuy qui a la plus longue
haleine gaigne. Ils s'exercent aussi fort à tirer de l'arc, ils iouent
à la pelote de ceste façon. Ils ont un arbre planté au milieu d'une
place, qui est de hauteur de huit ou neuf brasses, au fais duquel y a
un quarré fait d'éclisse, lequel donne gain de la partie à celuy qui
en iouant l'a frappé. Ils prennent grand plaisir à la chasse et à la
pescherie. LesRoys du paisse font fort la guerre les uns aux autres,
laquelle ne se meineque par surprise, et tuent tous les hommes qu'ils
peuvent prendre, puis leur arrachent la teste pour avoir leur cheve-
lure, laquelle ils emportent à leur retour, pour estant, arrivez en
leurs maisons, en. faire le triomphe : ils sauvent les femmes et les
enfans et les nourrissent et retiennent tousiours avec eux. Estans
de retour de la guerre ils font assembler tous leurs subiets, et d'al-
légresse ils sont trois iours et trois nuits à faire bonne chère, dancer
et chanter. Ils font mesme dancer les plus anciennes femmes du pais,
tenant les chevelures de leurs ennemis en la main : et en dançant ,
chantent louanges au Soleil luy attribuans l'honneur de la victoire.
IX. Ils n'ont cognoissance de Dieu ny d'aucune religion, sinon, que
ce qui leur apparoist comme le Soleil et la Lune. Ils ont leurs prestres
ausquels ils croient fort pour autant qu'ils sont grands magiciens,
grands devins et invocateurs' de diables. Ces prestres leur serven
de médecins et chirurgiens, ils portent touiours avec eux un sac
plein d'herbes et de drogues, pour medeciner les malades qui sont
la plus part de véroles : car ils aiment fort les femmes et les filles
qu'ils appellent filles du Soleil : toutesfois quelques uns sont sodo-
mites. Ils se marient chacun à sa femme, et est permis aux Roys d'en
avoir deux ou trois, toutesfois il n'y a que la première honorée etre-
cogenûe pour royne, et n'y a aussi que les enfans de ceste première
femme qui héritent du bien etdel'authorité du père. Les femmes font
tout le mesnage, ils n'habitent point avec elles depuis qu'ils cognois-
sent qu'elles sont grosses, et ne mangent point de ce que elles tou-
chent, durant qu'elles ont leurs fleurs.
X. Il y a en tout ce pays grande quantité d'hermaphrodites, les-
quels ont tous le plus grand travail, mesmes ils portent leurs vivres
352 l'histoire notable
quand ils vont à la guerre. Ils se peignent fort le visage, et s'emplis-
sent les cheveux de dumel pour apparoistre plus effroyables. Les vi-
vres qu'ils portent sont de pain, de miel et de farine faicte demilgrilé
dedans le feu, lequel ils gardent sans se gaster un long temps. Ils
portent aussi quelquefois du poisson qu'il font cuire à la fumée. A la
nécessité ils mangent mil vilenniesiusques àavallerdes charbons, et
mettre du sable dedans la bouillie de ceste farine.
XI. Quand ils vontà la guerre, leur Roy marche le premier, avec un
baston en une main, et son arc en l'autre, avec son carquois garny
deflesches.Tous les hommes le suyvent, lesquels ont semblablement
l'arc et les flesches. En combattant ils font de grands cris et excla-
mations. Ils ne font d'entreprise qu'ils n'assemblent par plusieursfois
leur conseil, et conseillent fort bien un affaire devant que le resouldre.
Ils s'assemblent tous lesmatins en la grande maison publique, là où
le Roy se trouve, et se met seul sur un siège qui est plus haut que les
autres : là où les uns après les autres le viennent saluer et com-
mencent les plus anciens leur salut haussans les deux mains par
deux fois à la hauteur de leur visage, disans ha, he, ya, ha, ha,
et les autres respondent ha, ha. Ainsi qu'ils saluent, chacun s'as-
siet sur les sièges qui sont tout à l'entour du dedans de la maison.
S'il y a quelque chose à traicter le roy appelle les Iarvars, c'est-
à-dire leurs prestres et les plus anciens, et leur demande leur advis :
puis il commande que l'on face du casiné , qui est un breuvage
composé des fueilles d'un certain arbre, ce casiné se boit tout chauld.
Il boit le premier, puis en fait donner à tous l'un après l'autre de-
dans le vase mesme qui tient bien une quarte mesure de Paris. Ils
font si grand cas de ce breuvage que nul ne peut boire en ceste as-
semblée s'il n'a fait preuve de sa personne à la guerre. Davantage
ce breuvage a telle vertu qu'incontinent qu'ils l'on bu ils deviennent
tous en sueur, laquelle estant passée , oste la faim et la soif pour
vingt quatre heures après.
XII. Quand il meurt un Roy, ils l'enterrent fort solennellement et
sur la sépulture ils mettent le hanap là où il avoit coustume de boire,
et tout au tour de la dite sépulture ils plantent force flesches, et sont
trois iours et trois nuicts sans cesser de plorer, et sans manger :
tous les roys ses amis font le semblable dueil : et pour tesmoi-
gnage de l'amitié qu'ils luy portent, ils coupent la moitié de leurs
cheveux tanthommes que femmes. Il y a durant le temps de six lunes
quelques femmes déléguées , lesquelles pleurent la mort de ce Roy
trois fois le iour et crians à haute voix, à sçavoir au matin, à midy,
DE LA FLORIDE. 353
et au soir. Tous les biens de ce Roy sont mis dans sa maison : puis
l'on met le feu dedans, en sorte que l'on n'y voit iamais rien. L'on
en fait autant du bien des prestres : et d'avantage l'on enterre le
corps du dit prestre dedans la maison : puis ils y mettent le feu.
XIII. Ils sèment leur mil deux fois l'année, c'est à scavoir en mars,
et en iuin, et tout en une mesme terre. Ledit mil, depuis qu'il-
est semé iusques à ce qu'il soit prest à cueillir n'est que de trois mois.
Les six autres moysils laissent reposer la terre; ils recueillent ausis
de belles citroylles et de fort bonnes febves. Ils ne fument point leur
terre , seulement quand ils veulent semer, ils mettent le feu dedans
les herbes qui sont creùes durant les six moys, et les font toutes
brusler. Ils labourent leur terre d'un instrument de bois qui est
fait comme une mare ou houë large, dequoy l'on laboure les vi
gnes en France : ils mettent deux grains de mil ensemble. Quand il
faut ensemencer les terres, le Roy commande à un des siens de faire
tous les iours assembler sessubiets pour se trouver au labeur, du-
rant lequel le Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons
parlé. En la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la
maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa qualité.
Ils ne sèment que ce qu'ils pensent qui leur est nécessaire pour six
moys, encore bien petitement : car durant, l'hiver, ils se retirent
trois ou quatre mois de l'année dedans les bois : là où ils font de
petites maisons de palmites pour leur retirer, et vivent là de gland,
de poisson qu'il peschent, d'huistres, de cerfs, poules d'Indes, et
autres animaux qu'ils prennent. Ils mangent toutes leurs viandes ros-
ties sur les charbons, et boucanées, c'est-à dire, quasi cuictes à la
fumée. Il mangent volontiers de la chair d'un crocodil (1) : et de fait
elle est belle et blanche, etn'estoit qu'elle sent trop le musc nous en
eussions souventes fois mangé.
XIV. Ils ont une coustume entre eux que quand ils se trouvent mal,
là où ils sentent la douleur, en lieu que nous nous faisons saigner,
leurs médecins les succent iusques à leur faire venir le sang. Les
femmes sont semblablement dispostes , et grandes, et de la mesme
couleur des hommes, peintes comme les hommes, toutes fois quand ils
naissent ils ne sont point si olivastres, et sont beaucoup plus blan-
ches. Car la principale cause de laquelle leur vient ceste couleur,
est des onctions d'huille dont ils usent entr'eux, et le font pour cer-
taine cérémonie que ie n'ay sceu sçavoir, et à cause aussi du soleil
(1) Le caïman.
LA. FLORIDE. 23
354 l'histoire notable
qui leur donne dessus leur corps. La disposition des femmes et si
grandes quelles peuvent passer à nage de grandes rivières, te-
nans leur enfans sur un bras, mesmes elles montent fort disposte-
ment sur les plus hauts arbres du pais.
Voyla en bref la description du pais, avec la nature et cous-
tume des habitans, que i'ay bien voulu escrire avant que d'entrer
plus avant sur le discours de mon histoire , à fin que les lecteurs
fussent mieux disposez à entendre ce que i'entens discourir cy
après.
XV. L'Admirai (1) de Chastillon, seigneur plus désireux du
bien public que son propre, ayant cognu la volonté du Roy son
prince, qui estoit de faire recognoistre les terres neuves, fît en toute
diligence equipper des vaisseaux propres pour ce fait, et lever gens
dignes de telle entreprise : entre lesquels il esleut le capitaine Iehan
Ribaut, homme véritablement expérimenté au fait de la marine,
lequel ayant receu son commandement se mit en mer l'an mil cinq
cens soixante deux, le dix huictième iour de février, accompagne
seulement de deux roberges du Roy : mais si bien fournies de
gentilshommes, du nombre desquels i'estois, et de vieux soldats,
qu'il avoit moyen de faire quelque chose mémorable et remarquable
à iamais.
XVI. Ayant doneques navigué deux moys sans aucunement tenir
la route accoustumée des Espagnols, il prist port en la Nouvelle
France, terrissant près un Cap, ou promontoire non relevé de terre,
pour ce que la coste est toute plate, mais de hautes forests seule-
ment : lequel, à son abord, il appella cap François en l'honneur de
nostre France. Ce cap est distant de l'Equateur environ trente de-
grez. De ce lieu costoyant vers le septentrion, il découvrit une
fort belle et grande rivière : laquelle luy donna occasion d'ancrer
pour le lendemain l'aller recognoistre au plus matin, ce qu'ayant
fait et presque à l'aube du iour, accompagné du capitaine Fiquin-
ville et de plusieurs soldats de son bord , il ne fut si tost arrivé à
la lisière du rivage, qu'il recongnut plusieurs Indiens hommes et
femmes, qui tout exprez s'estoient transportez en ce lieu pour y re-
cevoir les François avec toute douceur et amitié : comme bien ils
monstrentpar la harangue que leur Roy fit, et lespresens de peaux
chamoys, desquels il honora le capitaine, qui le iour suyvant fit
planter dedans ladite rivière et non fort loin de l'embouchure d'i-
(1) Gaspard de Coligny.
DE LA FLORIDE. 355
celle une colonne de pierre de taille sur un petit costeau de terre
sablonneuse, en laquelle les armoiries de France estoient empreintes
et gravées. Ce fait, il s'embarqua derechef afin de tousiours pour-
suivre la recognoissance qu'il vouloit faire de la coste septention-
nale.
XVII. Apres avoir navigué quelque temps, il prit terre en l'autre
costé de la rivière : et lors commanda en la présence de quelques
Indiens qui l'attendoient exprès, de faire les prières, pour remercier
le Seigneur de ce que sans péril ou danger aucun, il avoit conduit
par sa grâce le peuple François iusques à ces lieux estranges. Les
prières achevées, les Indiens qui s'estoient rendus fort attentifs à
les escouter, estimans (à mon iugement) que nous adorions le soleil,
pour ce que nous avions tousiours les yeux au ciel, se levèrent tous
et vindrent saluer le capitaine Iehan Ribault, promettant de luy mons-
trer leur Roy, qui ne s'estoit levé comme eux, ains estoit demeuré
assis sur les feuillages verds de lauriers et de palmiers. Vers lequel
le capitaine s'achemina, s'assit près de luy, et l'entendit assez lon-
guement discourir, mais avec un assez maigre plaisir, pour ce qu'il
ne pouvoit entendre son langage, et moins encore la conception de
son esprit. Au partir, le Roy donna au capitaine un pannache d'ai-
grette teint en rouge, et un panier à l'indienne composé de palmites,
et tissu fort artificiellement, avec une grande peau peinte et figurée
pas tant de divers animaux sauvages si vivement représentez et pour-
traits, que rien n'y restoit que la vie. Le capitaine, pour ne se mons-
trer ingrat, luy donna de petits brasselets d'estain argentez, une
serpe, unmirouer, et desjcousteaux : dont le Roy se monstra en es-
tre fort ioyeux, et amplement satisfait. La pluspart du iour passé
avec les Indiens, le capitaine s'embarqua pour passer à l'autre
bord de la rivière, dont le roy se monstra grandement contristé.
Toutesfois n'y pouvant donner ordre, commanda qu'en toute diligence
on nous peschast du poisson, ce qu'ils firent en un instant : car es-
tant entrez en leurs parcs composez de roseaux et faits en façon
d'une laberinth, ils nous chargèrent de truites, de gros mullets, de
plyes, de turbots et d'une infinité d'autres espèces toutes différentes
des nostres.
XVIII. Ce fait, entrasmes en nos barques et tirasmes de l'autre part.
Mais avant qu'aborder nous fusmes saluez d'un nombre infini d'In-
diens, lesquels se mettans en l'eau iusques aux esselles nous appor-
tèrent force petits paniers pleins de mil et de franches meures
blanches et rouges : les autres se présentèrent pour nous porter
356 l'histoire notable
en terre : où estans descendus nous apperceusmes leur Roy assis sur
une ramee, et petite frescade de cèdres et lauriers quelque peu
séparée du rivage de l'eau. Il estoit accompaigné de deux de ses en-
fans beaux et puissans au possible : et d'une troupe d'Indiens qui
avoient Tare et la trousse pleine de flesebes merveilleusement bien
en conche. Les deux enfans receurent gratieusement le capitaine :
mais le Roy leur père monstrant une gravité, ie ne scay quelle, ne
feit sinon bransler quelque peu la teste : lors que le capitaine s'ad-
vança pour le saluer, et sans se mouvoir autrement, tint une si cons-
tante gravité, qu'il feit paroistre qu'à bon et iuste droict il por-
toit le tiltre de Roy. Le capitaine ne sçachant que iuger du port de
cest homme, pensa qu'il estoit ialoux de ce que premièrement
nous estions allez vers l'autre, ou bien qu'il n'estoit trop content de
la borne que nous avions plantée. Sur ce ne sçachant que resouldre,
l'un fit entendre par signes qu'il l'estoit venu trouver exprez de loin-
taine région, pour luy faire cognoistre l'amitié qu'il vouloit avoir
avecques luy : pour laquelle mieux allier, luy tira d'une malette
quelques singularitez, comme des brasselets en façon d'or et d'ar-
gent, qu'il luy présenta, et quelques autres ioyaux à ses enfans : qui
fut cause que le Roy se mit à caresser amiablement le capitaine et
nous. •
XIX. Et après ces caresses nous nous acheminasmes dedans les
bois, esperans y recognoistre quelques singularitez : qui furent force
meuriers blancs et rouges, sur la sommité desquels y avoit une
infinité de vers à soye. Poursuyvans nostre sentier nous Mescou-
vrismes une belle et grande prairie, entrelassée pourtant de plusieurs
marescages, qui nous contraignirent , à raison de l'eau qui de tous
costez l'environnoit, de rebourser chemin vers le rivage. Là nous
ne trouvans le Roy , qui ia s'estoit retiré en sa demeure, entrasmes
en nos barques , et navigasmes vers nos vaisseaux : où arrivez ap-
pellasmes ceste rivière la rivière de May, pour ce que le premier
de ce moys nous l'avions descouverte.
XX. Bien tost après que nous fusmes retournez à nos vaisseaux,
les ancres furent levées et les voilles appareillez pour plus avant
descouvrir la coste, le long de laquelle nous descouvrismes une autre
belle rivière que le capitaine voulut luy-même recognoistre : et
l'ayant recognûe avec le Roy et leshabitans d'icelle la nomma Seine
pource qu'elle approche bien fort de la Seine de France. De ceste
rivière nous retirasmesvers nos vaisseaux : où arrivez appareillasmes
nos voilles pour plus avant naviguer vers le septentrion, et reco-
DE LA FLORIDE. 357
gnoistre les singularitez de la coste. Mais nous n'eusmes fait grand
chemin que nous descouvrismes une autre assez belle rivière, qui
nous causa poser l'ancre au travers d'icelle , et armer deux barques
pour l'aller recognoistre. Nous y trouvasmes une isle , et un Roy non
moins affable que les autres, puis nommasmes ceste rivière Somme :
de là nous navigasmes encore environ six lieues , puis nous descou-
vrismes une autre rivière, laquelle recogneùe, fut par nous baptisée
du nom de Loire. Et consequemment en descouvrismes cinq autres :
la première desquelles fut appelée Charente, la seconde Garonne; la
tierce Gironde : la quatriesme Belle; la cinquiesme Grande. Les-
quelles bien recognùes, et le contenu en icelles, nous pouvions avoir
desia, en moins de soixante lieues de pays, veu plusieurs singu-
laritez le nom de neuf rivières. Toutesfois non assez satisfaits , sin-
glasmes encore plus vers le septentrion, poursuyvans la traicte
qui nous pouvoit conduire iusques à la rivière de Iordan, l'une des
plus belles de tout le septention.
XXI. Et tenans nostre route accoustumee, survindrent de grandes
bruines et tourmente, qui nous contraignirent abandonner la coste
pour singler en plaine mer, qui fut cause que nous perdismes nos
barques de veûeuniour et une nuict, iusques au lendemain matin,
que le temps fait serain et la mer bonnasse , nous descouvrismes
une rivière que nous appelions Belle à veoir. Puis ayans single trois
ou quatre lieues commençasmes à descouvrir nos barques qui ve-
noient droit à nous. Et à leur arrivée rapportèrent au capitaine
que pendant l'iniure du temps et les obscures bruines, elles s'estoient
retirées dedans une grande rivière qui en grandeur et beauté ec-
cedoit les autres : dont le capitaine receut un grandissime conten-
tement : car tout le plus de son désir estoit de trouver havre pour
loger ses vaisseaux et là nous refraichir quelque espace de temps.
Ainsi tirans vers ceste part arrivasmes au travers de ladite rivière
(qui à raison de sa beauté et grandeur fut appellee Port Royal), mis-
mes les voilles bas, et posasmes l'ancre à dix brasses d'eau. Car la
profondité y est telle, nommément quand la mer commence à fluer
dedans, que les plus grands vaisseaux de France , voire les cara-
ques de Venise y pouvoient entrer.
XXII. L'ancre posée, le capitaine avec ses soldats mit pied à terre,
et descendit premièrement, où nous trouvasmes le lieu si plaisant et
délectable que rien plus : car il estoit tout recouvert de hauts ches-
nes et cèdres en infinité, et au dessous d'iceux, de lentisques de si
suave odeur, qu'iceluy seul faisoit trouver le lieu de très grand con-
358 l'histoire notable
tentement. Cheminans au travers de ces ramées nous ne voyons au-
tre chose que poules d'Indes s'envoller par les forests, perdrix grises
et rouges, quelque peu différentes des nostres, mais en grandeur
principalement. Nous entendions aussi des cerfs brosser parmy les
forests , des ours , des loup cerviers , des léopards , et autres plu-
sieurs espèces d'animaux à nous incognus. Gontens de ce lieu,
nous nous mismes à pescher avec la seine, et prismes en si bon
nombre de poissons, que c'estoit chose admirable. Et entre autres,
nous en prismes d'une espèce que nous appelions saillicoques, qui
n'estoient moins grosses que escrevisses, de sorte que deux traits de
seine estoient suffisans quelquefois pour nourrir un iour l'équipage
de nos deux vaisseaux.
XXIII. La rivière n'a moins en son embouchement de cap en cap
de trois lieues françoises : elle se sépare au reste en deux grands
bras d'eau : l'un fait son cours vers l'occident, et l'autre vers le sep-
tentrion. Et croy à mon iugement que celuy de septentrion se va
rendre par dedans des terres iusques à la rivière de Iourdan, l'au-
tre se rend en la mer, comme il a esté cognu de ceux qui demeurent
en ce lieu. Ces deux bras d'eau tiennent en largeur deux grandes
lieues, et au milieu d'iceux y a une isle, qui finist en pointe vers
l'ouvert de la grande rivière, dedans laquelle il y a un nombre in-
fini de toutes espèces d'estranges animaux. Il y a des simples et
si rares proprietez et en si grande quantité, que c'est chose excellente
à veoir. Aux environs on ne voit sinon palmiers et autres plusieurs
arbres portans fleurs et fruicts de fort rares figures, et de bon odeur.
Or voyans la nuict approcher, et que le capitaine deliberoit retour-
ner aux navires, le priasmes nous permettre passer la nuict en ce
lieu. Pendant nostre absence les pilotes et maistres nautonniers,
feirent entendre au capitaine qu'il estoit besoin faire entrer les na-
vires plus dedans la rivière , afin d'éviter les iniures des vents qui
nous pouvoient estre nuisibles, pour estre si proches de l'embou-
chure : et à raison de ce, le capitaine nous manda. Estans arrivez
nous navigùasmes encores plus de trois grandes lieues dedans la
rivière, et là posasmes l'ancre.
XXIV. Reu de temps après, Iean Ribauld, accompagné de bon nom-
bre de soldats, s'embarqua, désirant naviguer dans le bras de l'oc-
cident, et recognoistre les commoditez du lieu. Ayans single bien
douze lieues nous apperceusmes une troupe d'Indiens lesquels aussi
tost qu'ils eurent cognoissance des barques, entrèrent en une fra-
yeur si grande qu'ils s'évadèrent parles bois, abandonnant un ieune
DE LA FLORIDE. 359
loup cervier, qu'ils faisoient tourner à la broche; pour ceste cause
le lieu fut nommé le cap de Loup. Poursuyvans le chemin nous
trouvasmes un autre bras d'eau qui faisoit son cours vers l'o-
rient, par lequel le capitaine résolut naviguer et quicter le grand
courant. Peu de temps après commencèrent à descouvrir plusieurs
autres Indiens et Indiennes à demy cachez dedans les bois, les-
quels ignorans l'amitié, qu'on leur desiroit , s'espouvanterent de
prime face, mais tost après furent asseurez. Car le capitaine leur
feit monstrer force marchandise à descouvert, dont ils cogneurent
qu'on ne leur vouloit sinon plaisir, et feirent lors signe que meis-
sionspied en terre : ce que nous ne voulusmes refuser : à la des-
cente vindrent plusieurs d'entre eux saluer nostre chef, selon leur
façon barbare : les uns luy donnoient des chamois, les autres de
petits panniers de palmites : quelques uns luy présentèrent des per-
les, mais non en quantité : puis se mirent en devoir de dresser une
frescade, pour en ce lieu nous ombrager contre l'ardente chaleur
du soleil. Mais nous ne voulions tarder pour lors : dont le capitaine
les merciade leur amiable volonté, et leur fit à tous presens : par
lesquels il les sceut si bien contenter avant son partir que son brief
départ ne leur estoit grandement agréable : car le cognoissans si
libéral, ils eussent bien désiré sa demeure un peu plus longue,
s'essayans par tous moyens luy en donner occasion : luy faisant en-
tendre par tous signes qu'il seiournast ce iour seulement, et qu'ils
avoient envie d'advertir un grand seigneur Indien qui avoit des
perles en grande quantité, mesmes de l'argent, toutes lesquelles
choses luy seroient présentées à son arrivée : disans d'autre part
que pendant la venue de ce seigneur ils le meneroient à leurs de-
meures, et là luy feroient recevoir mil plaisirs à tirer l'arc, et à
veoir flescher le cerf, pour ceste cause le prièrent ne vouloir re-
fuser.
XXV. Nonobstant, nous retournasmes vers les vaisseaux : esquels
ayans seiourné seulement une nuict, le capitaine commanda le
matin , mettre dedans la barque une bonne taillée en façon de
colomne, en laquelle les armoiries du roy de France estoient gravées
pour au plus beau lieu qu'il pourroit descouvrir la faire planter :
ce fait, nous nous embarquasmes et singlasmes la part d'occident
environ trois lieues : où nous descouvrismes une petite rivière, de-
dans laquelle nous navigasmes tant qu'enfin la trouvasmes retourner
au grand courant, et en son tout composer une petite isle séparée
de la terre ferme, en laquelle nous descendismes, et par le comman,
360 l'histoire notable
dément du capitaine, pour ce qu'elle estoit belle et plaisante au pos-
sible, y plantasmes la borne, dessus une petite coline toute esplanee
et environnée d'un estang profond de demy brasse d'eau fort bonne
et douce, dedans lequel, nous apperceusmes deux cerfs grands outre
mesure, au regard de ceux que nous avions veu auparavant : les-
quels aisément nous eussions harquebusez, si le capitaine ne l'eust
deffendu, meu de la singulière beauté et grandeur d'iceux. Or
avant que partir, nous appellasmes la petite rivière qui environnoit
cest isle, rivière de Liborne. Puis nous nous embarquasmes pour re-
cognoistre une autre isle non beaucoup distante de la première :
en laquelle ayans pris terre, ne trouvasmes que de hautes cèdres,
les plus beaux qui se soient veuz en tout ce pais là : pour ceste
cause nous l'appellasmes l'isle des Cèdres : et nous nous rembar-
quasmes pour aller vers nos vaisseaux.
XXVI. Quelques iours après Iean Ribaut délibéra retourner encore
vers les Indiens qui habitoient le bras occidental de la rivière, et
mener avecques luy bon nombre de gens de guerre : car son des-
sein estoit de prendre deux Indiens de ce lieu, pour faire passer en
France, ainsi que la Royne luy avoit commandé. Le poinct arresté,
nous reprismes la route première, tant qu'en fin arrivasmes au lieu
mesmes, où premièrement nous avions trouvé les Indiens, de là
nous emmenasmes, parle congé du Roy, deux Indiens : lesquels se
sentans mieux favorisez que les autres, s'estimoient fort heureux
de demourer. Les voilles furent incontinent appareillez, et navi-
geasmes vers la grande rivière. Mais ces deux Indiens voyant que
ne faisions aucun semblant de mettre pied en terre, ains seulement
de poursuyvre le meilleu du courant, commencèrent un peu à se
fascher, et à toute force se vouloient ietter en l'eau : car ils sont
si accords à nager, que tout incontinent ils eussent gaigné les fo-
rests. Toutes fois cognoissans leur humeur, nous y prismes garde
de près, et essayasmes par tous moyens de les contenter : ce qu'il
ne nous estoit possible pour lors, iaçoit qu'on leur presentast choses
qu'ils estimoient beaucoup : lesquelles ils desdaignoient prendre,
et rendoient à l'opposite tout ce qu'on leur avoit donné, pensans
que tels dons les eussent du tout obligez, et qu'en les rendant la
liberté leur seroit octroyée. Cognossans enfin que tout ce qu'ils
faisoient ne leur aydoit en rien, ils supplièrent qu'on leur donnast
ce qu'ils avoient rendu, ce que nous fismes à l'instant : alors ils
s'approchèrent l'un de l'autre et se prindrent à chanter, accordans
si doucement ensemble, qu'il sembloit à ouyr leur chant qu'ils
DE LA FLORIDE. 361
lamentassent pour l'absence de leurs amis. Ils continuèrent leurs
chansons toute la nuict sans cesser, pendant laquelle nous fusmes
contraints poser l'ancre pour le flot qui nous estoit contraire. Mais
nous nous appareillasmes le lendemain de grand matin , et retour-
nasmes aux navires.
XXVII. Incontinent que nous fusmes arrivez, un chacun s'efforça
de gratifier les deux Indiens et leur monstrer le meilleur visage qu'il
estoit possible, afin que par telles caresses ils recogneussent le bon
désir et affection que nous avions de leur demeurer amis à l'ad-
venir. Nous leur presentasmes alors à manger : mais ils le refu-
sèrent et nous firent entendre que premier que manger ils avoient
accoustumé de se laver la face, et attendre que le soleil fust couché,
qui est une cérémonie commune à tous les Indiens de la nouvelle
France. En la fin toutesfois ils furent contraints d'oublier leurs su-
perstitions, et de s'accommoder à nostre naturel , ce qui leur fut
un peu estrange du commencement. Ils demeurèrent doncques plus
gaillards : et nous feirent à chacune heure mil discours, marris au
possible de ce que ne les pouvions entendre. Ils commencèrent de
me porter peu de iours après une amitié, dy-ie, si affectionnée ,
que plustost comme ie croy, ils fussent morts de faim et de soif, que
de reprendre leur réfection sinon de ma main. Voyans si grande
amitié, ie m'essaye d'apprendre quelques termes indiens, et com-
mence à leur demander, monstrant la chose, de laquelle ie desirois
scavoir le nom comment ils l'appelloient. Ils estoient fort ioyeux de
me le dire, et cognoissans l'affection que i'avois de scavoir leur lan-
gage ils m'invitoient après leur demander quelque chose. Telle-
ment que mettant par escrit les termes et locutions indiennes, ie
pouvois entendre la plus grand part de leur discours. Tous les
iours ils ne me faisoient sinon que parler de l'envie qu'ils avoient
de me bien traicter, si nous retournions à leurs demeures : et me
faire recevoir tous les plaisirs dont ils se pourroient adviser, tant
à la chasse, qu'à veoir leurs plus estranges et superstitieuses céré-
monies à une feste qu'ils appellent toya : laquelle ils gardent aussi
estroittement que nous faisons le iour du repos. Ils me donnèrent à
entendre qu'ils me meneroient voir le plus grand seigneur de ceste
terre, qu'ils appellent Chiquola, lequel les surpassoit en grandeur
(à ce qu'ils me monstrerent) d'un grand pied et demy. Ils me di-
soient qu'il habitoit au dedans des terres en un lieu fort spacieux
et enclos au meilleu d'une excessive hauteur, mais ie ne peu com-
prendre de quoy. Et selon mon iugement ce lieu duquel ils me dis-
362 l'histoire notable
couroient, estoit une fort belle ville car ils me dirent que de-
dans l'enclos y avoit grand nombre de maisons et fort hautement
relevées : dedans lesquelles il y avoit un nombre infini d'hommes
semblables à eux , lesquels ne se soucient ny d'or, ny d'argent, ny
de perles, pour autant qu'ils en avoient en abondance. le commence
alors de leur monstrer toutes les parts, à fin de sçavoir celle en la-
quelle^ils habitoient : et l'un d'iceux à l'instant me monstra avec la
main estendue, qu'il demouroit vers les parties de septentrion : ce
qui me feit penser que c'estoit en la rivière de lourdan.
XXVIII. Et me ressouvint à l'heure du temps de l'empereur Charles
le Quint, que quelques Espagnols habitans de Sainct-Domingo (les-
quels estoient partis pour recouvrer des esclaves pour besongner à
leurs mines) attirèrent cauteleusement les habitans de ceste rivière
jusqu'au nombre de quarante, pensans les mener en leur nouvelle
Espagne. Mais ils perdirent leur temps : car de despit ils se laissè-
rent tous mourir de faim, excepté un qui fut mené à l'empereur,
lequel le feit peu après baptizer, et luy donna son nom, et l'appella
Charles de Chiquola, parce qu'il ne partait sinon de ce seigneur,
duquel il estoit subiect. Mesmes, à ce que m'ont tesmoigné hommes
dignes de foy, il discouroit à toute heure que Chiquola faisoit sa
demeurance dedans un fort grand enclos. Outre ceste approbation,
ceux qui furent délaissez du premier voyage m'ont certifié que les
Indiens leur ont fait entendre par signes intelligibles que plus de-
dans les terres vers la mesme part de septentrion y avoit un grand
enclos, et au dedans d'iceluy force belles maisons, dedans lesquelles
habitoit Chiquola.
XXIX. Mais pour n'extravaguer de mon propos, ie retourneray à
l'Indien , lequel prenoit si grand plaisir de me parler de ce Chi-
quola, qu'il ne se passoit un seul iour, sans qu'il me fist discours
de quelque chose rare. Ayans demouré quelque temps en nos vais-
seaux se commencèrent d'ennuyer, et ne me parlèrent plus sinon de
retourner. le leur faisois entendre que la volonté du capitaine estoit
de les renvoyer : mais qu'il avoit envie auparavant leur donner des
accoustremens, lesquels peu de jours ensuyvans leur furent délivrez :
mais voyant que l'on ne leur vouloit donner congé, ils se résolurent
de se desrober de nuict, et prendre un petit basteau que nous
avions, et aydez de la marée, tenir le chemin de leurs demeures, et
par ce moyen se sauver. Ce qu'ils ne faillirent de faire, et mirent
leur entreprise à exécution, laissans toutesfois les accoustremens que
le capitaine leur avoit donnez et n'emportans rien sinon ce qui leur
DE LA FLORIDE. 363
appartenoit, monstrans bien par cela qu'ils n'estoient privez de la
raison. Le capitaine ne se soucia pas beaucoup de leur départ, at-
tendu qu'on ne leur avoit fait sinon bon traitement, et que pour ces
causes ils ne s'estrangeroient des François.
XXX. Doncques le capitaine Ribaut cognoissant la singulière
beauté de ceste rivière, desiroit par tous les moyens inciter quelques
hommes à l'habiter, prévoyant bien que telle chose estoit de grande
importance pour le service du Roy et soulagement de la republique
Françoise. Pour ceste cause faisant ce qu'il en pensoit, il com-
manda de lever les ancres, et appareiller pour retourner à l'ou-
vert de la rivière , à celle fin que si le vent venoit commode , il
sortist d'icelle pour accomplir le reste de; son dessein. Estans
doncques venu à l'emboucheure , il feit poser l'ancre , dont nous
demourasmes sans rien descouvrir tout le reste du iour. Le len-
demain il commanda que tous les hommes de son bord montassent
sur la coursil, et qu'il avoit quelque chose à leur proposer. Ils mon-
tèrent tous, et à l'instant, le capitaine commença à parler en ceste
façon.
XXXI. « le croy que nul de vous n'ignore de combien nostre en-
treprise est de grande conséquence : et combien aussi elle est ag-
greable à notre ieune Roy : pourtant, mes amis, désirant et vostre
honneur et vostre bien, ie nay voulu faillir vous faire entendre à
tous le grandissime heur que ce seroit à eux , lesquels comme ma-
gnanimes et de vertueux courage voudroient essayer en nostre
première descouverte les biens et commoditez de ceste nouvelle
terre : qui feroit, comme ie m'asseure, la plus grande occasion qui
leur pourrait iamais advenir pour parvenir au titre et degré d'hon-
neur. Et pour ceste cause i'ay bien voulu vous proposer devant les yeux
la mémoire éternelle qu'à bon et iuste tiltre méritent ceux, lesquels
oublians et leurs parens et leur patrie, ont osé entreprendre chose
de telle importance (1) De combien donc tant d'exemples mémo-
rables vous doivent-ils inciter de demeurer, attendu mesme que
par cela vous serez à iamais remarquez , comme ceux qui les pre-
miers auront habité ceste terre estrangere. le vous supplie doncques
tous d'y adviser, et librement me déclarer vos volontez : protestant
si bien imprimer vos noms aux oreilles du Roy, et des princes, que
(1) Nous avons cru pouvoir supprimer ici une longue et fastidieuse énumération
des héros qui se sont élevés par leur courage et leur constance aux plus hautes di-
gnités.
364 l'histoire notable
vostre renommée à l'advenir reluira inextinguible par le meilleu de
nostre France. »
XXXII. A peine eut-il achevé son propos, que la pluspart des sol-
dats respondit qu'un plus grand heur ne leur pouvoit advenir, co-
gnoissans bien l'agréable service, que par ce moyen ils faisoient à
leur prince : mesme que telle chose seroit l'augmentation de tout
l'honneur. Supplians le capitaine, avant que partir de ce lieu, leur
bastir un fort, qu'ils esperoient puis après achever, et leur
laisser munitions nécessaires pour leur defence , se monstrans ,
comme il sembloit, ennuyez de tant tarder à ce faire. Pour ceste
cause Iean Ribaut ioyeux au possible de veoir hommes de si bonne
volonté, délibéra le lendemain recognoistre un lieu le plus digne et
commode d'estre habité. Parquoy il s'embarqua de grand matin et
commanda d'estre suivi de eeux qui avoient envie d'y habiter, à
celle fin qu'ils demeurassent plus contens de la place. Ayant na-
vigué dans la grande rivière du costé de septentrion , en costoyant
une isle qui finit en pointe vers l'embouchure de la rivière : et
ayant quelque temps single, il descouvrit une petite rivière, qui en-
troit par le dedans de l'isle : laquelle il ne voulut faillir de recog-
noistre. Ce faisant et la trouvant assez profonde pour y retirer
galleres et galliotes en assez bon nombre : poursuivant plus avant,
il trouva un lieu fort explané, ioignant le bord d'icelle, auquel il des-
cendit : et voyant la place commode pour y bastir forteresse, mesme
agréable à ceux qui avoient envie d'y habiter, résolut incontinent
de faire mesurer la grandeur de la fortification. Et considérant
qu'ils n'y demeureroint sinon vingt huict, il ne feit donner au fort
que seize toises de longueur et treize de largeur, flanqué selon la pro-
portion d'iceluy. La mesure prise par moy et le capitaine Salles, on
envoya vers les vaisseaux pour avoir des hommes, et apporter des
paisles, pics, et autres instrumens nécessaires pour fortifier : on s'y
porta si diligemment que le fort en peu de temps estoit aucunement
en deffence. Pendant lequel temps Iean Ribaut fit apporter des vivres
et munitions de guerre pour la tuition de la place. Puis les ayans
accommodez de tout ce qui leur estoit besoin, résolut prendre congé
d'eux.
XXXIII. Mais avant que partir tint propos au capitaine Albert qu'il
laissoit comme chef en ce lieu. « Capitaine Albert, i'ay à vous prier,
en la présence de tous, que vous ayez à vous acquiter si sagement
de vostre devoir, et si modestement gouverner la petite troupe, que
vous le laisse, laquelle de si grande gayeté demeure souz vostre
DE LA FLORIDE. 365
obéissance, que iamais ie n'aye occasion que de vous louer et ne
taire, comme i'en ay bonne envie, devant le Roy, le fidelle service,
qu'en la présence de nous tous luy promettez faire en sa nouvelle
France. Et vous compagnons, dit-il aux soldats, ie vous supplie aussi
recognoistre le capitaine Albert, comme si c'estoit moy mesme qui
demeurast, luy rendans obéissance que le vray soldat doit faire à
son chef et capitaine , vivans en fraternité les uns avec les autres
sans autre dissention : et ce faisant Dieu vous assistera , et bénira
vos entreprises. »
XXXIV. Ayant finy son propos , nous prismes congé de tous, et
navigeasmes vers nos vaisseaux, laissans au fort le nom de Charles-
fort, et à la petite rivière celuy de Chenonceau. Satisfaits au pos-
sible d'avoir si heureusement exécuté nos entreprises, nous delibe-
rasmes le lendemain sortir de ce lieu, esperans bien, si l'occasion
le pouvoit souffrir, descouvrir au certain la rivière de Iourdan.
Pour ceste cause haussâmes les voiles sur les dix heures du matin,
puis estans appareillez, le capitaine Ribaut commenda tirer canon-
nades pour dire adieu à nos François, qui de leur part ne s'oubliè-
rent à nous le rendre : ce fait, nous poursuyvismes le Septentrion :
et fut lors la rivière nommée pour sa 'grandeur et beauté excellente,
Port Royal. Esloignez d'icelle environ quinze lieues, nous vismes
une rivière, qui fut occasion d'y envoyer la barque, afin de la recog-
noistre. Laquelle, de retour, nous recita n'avoir trouvé à l'embou-
cheure au plus profond , que demy brasse d'eau. Ce qu'entendu,
sans en faire autre cas, nous continuasmes la route, et luy donnasmes
le nom de rivière Basse. Sondans à chacune heure, nous ne trou-
vions sinon cinq à six brasses d'eau , iaçoit que fussions distans de
terre six grandes lieues : enfin nous n'en trouvasmes sinon trois, ce
qui nous donna beaucoup à penser. Et sans plus poursuyvre le che-
min, mismes les voiles bas, en partie pour le peu d'eau, en partie
aussi pour la nuict qui approchoit.
XXXV, Pendant laquelle, le capitaine Iean Ribaut discourut en
luy mesme, s'il devoit passer plus outre, à cause des périls eminens,
qu'à chacune minute d'heure nous voyons devant nos yeux : ou
bien s'il se devoit contenter de ce qu'il avoit au certain recognu :
mesme laissé François, qui ia possedoient la terre. Ne pouvant re-
souldre de sa délibération remit le tout au lendemain. Puis le iour
venu, il proposa à tous de ce qui estoit besoin de faire, afin qu'un
chacun en saine conscience en dist son opinion. Les uns luy firent
responce que selon leur iugement il avoit occassion de se contenter,
366 L HISTOIRE NOTABLE
veu qu'il ne pouvoit faire davantage; luy remettant devant les yeux
qu'il l' avoit recognu en six sepmaines plus que les Espagnols n'a-
voient fait en deux ans, es conquestes de leur nouvelle Espagne : et
que ce seroit un grandissime service qu'il feroit au Roy , s'il luy
portoit nouvelles en si peu de temps de son heureuse descouverte.
Aucuns luy proposèrent la perte et degast de ses vivres, et d'autre
part l'inconvénient qui pourroit advenir pour le peu d'eau qui se
trouvoit de iour en iour le long de la coste. Ce que bien et au long
débattu, fut résolu quitter icelle, laissans lors le Septentrion, pour
nous arrouter à la part orientale, qui est le vray sentier et cours de
nostre France, en laquelle heureusement nous arrivasmes le ving-
tiesme iour de iuillet, mil cinq cens soixante deux.
XXXVI. Nos François après nostre départ ne se donnèrent aucun
repos, ains iour et nuict se fortifièrent, esperans bien qu'après que
leur fort seroit achevé , ils commenceroient à descouvrir plus au
dedans de la rivière. Il advint un iour aussi qu'aucun d'entre eux
coupperent des racines par les taillis, ils apperceurent à l'improviste
un Indien lequel chassoit aux bestes fauves, et lequel se voyant si
près d'eux, se trouva fort estonné. Mais les François commencèrent
à l'approcher et le caresser si humainement, qu'il s'asseura et les
suivit à Charlesfort où chacun s'efforça de le gratifier. Le capitaine
Albert fut fort ioyeux de sa venue, lequel après luy avoir donné une
chemise et autres petits ioyaux, il l'enterrogea de sa demeure. L'In-
dien luy respondit qu'elle estoit plus dedans la rivière , et qu'il es-
toit vassal du Roy Audusta : mesme il luy monstra avec sa main les
limites de son habitation. Apres plusieurs autres propos l'Indien sup-
plia son congé, pour autant que la nuict estoit prochaine : ce que
le capitaine Albert luy accorda tres-volontiers.
XXXVII. Quelques iours après, le capitaine résolut naviguer vers
Audusta, là où estant arrivé, à raison de l'honneste traictement
qu'il avoit fait à l'Indien, il fut si humainement receu, que le Roy
ne luy tint autre propos , que de l'envie qu'il avoit de luy estre
amy pourl'advenir, luy faisant au reste entendre que luy estant allié,
il auroit quatre autres Roys à son amitié, lesquels en puissance et
authorité pouvoient beaucoup en son endroit : outre tout cela, à sa
nécessité avoient moyen de les secourir de vivres : l'un de ses Roys
se nommoit Mayon, l'autre Hoya, l'autre Touppa, et l'autre Stalame.
Il luy dit davantage , qu'ils seroient fort ioyeux, lorsqu'ils enten-
droient parler de sa venue , que pour ceste cause il le supplioit de
les aller veoir. Le capitaine volontairement s'y accorda, pour le de-
DE LA FLORIDE. 367
sir qu'il avoit d'acquérir amys en ce lieu. Parquoy ils partirent le
lendemain de grand matin, et arrivèrent premièrement en la mai-
son du roy Touppa, poursuyvant en après vers la maison des autres
roys, excepté celle du Roy Stalame.! Il reçut d'un chacun d'eux toutes
les aimables caresses du monde, se monstrerent ses amis affec-
tionnez tant que rien plus , et luy feirent mil petits presens. Apres
qu'il eut par l'espace de quelques iours demeuré avec ces Roys es~
trangers, il délibéra prendre congé : puis, estant arrivé en la maison
d'Audusta, il commanda à un chacun de se rembarquer : car il avoit
résolu de tirer vers les terres de Stalame, lequel fait son habitation
vers la partie septentrionale, à la distance de Charlesfort de quinze
grande lieues.
XXXVIII. Navigeans donc par la rivière, ils entrèrent dedans un
grand courant d'eau, lequel ils suviirent tant qu'ils arrivèrent en
la demeure de Stalame, lequel les mena en sa maison, là où il
s'efforça de leur faire la meilleure chère, dont il se peut adviser. Il
présenta à l'instant au capitaine Albert son arc et ses flesches, qui
est un signal et confirmation d'alliance qu'ils ont entre eux : il luy
présenta aussi des peaux de chamois. Le capitaine voyant que desia
la plupart du iour estoit passée, print congé du roy Stalame pour
retourner vers Charlesfort, où il arriva le lendemain. L'amitié
estoit ia si grande entre nos François et le roy Audusta, que presque
entre luy et eux estoient les biens communs : de sorte que ce bon
Roy Indien ne faisoit rien de singulier, qu'il n'y appellast les
nostres. Car sur ce que le temps estoit proche de célébrer leurs
festes de Toya, Cérémonies estranges à reciter, il envoya des
embassadeurs vers les François, pour les supplier de sa part d'y as-
sister, ce qu'ils accordèrent très volontiers, par l'envie qu'ils avoient
de sçavoir que c'estoit. Ils s'embarquèrent donc et navigerent vers la
demeure du Roy, lequel s'estoit desia acheminé au devant d'eux
pour les recevoir humainement, les caresser et conduire en sa
maison : où il s'efforça de les traicter le mieux qu'il peut.
XXXIX. Ce pendant les Indiens se preparoient pour célébrer la
feste le lendemain : où le Roy les mena pour veoir la place, en la-
quelle la feste se devoit faire. Là où ils virent plusieurs femmes à
l'environ, lesquelles s'efforçoient par tous moyens rendre le lieu pur et
net. Ce lieu estoit un grand circuit de terre bien explané en ronde
figure. Le lendemain doncques du grand matin, tous ceux qui es-
toient déléguez pour célébrer la feste, estans peints et emplumez
de plusieurs et diverses couleurs, s'acheminèrent, au partir de la
368 l'histoire notable
maison du Roy, vers le lieu de Toya. Là où estans arrivez, ils se ran-
gèrent en ordonnance et suivirent trois Indiens, lesquels en pein-
tures et façon de faire estoient differens aux autres. Chacun d'eux
portoit untabourasse en son poing, lorsqu'ils commencèrent à entrer
au meilleu du rond, dançans et chantans lamentablement, estans
suivis des autres qui leur respondoient. Apres qu'ils eurent chanté,
dancé, et tournoyé par trois fois, ils se prindrent à courir, comme
chevaux débridez, par le meilleu des plus espesses forests. Et les
femmes indiennes continuèrent tout le reste du iour en pleurs si
tristes et lementables que rien plus : et en telle furie elles empoi-
gnèrent les bras des ieunes filles, lesquelles elles incisèrent cruelle-
ment avec des escailles de moulles bien aiguës, si bien que le sang en
descouloit, lesquelles elles espargeoient en l'air, s'escriant, He Toya,
par trois fois. Le Roy Audusta avoit retiré tous nos François en sa
maison, durant qu'on faisoit la feste, et estoit marry au possible
quand il les voyoit rire. 11 avoit fait cela pour autant que leâ Indiens
se corroucent fort, lorsque l'on les aperçoit en leurs cérémonies.
Toutesfois l'un de nos François feit tant, que par subtils moyens, il
sortit hors la maison d'Audusta, et secrettement s'alla cacher
derrière un fort buisson, là où, à son plaisir, il peut aisément reco-
gnoistre les cérémonies de la feste.
XL. Les trois qui commencèrent la feste sont nommez Ionnas, et
sont comme les prestres ou sacrificateurs de la Loy indienne : aux-
quels ils adioustent foy et créance en partie, pour autant que de race
ils sont ordonnez aux sacrifices, et en partie aussi pour autant qu'il
sont si subtils magiciens, que toute chose esgaree* est incontinent re-
couverte par leur moyen. Or sont ils seulement rêverez pour ces cho-
ses, mais aussi sipour autant que, parie ne scay quelle science et co-
gnoissance qu'ils ont des herbes, ils guarissent les maladies. Ceux
qui s'en estoient ainsi fuis parmy les bois retournèrent deux iours
aprez : puis estans arrivez, ils commencèrent à dancer d'une gayeté
de courage tout au beau meilleu de la place, et a resiouyr leurs
bons pères indiens, lesquels pour l'antiquité trop grande, ou bien
pour leur naturelle indisposition, ne sont appeliez à la feste. Toutes
ces dances mises à fin, ils se mirent à manger d'une avidité si grande
qu'ils sembloient dévorer plustost la viande que la manger. Car le
iour de la feste ny les deux iours ensuyvans, ils n'avoient beu ne
mangé. Nos François ne furent oubliez à ces bonnes chères : caries
Indiens les furent tous quérir, se monstrans grandement heureux
de leurs présences. Ayans demeuré quelque espace de temps avec
DE LA FLORIDE. 369
les Indiens, un François gaigna par presens un ieune garçon, et s'en-
quist de luy, de ce que les Indiens avoient fait dedans le bois pendant
leur absence, lequel luy donna à entendre par signes que les Ionas
avoient fait des invocations à Toya, et qu'ils l' avoient par charac-
teres magiques fait venir pour parler à luy, et luy demander plu-
sieurs choses estranges, que par crainte des Ionas il n'osoit décla-
rer. Ils ont encores plusieurs autres cérémonies que ie ne veux icy
racompter, crainte d'ennuyer les lecteurs en chose de si petite consé-
quence.
XLI. Quand doncques la feste fut achevée, nos François retournè-
rent à Charlesfort, là où après avoir demouré quelque temps, leurs
vivres commencèrent à diminuer, ce qui les contraignit avoir re-
cours à leurs voisins, et les supplier de les secourir en tel besoin et
nécessité: lesquels leurs feirent part de tous les vivres qu'ils avoient,
et n'en retindrent sinon autant qu'ils en avoient à affaire pour en-
semencer les terres. Ils les advertirent que pour ceste cause il leur
conviendrait se retirer par les bois, pour vivre de gland et racines,
iusques au temps de la moisson, marris au possible de ce qu'ils ne
les pouvoient ayder davantage. Ils les conseillèrent d'aller vers
les terres du Roy Govexis, puissant et redouté en ceste province, le-
quel fait son habitation vers la part méridionale abondante en toutes
saisons, et pleine dételle quantité de mil, farines et febves, que par
son seul secours ils pourroient avoir des vivres pour un fort long
temps. Mais auparavant qu'arriver en ces terres, il falloit qu'ils s'a-
dressassent à un Roy nommé Ouadé, frère de Covexis, lequel en mil,
febves, et farines, n'est moins gueres opulent, et est fort libéral au
reste, et lequel sera grandement ioyeux, s'il les peut une fois veoir.
Nos François voyans le bon récit que les Indiens leur faisoient de ces
deux Roys, se résolurent d'y aller, car ils sentoient desia la nécessité
qui les pressoit. Ils supplièrent doncques au Roy Maccon, qu'il luy
pleust leur donner quelqu'un de ses subiets pour les guider le droit
chemin : ce qu'il leur accorda très-volontiers, cognoissant que sans
sa faveur à peine pourroient-il parvenir à l'effect de leurs entre-
prise.
XLII. Après doncques avoir donné ordre à toutes choses néces-
saires pour le voyage, ils se meirent en mer, et navigerent tant,
qu'enfin ils parvindrent en la terre d'Ouadé : lequel ils trou-
vèrent en la rivière Belle. Là estans arrivez ils apperceurent une
troupe d'Indiens, lesquels aussi tost qu'ils eurent cognoissance d'eux,
vindrentau devant. Ainsi qu'ils approchoient, leurs guides leur firent
LA FLORIDE. 24
370 l'histoire notable
signe qu'Ouadé estoit en ceste troupe, parquoy nos François s'ad-
vancerent pour le saluer. Et lors deux de ses enfants qui l'accom-
pagnoient, hommes beaux et puissans, leur sceurent bien rendre le
salut, et euserent en leur endroit de fort amiables caresses. Le Roy, à
l'instant, va discourir en son langage indien, le grand plaisir et con-
tentement qu'il avoit de les veoir en ce lieu, protestant leur estre
un loyal amy, à l'advenir, que contre tous ceux qui leur voudroient
estre ennemis il leur seroit fidèle défenseur. Pendant ce propos il
les conduisit vers sa maison, où il s'essaya les traitter humaine-
ment. Sa maison était tapissée de plumacerie de diverses couleurs,
de la hauteur d'une pique : au surplus le lieu où le Roy prenoit son
repos, estoit couvert de blanches couvertures tissues en comparti-
ments d'ingénieux artifice, et frangez tout à l'entour d'une frange tein-
te en couleur d'escarlatte. Làilsfeirent entendre au Roy par l'un des
guides qu'ils avoientmené, comme ils s'estoient mis en mer pour
le venir supplier (ayans ouy parler de sa grande libéralité) de les
secourir de vivres à leur très-grand besoin et nécessité : et que ce
faisant il les obligeroit à l'advenir, de luy demeurer tous fidèles amys
et loyaux défenseurs contre tousses ennemis. Ce bon Indien prest
aussitostà leur faire plaisir, comme ils l'avaient requis, commandaà
ses subiets, qu'ils eussent à charger la barque de miletde febves. Puis
il fit apporter six pièces de ses tapisseres faictes comme petites cou-
vertures, et les présenta aux François de si liberalle volonté qu'ai-
sément il leur donnoit à cognoistre l'envie qu'il avoit de leur de-
meurer amy. En recompense de tous ces dons, les François luy pré-
sentèrent deux serpes et quelques autres marchandises, dont il se
tint pour grandement satisfait. Ce fait, nos François prindrent congé
du Roy, lequel pour adieu, ne leur parloit sinon de retourner, si les
vivres leur manquoient, et qu'ils s'asseurassenttantde luy, queiamais
ils n'auroient faute de ce qui seroit en sa puissance. Ils s'embarquè-
rent donc et navigerent vers Charlesfort, qui peut estre estoit dis-
tant de ce lieu vingt-cinq lieues.
XLIII. Mais ainsi que nos François pensoient être à leur aise, et
eschappez des dangers ausquels ils s'estoient exposez iour et nuict
pour amasser vivres, çà et là : voicy comme ils dormoient, le feu
se prit en leurs maisons d'une telle aspreté, estant augmenté par le
vent, qu'il faisoit que la grande maison, laquelle avant partir leur
avoit esté bastie, fut à l'instant toute consommée, sans pouvoir
avoir moyen de sauver que bien peu de leurs munitions. Pour ceste
cause nos François esloignez de tout secours, se trouvèrent en telle
DE LA FLORIDE. 371
extrémité, que sans l'aide du grand Dieu, seul scrutateur des cœurs
et des pensées humaines, qui iamais ne s'esloigne des affligez qui le
requièrent, ils estoient au bout de tout espoir. Car le lendemain au
plus matin le roy Audusta et le roy Maccon arrivèrent, accompagnez
de fort bon nombre d'Indiens : lesquels cognoissans l'infortune, fu-
rent grandement marris. Et proposèrent lors à tous leurs subiets, la
briefve diligence dont il convenoit user à bastir une autre maison ,
leur monstrant que les François leur estoient affectionnez amys, et
qu'ils leur avoient fait paroistre par les dons et presens qu'ils en
avoient receuz : protestant que celuy qui de tout son pouvoir n'y
tiendroit la main, seroit tenu comme inutile, et comme n'ayant rien
debonen luy. (Ce que ces barbares craignent en toutes autres choses.)
Cela fut cause qu'un chacun commença à s'esvertuer, de telle
sorte, qu'en moins de douze heures, ils eurent rendu une maison
faite et parfaite, laquelle n'estoit gueres moins grande que la pre-
mière. Ce que ayant esté exécuté, ils s'en retournèrent chez eux, sa-
tisfaits au possiUe de quelques serpes et haches qu'ils receurent de
nos hommes.
XLïV. Quelque temps après ceste infortune, les vivres commencè-
rent à diminuer : et après que nos François eurent assez délibéré,
pensé et repensé, ils trouvèrent qu'il n'y avoit point meilleur expé-
dient que de retourner vers le Roy Ouadé et Covexis son frère : par-
quoy ils résolurent d'y envoyer le lendemain quelques uns d'entre
eux. Lesquels avec l'almadie indienne navigerent par dedans les
terres environdix lieues. Puis ils trouvèrent une fort belle et grande
rivière d'eau douce,laquelle ils ne voulurent faillir de recognoistre :
ils y découvrirent un grand nombre de crocodils, lesquels surpas-
soient en grandeur ceux du fleuve du Nil : elle est au reste environnée
le long des rivages de hauts ciprez. Après qu'ils eurent quelque
peu demeuré en ce lieu, ils délibérèrent poursuivre leur dessein,
s'aidans des marées si bien à propos, que sanss'estre hazardez aux
continuels périls de la mer, ils arrivèrent aux terres d'Ouadé,duquel
ils furent très amiablement receuz. Ils luy feirent entendre l'occa-
sion pour laquelle ils le retournoient veoir, et luy déclarèrent l'in-
fortune qui leur estoit advenue, depuis leur dernier voyage : com-
ment ils avoient non seulement perdu leurs meubles domestiques par
la fortune du feu, mais aussi les vivres, lesquels il leur avoit si libé-
ralement donnez : que pour ceste cause ils avoient pris la hardiesse
de revenir vers lui de rechef, pour le supplier qu'il luy pleust les se-
courir en tel besoin et nécessité. Après que le Roy les eut entenduz,
372 l'histoire notable
il despescha des embassades vers son frère Covexis, pour de sa part
le prier luy envoyer du mil et des febves. Ce qu'il fit : et dès le len-
demain de grand matin, ils furent de retour, avec les vivres que le Roy
fit porter dedans l'almadie. Nos François se sentans plus que satis-
faits de ceste libéralité voulurent prendre congé de luy. Mais pour ce
iour il ne le voulut permettre, ains les retint et s'y essaya de leur
faire la meilleure chère, dont il se peut adviser. Le lendemain du
grand matin, il les mena veoir le lieu : et leur dit qu'ils n'enduras-
sent nécessité, pendant que tout ce mil leur dureroit. I^uis leur pré-
senta quelque nombre de perles belles au possible, mesme deux pierres
de fin christal, et de la mine d'argent. En recompense de ces dons,
nos François ne s'oublièrent de luy donner quelques ioyaux : et l'in-
terrogeant du lieu d'où venoit la mine et le christal, il leur fit res-
ponse qu'il venoit de dedans les terres à dix grandes iournées de sa
demeure : et que les habitans du lieu le foùissoient au pied des
hautes montaignes, là où ils en trouvoient en assez bonne quantité.
Ioyeux d'entendre si bonnes nouvelles, mesmes d'avoir recognu ce
que plus ils desiroient, ils prindrent congé du Roy, et retournèrent
par la mesme route, par laquelle ils estoient venus.
XLV. Voilà doncques comment nos François se comportèrent assez
bien iusques à ceste heure , encores qu'ils eussent eu assez d'infor-
tunes. Mais le malheur voulut, ou plus tost le iuste iugement de
Dieu, que ceux, lesquels n'avoient peu estre domptez par les eaux,
et par le feu, le fussent par eux-mesmes. C'est l'ordinaire des
hommes, lesquels ne peuvent demeurer en un estât, et ayment
mieux se ruiner que n'attenter tousiours quelque chose de nou-
veau. Nous en avons une infinité d'exemples es histoires anciennes,
principalement es romaines, au nombre desquelles ceste petite
poignée d'hommes esloignez de leur pays, et abandonnez de leurs
citoyens, ont encore adiousté ceste cy. Ils entrèrent doncques
en partialitez et dissentions, qui prindrent leur origine d'un soldat
nommé Guernache, qui a esté congnu tabourin aux compaignies
Françoises : lequel, à ce qui m'a esté recité, fut assez cruellement
pendu par son propre capitaine et pour assez maigre occasion, le-
quel capitaine usant encores de menaces envers les soldats François,
qui estoient demourez pour luy obeyr, et qui paravanture, comme
il est à présumer, ne luy obeissoient, fut cause qu'ils se mutinèrent,
d'autant que le plus souvent il mettoit ses menaces en exécution ;
dont ils le pourchassèrent tellement, qu'enfin ils le firent mourir.
Et qui leur en donna la principale occasion fut le degradement
DE LA FLORIDE. 373
d'armes qu'il fit à un autre soldat, nommé Lachere, qu'il avoit
envoyé en exil, et pour luy avoir failly de promesses, car il luy
devoit envoyer des vivres de huict iours en huict iours, ce qu'il ne
faisoit, mais au contraire il disoit, qu'il seroit ioyeux d'entendre sa
mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chastier encor d'autres,
et usoit de langage si mal sonnant que l'honnesteté me deffend
les reciter. Les soldats qui voyoient ces furies s'augmenter de
iour en iour, et craignans de tomber aux dangers des premiers,
résolurent de le faire mourir. Leur dessein exécuté, ils retournèrent
quérir le soldat exilé, qui estoit en une petite isle distante de Ghar-
lesfort, là où ils le trouvèrent à demy mort de faim.
XLYI. Or estans de retour ils s'assemblèrent tous, pours eslire
un chef sur eux qui se nommait le capitaine Nicolas Barré homme
digne de commandement : et lequel se sceut si bien acquiter de
sa charge, que toute rancune et dissention cessa entr'eux, et ves-
quirent paisibles les uns avec les autres. Cependant,ils commencèrent
à bastir un petit bergantin, en espérance de repasser en France
s'il ne leur venoit secours comme ils attendoient de iour en iour. Et
encores qu'il n'y eust homme entre eux qui en cores entendist l'art,
toutesfois la nécessité qui aprend toutes choses, leur en monstra
les moyens. Apres qu'il fut achevé, ils ne pensèrent plus sinon à
l'équiper de tout ce qui estoit nécessaire pour entreprendre leur
navigation. Toutesfois les choses les plus principalles leur deffail-
loient, comme les cordages, les voilles, sans lesquelles l'entreprise
ne pouvoit sortir effect : n'ayans aucuns moyens d'en recouvrer, ils
furent plus faschez qu'auparavant, et quasi prests de tomber en un
malheureux desespoir. Toutes-fois^ce bon Dieu qui iamais ne laisse
les affligez, les secourut en ce besoin. Comme ils estoient en telles
perplexitez, le Roy Adausta et Maccon arrivèrent, accompagnez de
deux cens Indiens : au devant desquels nos François s'acheminè-
rent : et feirent entendre au Roy la nécessité qu'ils avoient de cor-
dages, lesquels leur promirent de retourner dans deux iours, et en
apporter en si bonne quantité, que le nombre suffiroit pour
armer le bergantin. Contens de si bonnes nouvelles et promesses,
ils leur donnèrent quelques serpes et chemises.
XL VII. Apres qu'ils furent partis, nos François cherchèrent tous
les moyens de trouver de la résine par les bois, là où ils incisoient
les pins de tous costez, desquels ils en tirèrent assez raisonnable-
ment pour brayer le vaisseau. Ils feirent amas aussi d'une espèce
de mousse, laquelle croist aux arbres de ce pays, afin de s'en servir
374 l'histoire notable
pour le calage ou calfeutrage. Il ne restoit plus que les voilles :
lesquels ils feirent de leurs propres chemises, et des draps deslicts.
Quelques iours après, les roys indiens retournèrent à Charlesfort
avec si bon nombre de cordage qu'il s'en trouva suffisamment
pour funer le petit navire. Nos François ioyeux au possible, usèrent
de largesse envers eux, et leur mirent à l'abandon tout ce qui leur
restoit de marchandise : les rendans par cela si heureusement satis-
faits, qu'avec tous les contentemens du monde, ainsi ils se séparè-
rent d'avec eux. Ils continuèrent doncques à parfaire le bergantin
et usèrent de si briefve diligence, que peu de temps après ils le ren-
dirent prest de toutes choses. Pendant le vent survint si à propos,
qu'il sembloit qu'il les invitast de se mettre en mer : ce qu'ils ne
différèrent, après avoir donné ordre à toutes leurs entreprises. Mais
auparavant que partir, ils embarquèrent l'artillerie, la forge, et
les autres munitions de guerre, que le capitaine Ribaut leur avoit
laissée : consequemment le plus qu'ils peurent recouvrer de mil.
Mais enyvrez de la trop excessive ioye, qu'ils avoient de retourner
en France, ou bien privez de toute providence et considération,
sans avoir esgard aux vents inconstans, et à un moment muablcs, ils
se mirent en mer; et avec si maigres victuailles, que la fin de leur
dessein se trouva malheureuse et désespérée.
XLVIII. Apres doncques qu'ils eurent navigué le tiers de leur
chemin, ils furent surpris de calmes si ennuyeux qu'en trois
sepmaines ils ne s'advancèrent pas de vingt-cinq lieues. Pendant
ce temps, les vivres se diminuèrent, et vindrent à telle petitesse,
qu'ils furent contraints ne manger que chacun douze grains de
mil par iour, qui sont peut estre en valleur douze poix. Encores
tel heur ne leur dura que bien peu : car tout à un coup les vivres
défaillirent, et n'eurent pour plus asseuré recours que les souliers
et les colets qu'ils mangèrent. Quant au boire, les uns usèrent de
l'eau de la mer, les autres de leur propre urine : etdemourerent en
telle désespérée nécessité l'espace d'un fort long temps : durant
lequel une partie mourut de faim. Outre l'extrême famine qui
de si près les accompagnoit, ils tomboient en chaque minute d'heure
hors l'espérance de iamais revoir la France : pour autant qu'ils etoient
contraints ietter continuellement l'eau qui de toutes parts entroit en
leur vaisseau. Et tombèrent tousiours de pis en pis : car après
qu'ils eurent dévoré leurs soulliers et colets, il vint à surgir un vent
si impétueux et contraire à leur route, qu'en moins de rien les
vagues remplirent leur vaisseau à demy d'eau, et le brisèrent à
DE LA FLORIDE. 375
l'un des costez. Désespérez plus que iamais de pouvoir sortir
de si extrême péril, ilsnefeirent aucun compte de ietter l'eau qui ia
les submergeoit. Et comme résolus de mourir, chacun se laissoit
tomber en arrière, et s'abandonnèrent du tout à la volonté des
vagues. Quand l'un d'entr'eux eust un peu repris ses esprits, leur
mit en avant le peu de chemin qui leur restoit, les asseurant
qu'avant trois iours (si le vent continuoit) ils verroient terre. Ce per-
sonnage les encouragea tellement, qu'après avoir ietté l'eau du ber-
gantin, ils demeurèrent trois iours sans manger ne boire, réservé
de la mer. Le temps de sa promesse estant expiré, ils devindrent
plus faschez qu'auparavant, ne voyans aucune terre. Pourquoy en
ce dernier desespoir quelques uns d'entr'eux proposèrent, qu'il
estoit plus expédient qu'un seul mourustque tant de gens périssent :
ils arresterent doncques que l'un mourroit, pour substanter les
autres. Ce qui fut exécuté en la personne de Lachere, duquel nous
avons parlé cy devant, la chair duquel fut partie également à se
compagnons : chose si pitoyable à reciter, que ma plume mesme
difère de l'escrire.
XLIX, Apres si longtemps et ennuyeux travaux, le bon Dieu usant
de son accoustumée faveur leur changea la tristesse en une ioye, et
leur fit paroistre la terre, dont ils furent si excessivement resiouys,
que le plaisir les fit demourer long temps comme gens incensez :
dont ils laissèrent le bergantin errer ça et là sans tenir sentier
ne route. Mais une petite roberge anglesque aborda le vaisseau, en la-
quelle y avoit un François, lequel avoit esté au voyage précèdent en
la nouvelle France, et lequel aisément les recognut, et parla à eux,
puis leur fit donner à manger et boire. Incontinent ils reprindrent
leurs naturels esprits, et luy discoururent au long toute leur naviga-
tion. Les Anglois consultèrent long temps de ce qu'ils dévoient
faire : et en la fin ils résolurent de mettre les plus débiles en terre,
et mener le reste devers la Royne d'Angleterre (1), qui estoit sur le
propos d'envoyer en la nouvelle France.
L. Voila en bref ce qui advint à ceux que Iean Ribaut avoit
laissez en la nouvelle France. Maintenant ie poursuivray mon propos.
A nostre arrivée à Diepe, qui fut le vingtiesme iuillet, mil cinq cens
soixante deux, nous trouvasmes les guerres civilles, lesquelles furent
cause en partie que les François ne furent secouruz, ainsi que le
(1) Elisabeth Tudor.
376
L HISTOIRE NOTABLE DE LA FLORIDE.
capitaine Iean Ribaut leur avoit promis : dont s'en est ensuivy que
le capitaine Albert a esté tué par ses gens, et le pais abandonné,
ainsi que par cy devant nous avons assez discouru, et que l'on pourra
entendre plus amplement par ceux qui y ont esté presens.
II
EXTRAITS DE L'OUVRAGE
DE LiUDONNIÈRE.
i.
ARRIVÉE EN AMÉRIQUE.
I. Depuis la paix faicte en .France, l'Admirai de Chastillon re-
monstra au Roy, comme l'on n'avoit nouvelle aucune des gens que
le capitaine Iean Ribaut avoit laissez en la Floride , et que ce seroit
grand dommage de les laisser perdre. A cause de quoy le Roy lui ac-
corda de faire équipper trois vaisseaux : l'un de six vingts ton-
neaux, l'autre de cent, et le troisième de soixante, pour les aller
chercher et secourir. Ledit Admirai doncques bien informé du fidèle
service que i'ay faict tant à Sa Majesté qu'à ses prédécesseurs Roys
de France, fit entendre au Roy le moyen que i'avois de luy faire ser-
vice en ce voyage : qui fut cause qu'il m'establit chef de ces trois
vaisseaux, et me commanda partir en diligence, pour exécuter son
commandement. A quoy ne voulant contrevenir, ains me sentant
heureux d'estre esleu entre une infinité d'autres, lesquelz à mon ju-
gement se fussent assez bien acquittez de ceste charge , ie m'em-
barquay au Havre de Grâce , le vingt deuxiesme d'avril, mil cinq
cens soixante quatre, et feis arrouter mes vaisseaux, dont nous nous
approchasmes d'Angleterre. Et lors je feis tourner vers le Su, ou
Auster, pour de droit cours naviguer aux Isles Fortunées, dictes
maintenant Canaries. L'une desquelles, appelée l'isle Sauvage (1)
( pour ce à mon jugement qu'elle est du tout inhabitée ) fut la pre-
mière passée de nos vaisseaux. Poursuivons donc plus outre, nous
terrismes le lendemain à la Teneriffé, autrement dite le Pic, à cause
qu'environ le mitan d'icelle, il y a une montagne excessivement
(1) Ile Salvage d'aujourd'hui.
378 EXTRAITS DE i/oUVRAGE
pic, et au haut de laquelle on ne peut aller, sinon depuis la my may,
haute presque pareille à celle d' Aetna, laquelle va droit comme uni
jusques à la my-aoust, à cause de la trop véhémente froidure qui y
est tout le reste de l'an : chose grandement esmerveillable , at-
tendu qu'elle n'est distante de l'équateur que de vingt sept degrez
et demy. Nous l'aperceusmes toute couverte de neige encores qu'il
fust desia le cinquiesme may. Les Indiens poursuivis autrefois en
ceste isle par les Espagnols s'estoient retirez en ceste montagne , et
là où un espace de temps ils les avoient combattus, et n'auroient
voulu se ranger à leur obéissance, tant ils estoient indignez d'avoir
perdu leur isle, ne par force ne par allechement amiable : car ceux
qui y estoient allez de la part des Espagnols y estoient demeurez ,
sans qu'un seul en revint porter des nouvelles. En fin toutesfois les
Indiens ne peuvans vivre en ce lieu selon leur naturel , ou n'ayans
la commodité des choses nécessaires à la vie, y estoient tous morts.
II. M'estant refraichy de quelques eaux douces fort bonnes et ex-
cellentes qui saillent d'un rocher au pied de ceste montaigne, je
feis continuer la route de l'Occident, en laquelle les vents me favo-
risèrent si bien , que quinze iours après nos navires sains et sauves
arrivèrent aux Antilles : et ayans terry à la Martinique , l'une des
première d'icelles, le lendemain nous arrivasmes à la Dominique,
distante douze lieues de la précédente. La Dominique est une des
plus belles de l'Occident, fort montagneuse et d'assez bonne odeur,
de laquelle voulans, comme en passant, recognoistre les singulari-
tez, et desirans nous refreschir d'eaux douces, je feis poser l'ancre
environ le meilleur de la coste d'icelle. Incontinent que l'ancre fut
posée, deux Indiens du lieu navigerent vers nous dedans deux alma-
dies, garnies d'un fruict de grande excellence, lequel ils nomment
ananas. Ainsi qu'ils approchoient de nostre barque, il y en eut un
d'eux, lequel n'estant du tout asseuré, retourna en terre, et s'évada
en la plus grande diligence qui luy fut possible. Ce que nos gens
aperceurent, et entrèrent diligemment dedans l'autre almadie, où
ils saisirent le pauvre Indien, et me le présentèrent. Mais le pauvre
homme devint si espouventé de nous veoir, qu'il ne sçavoit quels
gestes tenir, pour ce (ainsi que par après i'ay peu entendre) qu'il
craignoit estre tombé en la main des Espagnols, desquels autrefois
il avoit esté pris, et lesquels, comme il monstra, luy avoient coupé les
génitoires. Enfin ce pauvre Indien s'asseura, et nous discourut de
plusieurs choses, dont nous recevions un maigre plaisir, pour ce
que nous n'entendions que par signes ce qu'il pouvoit concevoir.
DE LAUDONNIÈRE. 379
Or desiroit-il fort que je luy donnasse congé, et me promettoit qu'il
me feroit mil presens : ce que je luy accordé, pourveu qu'il eust
patience jusques au lendemain que ie voulus mettre pied à terre.
Là où ie le licentié après luy avoir donné une chemise, et quelques
petits ioyaux, qui le firent partir, fort content de nous.
III. Nostre descente en terre fut joignant un fort haut rocher du-
quel procédoit une petite rivière d'eau douce et bonne au possible :
le tlong de laquelle nous demeurasmes quelques iours pour reco-
gnoistre les choses dignes d'estre veùes, en trafiquant toujours avec
les Indiens, lesquels surtoutnous supplièrent qu'aucun de nous n'ap-
prochast de leurs demeures, ny de leurs iardinages, autrement que
nous leur donnerions occasion de grande ialousie, et qu'au reste
nous n'aurions faute de leurs ananas, dont nous faisoient offre as-
sez libérale, prenans en récompense quelques marchandises de pe-
tit prix. Ce néantmoins, il advint un iour que quelques uns des
miens, cupides de veoir quelque chose nouvelle en ces pais estranges
s'acheminèrent par le travers des bois : et suivans tousiours le bord
de la petite rivière ils apperoeurent deux serpens grands outre me-
sure , lesquels passoient coste à coste par le travers : mes soldats
se meirent au-devant, pensans les empescher d'entrer au bois : mais
les serpens, nullement estonnez de ces gestes, se lancèrent dedans
les buissons avec sifflemens espouventables, qui toutesfois n'empes-
cherent mes hommes de mettre l'espee au poing, dont les occirent,
et les trouvèrent puis après longs de neuf grands pieds et gros
comme la jambe. Pendant ce combat, quelques autres plus indis-
crets s'estoient amusez à cueillir des ananas par les iardinages des
Indiens, brochans au milieu d'iceux sans aucune discrétion. De
quoy ne se contentans encore s'acheminèrent vers les demeures :
dont les Indiens furent si fort irritez, que sans respecter chose au-
cune ils se ruèrent dessus, et descocherent furieusement leurs arcs,
iusques à atteindre un de mes hommes, nommé Martin Chauveau,
lequel demoura en la place. On ne sçait s'il fut tué sur le champ, ou
s'il fut arresté prisonnier, car ceux de sa compagnie eurent assez
d'affaire à se sauver sans s'amuser à leur compagnon. Dont mon-
sieur d'Ottigni mon lieutenant estant adverty envoya par devers
moy, pour sçavoir si ie trouverois bon qu'il dressast quelque em-
buscade aux Indiens qui detenoient ou bien avoient tué nostre
homme, ou qu'il donnast droit à leur demeure, pour en sçavoir la
vérité. le luy mandé après avoir meurement délibéré sur ce qu'il
n'attentast aucune chose, et pour plusieurs occasions : mais au con-
380 EXTRAITS DE l' OUVRAGE
traire qu'en toute diligence il s'embarquast et consequement tous
ceux qui restoient en terre : ce qu'il feit aussi tost. Mais comme il
navigeoit vers les vaisseaux, il apperceut le long du rivage un grand
nombre d'Indiens, qui se mirent à les charger à coups de flesches,
luy de sa part les escarmodcha d'harquebousades , sans toutefois
les offencer ou les pouvoir surprendre en aucune sorte : qui fut
cause qu'il les quitta du tout, et se vint rendre à notre vaisseau, où
ayans demeuré iusques au lendemain matin, nous appareillasmes,
poursuivans la route accoustumee, et navigeans en icelle, nous re-
cognusmes plusieurs isles conquestees par les Espagnols : comme
celles de S. Christophe, des Saincts, de Monferrad, et la Rotonde,
puis nous deboucames entre (1) Languille et la Negade, singlans
vers la nouvelle France, à laquelle nous arrivasmes quinze iours
après, assavoir le ieudy vingt deuxiesme de iuin, environ les
trois ou quatre heures du matin , terrissans près une petite rivière,
laquelle est distante de trente degrez loin de l'aequateur, et dix lieues
au dessus du cap François, tirant à la part méridionale, et environ
trente lieues au dessus de la rivière de May.
II.
PRISE DE POSSESSION DE LA FLOHIDE.
I. La voile abaissée et l'ancre posé au travers de la rivière, ie dé-
libère mettre pied à terre, afin de la recognoistre. Par quoy sur les
trois ou quatre heures de relevée, estant accompagné du sieur d'Ot-
tigny, du sieur d'Arîac mon enseigne, et de quelque membre de
gentils hommes et soldats ie m'embarquay. Et estant arrivé à l'ou-
vert d'icelle, ie fis sonder le canal, qui fut trouvé de petite profon-
deur, encores que plus au dedans de la rivière l'eau y fust raison-
nablement haute, et qu'elle se separast en deux grands bras : l'un
desquels fait son cours au midy, et l'autre vers le north. La rivière
estant ainsi recognùe , ie mis pied à terre pour parler aux Indiens ,
qui nous attendoient ioignans le rivage , et qui à notre descente
vindrent au devant de nous, s'escrians à haute voix en leur vulgaire
Indien, Antipola Bonnassou, qui vaut autant à dire comme frère,
amy, ou chose semblable. Nous ayans amiablement caressez, ils nous
montrèrent leur paraousti, c'est-à-dire leur Roy et supérieur, auquel
ie feis présent de quelques ioyaux qui grandement le contentèrent
(1) Anegada et sans doute Virgin Gorda ou Tortola.
DE LAUDONNIÈRE. 381
Et de ma part ie louay Dieu incessamment, pour la grande amitié
que ie trouvois en ces sauvages : lesquels ne se fascherent d'autre
chose sinon de la nuict qui approchoit, et qui nous sommoit la re-
traicte. Car encore qu'ils se missent en tout devoir de nous faire
demourer avec eux, et qu'ils montrassent par signes l'envie qu'ils
avoient de nous faire des presens exquis, si est ce que pour plu-
sieurs occasions iustes et raisonnables , ie ne voulus oncques sé-
journer : ains m'excusant de toutes leurs offres présentées, je me
rembarqué et tiré vers mes vaisseaux. Toutesfois avant que de par-
tir, ie nommay ceste rivière, la rivière des Dauphins, pour autant
qu'à mon arrivée i'y avois veu une grande quantité de Dauphins,
qui s'esgayoient en l'emboucheure.
Le lendemain vingt troisiesme de ce mois, pour autant que vers
le midy ie n'avois trouvé lieu assez commode pour nous habiter
et bastir un fort, ie commandé que l'on levast les ancres, et que
l'on appareillast les voilles, pour naviguer vers la rivière de May,
à laquelle nous arrivasmes deux iours après, et feis poser l'ancre :
puis ayant mis pied à terre , avec quelque nombre de gentils
hommes et soldats , pour au certain recognoistre les singularitez
de ce lieu, nous apperceusmes le paraousti du païs, lequel venoit
au devant se nous ( c'estoit celuy mesme lequel nous avions veu
au voyage du capitaine IeanRibaut lequel ayant apperceu, s'escria
d'assez loing, Antipola, Antipola, et estant esmeu de si grande
ioye que presque il perdoit toute contenance, il nous vint affronter,
estant lors accompagné de deux de ses enfans, aussi beaux et puis-
sants personnages, qui se puissent trouver en toute la terre : les-
quels ne tenoient autre propos que amy : mesme recognoissans
ceux du précèdent voyage , ils s'adressoient principalement .à
eux pour leur user de ce langage. Il y avoit un grand nombre d'In-
diens et d'Indiennes à leur suite, lesquels ne faisoient que nous ca-
resser continuellement , et par signes évidents nous faisoient en-
tendre quel contentement ils avoient de nostre venue.
II. Ce bon recueil passe, le paraousti me supplia d'aller veoir la
borne que nous avions posée au voyage de Iean Ribaut (comme
nous avons dit cy devant), chose qu'ils ont en fort grande recom-
mandation. Luy ayant accordé, et estant arrivé au lieu où elle est
assise, nous la trouvasmes environnée de couronnes de laurier, et
à ses pieds force petits paniers de mil, qu'ils appellent en leur vul-
gaire tapaga tapola. Ils la baisèrent lors à leur arrivée avec grande
révérence, et[nous supplièrent de faire le semblable : ce que nous ne
382 EXTRAITS DE L'OUVRAGE
leur voulusmes refuser à celle fin de plus en plus les attirer à notre
amitié. Ce fait, le paraousti me prit par la main, comme s'il eust
eu désir me faire entendre quelque grand secret : et par signes me
monstra fort bien dedans la rivière les limites de son obéissance : et
me dit qu'il se nommoit paracousi Saiouriona, qui vaut autant que
Roy Satouriona.
Les enfans portent le mesme titre de paraousti. L'aisné se nomme
Atore, homme que l'ose dire parfaict en beauté, prudence et conte-
nance honneste, monstrant par sa modeste gravité mériter le nom
qu'il porte, au reste il est doux et traictable. Après avoir séjourné
quelque espace avec eux, le paraousti pria un de ses enfans de me
présenter un lingot d'argent : ce qu'il feit et de bonne volonté. En
recompence de quoy ie luy donnay une serpe et quelque autre pré-
sent plus exquis : dont il sembla se contenter grandement. Puis
nous prismes congé d'eux, pour ce que la nuict approchoit, et re-
tournasmes après coucher en nos vaisseaux.
III. Estant alléché de ce bon traitement, ie ne failly le lendemain
de m'embarquer de rechef avec mon lieutenant Ottigni, et un nom-
bre de soldats pour retourner vers le paraousti de la rivière de
May, qui tout exprès nous attendoit au mesme lieu, auquel, le iour
precesdent nous avons parlementé et devisé avecques luy. Nous le
trouvasmes à l'ombre d'une frescade accompagné de bien quatre
vingts Indiens et paré pour lors à l'indienne : c'est à sçavoir d'une
grande peau de cerf accoustrée en chamois, et peinte en comparti-
mens d'estranges et diverses couleurs, mais d'un portrait si naif et
sentant son antiquité avec toutes les reigles compassées au iuste
qu'il n'y a si exquis peintre, qui y sçeust trouver à reprendre. Tant
est le naturel de ce peuple estranger parfait et bien conduit que, sans
aide ny faveur aucune des arts, il peut par le moyen de sa première
mère contenter l'œil des artisans voire de ceux qui par leur indus-
trie peuvent trouver à redire es choses les plus parfaites.
III.
LA VENDETTA INDIENNE.
I. Cela fait, les Indiens vindrent selon la coustume qu'ils ont,
présenter la casine au paracousi, consequemment à quelques uns
de ses grands amis et favoris. Puis celuy qui la presentoit, quitta le
vase àipart, et tira une petite iagaye qui pendoit fichée à la couver-
ture de la salle : et comme furieux il dressa la teste haute, marcha
DE LAUDONNIÈRE. 383
à grands pas, et alla frapper un Indien qui seul estoit assis à l'un
des contours de la salle, s'escriant à haute voix Hyou, sans que le
pauvre Indien se remuast aucunement pour le coup que patiem-
ment il monstroit endurer. Celuy qui tenoit la iagaye partit légère-
ment pour la remettre en son premier lieu, et recommença à don-
ner à boire comme il faisoit auparavant, mais il n'y eut longtemps
continué, et à peine en avoit présenté à trois ou quatre, que de re-
chef il quitta son vase, reprit la iagaye, et de vitesse retourna vers
celuy qu'il avoit desia frappé, auquel il deschargea un assez roide
coup sur les costés, s'écriant Hyou, ainsi qu'auparavant il avoit
fait : puis alla remettre la iagaye en la place, et se meit au rang
des autres. Peu de temps après, celuy qui avoit esté frappé se
laissa tomber à la renverse roidissant bras et iambes, comme s'il
eust esté prest rendre le dernier soupir, et lors le plus ieune des
enfans du paracousi, vestu d'une longue peau blanche, se mit aux
pieds du renversé, plorant amèrement. Demy quart d'heure après,
deux autres de ses frères vestus d'accoustremens semblables, se mi-
rent à l'entour du persécuté, et commencèrent à gémir pitoya-
blement. Leur mère tenant un petit enfant en ses bras, vint d'un
autre costé : et s'acheminant au lieu où estoient ses enfans, elle
usa en premier lieu d'une infinité de cris : puis levant tantost les
yeux au ciel, tantost se prosternant en terre , elle cria si pitoyable-
ment, que ses pleurs lamentables eussent meu à pitié les plus durs
ceurs du monde. Encore ne fut-ce assez. Car il arriva une troupe
de ieunes filles, qui ne cessèrent de plorer, par long espace de temps
au lieu où l'Indien estoit tombé. Lequel puis après elles prindrent,
et avec les plus tristes gestes, dont elles se peurent adviser, elles le
portèrent en une autre maison, quelque peu distante de la grande
salle du paracousi, et continuèrent l'espace de deux grandes heures
leurs pleurs et gémissements : "pendant lesquels, les Indiens ne dif-
feroient de boire la casine, mais avec un tel silence qu'il ne s'en-
tendoit un seul mot en la salle.
II. LeVasseur ennuyé de n'entendre ces cérémonies, demanda au
paracousi que vouloient signifier ces choses : lequel lentement luy
respondit, Thimogona, Thimogona, sans autre propos luy tenir.
Fasché plus de devant d'une si maigre responce, il s'addressa à un
autre Indien, frère du paracousi, et paracousi comme son frère, ap-
pelle Malica, lequel fit pareille responce que le premier, le sup-
pliant au reste ne s'enquérir plus avant de ces choses, et qu'il eust
patience pour ceste heure Le Vasseur, La Caille, et leurs autres
38 k EXTRAITS DE L'OUVRAGE
compagnons partoient de la salle pour entrer au logis, auquel on
avoit transporté l'Indien : là ils trouvèrent le paracousi assis sur des
tapisseries de menus roseaux qui prenoit son repas à la mode in-
dienne, ioignant luy l'indien persécuté, couché sur les mesmes ta-
pisseries. A l'entour duquel estoit la femme du paracousi avec toutes
les ieunes filles qui paravant le pleuroient en la salle, lesquelles ne
faisoient sinon chauffer force mousse au lieu de serviettes, pour
frotter le costé de l'indien. Sur cela le paracousi fut derechef in-
terrogé par nos François pour quelle occasion l'indien avoit esté
ainsi outragé en sa présence. Il feit responce que cela n'estoit
qu'une cérémonie, par laquelle ils remettoient en mémoire la mort
et persécution de leurs ancestres paracousis, faite par leur ennemy
Thimogoa : allegant au surplus que toutes et quantes fois, que luy
ou aucun de ses amis et alliez retournoit de ce pays là sans rapporter
les testes de leurs ennemys, ou sans emmener quelque prisonnier, il
faisoit en perpétuelle mémoire de ses prédécesseurs, toucher le
mieux aimé de tous ses enfans, par les mesmes armes, dont ils
avoient esté occis le temps passé; affin que renouvellant la playe la
mort diceux fut derechef ploree.
IV.
SATOURIONA INSULTÉ PAR LES FRANÇOIS.
I. Pour ce ie commanday à mon sergent de m'equipper vingt sol-
dats, pour me faire compagnie à la maison de Satouriona : où es-
tant arrivé, et entré dedans la salle, sans le saluer aucunement, ie
m'allé seoir ioignant luy, et demeuré fort longtemps sans luy tenir
aucun propos, ne luy monstrer signe d'amitié, chose qui luy donna
bien à penser : ioint que quelque nombre de soldats estoit demouré
à la porte, ausquels i'avois fait exprès commandement de ne laisser
aucun Indien sortir dehors. Ayant demeuré environ demye heure en
ceste contenance, ie demandé où estoient les prisonniers que l'on
avoit pris à Thimogoa, et commandé que présentement ils me fus-
sent amenez. A quoy le Paracousi, despité en son courage, et es-
tonné le possible, fut long temps sans respondre, en fin toutefois il
me dit assez arrogamment, qu'estans espouventez de nous veoir ar-
river ainsi en armes, ils avoient pris la fuite dans les forests, et qu'i-
gnorant le chemin qu'ils avoient tenu, ils n'avoient moyen aucun
de les recouvrer. Lors ie feis semblant de n'entendre son dire, et
DE LAUDONNIÈRE. 385
demandé derechef les prisonniers, et quelques uns de ses principaux
alliez. Lors Satouriona fit commandement à son filsAtore de cher-
cher les prisonniers, et faire tant qu'ils fussent amenez en ce lieu,
ce qu'il exécuta une heure après. Apres qu'ils furent arrivez au logis
du paracousi, ils me saluèrent humblement, et levans les mains
devant moy, se voulurent quasi prosterner à mes pieds ; mais ie ne
l'enduray, et bientost après les amenay quand et moy à nostre fort.
Le paracousi grandement irrité de ceste bravade, se meit à songer
tous les moyens pour se venger de nous : toutesfois pour ne nous
en donner soupçon, et mieux couvrir son faict, il nous envoya
souvent ses ambassades tousiours accompagnez de quelques presens.
V.
HOSTILITÉ DES INDIENS.
I. La haine du paracousi Satouriona duroit contre moy, tant que
le vingt neufiesme du mois d'aoust, il tomba, à my lieue nostre fort,
un foudre du ciel plus digne (ie croy-ie) d'estre admiré et couché
par escrit que tous les estranges signes que l'on ait veuz par le
passé , et dont les historiens ayent iamais escrit. Car nonobstant
que les prairies fussent en ce temps là toutes verdes et my couvertes
d'eaux, n'est-ce que la foudre en un instant en consomma plus de
cinq cens acres, etbruslapour sa challeur ardente, tous les oyseaux,
qui lors s'esgayoient par les prairies : chose qui continua pas l'es-
pace de trois iours, qui ne fut sans nous donner bien à penser, ne
pouvansiuger dont procedoit ce feu : tantost nous avions opinion que
les Indiens brusloient leurs maisons, et par crainte de nous, abandon-
noient leurs places : tantost nous estimions qu'ils avoient descou-
vert quelques vaisseaux en mer, et que suivant leur coustume ils
allumoient ça et là force feux, pour donner à cognoistre qu'il y
avoit habitation en leur terre. Toutesfois m'en estant asseuré, ie ré-
solus d'envoyer vers le paracousi Serranay, pour en sçavoir la vérité.
IL Gomme i'estois sur le point de faire embarquer quelqu'un pour
descouvrir ce faict, six Indiens arrivèrent de la part du paracousi
Allicamany, qui de première entrée me feirent un grand discours
(après m'avoir présenté quelques panniers plein de mil, de citrouilles
et de raisins) de l'alliance amiable qu'Allicamany avoit envie d'en-
tretenir avecques moy : et que de iour en iourne faisoit qu'attendre
l'heure qu'il me plairoit l'employer à mon service. Pour ce, entendu
l'obéissance qu'il me portoit, il trouvoit fort estrange la canonnade
Là FLORIDE. 25
386 EXTRAITS DE L'OUVRAGE
que i'avois fait tirer vers sa demeure : laquelle avoit fait brusler une
infinité de verdes prairies, et consumé iusques dedans l'eau, appro-
ché mesme si près de sa demeure, qu'il pensoit veoir le feu en sa
maison : pource il me supplioit très humblement de commander à mes
gens que plus on ne tirast vers son logis, autrement il seroit con-
traint pour l'advenir abandonner sa terre, et se retirer en quelque
lieu plus escarté de nous. Ayant entendu la folle opinion de cest
homme, qui toutesfois ne nous pouvoit estre que beaucoup profita-
ble, ie dissimulay ce que i'en pensois pour lors, et respondis aux
Indiens d'un visage assez ioyeux, que le récit qu'ils me faisoient,
de l'obéissance de leur paracousi, m'estoit fort agréable : pour ce que
par le passé il ne s'estoit monstre tel en mon endroit, spécialement
quand ie i'avois sommé de me renvoyer les prisonniers qu'il detenoit
du grand Olata Onae Outina, dont toutesfois il n'avoit faict grand
compte, qui estoit la cause principale pour laquelle ie luy avois faict
tirer la canonnade : non que i'eusse eu envie de donner iusques à
sa maison, comme aisément ie pouvois faire, si bon il m'eust semblé,
mais que ie m'estois contenté de faire tirer iusques à my chemin,
pour luy faire connoistre ma puissance. L'asseurant au reste que
moyennant qu'il perseverast en sa bonne affection, on se depor-
teroit de plus faire tirer à l'advenir : ains ie luy serois loyal défen-
seur contre ses plus grands ennemis. Les Indiens contentez de ma
responce, retournèrent asseurer leur paracousi, quinonobstant l'as-
seurance, s'absenta de sa demeure à bien vingt et cinq lieues, et ce
par l'espace de plus de deux moys.
VI.
LA RÉVOLTE.
I. L'ambition et l'avarice mère de tous maux, s'enracinèrent au
cœur de quatre ou cinq soldats auxquels cest œuvre et travail ne
plaisoit point : et qui de cest heure (nommément un appelle Four-
neaux, un nommé La Croix, et un nommé Estienne le Genevoys, les
trois principaux de la sédition) commencèrent à pratiquer les meil-
leurs de ma trouppe, leur donnans à entendre que c'estoit chose
ville et deshonneste, à hommes de maison , comme ils estoient, de
se matter ainsi à un travail abiect et mechanique , attendu qu'il se
presentoit une occasion la plus belle du monde, pour se faire tous
riches : qui estoit de faire armer les deux barques qui se bastissoient,
DE LAUDONNIÈRE. 387
et les garnir de bons hommes, puis naviguer au Pérou et aux autres
Entilles, où chasque soldat se pouvoit bien enrichir de dix mil escus.
Que si leur faict se trouvoit mauvais en France, ils avoient touiours
moyen, à cause des grandes richesses qu'ils gaigneroient, de se re-
tirer en Italie, iusques à ce que la fureur fust passée, et que ce pen-
dant il s'allumeroit quelque guerre qui feroit oublier tout cela.
Ce mot de richesses sonna si bien aux oreilles de mes soldats,
qu'enfin après avoir plusieurs fois consulté de leurs affaires, ils se
trouvèrent iusqu'au nombre de soixante-six. Lesquels, pour donner
couleur au grand désir qu'ils avoient de piller, me feirent présen-
ter une requeste par François de la Caille, sergent de ma compa-
gnee , contenant en somme une remonstrance du peu de vivres qui
restoient pour nous maintenir, iusqu'au temps que les navires pour-
roient retourner de France. A quoy remédier leur sembloit néces-
saire d'envoyer à la nouvelle Espagne, au Pérou, et à toutes les
isles circonvoisines, ce qu'ils me supplioient leur vouloir permet-
tre; mais ie leur feis responce que les barques achevées, ie don-
nerois si bon ordre par tout, que moyennant la marchandise du
Roy, sans espargner iusques à mes propres habits, nous recouvri-
rions vivres des habitans du pays, ioint aussi que nous en avions
encore pour quatre mois : car ie craignois fort que souz ombre de
chercher des vivres, ils vousissent attenter quelque chose sur ceux
qui appartenoient au Roy d'Espagne, chose qui le temps advenir
m'eust esté reprochée avec iuste raison : attendu qu'au partir de
France, la Royne m'avoit bien espressement commandé de ne faire
aucun tort aux subiets du Roy d'Espagne, ne chose dont il peust
concevoir aucune ialousie.
II. Ils feirent semblant de se tenir satisfaits pour ceste responce.
Maishuictiours après, ainsi que ie continuoisau travail de nostrefort,
et de noz barques, ie tombé malade. Lors mes séditieux oublians
touthonneuret devoir, pensans avoir trouvé occasion d'exécuter leur
rebelle entreprise, commencèrent à praticquer de nouveau leurs pre-
miers desseins, faisans si bien leur menée durant ma maladie, qu'ils
protestèrent de se saisir du corps de garde et du fort, voire de me
violenter, si ie ne voulois consentir à leur vouloir dépravé. Mon lieu-
tenant adverty de ce, me vint faire entendre qu'il avoit quelque opi-
nion de quelque menée : et le lendemain matin ie fus salué du port
d'armes, où mes soldats estoient pour me iouer un mauvais tour :
lorsi'envoiay quérir deux gentilshommes, ausquels ie me fiais le plus,
qui me rapportèrent, les soldats avoir délibéré de venir vers moy
388 EXTRAITS DE i/oCVRAGE
pour me faire une requeste : mais ie leur remonstray que ce n'estoit
la façon d'ansi présenter requeste à un capitaine : et pour ce qu'ils
m'envoyassent quelques uns, afin de me faire entendre ce qu'ils
vouloient obtenir.
III. Sur ce les cinq principaux autheurs de la sédition, armez de
corps de cuirasse, la pistole au poing et le chien abbatu, entrèrent
en ma chambre, me disans qu'ils vouloient aller aux nouvelles Es-
pagnes chercher leur advanture. Lors ie leur remonstray qu'ils re-
gardassent bien à ce qu'ils vouloient faire : mais ils respondirent
aussi tost, que tout y estoit regardé, et qu'il failloit leur accorder ce
poinct:puis (respondi-ie adonc)que ie suis forcé de ce faire,i'y envoyeray
le capitaine Vasseur et mon sergent qui me respondront et rendront
compte de tout ce qui se fera en ce voyage : et pour vous contenter, ie
suis bien d'advis que preniez de chaque chambre un homme, afin d'ac-
compagner le capitaine Yasseur et mon sergent. Sur quoy blasphé-
mant le nom de Dieu, ils me respondirent qu'ils y dévoient aller :
qu'il ne restoit plus sinon que ie leur rendisse les armes que i'avois
en mon pouvoir, de peur que (si villainement outragé par eux), ie
ne m'en aydasse à leur desavantage, ce que pourtant ne leur vou-
lus accorder ; mais ils prindrent tout de force et l'emportèrent hors
ma maison. Mesme après avoir offencé un gentilhomme en ma
chambre, qui en vouloit parler, se saisirent de ma personne, et
tout malade que i'estois, m'envoyèrent prisonnier en un navire,
qui estoit à l'ancre au meilleu delà rivière. Dans lequel ie fus l'es-
pace de quinze iours, assisté d'un homme seul, ne voulans permettre
qu'il vint aucun des miens me visiter : à tous lesquels et autres
tenansmon party, ils ostèrent les armes, et m'envoyèrent un congé
pour signer, me mandans après leur avoir refuzé, que si i'en faisois
aucune difficulté ils me viendroient tous coupper la gorge dans le
navire. Ainsi ie fus contraint leur signer le congé, et quant et quant
leur bailler quelques mariniers avec le pilote Trenchent Suit
le récit de leurs courses dans les Antilles.
IV... Or le pilote Trenchent, et le trompette et quelques autres
mariniers de ce brigantin emmenez par force en ce voyage ne desi-
roient autre chose que retourner vers moy : à ceste fin ils s'accor-
dèrent ensemble, si d'avanture le vent leur duisoit bien, de passer la
traverse du canal de Bahame , pendant que les séditieux dormi-
roient, ce qu'ils feirent si bien à propos que le matin au point du
iour environ le vingt-cinquième de mars ils se trouvèrent à la coste
de la Floride : où cognoissant le mal par eux commis, il se meirent
DE LAUDONNIÈRE. 389
par manière de moquerie à contrefaire le iuge, mais ce n'estoit
qu'après avoir beu du vin, qui leur restoit encores de la prise. L'un
contrefaisoit le iuge, et l'autre me representoit, quelqu'un après
avoir ouy le plaidoyé, concluoit : vous ferez vos causes telles que
bon vous semblera: mais si, estans arrivez au fort de la Caroline, le
capitaine ne vous fait tous pendre, ie ne l'auray iamais en réputation
d'homme de bien. Les autres estimoient qu'après ma cholere passée
i'oublirois aisément cela. Leur voile ne fut si tost descouverte en
nostre coste, qu'un Roy de ce lieu nommé Patica demeurant huict
lieues loing de nostre fort, et l'un de nos bons amys, envoya un Indien
m'advertir qu'il avoit descouvert quelque voile à la coste, et qu'il es-
timoit estre de nostre nation. Sur ce le brigantin pressé de famine,
vint surgir à l'emboucheure de la rivière de May : où de prime face
nous estimions que ce fussent navires venues de France, chose qui
nous donnoit grande allégresse, mais l'ayans fait recognoistre de
près, ie fusadverty que c'estoient nos séditieux qui estoient retour-
nez. Pour ce ie leur envoyay dire parle capitaine Vasseur et par mon
sergent, qu'ils eussent à amener le brigantin devant la forteresse....
ce qu'ils promirent faire. Le lendemain i'y envoyay le mesme ca-
pitaine et sergent, accompagnez de trente soldats, pour ce que ie
voyois leur venue estre trop retardée. Lors ils les amenèrent : et
pour ce que quelques uns d'eux avoient iuré à leur partement de ne
rentrer iamais au fort, ie voulu leur faire garder leur serment. A
ceste fin ie les attendis vers ladite emboucheure la part où ie faisois
travailler à mes navires et barques, etcommanday à mon sergent,
qu'il eust à mettre en terre les quatre plus principaux autheurs de
la sédition : ausquels au mesmes instant ie feis mettre les fers au
pieds : car ce n'estoit mon dessein de faire punir les autres, entendu
qu'on les avoit subornez, et que mon conseil expressément assemblé
pour ce faict, avoit arresté que ces quatre seulement dévoient mourir
pour servir d'exemple aux autres
V.... Suivant ce que nous avions arresté au conseil, pour raison
des crimes par eux commis, tant contre la maiesté du Roy, que contre
moy, qui estois leur capitaine, ie les condamnay d'estre pendus et
estranglez. Voyans doncques qu'il n'y avoit "plus d'huis de derrière
pour se sauver de cest arrest, ils se mirent en devoir de prier Dieu.
Toutesfois l'un des quatre pensant muttiner mes soldats , leur dit
ainsi : Comment mes frères et compagnons, souffrirez-vous que
nous mourions si honteusement ? Et lors prenant la parole, ie luy
dis qu'ils n'estoient compagnons des séditieux et rebelles au service
390 EXTRAITS DE L'OUVRAGE
du Roy. Sur ce les soldats me supplièrent de ne les faire pendre,
ains permettre qu'ils passassent par les armes, et que puis après si
bon me sembloit, leurs corps seroient pendus à quelques potences
au long de l'emboucheure : ceque présentement ie feis exécuter. Yoila
quelle fut l'issue de mes mutins sans laquelle i'eussetousiours vescu
en paix, et satisfaict au bon plaisir que i'avois de faire un heureux
et tranquille voyage.
VII.
LE ROY CALOS.
I. Deux Indiens me vindrent un iour saluer de la part de leur
Roy nommé Marracon, distant du lieu de nostre fort quelques qua-
rantes lieues du costé du Sud, et me feirent entendre qu'il y avoit
en la maison du Roy Onathaqua un nommé Barbu , et en celle du
Roy Mathiaca, un autre homme, dont ils ne sçauroient le nom, qui
n'estoient de leurnation : àcause de quoy ie pensay que cepouvoient
estre quelques chrestiens. Pour ce i'envoyay prier tous les Roys
voisins, que s'il y avoit chrestien aucun demeurant en leurs terres,
qu'ils trouvassent moyen me le faire recouvrer, et que ie les re-
compenserois au double. Eux qui aiment les presens, y prindrent
telle peine, que les deux hommes , dont nous avions parlé , me
vindrent trouver au fort. Ils estoient nuds, portans les cheveux
longs iusqu'au iarret, ainsi que font les sauvages : et estoient Espa-
gnols de nation, si bien neantmoins accoustumez à la façon de ce
pays que de première face ils trouvèrent notre manière estrange»
Apres les avoir entretenus de quelques propos, ie les feis habiller;
et coupper les cheveux, qu'ils ne voulurent perdre, ains les enve-
loppèrent dans du linge, disans qu'ils les voulaient reporter en leur
pays pour tesmoigner le mal qu'ils avaient enduré aux Indes. Aux
cheveux de l'un d'eux fut trouvé quelque peu d'or caché, iusqu'à
la valleur de vingt cinq escus, dont il me feit présent.
H. Or les examinant des lieux, ausquels ils pouviont avoir esté, et
comme ils estoient venus, ils me respondirent qu'il y avoit desia
quinze ans passez que trois navires, en l'une desquelles ils estoient,
se perdirent au travers d'un lieu nommé Calos, sur des basses que
l'on dit les Martyres, et que le roy de Calos retira la plus grand part
des richesses qui estoient dans les dites navires , faisant en sorte
que la plus part du monde se sauva et plusieurs femmes : au
nombre desquelles y avoit trois ou quatre damoiselles mariées , lors
DE LAUDONNJÈRE. 391
demeurantes encc-r, et leurs enfans aussi avec ce roy de Calos. le
voulus m'informer qui estoit ce Roy, ils me feirent responce qu'il
estoit le plus beau et le plus grand Indien de la contrée, homme
grand guerrier, et ayant beaucoup de subiets en sa puissance. Me
dirent davantage qu'il avoit un grand nombre d'or et d'argent, ius-
qu'à en tenir dans un certain village un fosse toute pleine, qui n'es-
toit moins haute qu'un homme; et large comme un tonneau, à
laquelle si ie pouvois aller avec cent harquebusiers, les Espagnols
se faisoient forts de me faire recouvrer toutes ces richesses, outre
ce que ie pourrois tirer du commun peuple du pays, qui en posse-
doit beaucoup. Ils me donnèrent aussi à entendre, que les femmes
allans danser, portoient à l'entour de leurs ceintures, des platines
d'or, larges comme une assiette, et en telle quantité, que la charge
les empeschoit de danser à leur aise, et que les hommes en avoient
au semblable. La plus part de ces richesses provenoient, à leur dire,
des navires espagnolles, qui ordinairement se perdroient en ce des-
troit, et l'autre de la traffique que ce Roy de Calos avoit avec les
autres Roy s de la contrée. Au reste qu'il estoit fort révéré de ses
subiects, et qui leur donnoit à entendre que ses sorts et charmes
estoient causes des biens que la terre produisoit, et que pour leur
persuader ce faict, il se retiroit une ou deux fois l'année en une
certaine maison accompagné de deux ou trois de ses plus familiers,
là où il foisoit quelques enchanteries, et que si quelqu'un s'ingeroit
d'aller veoir ce qu'il faisoient en ce lieu, le roy le faisoit incontinent
mourir. Qui plus est ils me dirent que chacun an , au temps de la
moisson, ce roy barbare sacrifioit un homme qui pour ce fait estoit
expressément gardé, et pris au nombre des Espagnols, qui par for-
lune, s'estoient perdus en ce destroit
VIII.
LA FAMINE.
I. Il nerestoit plus que le principal, qui estoit de recouvrer vivres
pour nous nourrir, pendant nostre travail : ce que i'entrepris faire,
avec le reste de ma trouppe et les mathelots du navire. A cette fin ie
m'embarquay rooy trentiesme dans ma grande barque , pour faire
un voyage de quarante ou cinquantes lieues, sans que nous fussions
pourveus d'aucune nourriture , qui fait assez cognoistre combien
deux de nostre fort en estoient assez mal garnis. Bien est vray que
quelques soldats ayans esté meilleurs mesnagers que les autres, et
392 EXTRAITS DE L'OUVRAGE
ayans faict quelque provisions de gland, en vendoient à leurs com-
pagnons quinze et vingt sols une une petite escuelle. Pendant nos-
tre voyage, nous ne fusmes substentez que de framboises, d'une cer-
taine graine ronde, petite et noire, et de racines de palmites que
nous recouvrions es costes de la rivière, en laquelle après avoir
navigé en vain, ie fus contraint retourner au fort : où les soldats
commençans à s'ennuyer du travail, à cause de l'extrême famine
qui les mattoit, s'assemblèrent, et me proposèrent que depuis que
nous ne pouvions recouvrer vivres des Indiens, il estoit expédients
pour le remède de leur vie, se saisir de la personne d'un des Roy,
de la terre : s'asseurans qu'estant pris les subiects n'endureroient
les François avoir faute de vivres . le leur feis responce qu'il ne fal-
loit inconsidérément faire ceste entreprise : ains bien adviser à la
conséquence qui en pourroit venir. Sur ce ils m'obiecterent, puis
que le temps estoit passé du secours de France, et que nous avions
résolu d'abandonner le pays, qu'il n'y avoit danger à contraindre
les sauvages à nous fournir vivres : ce que pour l'heure ne leur
voulus accorder, bien leur promis-ie d'envoyer en toute diligence
advertir les Indiens qu'ils eussent à m'apporter vivres, en eschange
de marchandises et d'habits : ainsi qu'ils feirent l'espace de quelques
iours, qu'ils apportèrent du gland et du poisson , lequel ces Indiens
traistres et meschans de nature , et cognoissans nostre famisne es-
trange, nous vendoient si chèrement, qu'en moins de rien, ils nous
tirèrent toute nostre marchandise que nous avions de reste.
II. Qui pis est, craignans d'estre forcez de nous, et voyans qu'ils
avoient tout tiré, ils n'approchèrent plus de nostre fort que de la
portée d'une harquebusade.Là ils apportoientleur poisson dans leurs
petites almadies iusques auxquelles nos pauvres soldats estoient
contraints aller, et le plus souvent (ainsi que i'ay veu) se despouiller
de leur propre chemise pour avoir un poisson. Que si quelque
fois ils remonstroient aux sauvages le prix excessif qu'ils prenoient,
ces meschans leur respondirent brusquement : Si tu fais si grand
cas de ta marchandise, mange là et nous mangerons nostre pois-
son, puis ils s'esclattoient de rire, et se moquoient de nous à geule
bee. Dont nos soldats perdans toute patience, eurent souvent en-
vie de les mettre en pièces , et leur faire payer le tribut de leur
folle arrogance. Toutefois considérant l'importance de cecy, ie met-
tois peine d'appaiser le soldat impatient : car ie ne voulois aucu-
nement entrer en question avec les sauvages, et me suffisoit de
dilayer le temps Mais lessubiects d'Outinaapperceurent claire-
DE LAUDONNIÈRE. 393
ment la nécessité en laquelle nous estions : et commençoient
à nous tenir tel langage que les autres : ainsi que l'on voit commu-
nément" que la nécessité fait changer le vouloir des hommes
III. Il ne se trouvoit en ceste arrière saison ne mil, ne febves,
ny gland par les villages, d'autant qu'ils avoient tout employé aux
semailles, si bien quenostre recours fut aux racines que la pluspart
des nostres faisoient piller dedans les mortiers que.i'avois fait porter
pour battre la poudre à canon, et les grains qui nous venoient
d'ailleurs : les autres prenoient du bois d'Esquine, le battoient et
en faisoient de la farine, laquelle ils faisoient bouillir avec de l'eau ,
et la mangeoient : les autres alloient avec la harquebuse tascher
d'arrester quelque oiseau. Mesme ceste misère fut si grande , qu'il
s'en rencontra un lequel esplucha parmy les ordures de ma maison,
toutes les arrestes de poisson qu'il peut trouver, lesquelles il feit
seicher et mettre en poudre pour en faire du pain. Les effets de
ceste famine hydeuse se manifestèrent incontinent en nous: car les
os commencèrent incontinent à suyvre la peau de si près, qu'en
plusieurs endroits ils la percèrent en la pluspart des soldats : telle-
ment que ce que plus ie craignois estoit que les Indiens ne s'esle-
vassent contre nous, d'autant qu'il eust esté fort malaisé de nous
deffendre en si extrême défaillance de toutes nos forces, iointes au
défaut de tous vivres, lesquels nous manquèrent tout à coup. Car
mesme la rivière ne se trouvait si' abondante en poisson comme de
coustume, et sembloit que la terre et l'eau combatist contre
nous.
IX.
LA RETRAITE DE D OTTIGNY.
I. Mais ce pendant que ces choses se menoient, 'Outina ne com-
paroissoit aucunement, ains se tenoit clos et couvert en une petite
maison à part, là où 'quelques députez des miens l'alleoient veoir
se plaignans de luy des longs delaiz de ses subiects.
A quoy il responditque ses subiects estoient tellement irritez, qu'il
ne luy estoit aucunement possible de les tenir en telle obéissance,
comme il eut bien voulu : qu'il ne les pouvoit garder de faire la
guerre au seigneur d'Ottigny. Que mesme il se souvenoit, qu'estant
encore prisonnier, et passant par les villages de son obéissance,
lorsque l'on l'amenoit pour recouvrer vivres, il avoit veu par les
3% EXTRAITS DE i/oUVRAGE
chemins les flesches plantées, au bout desquelles il y avoit des che-
veux longs, signe certain de guerre dénoncée et ouverte, et les-
quelles aussi le capitaine avoit portées iusques en son fort. Il dit
davantage que pour l'amitié qu'il portoit au capitaine, il advertissoit
le lieutenant, que ses subiets avoient delibré d'abatre les arbres, et
les faire choir au travers de la petite rivière, où estoient les bar-
ques, à celle lin de les tenir là subiectes, pourtant qu'ils les combat-
troient à laise, et que cela advenant, il l'asseuroit de ne s'y trou-
ver. Ce qui augmenta davantage le soupçon de guerre fut, qu'il
advint ainsi que les députez alloient devers Outina, ils entendirent
la voix de l'un de mes gens, lequel avoit tousioursesté parmy les^In-
diens pendant le voyage, et lequel ils n'avoient encore voulu ren-
dre iusques à ce qu'ils eussent retiré leurs ostages. Ce pauvre
homme s'escrioit à haute voix, pour autant que deux Indiens le
vouloient porter dans les bois pour luy couper la gorge, dont il
fut secouru et délivré. Ces avertissemens bien entendus, et après
en avoir meurement délibéré, le seigneur d'Ottigny arresta de se
retirer le vingt-septième juillet.
H. Parquoy il feit mettre ses soldats en ordre, et leur bailla à cha-
cun un sac plein de mil : puis il s'achemina vers les barques, pensant
prévenir l'entreprise des sauvages. Il y a au sortir du village une
grande allée de trois à quatre cents pas, laquelle est recouverte
de grands arbres des deux costez. Mon lieutenant ordonna ces
hommes en ceste allée, et les meit de la façon qu'ils avoient envie
qu'ils marchassent : car il s'asseuroit bien que s'il y avoit embus-
cade, elle seroit au sortir des arbres. Il feit doncques marcher un
peu devant le seigneur d'Arlac mon enseigne, avecques huict har-
quebusiers pour des couvrir : puis il commanda à l'un de mes ser-
gens et corporaux, de marcher par le dehors de l'allée, avecques
quatre harquebusiers, pendant qu'il conduisoit le reste par le meil-
leu. Or advint-il ainsi qu'il avoit supçonné : car le seigneur d'Arlac
rencontra au bout de l'allée de deux à trois cent Indiens, lesquels
les saluèrent d'une infinité de fleschades, et de telle furie, qu'il
estoit facile de voir l'affection qu'ils avoient de nous charger. Toutes-
fois ils furent si biensoustenuz en la première charge que leur donna
mon enseigne que ceux qui tombèrent morts feirent un peu ra-
fraichir la cholere des survivans. Cela'.faict, mon lieutenant feit gai-
gner et haster le pas pour gaigner pays en telle ordre, comme i'ay
desia dit. Puis ayans marché environ quatre cens pas, il fut rechargé
d'une nouvelle troupe de sauvages, lesquels estoient au nombre de
DE LAUD0NN1ÈRE. 395
trois ceps, et lesquels les assaillirent en front, cependant que le reste
des premiers luy donnoient sur la queue.
Ce second assaut fut tellement soustenu , que ie puis dire que le
seigneur d'Ottigny y feit un aussi grand devoir, qu'il est possible
à homme de bien de faire. Aussi leur estoit-il besoin : car il avoit
des hommes en teste, lesquels seurent bien combattre et bien
obéir au chef qui leur commandoit, et lesquels en ce combat se
sceurent si bien maintenir, que si d'Ottigny n'y eust remédié, il es-
toit en danger d'estre deffaict.
III. Leur façon de combattre estoit, que quand deux cens avoient
tiré, ils se retiroient et faisoient place aux autres qui estoient der-
rière, et avoient cependant l'œil et le pied si prompts, qu'aussi tost
qu'ils voyoient coucher la harquebuse en ioue, aussi tost estoient
ils en terre, et aussi tost relevez pour respondre de l'arc, et se des-
tourner, si d'aventure ils sentoient que l'on voulust venir aux
prises : car il n'y a rien que plus ils craignent, à causes des dagues
et des espees. Ce combat demeura et dura depuis neuf heures du
matin, iusques à ce que la nuict les sépara. Ft n'eut esté que d'Ot-
tigny s'advisa de faire rompre les flesches qu'ils trouvoient par le
chemin , et aussi d'oster moyen aux sauvages de recommencer, il
n'y a point de doute qu'il n'eust eu beaucoup affaire : car les fles-
ches leur faillirent et furent contraints de se retirer. Ce pendant
qu'ils combattoient, ils crioient et faisoient entendre qu'ils estoient
amys du capitaine et du lieutenant : et que ce qu'ils combattoient
n'estoit que pour venger des soldats qui leur estoient ennemis mor-
tels. Mon lieutenant estant arrivé aux barques, feit faire la reveue,
et trouva faute de deux hommes qui avoient esté tuez, l'un desquels
estoit nommé Iacques Salé, et l'autre se nommoit le Mesureur. Il
en trouva vingt deux de navrez, lesquels il avoit fait à grand peine
conduire iusques aux barques. Tout ce qu'il trouva de mil ne monta
qu'à la charge de deux hommes, qu'il feit départir egallement :
car alors que le combat avoit commencé, chacun avoit esté con-
traint de laisser son sac, pour mettre la main à l'œuvre.
X.
ARRIVÉE DE HAWKINS.
I. Ainsi qu'un chacun de nous rongeoit ses esprits en tels ou sem-
blables discours, ie descouvray le troisiesme iour d'aoust, quatre voi-
396 EXTRAITS DE L'OUVRAGE
les en mer, ainsi que ie me promenois sur une petite montaignette,
dont ie fus grandement resiouy : i'envoiay incontinent l'un de ceux
qui estoyent avec moy, pour en advertir ceux du fort, lesquels en
furent tellement resiouis, qu'à les veoir rire et sauter, l'on eust iugé
qu'ils eussent esté hors de leur entendement. Après que ces navires
eurent mouillé l'ancre, nous descouvrismes comme ils envoyoient
l'une de leurs barques en terre, veu laquelle ie feis armer en dili-
gence l'une des miennes, pour envoyer au-devant, et sçavoir quelles
gens c'estoient. Ce pendant craignant que ce ne fussent Espagnols,
ie feis mettre mes soldats en ordre et tenir prests, attendant le cap-
taine Vasseur et mon lieutenant, qui estoient allez au devant, les-
quels me rapportèrent que c'estoient Anglois, et de faict ils amenè-
rent avec eux un nommé Martin Atinas, Diepois, qui pour lors estoit
en leur service, lequel au nom de maistre Hawkins gênerai, me vint
prier que je lui vousisse permettre qu'ils prinssent des eaux, dont
ils avoient grande nécessité : me faisant entendre qu'il y avoit plus
de quinze iours qu'ils estoient le long de la coste pour tascher d'en
recouvrer. Il m'apporta de la part du gênerai deux flacons de vin ,
avec du pain de froment : ce qui me resiouit d'autant qu'il y avoit
sept mois que ie n'en avois beu : le tout toutesfois fut departy à la
pluspart de mes soldats.
II. Ce Martin Atinas avoit amené les Anglois en nostre coste,
laquelle il cognoissoit : car dès l'an 1562 il y estoit venu avec moy,
et pour ceste cause le gênerai l' avoit envoyé vers moy. Apres donc-
ques que ie luy eus accordé sa demande, il la feit entendre au
gênerai, lequel dès le lendemain feit entrer l'une de ses petites na-
vires en la rivière, et me vint trouver dedans une grande barque,
accompagné de gens honorablement vestus, toutesfois sans armes.
Il feit apporter grande quantité de pain et de vin, pour en donner
à un chacun : de ma part ie luy feis la meilleure chère qu'il me fut
possible, et feis tuer quelques moutons et poulailles, lesquelles
iusques à ceste heure là i' avais soigneusement gardées, espérant
en peupler la terre. Car pour toutes les nécessitez de maladies qui
m'advindrent, ie n'avois voulu qu'il fust tué un seul poulet: ce qui
avoit esté cause qu'en peu de temps i'en avois amassé plus de cent
chefs.
NI. Or cependant que le gênerai anglois estoit avecques moy,
trois iours se passèrent, pendant lesquels les indiens abordoient de
tous costez pour le veoir, et me demandoient s'il estoit pas mon
frère : ce que ie leur accordois, et leur donnois à entendre, qu'il
DE LAUDONNIÈRE. 397
m'estoit venu veoir et secourir avec si grande quantité de vivres,
que de là en avant ie me pourrois passer de prendre aucune chose
sur eux. Le bruit en fut incontinent respandu par toute la terre, si
bien que les ambassadeurs m'abordoient de tous costez : lesquels
au nom des Roy s leurs maistres, demandoient à contracter alliance
avec moy : et ceux mesmes qui auparavant avoient envie me faire
la guerre, se vindrent déclarer mes amys et serviteurs : à quoy ie
les receus, et les gratifié de quelques presens.
Le gênerai cognut incontinent l'envie et la nécessité que i'avois de
retourner en France : ce qui fut cause qu'il m'offroit de me passer,
ensemble toute ma troupe : à quoy toutesfois ie ne voulus accorder,
estant en doute par quelle raison il s'offrit si libéralement. Car ie ne
sçavois en quel estât estoient les affaires des François avec les An-
glois : et encore qu'il me promist sur sa foy de me descendre en
France , avant que d'approcher d'Angleterre , si est ce que ie crai-
gnois qu'il ne voulust attenter quelque chose en la Floride au nom
de sa maistresse. Parquoy ie le refusay tout à plat : dont il s'esleva
un fort grand murmure entre mes soldats, lesquels disoient que i'a-
vois envie de les faire tous mourir, et que le brigantin n'estoit suf-
fisant de les passer, entendu la saison en laquelle nous estions.
IV. Le bruit et murmure s'augmenta davantage : car après que le
gênerai fut retourné en ses vaissseaux, il proposa à quelques gen-
tilshommes et soldats qui l'alloient veoir, en partie pour faire bonne
chère avec luy, il leur remonstra, dy-ie, qu'il doutoit fort qu'à peine
ferions-nous nostre passage seurement dedans les vaisseaux que
nous avions, et que là où nous l'entreprendrions, il n'y avoit point
de doute que nous serions en grand hazard : toutefois que si ie vou-
lois, il en passeroit partie dedans les siens, et qu'il me laisseroit une
petite navire pour passer l'autre. Les soldats ne furent pas si tost
venus, qu'ils feirent entendre l'offre à leurs compagnons, lesquels
incontinent complotèrent ensemble que là où ie ne le voudrois ac-
cepter, ils s'embarqueroient avecque luy, et me laisseroient : pour-
veu qu'il les voulust recevoir comme il avoit promis. Ils s'assem-
blèrent donc tous ensemble, et me vindrent trouver en ma chambre,
me feirent entendre leur dessein, auquel ie promis respondre de-
dans une heure après. Pendant laquelle i' amasse les principaux
membres de ma compagnee, lesquels après leur en avoir commu-
niqué, me respondirent tous d'une voix, que je ne devois refuser
ceste offre, et contemner l'occasion qui se presentoit, mesme que
l'on ne pourroit trouver mauvais en France, si estans délaissez.
398 EXTRAITS DE L'OUVRAGE
nous comme nous estions, nous nous serions aydez des moyens que
Dieu nous auroit envoyez. Apres plusieurs propos discouruz sur ceste
entreprise, i'advisay à la fin qu'il lui faudroit bailler gages du na-
vire qu'il laisseroit, et que de ma part i'estois content lu y bailler
la meilleure de mes hardes, et le peu d'argent qu'avois amassé par
la terre. Sur quoy toutefois il fust advisé que ie garderois l'argent,
de peur que la Royne d'Angleterre le voyant, ne s'encourageast da-
vantage prendre pied en icelle, comme desia elle avoit envie :
qu'il valoit beaucoup mieux l'apporter en France, afin de donner
courage à nos princes de laisser une entreprise si 'importante pour
nostre republique, et que puisque nous estions resoluz de partir, il
valloit bien mieux bailler nostre artillerie, laquelle nous serions
contraints autrement laisser, ou la cacher en terre, à cause de la
faiblesse de nos hommes, insuffisans pour l'embarquer
Le marché se conclut....
V. 11 feit davantage : car particulièrement il me feit présent d'une
grande iare d'huile, d'un jare de vinaigre, d'un baril d'olives, d'une
assez grande quantité de riz, et d'un baril de biscuit blanc. Il fet,
aussi plusieurs presens aux principaux officiers de ma compagneie
selon leurs qualitez. Tellement que ie puis dire que nous receusmes
autant de courtoisies du gênerai , qu'il est possible d'en recevoir
d'homme vivant. En quoy certes , il s'est acquis la réputation d'un
homme de bien et secourable, méritant d'estre recognu de nous tous,
autant comme s'il nous avoit donné la vie.
XI.
PRISE DE LA CAROLINE.
I. Nous commençasmes doncques à nous remparer, et à racous-
trer ce qui avoit esté demoly, principalement du costé de l'eau, là
où ie feis planter soixante pieds d'arbres, pour refaire la pallissade,
avec les planches que ie faisois prendre au navire que i'avois fait
faire; nonobstant toutesfois toute nostre diligence et travail , il ne
nous fut oncques possible de la racoustrer à raison des orages, les-
quels ordinairement nous dénoncèrent tant d'ennuis, que nous ne
peusmes achever nostre closture. Me voyant en telle extrémité, ie feis
faire la reveùe des hommes qui estoient demourez du capitaine Ri-
baut, pour sçavoir s'il s'en trouveroit quelques-uns qui eussent les
armes : il s'en trouva neuf ou dix, lesquels, comme ie pense, n'a-
voient iamais tiré l'épée du fourreau , excepté deux ou trois. Que
DE LAUDONNIÈRE. 399
ceux qui ont voulu dire qu'il m'en estoit resté beaucoup, de sorte
que i'avois moyen de me deffendre, me prestent maintenant l'oreille,
et s'ils ont des yeux à l'entendement, qu'ils regardent quels hom-
mes i'avois. De neuf il y en avoit quatre ieunes, lesquels servoient
le capitaine Ribaut, et luy gardoient ses chiens, le cinquiesme estoit
son cuisinier, entre ceux qui estoient hors du fort, et qui estoient
de la mesme troupe que le capitaine Ribaut, il y avoit un charpen-
tier (1) aagé de soixante ans pour le moins, un faiseur de bière, un
vieil arbalestrier, deux cordonniers , et quatre ou cinq hommes qui
avoient leurs femmes, un ioueur d'espinette, les deux serviteurs du
seigneur du Lys, celuy de Beauhaire, celuy du seigneur de la
Grange, et environ quatre-vingt-cinq ou six gouiats, que femme
et enfans. Voilà la belle troupe tant suffisante à se deffendre et tans
courageuse, comme ils l'ont faite : et de ma part ie laisse à penser
si elle eust été telle, si le capitaine Ribaut l'eust laissée, pour m'em-
prunter de mes hommes. Ceux qui me restèrent de ma troupe,
estoient environ seize ou dix-sept qui peussent porter armes, en-
core tous pauvres et descharnez, les autres estoient malades et es-
tropiez de la iournée que mon lieutenant eut contre Outina.
II. Ceste reveue ainsi faicte, nous ordonnasmes nos gardes, des-
quelles nous feismes deux escouades, à fin que les soldats peussent
avoir une nuict franche. Puis nous advisasmes de ceux qui pour-
roient estre les plus suffisans, entre lesquels nous en esleusmes deux,
l'un desquels se nommoit le seigneur de Saint-Cler, et l'autre le
seigneur de la Yigne, auquel nous feismes délivrer des lanternes, et
des chandelles pour faire la ronde, à cause du mauvais temps qu'il
faisoit. le leur feis bailler aussi un orloge à sable, à celle fin que
les sentinelles ne fussent grevées les unes plus que les autres. Ce-
pendant nous ne laissions ni pour le mauvais temps, ny pour la ma-
ladie, que i'eusse à visiter les corps de garde. La nuict entre le dix-
neufiesme et vingtiesme de septembre, la Yigne estoit de garde avec
son escouade, là où il feit tout le devoir encore qu'il pleust inces-
samment. Quand doncques le iour fut venu, et qu'il veit la pluye
continuer mieux que devant, il eut pitié des centinelles ainsi mouil-
lées : et pensant que les Espagnols ne deussent venir en un si es-
trange temps, il les feit retirer, et de faict luy mesme s'en alla en
son logis.
(1) Sans doute Le Challeux.
400 • EXTRAITS DE L'OUVRAGE
III. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le fort, et mon
trompette qui estoit allé sur le rempart, apperceut une troupe d'Es-
pagnols qui descendoient d'une petite montagnette. Incontinent ils
commencèrent à crier alarmes, et mesmes le trompette : laquelle
incontinent que i'eus entendue, ie sortis, l'arondelle et l'espée au
poing et m'en allé au meilleu de la place, là où ie commençai à crier
après mes soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté allèrent
devers la brèche, qui estoit du costé du sud, et là où estoient les mu-
nitions de l'artillerie, là où ils furent forcez et tuez. Parce mesmelieu
deux enseignes entrèrent, lesquelles furent incontinent plantées. Deux
autres enseignes aussi entrèrent de l'autre costé de ouest, là où il y
avoit une autre brèche : et ceux qui estoient logez en ce quartier, et
qui se présentèrent, furent deffaicts. Ainsi que i'allois pour secou-
rir ceux qui estoient à la deffense de la brèche du costé de sud-
ouest, ie trouvay en teste une bonne troupe d'Espagnols, qui ia
avoient forcé nos gens, et estoient entrez : lesquels me repoussè-
rent iusqu'à la place, là où estant ie descouvris avec eux, un nommé
François Iean, l'un des mariniers qui desroberent mes barques, et
qui avoit amené et conduict les Espagnols. Il commença à dire en
me voyant : C'est le capitaine. Ceste troupe estoit conduite par un
capitaine, lequel à mon advis estoit don Petro Melandes. Il me ruè-
rent quelques coups de piques qui donnèrent en ma rondelle. Mais
voyant que ie ne pouvois résister à telle compagnie, et que desia la
place estoit prise, et les enseignes plantées sur les remparts , que
ie n'avois homme auprès de moy, qu'un seul nommé Barthélémy,
i'entray en la cour de mon logis. Dedans laquelle ie fus suyvi, et
n'eust esté un pavillon qui estoit tendu, i'eusse esté pris : mais les
Espagnols qui me suyvoient s'amusèrent à couper les cordes du pa-
villon , cependant ie me sauvay par la brèche qui estoit du costé
de l'ouest auprès de la maison de mon lieutenant, et m'en allé de-
dans les bois.
IV. Là où ie trouvay une quantité de mes hommes qui s'estoient
sauvez, du nombre desquels y en avoit trois ou quatre qui estoient
fort blessez. Alors ie leur dis : Enfans, puisque Dieu a voulu que la
fortune nous soit advenue, il faut que nous mettions peine de gai-
gner à travers les marais iusques aux navires, qui sont à l'embou-
cheure de la rivière. Les uns voulurent aller en un petit village, qu
estoit dedans les bois, les autres me suivirent au travers des roseaux
dedans l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie que i'a.
vois, i'envoyé deux des hommes qui estoient avec moy, lesquels
DE LAUDONNIÈEŒ. 401
sçavoient bien nager, vers les vaisseaux, pour les advertir de ce
qui estoit advenu, et leur dire qu'ils me vinssent secourir.
Ils ne sceurent pour ce jour là gaigner iusques aux vaisseaux
pour les advertir : et fallut que ie fusse toute la nuict en l'eau ius-
ques aux espaules, avec un de mes hommes, lequel ne voulut ia-
mais m' abandonner. Le lendemain matin , ne pouvant quasi plus
respirer, ie me mis avec le soldat, qui estoit avecques moy, nommé
Iean du Chemin, à faire mes prières : car ie me sentois si debille,
que i'avois peur de mourir à coup : et de faict n'eust esté qu'il me
tenoit embrassé, et qu'il me soustenoit, il n'eust esté possible de me
sauver.
V. Apres que nous eusmes faict nos prières, i'entendy une voix
qui à mon iugement estoit de l'un de ceux que i'avois envoyez, les-
quels estoient vis-à-vis des navires, et appellerent le bateau, ce qui
estoit vray : et par ce que ceux des navires avoient esté advertis de
la prise, par un nommé Iean de Hais, maistre charpentier, lequel les
estoit allé trouver avec une barque, ils s'estoient mis à la voile pour
venir le long de la coste veoir s'ils pourroient sauver quelqu'un :
en quoy certes ils feirent fort bien leur devoir. Ils allèrent droit là
où estoient les deux hommes que i'avois envoyez, et qui les appel-
loient. Incontinent qu'ils les eurent recueillis et qu'ils sceurent là où
i'estois, ils me vindrent trouver en un piteux estât. Ils me prindrent
cinq ou six, et me portèrent en la barque : car il n'eust esté pos-
sible que i'eusse sceu marcher un pas. Estant embarqué , aucuns
des mariniers se dépouillèrent pour me prester leurs habits, et me
vouloient incontinent mener à leurs navires pour me faire prendre
quelque peu d'eau-de-vie. le n'y voulu toutefois aller, que premiè-
rement ie n'allasse avec la barque, le long des roseaux pour cher-
cher les pauvres gens qui estoient espars, là où nous en recueil-
lismes environ dix-huict ou vingt. Le dernier que ie recueilli estoit
le nepveu du thresorier le Beau. Apres que nous fusmes tous arri-
vez aux navires, ie les consolé au moins mal qui me fut possible :
et renvoiay soudain la barque pour veoir si on en trouveroit encore
quelques-uns
LA FLORIDE. 26
Ili
COPIE D'UNE LETTRE
VENANT DE LA FLORIDE
ENVOYÉE A ROUEN ET DEPUIS AU SEIGNEUR D'ÉVERON, ETC
I. Mon très honoré père estant arrivé en ceste terre de la Nou-
velle France, en bonne prospérité et santé (Dieu mercy) lequel ie
prie que ainsi soit-il de vous. le n'ay voulu faillir à prendre la
plume en la main , et la faire courir sur le papier, pour vous faire
un petit discours de l'isle de la Floride, dicte la Nouvelle France,
et de la sorte et manière des sauvages. Lequel vô plaira prendre
en gré , vous suppliant très humblement m'avoir pour excusé si ne
vous escriptz plus amplement comme desirerois. Mais la cause a
esté que travaillons iournellement à nostre fort, lequel est de pré-
sent en deffence.
II. Nous partismes du Havre le XXII de avril, soubz la conduite du
seigneur René deLaudonniere, gentil-homme Poictevin, ayant charge
de trois navires de guerre dont celle sur laquelle il navigeoit se nomme
VYsabeau deHonfleur, dont est maistre Iean Lucas, dudict lieu admi-
rai: l'autre lequel estoit vis-admiral navigoit le cappitaine Vasseur, de
Dieppe, lequel se nommoit le Petit Breton, auquel estois embarqué,
et ay fait mon voyage : l'autre se nomme le Faulcon, auquel navi-
geoitle capitaine Pierre Marchant, lesquelz tous ensemble (avec l'ayde
de nostre bon Dieu qu'avons eue) avons tousiours navigé ensemble
avec beau temps, sans s'eslongner l'un de l'autre pi' de trois lieues,
tellement que pouvons dire (rendant grâce à Dieu) avoir esté des
plus heureux navigeans qui furent iamais en mer, voyant la grande
faveur que ce bon Dieu a usé envers nous qui sommes pauvres pé-
cheurs, nous ayant conduictz en bonne prospérité sans trouver nul
40i copie d'une lettre
empeschement sinon que comme passions par la coste d'Angleterre
trouvasmes environ dix huict ou vingt hurques, que nous estimons
estre anglois, qui nous guettoient pour nous prendre, et les ayans
des couverts nous nous mismes en bataille pour lesrecepvoir : car
l'on nous avoit dict avant de partir qu'il y avait des Anglois qui nous
guettoient pour nous prendre, et lesquelles hurques nous ayans des-
couvers, et nous voyans toutes nos enseignes desployées et nos
husnes bastillonnées tous prêts à combatre , nous apperceusmes
l'admirai et le vis-admiral des dictes hurques qui faisoient renger
les autres hurques et puis s'en vindrent droit à nous, et nous à eulx,
et à ceste heure nous apperceusmes qu'c'estoient hurques de Flandre
auxquelles no' parlasmes, lesquelles nous dirent qu'ils alloient en
Brouage (1) pour charger du sel parquoy nous les laissasmes aller et
prismes nostre routte iusques au vingt deuxième iour de iuin , que
nous sommes arrivez à la veue de la Nouvelle France, autres fois appelée
la Floride, où nous sentismes une douceur odoriférante de plusieurs
bonnes choses à cause du vent qui venoit de la terre, et Voyans la terre
fort pi atte sans une seulle montaigne, fort droicte au long de la mer,
et toute plaine de beaux arbres, et tous bois tout le long delà rive
de la mer. le vous laisse à penser en quelle ioye nous pouvions estre
tous, mesmes que sur le midy nous eusmes cognoissance d'une fort
belle rivière, où il print envie audit seigneur de Laudoniere y des-
cendre pour la recognoistre, et de faict y alla accompagné de douze
soldats seullement, et si tost que ilz mirent pied à terre, trois roys
avec plus de quatre cens sauvages, vindrent tous saluer à leur mode
ledict seigneur de Laudoniere, en le flattant tous ainsi comme si
on adoroitune image. En après cela faict, lesdicts roys le menèrent
un peu plus loing, environ un traict d'arc, auquel lieu avoit une fort
belle feuillee de laurier, et là s'assirent tous ensemble, en monstrant
signe d'avoir grande ioye de nostre arrivée, et aussi faisant signe
(en monstrant ledict seigneur de Laudoniere et le Soleil) disant que
ledict seigneur estoit frère du Soleil, et qu'il yroit faire la guerre
avec eulx contre leurs ennemys, lesquels ils appellent Tymangoua (2),
en nous faisant signes par trois inclinations de nuict, qu'il n'y avoit
que trois iournées, ce que ledict seigneur de Laudoniere leur pro-
mist qu'il yrait avec eulx, dont l'un après l'autre, selon leur qualité,
se levèrent et le remercièrent. Peu après ledict seigneur voulut aller
(1) Sur les côtes de Saintonge.
(2) Le Thimogona de Laudonnière.
VENANT DE LA FLORIDE. ^05
une autre fois plus amont ladicte rivière, et en regardant sur une
petite dune de sable, eut cognoissance de la borne de pierre blanche,
là où les armoiries du Roy sont en gravées laquelle avoit esté
plantée par le capitaine Iean Bibault, de Dieppe, au premier voyage
qu'il fict, dont ledict seigneur de Laudoniere fut fort ayse, et sire-
cogneut estre en la rivière (selon le nom que ledict Iean Bibault (1) luy
avoit donné à son arrivée qui fut au premier iour de may), l'appel-
lant pour ceste cause la rivière de May : et nous demeurasmes près
ladicte borne l'espace de demie heure, qu' lesdicts sauvages appor-
tèrent du mil de laurier, et de leur breuvage excellent, et embras-
sant ladicte borne crians tous Tymangoua, comme voulans dire en
faisant cela, qu'ils auroient victoire contre leurs ennemys, qu'ils ap-
pellent Tymangoua, et q' le soleil avoit envoyé ledict seigneur de
Laudoniere, son frère, pour les revenger, dont après leur avoir fait
quelques présents, ledict seigneur de Laudoniere commanda se re-
tirer à bord, laissant ces pauves gens crier et pleurer de notre dé-
partie : tellement qu'il y en eut un lequel se mist dans la barque
par force, et vint coucher à bord, et le vendredy fut renvoyé à
terre.
III. Puis ayant levé l'ancre et rengeant la coste iusque au dimanche
que no' descouvrismes une belle rivière, en laquelle ledict seigneur
de Laudoniere envoya le capitaine Vasseur, accompagné de dis sol-
dats, dont i' en estois l'un; et sitost quefeusmes en terre trouvasmes
un autre roy avec trois de ses filz et plus de deux cens sauvages ,
leurs femmes et leurs petits enfans, lequel Roy estoit fort aagé, et
nous faisoit signe avoir veu cinq lignées, assavoir les enfans de ses
enfans iusques à la cinquième lignée. Lequel après nous avoir fait
asseoir sus du laurier, qui estoit au près de luy, nous faict signe de
Tymangoua aussi bien que les autres : mais au reste les plus grands
larrons du monde, car ils prennent aussi bien du pied que de la
main, nonobstant qu'ils n'ayent que des peaulx devant leurs parties
honteuses, et toutes painctes de noir en fort beau compartiment :
et les femmes ont à l'entour d'elles une certaine mousse blanche
fort longue, couvrant leurs mamelles et leurs parties honteuses, fort
obéissantes à leurs marys, non larronnesses comme les hommes,
mais fort curieuses des bagues et carcans pour pendre à leur col :
et un iour ayant sondé ladicte rivière, fut trouvé assez bonne com-
(I) Sic.
406 copie d'une lettre
modité d'entrée pour les navires, mais non pas comme celle de May,
tellement qu'estant ledict seigneur de Laudoniere retourné à son
bord, délibéra avec le cappitaine Vasseur, retourner à la dicte rivière
de May, et le mardy en suyvant nous levasmes l'ancre pour y re-
tourner, auquel lieu le vendredy en suyvant arrivasmes et descen-
dismes incontinent en terre, ou feusmes receuz honorablement des
sauvages comme la première fois , et nous menèrent au lieu mesme
où de présent avons faict nostre fort, lequel se nomme le fort de la
Carreline, et la on nommé ainsi parce que le Roy a nom Charles, du
quel en pouvez veoir le pourtraict cy après.
IV. Lequel fort est sur la dicte rivière de May, environ six lieues
dans la rivière loing de la mer, lequel en peu de temps avons si bien
fortifié que l'avons mis en defence, ayans les commoditez fort bonnes,
l'eau iusques dans notre fossé du fort : mesmes avons trouvé un cer-
tain bois d'esquine, qui sert grandement à faire la diette, qui est
la moindre vertu qui est en luy : car l'eau qui en procède a telle vertu
en elle que si un homme ou femme maigre en buvait continuelle-
ment quelque temps, il deviendrait fort gras et replet, ayant autres
bons remèdes. [Nous avons entendu par les chirurgiens qu'elle se
vent fort bien en France , et y est bien recueillie : ledict seigneur
de Laudoniere a défendu à nous autres soldats d'en envoyer par les
presens navires, et n'y a q'iuy qui en envoyé pour faire présent au
Roy, et aux autres princes de France, et à monsieur l'Admirai : avec
de l'or d'une mine qu'avons trouvé par deçà : mais a donné congé
s'en fournir pour les premiers navires qui reviendront : tellement
qu'avec l'ayde de Dieu i' en feray bonne provision, m'asseurant
qu'elle sera fort requise par de la, ou en autre lieu. Voulans ledict
seigneur de Laudoniere s'il y a proffit que ses soldats en ayentleur
part. Avons trouvé aussi une certaine sorte de cannelle, mais non de
la bonne, quelque peu de scarlatte, et aussi de larubarbe, mais fort
peu : toutes fois avons espérance qu'avec le temps on pourra s'as-
seurer des commoditez qui y pourront estre. A vingt-cinq lieues de
nostre fort y a une rivière laquelle se nomme lelourdain, en laquelle
se trouve de fort belles peaux de martres (1) sublines, auquel lieu
espérons aller avec l'aide de Dieu , avant qu'il soit six sepmaines.
Au surpl' il y a fort beau cèdre rouge comme sang , et ces bois en
sont cy plains q'ce n'est quasi autre chose : et aussi force pins, et
(1) Zibelines.
VENANT DE LA FLORIDE. 407
d'une autre sorte de bois qui est fort iaulne : et mesmes les bois
sont si plains de vignes que vous ne scauriez marcher deux pas
que ne trouvez force raisins, et commencent à présent à meurir tel-
lement que nous espérons faire bientost du vin, qui sera quelque
peu bon. Aussi le seigneur de Laudoniere délibéra quinze iours
après la fortification du fort, envoyer deux barques à Tymangoua, et
de faict le samedy quinziesme iour de ce présent mois y allèrent dont
estoit conducteur monsieur d'Antigny (1) et le cappitaine Vasseur,
et y demeurarent iusques au XVIII en suspeant, et estant de retour
au fort apportèrent fort bonnes nouvelles, disans avoir descouvert
la mine d'or et d'argent, auquel lieu y peut avoir environ de nostre
fort soixante lieues, et si Ion y va par nostre rivière de May : ou
estans arrivez traffiquerent avec les sauvages, lesquels eurent grand
crainte, se tenans tousiours sur leurs gardes, à cause de leurs voisins
qui leur font tousiours la guerre, comme ils monstrerent depuis au
dict seigneur d'Antigny, et audict cappitaine Vasseur. L'arrivée fut
telle qu'ils laissèrent leurs almadis sur lebort de l'eau, la où fut mis
par le dict seigneur d'Antigny quelques marchandises et feit retirer
les barques, lesquelles estant retirées les dicts sauvages approchant
de leurs almadis ou trouvèrent ladicte marchandise; et commencent
à s'asseurer, faisant signe qu'Ion s'approchast, criant Amy Thypola
Panassoon ! qui est autant à dire frère et amy comme les doigtz de
la main. Ce que voyant ledict seigneur d'Antigny et le capitaine
Vasseur s' approcharent et ayant receus grandes cerimonies, les me-
nèrent à leur village, et les traicterent à leur mode, qui est de donner
du mil et de l'eau boullie avec une certaine herbe de laquelle ils
usent, qui est fort bonne, en sorte que s'il plaict à Dieu (2) no' don-
ner la grâce de vivre encore deux ans, nous espérons avec l'ayde
qu'il plaira au roy nous envoyer, luy garder la dicte mine. Entre cy
et ledict temps i' espère comprendre la manière de faire des dicts
sauvages, lesquels sont fort bonnes gens , estant la trafficque avec
eulx fort aisée monstrant par signe qu'ils bailleront autant d'or et
d'argent qu'la grandeur de ce qu'on leur baillera, soit hasches ,
serpes, coustaux, ou carcans de petite valleur.
V. Ien'ay voulu oublier à vous escrire que hier vendredy fut prins
(1) On a reconnu le nom de d'Ottigny.
(2) Souhait non réalisé. Cf. 3e partie de l'Histoire de la Floride.
408 COPIE D'UNE LETTRE VENANT DE LA FLORIDE.
un grand cocodrille, de la mesme sorte d'un lézard, mais a les bras
comme une personne avec les ioinctures, et cinq doigtz aux pattes
de devant, et quatre à celles de derrière : duquel la peau est envoyé
en France par les presens navires qui s'en retournent : en la dicte
rivière on ne voit autres choses que cocodrilles, en iettant la seine
dans leau pour pescher, Ion prend des plus terribles poissons que
iamais Ion aytencores veu. Adieu.
IV
LETTRES ET PAPIERS D'ESTAT
OU SONT CONTENUS
LES AFFAIRES PARTICULIÈRES
DE DIVERS ROYAUMES
[SOUBS LA NÉGOCIATION FAICTE EN ESPAIGNE
PRÈS DU ROY CATHOLIQUE PHIL1PE D'AUTRICHE
PAR LE SIEUR DE FORQEEVAULX
AMBASSADEUR DU ROY TRÈS-CHRESTIEN
CHARLES NEUFVIESME
1(1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Sire, s'estant publié en cette ville de Ségovie le dix-neufvieme du
présent ainsi que Mons. de Saint-Sulpice (2) vous pourra dire une
ordonnance que ce Roy (3) dresse d'un grand nombre de ses subiects
à mode de légionnaires ou de milice, ie n'ay voulu faillir d'envoyer
à vostre maiesté un double de la lettre patente et des articles y
contenus. Lon a opinion, Sire, que ce soit pour Alger au printemps
(1) Manuscrit 10751, fol. 23, inédit.
(2) Jean Ebrard, baron de Saint-Sulpice, chevalier de l'ordre du roi, conseiller
d'Etat, capitaine de cinquante hommes d'armes , prédécesseur de Forquevaulx ai
poste important d'ambassadeur de France en Espagne.
0) Philippe II.
&10 LETTRES ET PAPIERS d' ESTAT
qui vient, ou quelque autre bon endroit de Barbarie, et est bruit
aussi de la Floride
Ségovie, 23 octobre 1565.
II (1).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉD1CIS.
Du restant, Madame, i'ay apprins de laRoyne, vostre fille (2) ce
queie vous escris de la Floride, par mon autre lettre, comment ce
Roy (3) ne veult soufrir que les François nichent si près de ses con-
questes, mesme que les flottes en allant, et venant à la neufve (4)
Espaigne sont constrainctes de passer devant enla. Parquoy il est né-
cessaire, si Ion ira de France au dict pais, qu'on soit forts pour se
deffendre et en équipage, cependant n'advouer, ny des advouer vos
subiects qui y sont, ou iront des delà; car plustost que la dispute de
la conqueste, si elle est vallable et iuridique, soit decise il coulera
du temps
Madrid, 3 novembre 1565.
III (5).
FORQUEVAULX AU ROY.
Au regard, Sire, de l'armée que Pedro Melendes a menée aux
Indes, contre les François et Indiens de la Floride, il est arrivé à
Sainct-Domingo en l'isle Espaignolle, à ce que quelqu'un m'a dit, et
qu'il a escript qu'on luy renvoyé renfort d'hommes, car les siens
ont esté si maltraitez de la mer qu'ils ne pourront faire armes de
longtemps. Et la dessus ie vouldroy croire, ne scay si ie me trompe,
que le dict Melendez n'avoit commission d'aller ailleurs qu'en la
dicte isle craignant que la flotte qui proiette d'aller à la Floride
n'ayme mieux s'adresser là, et s'emparer d'un pais riche, peuplé et
basti que d'un désert
Madrid, 5 novembre 1565.
(1) Manuscrit 10751, fol. 37, inédit.
(2) Elisabeth de Valois, troisième femme de Philippe II.
(3) Le roi d'Espagne.
[h] L'Amérique espagnole, et spécialement le Mexique.
(5) Manuscrit 10751, fol. M, inédit.
DE FORQUEVAULX. 411
iv 0).
FOBQUEVAULX A LA ROYNE.
Elle (2) m'a dit n'estre rien plus certain que le Roy Catho-
lique prend à cœur le faict de la Floride pour y employer ce qu'il
pourra de ses forces , afin d'en chasser les François qui s'en sont
emparez, et qu'il a mandé à don Francez d'Alava (3) en advertir
Yostre Maiesté, ie luy ay respondu qu'il seroit bon, pour beaucoup
de considérations, que la navigation audict pais, et autres en-
droicts où Sa Maiesté Catholique n'a de ses gens, fust libre à vos su-
biects afin que ceulx qui sont tant enclins et adonnez aux armes,
qu'ils ne peuvent vivre en repos, ne soufrir que les autres y vivent,
allassent passer leur cholere au dict pais, loin de ceulx qui désirent
ia tranquillité de vostre royaulme. le m'asseure que Vos Maiestés
auront faict telle response à don Francez d'Alava qu'il s'en debvra
•contenter
Madrid, 5 novembre 1565.
V (4).
FORQUEVAULX AU ROY.
Au surplus des nouvelles , Sire , une flotte de soixante vaisseaux
estoit partie de Séville le mois passé , et constraincte par tormente
de mer de prendre port ; elle a derechef faict voile, et au temps
qu'elle a eu, on espère qu'elle sera arrivée pour le moins aux Ca-
naries qui est leur vraye route. Il y a sur ces nefs quelques vivres
et munitions pour Pedro Melendez et des soldats pareillement qui
l'iront trouver à Sainct-Domingo Real, où il les attend pour puis
aprez passer oultre vers la Floride : le scay qu'encore ya vers
€ordoue six ou sept capitaines qui sont gens pour le suivre sur la
flotte qui partira en mars comme feront semblablement tous les In-
diens de Mexico et d'autres lieux de la neufve Espaigne, qui sont en
ce royaume , car il leur a esté commandé se retirer, lesquels sont
plus de trois cens.
Il reste à voir si les Espaignols seront plus affectionnez à chasser
(1) Manuscrit 10751 fol, UZ, inédit.
(2) La reine Elisabeth.
{3) Ambassadeur d'Espagne en France.
(ft) Manuscrit 10761, fol. 50. — Cf. du Prat, p. Ml,
^12 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
les François de la Floride qu'à résister aux mahometaus, car si la
nouvelle qu'un courrier venu d'Allemagne raconte est véritable, il
est à croire que le grand Seigneur employera toutes ses forces contre
ceste maiesté, iusques à y envoyer les ianissaires et toute sa garde,
comme portent les derniers advis qu'on a de delà. Et les navires
que le Roy faict fréter en Lisbosgne pour y embarquer au printemps
qui vient un nombre de gents de guerre biscaïens pour passer à la
Floride, serviroyent mieulx contre les Turcs que de les employer
contre vos subiects
Madrid, 20 novembre J060.
VI (1).
Charles IX a Forquevaulx.
l'ay esté très-aise d'entendre par vostre lettre du cinquiesme de ce
mois les nouvelles de delà dont elle faict mention (2) I'ay veu
ce que vous m'escrivez du desplaisir qu'ils ont par delà de mes gens
qui sont à la coste de la Floride, de quoy l'ambassadeur (3) qui est
icy n'a pas failli de faire la mesme plaincte et bailler le mémoire
dont ie vous envoyé (4) copie : sur quoy luy a esté respondu que
vous verrez et que vous pourrez suivre si le Roy mon frère, ou ceulx
de son conseil vous en retournent parler, comme i'estime qu'ils
fairont ; et quand tout est dit , ie ne voy pas grand propos de me
vouloir frustrer d'une chose où mes subiects ont passé à si long
temps planté mes armes, et possédée sans aucun empeschement, et
d'alléguer l'ombre qu'ils peuvent avoir pour leurs vaisseaux qui
retourneront de plus avant. Entre amis ceste considération la n'a
point de lieu , d'autant que ie veuls , et entends que les actions de
moy et de mes subiects soient si sincères que non pas le Roy Ca-
tholique seulement, mais le moindre amy que ie puisse avoir, y
treuve la mesme seureté qu'il sçauroit demander en ses propres
subiects. Et que s'il y en a aucun des miens qui face chose contre
le devoir de nostre amitié ne qui s'advance d'entreprendre contre
la teneur des traictés que nous avons ensemble, ie le feroy si bien
(1) Manuscrit 10751, fol. 58. — Cf. du Prat,p. U08.
(2) Cf. lettre IV.
(3) D'Alava.
{U) Cette note de l'ambassadeur, rédigée en espagnol, a été conservée dans le ma-
nuscrit (fol. 59). — Du Prat l'a reproduite à la page fi09.
DE FORQUEVAULX. k 1 3
chastier qu'il connoistra que ie chemine clairement et candidement
en toutes choses, comme ie vous prie de l'en bien asseurer.
Plessis-les-Tours, 28 novembre 1565.
VII (t).
Note de Charles IX en réponse a celle de l'ambassadeur
d'Espagne (2).
Le Roy n'entend point que ses subiects entreprenent en quelque
sorte que ce soit sur les païs possédez et conquis par le Roy Catho-
lique des Espaignes, son bon frère, en quelque lieu que ce soit; mais
aussi ne seroit-il raisonnable que Sa Maiesté Catholique voullit tel-
lement empescher, brider et coarcter aux subiects de Sa Maiesté la
liberté de la navigation qu'ils ne puissent aller naviguer et raccom-
moder es autres lieux, mesme en celluy qui a esté descouvert passé
cent ans par ses subiects, et qui est dès ce temps en tesmoignage
et mémoire de la descouverte faicte par les François , appelée la
terre et coste aux Bretons. Mais si Sa Maiesté Catholique a pensé que
les François voulussent delà entreprendre, soit par. mer ou par
terre, chose qui soit au préiudice des subiects de sa Maiesté Catho-
lique et des pays qui sont à elle, Sa Maiesté sera tousiours preste
d'entendre aux moyens qui seront propres pour y donner l'ordre
et la seureté nécessaire et si ses subiects viennent à s'oublier en
cella, et font chose qui soit au préiudice du traicté de paix, elle les
fera si rigoureusement chastier, que l'on connoistra qu'elle n'a autre
désir et intention que de vivre perpétuellement en la mutuelle, sin-
cère et fraternelle amitié qui s'est conservée et continuée entre leurs
deux Maiestés iusques à présent.
VIII (3).
Forquevaulx au Roy.
I'attendois , Sire, qu'il (4) me deust parler de la Floride, et
(1) Manuscrit 10751, fol. 60.— Cf. du Prat, p. &09.
(2) C'est la note à laquelle nous faisions allusion plus haut. Le mémorandum du
roi accompagnait, selon toute vraisemblance, la lettre VI.
(3) Manuscrit 10751. fol. 70, inédit jusqu'à : « et trouve le pire du monde. » Cf. du
Prat, p. U10.
(G) Le roi Philippe.
414 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
des plainctes que son ambassadeur a faictes à Vostre Maiesté , sur
lesquels faicts luy a esté respondu ainsi que i'ay veu par les coppies
qu'il a plu à Yostre Maiesté m'envoyer. Neantmoins, Sire, le dict
seigneur Roy ne m'en a ieté un seul mot , ny de chose qu'en ap-
proche; ce qu'a bien monsieur le duc d'Albe quand i'ay parlé à luy le
vingt-neufvieme de ce mois, et trouve le pire du monde que d'une
province et pais dont les Espaignols, à ce qu'il soustient, sont pos-
sesseurs dès le règne du Roy don Hernando (1), les François les
soient allez troubler et déposséder, lequel lieu leur importe trop
pour le laisser perdre et si la coste fut esté saisie par vos subiects
devant ou durant les guerres qu'il s'en fust parlé par le traicté (2)
de paix, mais c'est une exspoliation et usurpation faicte de peu de
temps ença, et sçait-on assez en Espaigne par qui et comment Ion
y a envoyé des ministres avec leurs femmes et enfans.
le luy ai respondu, Sire, et dit la substance de vostre response, et
que i'ay veu trente ans par cartes marines fort antiennes, que la
coste où Ion dit que la Floride est assise , et s'appeloit la coste des
Bretons, et estoit grandement distante des isles de l'Espaignolle (3);
Cube et autres de la neufve Espaigne. De sorte que leur navigation
ne pouvoit estre empeschée par les François, lesquels n'y estoient
point allez par vostre commandement, ne pour rien attenter, ouïes
déposséder, ains comme pretendans aller sur leur propre conqueste,
et à une navigation libre et accoustumée à eulx de tout temps : et
quant ainsin seroit que les vaisseaux d' Espaigne seroient cons-
traincts passer par devant la Floride ils se peuvent promettre d'y
recevoir toute faveur et commodité ; estant croyable , puisque vos
deux si grands royaumes contigus vivent paisiblement et en bons
voisins, qu'aussi fairont vos subiects par delà, et seront plus puis-
sans contre les Indiens ou autres qui vouldront entreprendre à les
molester. Le tout va que nos Roys soient tousiours bons frères, et
amis, comme ils sont , car leurs subiects le seront pareillement.
Quant à ce qu'il dit n'avoir esté parlé de la Floride au traicté de
paix, ce ne fut que leur faute, et cella est signe qu'ils n'y alloient
point encore en ce temps. Ledit duc m'a répliqué, Sire, que le Roy
Catholique employera toutes ses forces pour recouvrer sa posses-
sion, et que desià les affaires des François y vont mal pour la des-
(1) Ferdinand le Catholique.
(2) Celui de Cateau-Cambrésis.
(3) Haïti.
DE FORQUEVAULX. 415
cente des Espaignols qui y furent envoyés l'esté dernier, laquelle
nouvelle est autre à Lisbonne et à Séville, car on dit que Pierre
Melendez s'est arresté à Santo Domingo de l'Espaignolle attendant
renfort de gents pour descendre en la Floride. le ne sçay mainte-
nant, Sire, si la flotte qui se remit à la voile à l'entrée de novembre
y seroit arrivée , car elle a eu fort bon vent , sur laquelle y avoit
quelque nombre de soldats, vivres et munitions , et doibt croire
Vostre Maiesté qu'ils feront leur possible d'en chasser vitupéreuse-
ment vos subiects. Parquoy, si la conqueste importe au bien de
vostre service, il leur faut envoyer un bon secours promptement
Madrid, 24 décembre 1565.
IX (1).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
La Royne (2) m'a dit que le Roy son mari mande à son ambassa-
deur qu'il parle de haute gamme à Vostre Maiesté du faict de la
Floride, et n'a voulu n'en rien dire à moy, ny eut voulu que le
duc d'Albe m'en eust sonné mot , car c'est à vous , Madame, qu'il
s'en veult adresser, et prend l'affaire fort à cœur : tellement que
ma dicte Dame a opinion que quelque altération de vostre amitié
s'en pourroit ensuivre voulant soustenir ou deffendre ceulx qu'ils
disent usurpateurs de la Floride. le luy ay respondu que si c'est
chose usurpée par les Espaignols il desplairoit à Vostre Maiesté de
favoriser en cella vos subiects : mais qu'il ne faut pas aussi pour
estre menacez laisser et quitter le sien. Car s'ensuivroit que chascun
iour Ion vous useroit de bravades, et que la France Dieu mercy a
faict teste à quiconque l'a assaillie, et se deffendra de qui l'assaul-
dra
Madrid, 25 décembre 1565.
X (3).
Catherine de Médicis a de Forquevaulx.
Au demeurant par ce que ie désire plus que nulle chose en-
tretenir l'amitié qui est entre ces deux grands Roys, mes enfans ,
(1) Manuscrit 10751, fol. 102, inédit.
(2) Elisabeth de Valois.
(3) Manuscrit 10751, fol. 131. Cf. du Prat, ps M2.
M 6 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
et voir cesser toute occasion contraire, i' attends en bonne dévotion
à sçavoir comme aura esté prinse par délia la response que der-
nièrement nous fismes à Tours à l'ambassadeur d'Espaigne sur
l'instance qu'il faisoit encor du faict de la Floride, par où ils auront
bien conneu de quel pied nous y cheminon, car nous ne prétendons
rien en cest endroit que conserver une terre, qui pieça a esté des-
couverte et possédée par des François : comme le nom de la terre
aux Bretons le tesmoigne encore assez et non pas entreprendre sur
le sien : en quoy si nos gents s'estoient oubliez ils sont bien asseurés
d'estre chastiez durement, qui me faict croyre que s'ils connoissoient
aprez le commandement qu'ils en ont. eu, et qui leur a esté assez de
fois reitéré despuis y avoir mespris, qu'ils ne faudront à se retirer
hors de ce qui ne sera dudict sieur roy d'Espaigne. Car telle est
l'intention du Roy mon fils, qui entend, et moy aussi, que quand on
vous parlera de cest affaire par délia, vous en respondiez suivant ce
que dessus, et que ce n'est pas chose dont nous ayons iamais au-
trement faict cas, sinon autant que les princes doivent estre ialoux
de ce qui est leur, et regarde leur honneur et autorité, à quoy ie
m'asseure aussi que de leur cousté ils ne voudront toucher, qui est
tout ce que vous aurez de moi pour asture (1).
Moulins, 30 décembre 1565.
XI (2).
FORQUEVAULX A CaTIIERTNE DE MéDICIS.
l'ay monstre à ma dicte Dame, vostre fille (3) l'article de la
lettre qu'il a pieu à Yostre Maiesté m'escripre par ce courrier parlant
de la Floride, afin si le Roy son mari luy en touchera quelque mot
qu'elle luy en responde selon vostre intention comme ie ne feray
faute de mon endroit si Ion m'en parlera; toutesfois le Roy Catho-
lique ne m'en a onques rien dit ny le duc d'Albe sinon une fois,
ainsin que i'ay escript, par une miene à Vos Maiestés (4). Si est-ce,
Madame, qu'ils n'espargneront chose du monde pour en chasser les
François , car ils prennent ce faict fort à cœur, et s'ils sont victo-
(1) Pour cette heure.
(2) Manuscrit 10751, fol. 137, inédit.
(3) Elisabeth de Valois.
(h) Voir lettre Vil .
DE FORQUEVAULX. 417
neux Vos Maiestés entendront piteuses nouvelles de leurs subiects,
lesquels ils feront tous mourir cruellement
Madrid, 17 janvier 1 566.
XII (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Le dit duc (2) ne m'a pas adverti comment ceste Maiesté (3)
envoyé sept ou huiet grands navires à la Floride avec lesquels
passera la flotte des marchands et autres particuliers tant de Se-
ville que de Biscaye, et porteront deux mille soldats, et sept cents
bons mariniers. Le chef des soldats est Biscayn et s'appelle Sancho
de Porto-Galeto (4), et y va pour substituer Pierre deMelendez Iourdan
de Valdez, parent de l'archevesque de Seville. Et doivent se renfor-
cer de mille hommes des isles et terre ferme des Indes touts de leur
nation qui mèneront trois cents chevaux , et sera ceste armée preste
à faire voile en février, afin d'arriver au dict pais , devant le secours
de France. Car ils sont advertis qu'il y va de Bordeaux, et d'autres
endroits de vostre royaume , quelques bons vaisseaux avec quinze
cents hommes, ils disent avoir avec eux un pilote et quelques Bre-
tons qui estoient venus avec marchandise à Seville , lesquels ont
promis les mener, et guider dans les ports de Floride , dont les en-
trées sont estimées fort dangereuses
Madrid, 22 janvier 1566.
XÏÏI (5).
FORQUEVAULX AU ROY.
Au surplus, Sire, ie vous ay faict entendre, par ma lettre du
vint et deux de ianvicr, l'appareil qu'on faict à Seville pour passer
en Floride. le suis adverti que le desseing de leur voyage continue
(nonobstant que les François ayent perdu le fort, et abandonné le
païs). Ayant sceu qu'on arme un nombre de navires , en aucuns
ports de vostre Royaume, et la nouvelle qu'ils ont de leur victoire
(1) Manuscrit 10751, fol. 141, inédit.
(2) Alhe.
(3) Philippe II.
[ii) Cf. lettre XV.
(5) Manuscrit 10751, fol. \hh, inédit.
LA FLORIDE. 27
418 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
vient de don Francez d'Alava et d'un Biscayn (1) descendu à la Ro-
chelle, avec le fils du capitaine lehan Ribaut, lequel estoit marié
long temps a en la dicte terre, et est venu rapporter au roy tout ce
qu'il en a veu
Madrid, 4 février 1566.
XIV (2).
Catherine de Médicis a Forquevaulx.
Par ma dernière (3) despesche ie m'estois réservée à vous faire
entendre ce que i'apprendrois de l'ambassadeur d'Espaigne sur
l'occasion de celle qu'apporte icy dernièrement, de vous, le gen-
tilhomme qu'envoyaste
Ce que m'a dit l'ambassadeur a esté que son maistre désire sça-
voir si le Roy monsieur mon fils a commandé à ceux qui sont allés
à la Floride faire ceste entreprise, et aussi commerce et trafic par
delà. S'il ne leur a commandé, demande s'il les advoue, d'autant que
ce seroit contre nostre amitié commune et la bonne paix qui est
entre nous. Ma response a esté que son maistre et luy eut assez
peu connoistre par noz actions combien nous avons tousiours dé-
siré l'entretennement de ceste paix et amitié, et la désirons singu-
lièrement, estimants qu'elle est réciproquement utille à tous deux,
pour leur particulier repos, et le bien universel de la chrestienté.
Chose qui luy doibt bien faire croire que si quelqu'un des nostres
est allé, ou a faict entreprise en lieu qui soit dudict seigneur Roy
son maistre, ce n'a pas esté du sceu ny commandement du Roy
mon fils ny de moy.
Quant au commerce , nous avons estimé qu'il est libre entre les
subiects des amis, et que la mer n'est fermée à personne qui va et
trafique de bonne foy. Bien scavois-ie qu'aucuns des nostres estoint
allez en une terre qui s'appelle la Terre aux Bretons, pièça descou-
verte par subiects de ceste couronne, enquoy faisant n'ont pensé
entreprendre chose preiudiciable à la dicte paix et amitié, ne nous (4)
semble aussi qu'ils eussent aucunement failly, pour estre terre que
nous estimons nostre, mais que s'ils avaient en cest endroit mespris,
(1) 11 se nommait Perrico. Cf., lettre XVI.
(2) Id. fol. 162. Cf. du Prat, p. M2.
(3) Voir lettre X.
{Ji) Ce mot manque dans le manuscrit.
DE FORQUEVAULX. 419
et touche à chose qui appartint au Roy Catholique, ils avoient piéça
esté admonestez et commandez d'y bien adviser, et si ainsin es-
toient s'en despartir, avec asseurance que le Roy mon fils leur fe-
roit sentir combien ils l'ont offensé en ce faisant qui a esté l'inten-
tion que tousiours nous avons portée en cest endroit. Aussi s'ils
estoient sur le nostre estimons-nous que le Roy son maistre ne
voudroit les molester, ny empescher le commerce, et aussi peu que
les siens troublassent les nostres, qu'il peust penser le semblable de
nous.
L'ambassadeur se monstrant estre peu satisfait de toutes ces
raisons, bien qu'elles soient et véritables et iustes, est entré à me
dire que son maistre ne pouvoit tolérer telles façons de faire sans
s'en respentir, avec quelques paroles que i'ay prise pour menaces.
le luy ay dit qu'estant mère de ces deux Roys, il estoit croyable
que ie seroys trop marrie qu'il auroint occasion qui alterast l'amitié
que ie veux de tout mon pouvoir faire durer entre eux, et me sem-
bloit qu'il se debvoit contenter de la vérité que ie luy disois, et
sincérité de noz actions en cest endroit, et tout autre, où son maistre
ne luy ne trouveroient rien iamais à redire. Qu'il souvint aussi que
les Roys de France n'ont pas accoustumé à se laisser menasser.
Que le mien estoit bien ieune mais non pas si peu connoissant ce
qu'il est qu'il n'y ait tousiours plus affaire à le retenir qu'à le pro-
voquer. A quoy i'estime que son maistre ne gaigneroit rien : du-
quel ie voulois croire aussi que ceste menace ne venoit pas.
Geste response qui (est d'une mère qui connoit bien son fils, et
qui ne voudroit pour rien qu'il eust moins de cœur ni d'honneur
que ses prédécesseurs) a ramené ledict ambassadeur à plus douces
parolles, d'sant que ce qu'il en faisoit estait pour le désir qu'il a
de voir que les affaires d'entre nous aillent tousiours de bien en
mieux, et que son maistre n'a pas autre opinion de bonne volonté
en son endroit, que nous nous devons asseurer de la sienne mais
qu'il avoit entendu qu'aucuns parloient du faict de la Floride au-
trement. Si est ce qu'à la fin il s'est contenté desdictes raisons, et
est aprez venu à parler d'aucunes déprédations faictes sur les sub-
iects du Roy son maistre, dont il poursuit icy la iustice, qui sont
choses particulières. En quoy ie l'ay bien asseuré qu'elle sera
faicte si bonne que ie ne la demande pas meilleure pour les nostres
quand ils auront affaire par délia. Et voudrois que ceux dont le
mal vient en telles choses fussent aussi loyaux observateurs des
ordonnances et de la bonne volonté que le Roy mon fils et moy
420 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
portons en cest endroit qu'il seroit requis. Mais tant y a que vous
pouvez dire et asseurer partout que ie tiendray tousiours la main à
faire chastier ceux qui seront trouvez coupables, si roicle, que
l'exemple y donnera l'ordre, ainsi que ie désire qu'il se fasse de
l'autre costé .
Moulins, 20 janvier 1566.
XV (I).
FoliQUEVAULX A CHARLES IX.
Encore qu'il n'y ait sinon sept ioursquei'ay escriptàVostreMa-
iesté par le maistre de la poste de Calais, ce que ie scavois de nouveau,
ie ne veux faillir toutes fois de luy faire entendre, comme ie sceux
hier, que pour vray l'armée Espaignole pour la Floride doibt partir
de Séville dans ce présent moys, laquelle consiste en dix neuf na-
vires, le moindre de soixante tonneaux, duquel nombre y en a cinq
de quatre et de cinq cents. Les petits navires partirent de Séville
le iour de sainct Sébastien et sont descendus à Sainct Lucar (2)
où ils attendent l'arrivée des grands. Ccste flotte porte deux
mille bisoignes (3), et chargent artillerie, munitions et vivres en
grosse quantité, faisant la meilleure dilligence qui leur est possible
de s'équiper, leur capitaine en chef s'appelle Sanche (4) Chiniga de
Porto Galeto en Biscaye, et n'est point arrivé à Séville aucune nou-
velle de Pierre Melendez que celle qu'on a escripte de France qu'il
a pris le fort des François. Au moyen de quoy on creint par dessa
que le capitaine Iehan Ribaut aura bruslé les navires de Melendez,
les ayant trouvez mal gardez, puis que ses gents estoient descendus
à terre, ou bien qu'il les tient assiégez en quelque destroit ou port,
sansozer sortir, comme lesdicts Espaignols nel'avoient osé attendre
au combat sur la mer. A tout le moins, Sire, laioie qu'on menoit
icy à la première nouvelle qui vint de la prinse du fort n'a gueres
duré de peur qu'ils ont du contraire et n'en osent quasi parler main-
tenant. La certanéité ne peut tarder d'en venir en bref
Madrid, M février 1566.
(i) Manuscrit 10751, fol. 15G. Cf. Dupral, p. ftlG.
(2) San Lucar de Barrameda à l'embouchure duGuadalquivir.
(3) Leçon inintelligible du manuscrit : peut-être faut-il lire Biscayr-ns.
(fi) Cf., lettre XII.
DE FORQUEVAULX. 421
XYI (1).
FORQUEVAULX AU R.OY.
Sire, i'ay escript à Vostre Maiesté comment un petit Biscayen (2) ,
nommé Perrico, descendu à la Rochelle, avec le fils de Iehan Ri-
baut, est venu raconter tout plein de nouvelles de la Floride au
Roy Catholique. Il dit avoir espousé la sœur d'un Roy indien voisin
de vint lieues du fort des Francoys, et parle la langue indienne mieux
qu'Espaignol ne que la sienne maternelle, parquoy ce Roy le ren-
voyé par delà avec tiltre d'ambassadeur, afin d'attirer son dict
beau frère, et autres Roys sauvages à ceste dévotion contre les
François, et leur porte des accoustremens, et des espées, dagues,
cousteaux, ciseaux, cognées et autres semblables choses de présent
de la part de ceste Maiesté, et doibt entrer ce Biscayn le plus avant
qu'il pourra au pays, estant venu nouvelle certaine de la Floride
par un cousin de Pierre Melendez, arrivé samedi dernier, lequel
conte comment Pierre Melendez allant avec son armée de mer,
pour assaillir les François dans leur port , il lui survint une tor-
mente de nuict, qui sépara toutes ses navires, si bien qu'il demeura
seul avec une galeace, et doubtant d'estre apperceu, et suivi de
quatre 'navires François qui estoient audict port, s'il attendoit ius-
ques au iour, il se mit à la haute mer, et comme le iour vint se
retira à l'ambouscheure d'une rivière qui est en la coste de la Flo-
ride à dix lieues du fort des François, pour s'y cacher, attendant que
son armée se remit ensemble, ce qu'elle fit. Sur cella, Sire, le ca-
pitaine Iehan Ribaut ayant descouvert ceste armée s'estoit em-
prumpté des gçms du fort, sans y en laisser que bien peu, en inten-
tion d'aller combattre les Espaignols, et pensant qu'à cause de la
tormente passée partie d'iceux se seront sauvés dans la dicte ri-
vière, il y print sa route mais nouvelle tormente survint si violante,
que ses quatre navires donnèrent à travers, dont ses hommes se
sauvèrent en terre, et s'assemblèrent en deux troupes quelques
lieues les uns des autres. Cependant Pierre Melendez avoit des ara-
barqué quatre cents soldats, lesquels passants les marets en eau
iusques soubs les aisselles, pour ce qu'il avoit fort plu, arrivèrent
au fort en cinq iours, et le forcèrent facilement, n'y estant demeu-
rez sinon petit nombre de soldats, qui furent tous tuez, excepté quatre
(1) Manuscrit 10751, fol. 167, inédit.
(2) Cf. lettre XIII.
422 LETTRES ET PAPIERS ©'ESTAT
ou cinq, qui eschaperent dont le capitaine estoit l'un, et pardonnè-
rent aux femmes et enfans. Celafaict, Sire, estants advestis du
naufrage s'en vont trouver l'une des troupes des François, où pou-
voit avoir deux cents hommes, sans armes, mourans de faim, qu'ils
tuèrent sans en prendre aucun à mercy, quoy qu'ils leur remons-
trassent tout ce dont ils se sceurent adviser, comme soldats, pour
les adoucir. Puis passèrent oultre iusques au lieu où le capitaine
Iehan Rilbaut estoit au delà d'une petite rivière creuse, avec environ
quatre cents hommes, aussi nuds, et affamez que les premiers. Le-
quel voyant approcher les Espaignols, envoya un des siens devers
eux, sur un petit bateau, les priant leur faire bon traictement
comme à subiects, et soldats du Roy de France, ami, et beau-frère
du Roy d'Espaigne, leur seigneur, ce qu'ils refusèrent criant aux
François qu'ils se tuent entre eux mesmes s'ils veulent, car au
mourir sont-ils sans rémission. Sur cela une partie de la troupe
désarmée print la fuite vers les montaignes, desquels n'ont sceu
nouvelles depuis. Mais quelque remonstrance que Iehan Ribaut
sceut faire, ne alléguer, que Vostre Maiesté l'avoit envoyé de par
délia, il eust la teste tranchée, et touts ses compaignons tuez en di-
verses façons, excepté un tabourin, un phifre et un charpentier.
Melendez fait continuer la fortification du fort, et va poursuivant la
conqueste et desrouverte dudict pais. A quoy s'emploiera sembla-
blement l'armée que le Roy Catholique envoyé a présent par délia.
Ceste cour s'en est plus réiouie que si ce fut pour une victoire ob-
tenue contre le Turc : aussi disent-ils que la Floride leur importe
plus que Malte. En récompense du massacre fait par Melendez sur
vos pauvres subiects, la Floride sera érigée en marquisat, et luy
créé marquis d'icelluy
Madrid, 18 février 1506.
XVII (1).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
.... le luy (2) ay raconté les propos que l'ambassadeur d'Espai-
gne a tenus à Vostre Maiesté touchant la Floride, et vostre response
qui m'est advis ne pouvoir estre plus pertinente ne plus digne (3).
(1) Manuscrit 10751, fol. 172, inédit.
(2) Elisabeth de Valois.
(3) 6f., lettre XV.
DE FORQUEVAULX. 423
Sa Maiesté m'a respondu que la querelle estoit vuidée, puisque les
François qui sansvostre commandement y estoient allez, sont esté
deffaicts ; ie luy ay respliqué, suivant vostre lettre, car il seroit im-
possible de mieux
Madrid, 18 février 1566.
XVIII (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
..... Estant d'opinion que ce courrier (2) va pour advertir l'ambas-
sadeur d'Espaigne du massacre que Pierre Melendez et ses gens ont
faict de tous les François de la Floride, sans en prendre un seul à
mercy excepté un tabourin, un 'phifre, un charpentier et deux ou
trois gentilshommes (3) Allamans; le surplus a esté passé au fil de
l'espée tant lehan Ribaut que tle Courset et autres, aprez avoir
donné de travers avec les navires , et estre sauvez du naufrage nuds
et affamez. Vray est qu'ils ont pardonné à trente femmes, et dix et
huict enfans, qui se trouvèrent dans le fort, ainsi que i'ay escript
amplement à Vostre Maiesté par ma (4) dernière despesche, n'ayant
loisir d'en dire davantage par ceste cy pour la haste de ce cour-
rier
Madrid, 23 février 1506.
XIX (5).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
Madame, i'euse despesché courrier exprez à Vos Maiestez pour les
advertir delà desfortune de la France, mais estant la chose advenue
le vingt et un de septembre i'ay pensé que la nouvelle seroit pièça
en France. Sur quoy le duc d'Albe m'a parlé de la part du Roy Ca-
tholique, ainsi que i'escriptz (6) au Roy, par où Vos Maiestez con-
noistront qu'ils veulent s'attaquer contre Monsieur l'Admirai pour
courir et déguiser le tort qu'ils vous ont faict de tuer vos subjects
Madrid, 23. février 1566.
(1) Manuscrit 10751, fol. 180, inédit.
(2) 11 s'agit d'un courrier adressé par Philippe II à son ambassadeur eu France. , 1
(3) On ignore leurs noms.
[k) Cf., lettre XVI.
(5) Manuscrit 10751, fol. 181, inédit.
(6) Cf., lettre XX.
424 LETTRES ET PAPIERS D'ESTAT
XX (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
... Il (2) m'a dit, aprez autres propos, avoir charge du Roy Ca-
tholique me faire entendre que des devant, et aprez le partement de
monsieur de Saint Suplice horsd'Espaigne ce Roy a esté adverti que
les François luy avoint occupé la Floride. Il s'en estoit ressenti, et
plainct à Vostre Maiesté par son ambassadeur la priant les faire re-
tirer, et ne le mettre en penne d'y envoyer ses forces, comme il
estoit contrainct de faire. Ce qu'il a faict, et adverti Vostre Maiesté
qu'il y envoyoit voulant procéder clairement envers icelle. Vostre
response, Sire, fust telle qu'ils la dévoient espérer d'un tel prince,
frère et amy de ce Roy, que si aucuns de vos subiects estoint allez
à la Floride, ce n' estoit de vostre commandement, il en est en-
suivi que son armée est arrivée a dict pais, prins le fort, et a puni
les coursaires, pyrates, occupateurs de la terre où ils avoint basti
un fort, et faicts des pillages sur les Espaignols, allans et venants
des Indes, mesme mis à fonds deux navires ensemble les hommes
aprez les avoir saccagez, ainsi que les Espaignols ont reconneu à
la prinse du dict fort. Cela faict les Indiens trois ou quatre iours
aprez donnent advis à Pierre Mclendcz qu'il yavoit des François en
terre près delà, il y va accompagné de quatre cents hommes, en
trouve environ deux cents, qu'il faict tuer, et sceux de l'autre troupe
où estoit Iehan Ribaut il les alla trouver, et en fait le semblable
excepté trois ou quatre gentilshommes Allemans, qui furent sauvez.
Et escript Melendez que tout ceux du fort, qui estoient cent cin-
quante, que les susdicts nommément Ribaut et le Coursset ont dict
et confessé qu'ils estoient allez à la Floride par commandement de
Monsieur l'Admirai, et à ces fins ont trouvé ses commissions, let-
tres, et instructions, et pour se devoir impatroniser de la Havana. A
ceste cause le Roy prie, et requiert Vostre Maiesté, lui faire raison,
et punition dudict sieur Admirai, comme perturbateur de la paix et
cause du désordre advenu. Car quant un sien vassal entreprendroit
telle chose encontre Vostre Maiesté, il en fairoit une punition exem-
plaire, me priant aincy le vouloir faire entendre à Vostre Maiesté
comme pareillement luy en sera faicte instance, et remonstrance
(1) Manuscrit 10751, fol. 182, inédit.
(2) Le duc d'Albe.
DE FORQUEVAULX. 425
par son ambassadeur. Et assez d'autres parolles m'a dictes sur ce
faict, qui seroint longues à escripre.
Sire, ie luy ay respondu qu'il ne se parloit quand ie partis de
vostre court un seul mot de la Floride ne que voz subiects fussent
allez ny descendus sur rien de la conqueste d'Espaigne. Il est vray
que depuis que ie suis par dessà i'ay resceu lettres de Vostre Maiesté
pour respondre à qui m'en parleroit ce que Vos Maiestez avoint res-
pondu à l'ambassadeur de ce Roy en novembre dernier que ce n'es-
toit vostre intention, Sire, que vos subiects eussent entreprins ny
qu'ils entreprennent sur les pais conquis et possédez par Sa Maiesté
Catholique en quelque lieu ne comment que ce soit, mais aussi ne
seroit raisonnable les ampescher en la navigation qu'ils ne puissent
aller naviguer, et s'accommoder aux autres lieux mesme en celluy
qui a esté descouvert il y a plus de cent ans, et devant qu'on ait
commencé à manger des moulues en France, car des lors a esté le-
dict pais appelle la terre des Bretons en laquelle est comprins l'en-
droit que les Espaignols s'attribuent, lequel ils ont baptizé du nom
qu'ils ont voulu. C'est donc bien loing de vostre intention, Sire, ce
que le duc d'Albe allègue que Vostre Maiesté a desadvouez les subiects
qui sont allez ou iront audict pais, d'antienne conqueste, parquoy
ce qui a esté exécuté très-inhumainement contre vos subiects, par
Pierre Melendez , plus digne bourreau que bon soldat, ne touche
Monsieur l'Admirai sinon pour le devoir de sa charge laquelle veut
qu'il sache qui va, et qui vient par les mers de vostre Royaume.
Mais le dict Melendez et les siens ont bien monstre qu'ils extermine-
ront volontiers tous les François s'ils en avoint le pouvoir. Que ie ne
scay de quelle sorte sera esté prins un si cruel massacre quand
Vostre Maiesté et Messieurs de vostre conseil l' auront entendu. Et au
regard de monsieur l'Admirai qu'il est en vostre court quant et
les plus grands de vostre Royaume, en bonne iustification qu'il se
iustifîera fort bien de tout ce qu'on luy voudra imputer. Toutesfois
que la nouvelle que l'homme de Melendez a portée le capitaine
Iean Ribaut, le Coursset et autres dirent qu'ils estoint vos sub-
iects, et envoyez de vostre part, Sire, ainsi qu'ils feroint tous-
iours foy de votre adveu. Il me sembloit que cella devoit appaiser
la fureur des Espagnols, ores qu'il n'en fut rien, lesquels Espai-
gnols ont monstre leur proësse sur gents des-armez, morts à demi
de faim, rendeux, et requérants qu'on les priât à mercy. Laquelle
inhumanité ne fut pas usée par les Turcs aux vieux soldats qu'ils
prindrent à Castelnovo, et aux Gerbes, ny iamais Barbares usé-
426 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
rent de telle cruauté Comme François et vostre subiect,
i' avois horreur quand ie pensois à un fait si exécrable , et qu'il
me sembloit que Dieu ne le vouldroit laisser impuni. Ledict duc,
Sire, m'a asseuré que Melendez escript le contraire de ce que son
messager a publié parmi ceste court, s'il est vray qu'il l'aye dict;
car iamais les François ne feirent mention d'y estre allez parjostre
commandement, mais bien de Monsieur l'Admirai, auquel tantluy
que toute ceste nation veulent infiniment mal. l'entends, Sire, que
trente femmes Françoises, et dix ethuict enfans, sans plus ont esté
sauvez dans le fort lesquels ont envoyez au port de St-Iacques (1) de
Cube. Il y avoit leans deux cents, et plus petits enfants des Indiens
de la Floride, pour estre instruicts par des ministres françois, et les
auront randus à leurs pères en poursuivant la conqueste. Au reste,
Sire, Ion a envoyé haster le partement de l'armée de Seville, pour
avoir entendu depuis peu de iours que de France doivent aller trois
mill hommes à la Floride sur dix huict grands vaisseaux.
Madrid, 16 mars 1566.
XXI (2)
&IARLES IX A FORQUEVAULX.
Il y a quatre ou cinq iours que i'ay resceu vostre despesche de
l'unzième du moys passé par où i'ay entendu le nouveau prepara-
tif qui s'estoit fait à Seville (3),. pour envoyer à la Floride, et comme
ia aucuns navires de ceste flotte estoint à la mer. le ne puis penser
qu'ils fassent ceste despense pour le respect de la Floride seulement,
d'autant qu'ils sçavent pieça qu'il n'y a plus de François, et me
fera plaisir que vous preniez peine de pénétrer s'il est possible , s'il
y a point autre intention, pour m'en advertir
Moulins, 6 mars 1506.
XXII (4).
Catherine de Médicis a Forquevaulx.
Avant que l'ambassadeur d'Espaigne ait despesche son courrier,
(1) Santiago.
(2) Manuscrit 10751, fol. 198, inédit.
(3) Cf., lettre XV.
(&) Manuscrit 10751, fol. 198. Cf. Duprat, p. &13.
DE FORQUEVAULX. 427
est arrivé vostre premier (1) paquet dont vostre autre despesche
faict mention par où i'ay esté bien particulièrement advertie comme
est passé ce malheureux massacre faict à la Floride, et les propos
que vous en a tenus le duc d'Albe , avecques la response que vous
y avez faicte, bonne et pertinente, et telle que requiert un cas si cruel
et inhumain, dont ie navois voulu faire aucun bruit, ne faire con-
noistre que i'en sceusse rien iusqu'à hier, que ledict ambassadeur
ayant demandé audience au Roy, monsieur mon fils, et à moy, nous
vint trouver et âpre plusieurs autres propos qu'il nous tint nous
dit qu'il avoit charge de son maistre, monsieur mon beau-fils, nous
advertir qu'il estoit arrivé en Espaigne un capitaine portant nou-
velles que Pierre Melendez ayant trouvé en la terre de Floride quel-
ques François advouez et chargez de lettres* de Monsieur l'Admirai ,
qui avoint en leur compaignie quelques ministres qui plantoint là
la religion nouvelle, il les avoit chastiez comme il dit en avoir com-
mandement du Roy son maistre. Bien confessoit il que ce avoit esté
un peu plus rudement et cruellement que son dict maistre n'eust
désiré, mais qu'il n'avoit peu moins faire que de leur courir sus
comme à pirates et gents qui estoint la pour entreprendre sur ce
qui luy appartenoit. Disant neantmoins que le Roy son maistre de-
mandoit iustice dudict Admirai. Le Roy, mon fils, qui estoit encore
dans le lict assez debille pour la maladie qu'il a eue , dont il est,
grâces à Dieu, du tout dehors, voulut que ie luy fisse response. Qui
fut que ie l'avois desia bien sceu par homme qui nous en estoit re-
venu, et ne pouvois, comme mère commune, que ie n'eusse une
douleur incroyable au cœur, d'avoir entendu qu'entre princes si
amis, alliez et apparentez que sont ces deux Roys, et en si bonne
paix lors, et au temps que nous observerons envers eux, tant et de
si grands offices d'amitié, un carnage si horrible eust esté commis
des subiects du Roy mondict fils auquel iusqu'alors , à cause de sa
maladie , ie n'en avois pas v.oulu parler. Que i'estois comme hors
de moy quand i'y pensois, et ne me pouvois persuader que le Roy
son maistre ne nous en feit la réparation et iustice. Car de couvrir
cella sur l'adveu dudict Admirai qu'il n'y a pas de quoy, estant bien
croyable qu'il n'a pas laissé aller tant de gents hors de ce royaume
sans le sceu du Roy mon fils, qui estime que le commerce et la na-
vigation est libre partout à ses subiects. Et que ceste terre où le
faict s'est commis n'est point à luy mais de si longtemps descouverte
1) Cf., lettre XX.
428 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
de nos subiects, qu'elle en porte encores le nom comme il en a esté,
et ses ministres aussi, ia adverti par vous. Et quand bien ils eus-
sent esté dans les propres pays du Roy son maistre, faisants autre-
ment qu'il n'appartenoit entre amis, qu'ils se debvoient contenter
de les prendre prisonniers et les rendre au Roy mon fils, pour les
faire punir, s'ils avpient failli, sans en user ainsi, dont ie ne pou-
vois croire qu'il ne nous rendit contents. Qu'il (1) sembloit que l'on
vouloit brider le Roy mon fils, l'enfermer en ce royaume et luy roi-
gner les aisles, chose qu'il ne pourroit, et ne seroit aussi conseillé
de soufnr, lui apportant parla un argument d'autrement penser et
pourvoir à ses affaires : comme il scaura bien faire, si Dicuplaict,
et ne luy en défaillent les moyens, de manière que i'esperois qu'il
n'auroit que faire de ses voisins, et ne les respecteroit non plus
qu'ils font luy. Grâces à Dieu, que son royaume estoit en bonne
paix, et luy mieux obéi qu'il ne fut iamais, par où se pouvoit aisee-
ment croire qu'il ne luy sera malaisé de faire connoistre et sentir à
ceux qui luy voudront mal faire qu'il n'a pas moindre moyen de
s'en garder, que ont eu les Roys ses prédécesseurs. Ledict ambas-
sadeur essaioit tousiours découvrir le faict sur l'Admirai, et qu'il y
avoit des ministres de la religion qui estoit chose fort dcsplaisante
à son maistre; mais ie luy ay dict que nous ne sommes pas enquis
quelles gents alloient audict voyage, et que si c'estoit à souëter, ie
voudrois que touts les huguenots fussent en ce païs-là, où il ne peut
iustement dire qu'il ait interest, puisque la terre est nostre, comme
nous la prétendons; nous faisant bien connoistre qu'on ne veut
gueres le repos de ce royaume, puisque Ion nous veut ainsi oster le
moyen de l'y mettre; mais quoy que ce soit, ce n'est pas à eux de
punir nos subiects, et ne disputons point s'ils estoient de la reli-
gion, ou non, ains du meurtre qu'ils en ont faict, dont il est bien
raisonnable que son maistre fasse faire iustice que nous luy en de-
mandons. A quoy il m'a semblé que l'ambassadeur a esté bien em-
pesché de respondre, et s'est advancé pour fortifier ses plaintes de
nous parler aussi de Corségues (2), etc
Quand tout est dict, il avoit amassé un monde de plainctes pour
donner couleur à celle de la Floride, où il y a aussi peu de fonde-
ment; mais ce qu'il en a rapporté est qu'il a bien connu que nous
l'avons trouvé très mauvais, et ne pense pas crue nous l'oublions.
1) On aura remarqué l'énergie patriotique de ces paroles.
(2) Corses.
DE FORQUEVAULX. 4*29
Ce que i'ay bien voulu vous escripre ainsi au long, de la part du
Roy mon fils : vous priant, et ordonnant de faire bien entendre au
Roy Catholique, en le priant très affectueusement qu'il veuille, pour
le devoir, et la raison en faire faire la iustice, et réparation que
mérite un si énorme outrage, par démonstration digne de l'amitié
et bonne paix qui est entre nous, et qu'il considère le tort qu'il y
fairait s'il ne nous en donne la satisfaction que le Roy mon fils en
attend, et que ie désire de ma part, car ie ne serai iamais à mon
aise ne bien contente , iusques à ce que ie la croye conforme à la
sincérité de noz affections et actions en son endroit, dont il me fas-
cheroit trop qu'on abusast, et aurois un merveilleux regret d'avoir
perdu tant de peines, de soings et de moyens que i'ay cherchez pour
nourrir ces deux princes, et leurs couronnes en perpétuelle amitié,
et qu'aulieu du bien que i'en esperois voir sortir, le Roy, mon fils,
me reprochast un iour que, durant qu'il s'est reposé sur moy de
ses affaires, i'aye laissé faire une telle escorne à sa réputation dont
ie vous prie que par vostre première despcsche ie sois eclairaie,
m'asseurant que le dict ambassadeur n'oubliera rien à faire scavoir
de ce que ie luy en ai dict, et du tort qu'il fait au bien que ie cher-
che à ce royaume
Moulins, 17 mars 1566.
XXIII (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
L'armée pour la Floride partit de Seville le vingt-six du
passé, et descendit à San-Lucar attendre le vent propre, lequel leur
sera esté contraire tousiours depuis. La dicte armée consiste en
vingt et sept navires, et trois pataches; ils portent douze ou quinze
cents hommes mal en ordre, bonne partie desquels est d'Auvergne,
ou d'autres de vos païs, il y a quatre hourques de Flandres du port
de trois cents tonneaux, et deux du port de cent, les autres sont de
soixante, et de quatre-vints. Ils portent beaucoup de bleds, poudres
et boulets pour la Floride en laquelle Pierre Melendez marquis nou-
veau d'icelle faict fortifier quatre lieux pour les tenir contre les
François, desquels ils se tiennent pour certain d'estre assaillis, et
font bruict icy que Vostre Maiesté y envoyé huict mille bons soldats,
(1) Manuscrit 10751, fol. 207, inédit.
430 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
et trente grands navires , sans conter les autres des marchans par-
ticuliers
Madrid, 29 mars 1566.
XXIV (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
. Sire, depuis le partement du sieur de Villeroy, i'ay eu audience
du Roy et Royne catholiques pour la plainte et réquisition qu'il a
plu à Vostre Maiesté me commander faire pour avoir iustice et répa-
ration de ceux qui ont malheureusement et cruellement massacré
vos subiects de la Floride. La response n'y satisfaict en rien, que de
parole, disant avoir santi grand desplaisir du faict advenu; voilà
tout, Sire, encore que le propos remonstre et respondu d'une part,
et d'autre soit esté plus long, ainsi qu'il vous plaira voir la lettre
que i'escrips à la Royne. Ne voulant faillir de dire à Vostre Maiesté
comment i'ay entendu que contant les gents qui passèrent avec
Melendez et les douze ou quinze cents (qu'on veut estre icy deux
mille) lesquels le vont trouver, il aura en tout six ou sept mille
hommes, comprins d'autres Espaignols de la Neufve Espaigne, ce sont
six cents hommes à cheval sur les isles de l'Espaignolle et de Coube,
pour les passer en la Floride, afin de résister aux François s'ils
y passèrent; c'est le bruit de ceste court.
Madrid, 9 avril 1566.
XXV (2).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
Le samedi i'eus le propre iour audience de la Royne, vostre
fille, luy présentis vostre lettre, et voulut voir la miene, bien esbaye
et desplaisante de voir leans vostre iuste douleur : car elle ne pen-
soit point que le carnage advenu sur vos subiects deut estre prins si
aigrement, et me sembla qu'il tint à peu qu'elle ne pleurast son
soûl , de crainte qu'il ne survienne quelque altération entre ces
deux Roys. le la suppliay vouloir remonstrer au Roy son mary qu'il
failloit pour le devoir de raison et contenter Vos Maiestez et vostre
(1) Manuscrit 10751, fol. 219, inédit.
(2) Manuscrit 1075, 1 fol. 225 inédit.
DE FORQUEVAULX. 13k
royaume faire iustice des murtriers qui avoint excédé sa commis-
sion par un si exécrable massacre , ce qu'elle me promit, et me con-
seilla parce que le Roy Catholique seroit occupé le dimanche au ser-
mon, et vespres que i' attendisse au lundi d'avoir audience , ce que
i'ay faict, et devant qu'y aller ma dicte Dame m'a dit luy avoir re-
monstré le contenu de ce que Vostre Maiesté lui avoit escript , et
amoy. Sa response a esté qu'il n'avoit point envoyé à la Floride
sans plus tost en faire advertirle Roy, et vous, Madame , et*qu'il ne
pensoit endurer l'usurpation de ce pais par nation du monde, et
moyns par les adversaires et ennemis de la religion comme il me
respondroit plus amplement. le suis donc allé à l'audience vers Sa
Maiesté le premier iour de ce moys, et luy ay faict entendre d'en-
trée la maladie et convalescence du Roy, et vostre. Jl m'a dit qu'il
estoit fort aise de scavoir aussi tost la guerison comme le mal pour
le soucy que ce luy eust esté d'entendre l'un sans l'autre.
le luy ay rementeu le discours que Monseigneur le duc d'Albe me
feit de son mandement aussi tost aprez l'advis venu du succez de la
Floride, avec la mort des François, laquelle il imputoit à Monsieur
l'Admirai comme occasion et motif qu'ils y estoint allez, et me re-
quérant vouloir escripre à Vos Maiestez qu'il fust leur bon plaisir
de faire iustice du dict Admirai comme infracteur de la paix. Sur
quoy ie n'avois failly de donner advis à Vos Maiestez tant de la
dicte réquisition que du discours, et narré de tout le succez, lequel
toutesfois s'estoit raconté avoir esté plus cruel que le Duc ne m'a-
voit dict. Semblable demande avoit pareillement faicte l'ambassa-
deur d'Espaigne à Vos Maiestez , àlaquelle Vostre Maiesté au nom
du Roy son bon frère, et mon maistre avoit respondu parolles sor-
tant d'une Royne , mère commune de leurs Maiestez , très dolante
et bien estonnée d'entendre qu'entre princes si amis, aliez et appa-
rentez qu'ils sont fust survenu un massacre si horrible des subiects
de l'un par ceux et du commandement de l'autre, que c'estoit une
nouvelle indigne d'estre entendue, et moins advenue entre chres-
tiens. Que si Pierre Melendez et ses gens fussent soldats ils se dé-
voient contenter de la victoire que la mer leur avoit donnée, et
n'eussent voullu pour aucun commandement exécuter tel carnage,
sur hommes presque mors de faim, et du naufrage, requeransestre
traictez en subiects du Roy , son bon fraire , et bons amis des Espai-
gnols avec lesquels ils n'avoient guerre, ni différent; qu'il faut que
les ministres soient sages, et aillent plus retenus en leurs commi-
tions, pour amples qu'elles soint : car aux Roys chrestiens craignants
432 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
Dieu est assez de repousser une violance, ou demeurer victorieux,
par le plus gratieux moyen qu'il est possible. Qu'il y a quarante un
an que ie porte les armes duquel temps les forces de ces deux co-
ronnes ont souvent combatu l'une contre l'autre, mais si exécrable
faict n'est iamais intervenu; n'estant possible qu'un si grand bon
prince, si humain et si chrestien, ait eu agréable ceste inhumanité;
car les mesmes Turcs et Barbares n'en usèrent onc de semblable
hors la chaleur du combat. Que les François avoint esté agressez
sans les sommer de vuider la terre, et n'avoint donné loisir à ceux
du fort de respondre, car sans leur rien dire estoint entrez d'emblée
leans, qu'il estoit de costume entre soldats de sommer l'ennemi à
vuider les places, et les rendre, mais là ne s'estoit observée tant de
solennité, ains les avoint assaillis, combien qu'ils fussent en la terre
de l'antienne conqueste de France, où les François pensoint estre
en seureté de tous hormis des Indiens, et ores qu'ils fussent dans
les pais tenus, et possédez par sa Maiesté, qu'il devoit suffire les
faire prisonniers, et les garder, et les renvoyer à leur Roy et maistre.
Car entre princes esgaux, et qui ne recônnoissent supérieur l'on n'a
pouvoir ne autorité de punir des subiects de l'autre, quelques mal-
faiteurs qu'ils sont, ains se les doivent renvoyer l'un l'autre, pour
en avoir raison. Il appert de l'antienne conqueste, par le nom de
la dicte coste, qui s'appelle la terre des Bretons, la Franciscane et
la Neufve France. Et mesme que les Espaignols n'y plantèrent en-
seigne ny marque d'habitation, ains Melendez aprez sa malheureuse
victoire des François, a prins possession de la terre, qu'est signe
qu'il ne la tenoit pour prinse ne conquise, d'antienneté. C'estoit aux
huguenots la meilleure nouvelle qu'ils peussent entendre de voir
que du costé, et endroit dont Vos Maiestez pensoint s'estre fortifiez
d'amitié , et alliance pour vous en valloir, et estre secouruz et
assistez en touts grands affaires, ce fust de la que vos subiectz es-
toint murtris, déboulez et chassez. Que c'estoit un mauvais moyen
de les contenir en obéissance fust par mespris de vostre puissance,
ou pour se vanger de l'outrage faict en haine d'iceux, et surtout
que le chemin des terres neufves pensoit servir aux plus entrepre-
nants et séditieux d'une religion, et d'autre, pour y aller habiter, et
vuider la France qui devoit désirer que tout cerveau gaillard s'y
en allast, afin que les bons et paisibles demeurent en repos. Toutes-
fois, grâces à Dieu, il n'y avoit en vostre Royaume sinon toute pa-
cification, et iamais ne fust plus obéissant qu'auiourd'huy, ne plus
uni pour résister à qui le vouldroit offencer, et se faire respecter à
DE FORQUEVAULX. 433
qui tenteroit à rencontre. Sur quoy Yostre Maiesté prioit très affec-
tueusement le dict Roy, son beau fils, pour* le devoir, et raison de
vouloir faire iustice de Melendez et des siens, et telle réparation
que mérite un si énorme oultrage, et que ce soit par démonstra-
tions dignes de l'amitié, et bonne paix qui est entre Vos Maiestez, et
veuille considérer le tort qu'il fairoit à la dicte amitié, laissant un tel
faict impuni, mesme que vous, Madame, ne serez iamais contente,
ny à vostre aise, iusques à ce que vous verrez quelque réparation
conforme à la syncérité des affections, et actions dont Vos Maiestez
ont usé , et usent en son endroit de laquelle Yostre Maiesté seroit
bien faschée d'endurer qu'on abusast comme elle auroit pareille-
ment merveilleux regret d'avoir tant pris de peine et de soing pour
chercber les moyens pour nourrir le Roy mon maistre, et luy, en-
semble leurs couronnes en perpétuelle amitié, et que en lieu de
cella, et du bien que Vostre Maiesté en espéroit voir sortir, il faille
qu'il vous soit reproché quelque iour d'avoir soufert estre faict
une si lourde escorne et afront à la réputation de la couronne de
France. Et assez d'autres parolles ai-ie dictes sur le mesme subiect.
Madame, il m'a faict response que la conservation des Royaumes
e estats consiste en ce qu'il faut aucune fois sortir de la voye ordi-
naire pour repousser une violance quand c'est sur un nouveau faict,
et de telle importance comme seroit à luy de permettre, ou passer
par dissimulation qu'on entreprint sur le pais des Indes lesquels luy
ont tant cousté, et à ses prédécesseurs de conquérir et conserver.
Car le permettant et soufrant, il donneroit occasion aux mesmes
Indiens de rebeller, et osteroit le cœur à ses Espaignols d'y habiter,
voyant estre molestez et travaillez par forces estrangeres, et en
crainte de rébellion des naturels du pais. A ceste cause ayant sceu
l'allée d'une bonne force de Luthériens de diverses nations, tant
François que autres, et leur descente en l'endroit des Indes le plus
important à sa navigation, à cause qu'il faut que touts les navires
qui veullent reprendre la route d'Espaigne passent devant la coste,
et premontoire de la Floride, il n'avoit peu ny deu moins faire que
d'envoyer gents par delà pour les en desloger. Ce toutesfois qu'il
n'avoit voulu faire sans avoir requis , et prié Vostre Maiesté, une et
plusieurs fois, tant par son ambassadeur, que mesme par le duc
d'Albe à Bayonne, qu'il vous plust révoquer vos subiects qui es-
toint allez au pais de son antienne conqueste, et aprez s'en estre
plainct auparavant à Mr de Sainct-Suplice , et avoir remonstré, et
protest ne pouvoir soufrir telle nouveauté, ains déliberoit y envoyer
LA FLOKIDE. 28
434 LETTRES ET PAPIERS ©'ESTAT
forces compétentes, pour en chasser les occupateurs de ces pais, et
perturbateurs de la paix'. A quoy il dit luy avoir esté respondu que
personne n'estoit allé à la Floride, de vostre sceu ne commande-
ment, et ne seroient marries Vos Maiestez qu'il les enTeit deschasser,
et repousser par tels moyens qu'il pourroit. Qu'il est bien desplai-
sant que ses gents ayent usé si rigoureusement de leur bon heur, et
victoire pour ce seullement qu'ils estoint François la pluspart.
Neantmoins qu'a pirates comme ils estoint ne failloit user de
grâce, ni bon traictement à telles gents, ne aussi peu observer en-
vers eux les cérémonies accoustumées entre gents de guerre. Qu'il
estoittrop dangereux pour Pierre Melendez de les emprisonner, car
il n'avoit que cent cinquante soldats, et eux estoint beaucoup da-
vantage, aussi n'avoit-il sur le lieu navires ne barques pour les trans-
porter hors de là et les despartir les uns d'avec les autres, ny vivres
pour les nourrir n'y a lieu de penser que pour desgombrer, et
deschascher la France de ceux qui la troublent, et tiennent divisée
qu'il les veuille rescevoir en ses terres, ny les avoir pour voisins.
Touchant, à la possession que Melendez a prinse de nouveau que
c'est son ordinaire en tout changement de gouverneur de ses pro-
vinces des Indes, et que cella qu'il a faict n'empesche point que Sa
Maiesté n'en soit possesseur des la première descouverte qui se feit
du temps du roy don Ferrand son bisayeul, et que d'autant qu'il
est porté par les traictez de paix de faire mourir les pirates de part
et d'autre, il n'y avoit lieu de sommer les susdicts, hommes desad-
vouez.
le luy ay répliqué , Madame, que vos subiects ne pouvoint estre
estimez pirates, puisqu'ils offroint monstrer patente du Roy, ou pour
le moins en monstroint ils de monsieur l'Admirai, lequel au faict de la
marine represante la personne de Sa Maiesté, et n'eust permis sor-
tir tel nombre de François et de navires armés hors des havres de
France, sans le sceu, etadveu du Roy monmaistre. Mais que Melen-
dez et les siens s'estoint voullu signaler par le trophée des osse-
ments des François, vos soldats, et subiects. Lequel faict Dieu ne
permettroit demeurer impuni et'queSa Maiesté ne le devoit permettre,
ains apprendre à Melendez et autres ministres d'user d'une victoire
moins insolentement. Si victoire méritât estre appellee une deffaicte
advenue mieux à son advantage qu'il n'eust sceu soûeter, et quelque
rigueur qu'il eust chargé d'user aux François en venant au dessus,
cela s'entendoit s'ils faisoint résistance, et durant l'ardeur du com-
bat , et non à froid sang; lequel acte si cruel requeroit our la repu-
DE FORQUEVAULX. 435
tation de Sa Maiesté Catholique, et pour satisfaire à la réparation
que Vos Maiestez en demandent et appaiser tout un royaume de
France, qui ne parle auiourd'huy d'autre chose que Melendez
et ses gens, qui ont commis le crime, en soufrent con digne puni-
tion. Ledit sien Roy m'a derechef respondu qu'il communiqueroit
la dessus avec le duc d'Albe, pour adviser ce qui se devroit faire,
mais ie m'asseure que c'estoit pour se défaire de moy, car ledict
duc ne contredira iamais à soi-mesme, estant la commune opi-
nion de touts, que c'est luy qui conseilla ce massacre, si les Espai-
gnols avoint le meilleur
Madame, i'ay parlé au duc d'Albe lendemain de mon audience , le-
quel m'a dict avoir charge du Roy son maistre de me respondre à ce
que i'avois remonstré de vostre part à Sa Maiesté. Parquoy luy ayant
desduict la plaincte, remonstrance et réquisition quei'avais faicte au
Roy Catholique, ce duc m'est allé remémorer les antiens traictez de
paix, ou tresve, qui sont esté pourparlez, et passez entre les couron-
nes de France et d'Espaigne depuis la descouverte des Indes , par
touts lesquels est porté que l'une Maiesté et l'autre pourront faire
mourir les pyrates, et escumeurs qui infesteront les costcs, et terres
de leurs royaumes, et pais, ou leurs subiects soit par terre ou par
mer, et que ayant entendu ce Roy qu'il y avoit quelques navires
François qui vouloint ces années passées aller aux Indes travailler
les subiects de ceste couronne, il avoit prouveu pour autres navires
à ce qu'on eut voulu attenter par la mer, toutes les fois qu'ils n'eus-
sent pas estimé devoir estre assaillis en terre ny expoliez des pais
qui sont à ce roy, comme les François ont faict. Sur quoy aprez
avoir entendu leur descente à la Floride on s'estoit adressé au Roy
et à Vostre Maiesté plusieurs fois pour scavoir s'ils y estoint allez de
vostre mandement, et supplièrent Vos Maiestez les vouloir révoquer;
vostre response portoit que iamais vos Maiestez n'avoint donné
congé ne commandement à vos subiects d'aller es dicts pais, et ne
sauriez que c'estoit. Aussi ne vous desplairoit que le Roy Catholique
y envoyast pour deffendre le sien. Disant ledict duc que vous, Ma-
dame, ne vous estez laissée entendre clairement en vostre res-
ponse; car si leur eussiez dict franchement qu'ils y estoint descen-
dus par vostre permission et commandement, ils eussent de ce costé
cherché autres remèdes. Et touchant à ce que i' avais dict que ce
massacre estoit advenu aux iours, et temps que Vos Maiestez faisoint
tous les offices possibles pour honorer leur Roy, et Royne, et leurs
subiects, c'estoit un reproche qu'ils pouvoint abatre , parce qu'ils
4-36 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
s'estoint amployez de personnes, et finances pour secourir n'a gueres
de temps vostre royaume en ses plus forts affaires, en récompense
duquel secours les François leur estoint allez occuper, et invader la
Floride, et maltraicter leurs subiects
Ains , Madame, par ces petits propos et reproches, nous avons
debatu de ce massacre duquel il dit que le Roy son maistre est des-
plaisant, et luy iusques au plus profond du cœur. Toutefois la per-
mission de Melendez portoit de degollar (1) et faire mourir tous
ceux qu'ils trouveroint en la Floride, ne le peut ceste Maiesté des-
advouer, ny pouvoit le dit Melendez moins faire de ce qu'il a exé-
cuté, se trouvant foible, et sans moyen de sauver les François sans
hazarder Testât, et service de son maistre, et la vie de soy et de ses
gerits pour ce que lesdicts François estoint plus qu'eux, et n'avoint
navires ne barques pour les despartir, et transporter en divers en-
droits, ne vivres pour les nourrir, car le fort avec ce qui estoit dedans
fut bruslé bien-tost aprez l'avoir prins, et ses navires estoient loing
de là ne pouvant servir pour lors : mais leur pouvoit advenir ce
qui advint d'un de leurs navires quelques iours aprez dans lequel
se trouvant douze ou quatorze François, quiavoient eu la vie sauve,
ils furent induicts facilement, par un pilote levantin, et trois autres
estrangersde s'en aller avec le navire nonobstant certains Espaignols
qui estoint dedans, et l'emmenèrent enDamarly (2), où leroy du pais
les a faicts arrester et emprisonner Le duc d'Albe
soutenant le contraire nous n'orions iamais achevé, car il veut le
droit de son parti plus par opinion queparraison, de sorte, Madame,
qu'il ne faut espérer aucune réparation dudict massacre.
Madrid, 9 avril i 566.
XXVI (3).
FORQUEYAULX AU ROY.
Au surplus i'ay sceu que Pierre Melendez a escript du
sixiesme de ianvier de l'isledela Havana(4), où il faict fortifier un
fort pensant que les François l'assaudront devant toutautre, parce que
quiconque tiendra la Havana, il commandera à la Floride et à la na-
(1) Décapiter.
(2) Danemark ?
(S) Manuscrit 10751, loi. 257, inédi
(û) Cuba.
DE FORQUEVAULX. 437
vigation des Indes Occidentales. Il mande que la moitié des gents
qu'il avoit laissez en la Floride, et de ceux qu'il avoit menez en la
Havana est morte de faim, et de pauvreté, et que s'il n'est secouru
d'hommes et de vivres luy, et ce qui luy reste de gents fairont la
lin des susdicts, et les François s'ils y retournent auront les Espai-
gnols, et les vaincront à aussi bon marché, comme les François le
furent par eux
Madrid, dernier d'avril 1566.
XXVII (1).
Charles IX a Forquevaulx.
le vous ay bien voulu encores toucher ce mot afin que vcms
connoissiez que ma volonté est que vous renouvelliez vostre plainte
et requériez avec toute instance que pour le bien et union d'entre
nous et l'entretenement de notre commune amitié, ils regardent de
me faire réparation du tort qui m'a esté faict et de la cruauté dont
on a usé envers mes subiects. qui ne se peut par moy soufrir sans
trop de diminution de ma réputation. Iescay bien qu'ils ne faudron
de vous faire tousiours une mesme response, et vous ne cesserez
de leur dire qu'il ne faut espérer, que ie sois iamais satisfaict, qui
ie ne voye une réparation telle que requiert nostre amitié. ...
Saint-Maur, 12 mai lo66.
XXVIII (2).
Mémoire envoyé par Charles IX et Catherine de Médicis
a Forquevaulx.
Encore que par les lettres (3) envoyées par M. de Forquevaulx, du
neufîesmedu moys passé, le Roy ait fort amplement entendu la grande
et vive instance qu'il a faicte envers le Roy son beau-frère, pour faire
faire réparation et iustice de la cruauté exercée par Pierre Melendez
envers les subiects de Sa Maiesté estants à la Floride, et que pa*r les
responsesqui luy ont esté faictes, tant par luy que par le duc d'Albe,
il ait assez conneu avec combien de raisons colorées ils veulent ius-
(1) Manuscrit 10751, fol. 286, inédit.
(2) Manuscrit 10751, fol.292. Cf. Duprat, p. Wl. Inédit depuis. « Et que peu les res-
ponses qui luy ont esté falctes, » jusqu'à : « D'où par ceste occasion. »
(3) Cf. lettres XXIV et XXV.
438 LETTRES ET PAPIERS DESTAT
tifier leur exécution, par où ils demonstrent assez le peu de volonté
qu'ils ont que iustice soit faicte des auteurs et exécuteurs d'un acte
si barbare et inhumain : ce neantmoins considérant combien une
telle entreprinse importe à la grandeur et réputation de Sa Maiesté,
Sa Maiesté a choisi le moyen plus convenable à leur amitié, qui est
luy remonstrer le tort qui luy est faict, et le prie luy garder le mesme
respect qu'il désire luy estre usé par Sa Maiesté, et que iusque icy
lui a esté usé en tout ce qui la touche.
Pour lequel effectledict sieur de Forquevaulx fera avec les plus pre-
gnans termes dont il se pourra adviser nouvelle instance que iustice
et réparation soit faicte à Sa Maiesté dudict Pierre Melendezet autres
qui ont commis ce cruel meurtre, qui ne peust estre entre amis
excusé, ny passé soubs dissimulation par le Roi catholique sans
monstrer qu'il faictpeu d'estime de l'amitié, et bienveillance d'un si
grand Roy, de laquelle il peut plus rescevoir de bien , commodité,
et advantage pour le maintien de sa grandeur que d'autre ami
quelconque qu'il sçauroit avoir.
L'acte de foy si vilain, et infâme qu'il est, le semond luy qui a faict
toute sa vie profession d'équité et de iustice de le faire punir,
et l'alliance fraternelle, l'union de ces deux royaumes, et l'amitié
contractée entre Leurs Maiestez d'une part, et d'autre le requiert.
De façon qu'il ne faut ny baptizer du nom de pyrates les subiects de
Sa Maiesté qui n'ont faictaucun acte de briganderie, mais sont allez
au lieu où leurs prédécesseurs ont esté de tout temps sans faire tort
ni dommage à personne avec patente , et commandement qui les
délivre de la faute qu'ils pourroient avoir commise, en faisant quel-
que nouveauté d'eux-mesmes n'y alléguer qu'on ait usé delà dissi-
mulation, et du desadveu que dit le duc d'Albe ny aussi pour attri-
buer ce voyage à M. l'Admirai , et autres de la nouvelle religion
qui ayent eu volonté d'aller troubler le pais de Sa Maiesté Catho-
lique.
D'où par ceste occasion Sa Maiesté ne se peut désister de requé-
rir avec toute instance que réparation luy soit faicte d'un si cruel
meurtre de ses subiects, espérant que le Roy son beau frère, aprez
qu'il aura bien considéré le bien et le mal de l'acte, l'équité ou ini-
quité de la requeste qui luy est faicte, de soy-mesme choisira la voye
plus raisonnable , et aymera mieux contenter un si grand Roy, son
si proche allié et si utille amy, en faisant iustice, que le mal contenter
en pardonnant à des brigans de qui la vie ne luy peut apporter au-
cun bien à l'advantage de ses affaires. Et de ceste requeste et instance
DE FORQUEVAULX. 439
quelque raison qu'on lui allègue, ne se despartira iamaisle sieur de
Forquevaulx, afin que, tant le Roy Catholique que son conseil, con-
noissent en premier lieu que Sa Maiesté n'a le cœur moindre que ses
prédécesseurs, pour soufrir une iniure, ny si peu de iugement qu'il
ne connoisse et ressente ce qui luy est honnorable ou desadvanta-
geux, et ce qu'il doibt trouver bon ou mauvais de son ami
Saint-Maur des Fossés, 12 mai 1566.
XXIX (1).
Charles IX a Forquevaulx.
le vous envoyé aussi un mémoire des mariniers qui sont
restez en vie de ceux qui furent envoyez à la terre aux Bretons les-
quels sont détenus en misérable captivité, et pour ce vous fairez
instance qu'ils soint relaschez, et mis en liberté, car c'est le moins
qu'on puisse faire pour eux, et me mandez ce que l'on vous aura
respondu
Saint-Maur des Fossés, 4 juin 1566.
XXX (2).
Forquevaulx a Charles IX.
Sire, la despesche (3) qu'il a pieu à Vostre Maiesté me faire par le sieur
de Laguian en may, il me la rendue le dixiesme de iuin. l'eus au-
diance du Roy Catholique le dix-huict, et luy fis sçavoir vostre bonne
santé ensemble l'heureux estât de voz affaires et pacification de tout
vostre royaume, ce qu'il monstra recevoir de fort bonne oreille, me
disant qu'il ne pouvoit entendre nouvelle qui luy fut plus agréable.
Aprez, Sire, ie lui remonstray que tant s'en falloit
que Vostre Maiesté se teint satisfaicte du peu de cas qui s'estoit faict
de vouloir punir Pierre Melendez et ses gents qui ont cruellement
meurtri voz subiects en la terre aux Bretons, qu'on appelle par dessa
la Floride, que Vostre Maiesté me commandoit le plus chaudement
qu'il luy estoit possible de refaire nouvelle instance d'en avoir iustice
et réparation, et la réitérer par infinies requestes iusques à ce
(1) Manuscrit 10751, fol. 313, inédit.
(2) Manuscrit 10751, fol. 314. Cf. du Prat, p. 426.
(3) Cf. lettres XXVII et XXVIII.
440 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
qu'elle ait obtenu la satisfaction qu'un tant indigne massacre mérite.
Lequel, Sire, ie luy ai de plus aigri qu'il m'a esté dict que ledict
Melendez avoit resceu vos subiects la vie sauve, et promis de les
faire mener en Espaigne pour y attendre l'adveu ou desaveu de
Vostre Maiesté, car sans cella ils ne se fussent rendus, ni desarmez
comme ils feirent, ains eussent vandu leurs vies chairement. Ceste
remonstrance fut bien nouvelle , se me sembla, à Sa Maiesté, com-
bien qu'il ne me respondit mot là-dessus, car il est quelque bruit
sourd par dessa de ladicte composition, et aucuns blasment Melendez
d'avoir usé tel massacre, et mesme contre sa foy, n'estant pas vray-
semblable que Jean Ribaut ny les autres se fussent laissés désarmer,
ny couper la gorge si pauvrement, si Ion ne leur eût promis
les vies sauves. Vostre Maiesté le pourra sçavoir plus au vray par
ceux qui sont eschappés. Sa Maiesté me respondit qu'en luy baillant
toutes les dictes doléances par escript qu'il m'y fairoit response. . .
' Et ne veux oblier d'adiouter ce mot a ma lettre que la
flotte espaignole qui doibt venir du Pérou et de la Neufve Espaigne,
ne s'ose bonnement mettre à la voile , cregnant la rencontre des
François, et par dessa les redoubtent à cause du bruit qui court
qu'en France s'arment quelque bons navires pour aller au devant
de ladicte flotte, laquelle porte grandes richesses, et en or ou en
argent, la valeur de six ou sept millions
Ségovie, o juillet 1566.
XXXI (1).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
Touchant la plaincte des dix-huit François prisonniers en
Alicante, il fut ordonné dès la feste de Pasques qu'ils sortiront, en
payant ce qu'ils avoint despendu en prison, et ie n'en ay ouy nou-
velles despuis en ça qui est signe qu'ils sont esté délivrez ■
Ségovie, 5 juillet 1566.
XXXII (2).
Mémoire des plainctes baillées a l'ambassadeur d'Espaigne.
Requiert aussi Sa Maiesté que les dix et huict François retenus
(1) Manuscrit 10751, fol. 323, inédit.
(2) Manuscrit 10751, fol. 33U, inédit.
DE FORQUEVAULX. Hl
en Alicante sointmisen liberté, à la charge que, s'il y a aucunsEspai-
gnols sur le navire desdicts François, qu'ils soint aussi renvoyez, es-
tant bien vraysemblable qu'estant iceux François en pais estrange,
ils n'ont pas des premiers donné occasion à ce qui s'est ensuivi
entre ceux de la ville d' Alicante et eux
Combien que le Roy s'asseure que le Roy Catholique , son bon
frère, comme prince iuste, et équitable donnera ordre, suivant la
prière et instance qu'il luy a si devant faict faire, que la iustice
et réparation soit faicte de ses pauvres subiects meurdris à la Floride,
néantmoins forcé des pitoyables plainctes des veufves, et enfans,
qui viennent tous les iours devers luy en demander la raison, prie
derechef Sa Maiesté Catholique que son bon plaisir soit en faire la
démonstration, et réparation telle qu'il appartient, digne de la bonne
paix, amitié, et alliance qu'ils ont ensemble.
Davantage requiert le Roy que Ion ait considération aux pauvres
François de si longtemps retenus aux galleres, lesquelles par tant
de fois on avoit promis faire relascher ; ce qui a esté remis de iour
à autre qui est une pitié, et grande charge de conscience, de ceux
qui ainsi les détiennent contre l'intention du Roy Catholique, à
quoy il pourvoira s'il luy plaict
XXXIII (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
le croy quant àmoy qu'il (2) n'y satisfairai iamais, si négli-
gent il est, et lent en ce qui concerne tels négoces , principalement ie
n'espère rien qui vaille du massacre de la Floride, car s'a esté luy
tousiours qui l'a conseillé et est certain, Sire, comme i'ay sceu par
homme qui se trouva à l'exécution, que Pierre Melendez avoit pro-
mis à Iehan Ribaut et à ses gens les vies sauves, et qu'ils ne resce-
vroint aucun mal , ains les feroit honnestement nourrir iusques à
ce qu'il eustresponse de l'Espaigne de ce qu'il en devroit faire : les
pauvres gents ne furent pas sitost desarmez que son lieutenant
commença par ledict Ribaut , un peu escarté des autres, lequel
aprez luy avoir dict qu'il se confessât il tua de sept à huict pognial-
lades dans le corps; tout le demeurant fut incontinent mis en pièces
usques au nombre de huict cents septante trois
(1) Manuscrit 10751, fol. 363. Cf. du Prit, p. 430.
(2) Le duc d'Albe.
khi LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
XXXIY (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Ie,l'(2)ay supplié contenter Vostre Maiesté^touchant la Floride à
occasion duquel massacre toute la France est esmue d'une commune
et iuste douleur, désireuse de vengeance si Vostre Maiesté le vouloit
consentir, et que grand nombre de femmes et enfans son iournel-
lement à voz pieds et de la Royne vostre mère, requerans iustice de
la mort de leurs pères et maris. Il m'a dict qu'il fairoit adviser à
vous rendre, Sire, le moins mal satisfaict qu'il pourroit
Ségovie, 18 août 1560.
XXXV (3).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MéDICIS.
Madame, ie fus hyer visiter le prince d'Eboli Ruy Gomez (4) et
luy remonstroi amplement de quelle longueur on use de respondre
aux articles par moy présentez du Roy Catholique, et la mauvaise
satisfaction que Vos Maiestezont du peu de compte qu'ils font de pu-
nir les bourreaux qui tuèrent vossubiects àlaFloride, le priant d'en
vouloir parler vifvement à ce Roy, il me l'a promis, mais il dict que
l'ordonnance de ceste court est de procéder lentement en toutes
choses
Ségovie, 23 août 1566.
XXXVI (5).
Charles IX a Forquevaulx.
Monsieur de Forquevaulx, i'ay oublié de vous dire par mon
autre lettre que quant et ceux qui furent prins à la Floride il y avoit
un mien conseiller aux monnoyes nommé le sieur du Lys, qui estoit
allé là avec Iehan Ribaut comme personnes qui sont curieuses de
voir; lequel nous avons entendu n'avoir esté tué avec ledict Iehan
(1) Manuscrit 10751, fol. 378, inédit.
(2) Le duc d'Albe.
(8) Manuscrit 1075t, fol. 397, inédit.
(U) Un des principaux ministres de Philippin.
(5) Manuscrit 10751, fol. fi58, inédit.
DE FORQUEVAULX. 443
Ribaut, mais est encores prisonnier entre les mains d'un Espaignol
qui luy demande cinq cents escus de rançon, et pour ce que c'est
une estrange façon entre amis de vouloir faire payer rançon en
temps de paix à mes subiects ne se contentant de les avoir si cruel-
lement traictez comme ils sont.
A ceste cause ie vous prie ne faillir avecques ce que vous avez à
remonstrer pour le faict de ladicte Floride de faire instance qu'il
soit mis en liberté comme chose iuste, raisonnable, et conforme aux
traitez de paix.
Pont Sainct-Maixan, 3 septembre 1566.
XXXVII (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Au surplus, Sire, un ieune homme de la Rochelle s'est venu
retirer à moy, et estant eschappé d'un Espaignol qui l'avoit faict
prisonnier à la Floride. I'ay fay rédiger par escript ce qu'il racompte
de la deffaicte de vos subiects et l'envoyé à Votre Maiesté, par où elle
verra que les Espaignols ne feirent seuls le massacre, ains la mer
en engloutit sa part par la faute et négligence des chefs. le ne feray
faute de requérir qu'on mette en liberté ceux qu'il dict estre vivants,
et captifs aux Indes, sans oublier le sieur du Lys : duquel i'ay desia
parlé à ce Roy, et au duc d'Albe.
Madrid, 20 octobre 1566.
XXXVIII (2).
Déposition de Iehan Mennin, marinier.
Iehan Mennin, aagé de vint et trois à vint et quatre ans, natif
de la Rochelle, fils de Guillaume Mennin, sieur du Viart, bourgeois
d'icelle ville, ouy par serement de dire vérité.
Interrogé de l'occasion pour laquelle il est en Espaigne, arespondu
estre venu avec la flotte de quarante deux navires et deux caravel-
les, venues de la Neufve Espaigne, et autres lieux des Indes occi-
dentales, au port de Sainct Lucar le vingt six du mois d'aoust
dernier passé, s'estant anbarqué au port de Sainct Domingue, en
l'isle Espaignolle (comme prisonnier d'un soldat Espaignol nommé
(1) Manuscrit 10751, fol. Ù70, inédit.
(2) Manuscrit 10751, fol. 571, Cf. du Prat, p. ^30.
kkk LETTRES ET PAPIERS DESTAT
Herrera, natif de Pelagos, prez de Seville) quelques iours avant la
Sain et Iean.
Interrogé pourquoy estoit il prisonnier dudict soldat, a respondu
qu'au moys de may prochain, aura trois ans que le capitaine Iehan
du Bois faisoit des gents de guerre en la ville de la Rochelle pour
aller sur mer à la Floride porter vivres, et mener secours aux
François, qui y estoient passez un an auparavant, etluy comme ieune
homme curieux de voir le monde s'embarqua sur une robergue
qui s'assembla à Bele-Isle avec l'armée que conduisoit le capitaine
Iehan Ribaut, etleur route fut par les Cannaries, etl'isle Dominique,
où ils furent à l'hancre quinze iours pour faire aiguade : puis à
l'ile de la Monnie, et finalement à la Floride, où ils arrivèrent sur la
fin du mois de iuillet audict an, par un vendredi, en nombre de
six navires, c'est à savoir, le navire de la Truite de Diepe, autre
uommé Espaule de Moton, la robergue sur laquelle il estoit, dont
Iehan du Boys estoit capitaine, du nom des autres ne se souvient.
Estant arrivez à la Floride ils trouvèrent le capitaine Laudoniere
et autres François au fort qu'il avoint faict, auquel furent portez
les vivres qu'ils avoint conduicts sur l'armée, comme bleds, vins,
biscuits, chairs salées , et autres provisions nécessaires ensemble
artillerie et munitions pour la deffense du fort.
Interrogé quel nombre d'hommes y pouvoit avoir sur l'armée ,
et dans le fort, et les noms des capitaines : a respondu qu'ils me-
noint aussi des femmes, enfans, et des ieunes hommes pour tra-
vailler la terre, parmi lesquels et tout le nombre des soldats de
l'armée, et du fort, ils pouvoint estre six cents bouches, ou environ,
en tout , sous quatre enseignes : les capitaines estoint Iehan Ri-
baut, Loys Ribaut, son fils , Iehan du Bois , Gros, Bellot, Martin ,
Pierre Rennat, et autres, et y avoit pareillement des gentilshommes
de Normandie; mesme un nommé le sieur de Grandpred, lequel est
encores vivant et prisonnier à la Havana, et avec luy un enfant de
Paris nommé Iacques, le père duquel est serviteur domestique de
M. le cardinal de Bourbon (1).
Interrogé de racompter le faict de la prinse du fort et deffaicte des
François a respondu qu'environ quinse iours aprez leur arrivée par
un ieudi matin , furent descouverts vingt cinq navires qu i venoient droi t
au fort, pour reconnoistre lesquels Iehan Ribaut envoya son fils
dans unepatache, pourvoir de parlementer avec eux, mais approchant
(1) Le futur roi de la Ligue, Charles X.
DE FORQUEVAULX. 445
lesdicts navires, lesquels estoient Espaignols et Portugais, leur fu-
rent tirées six pièces sans vouloir autrement parler. Quoy voyant
ceulx de la patache s'en retournèrent au port du fort : despuis les
capitaines Iehan Ribaut et Laudoniere s'accordèrent de mettre des
soldats dans les navires pour aller voir et sçavoir qui estoient les
vingt cinq navires, et de faict les six navires feirent voile pour aller
trouver les vingt-cinq : lesquels voyant venir les six navires François
droit à eux, se prinrent à fuir si bien qu'on les perdict de veue, car
ils se meirent dans une rivière à quinze lieues du fort, et pour lors
les mariniers François s'en retournèrent au port prez de leur fort
où la tormente survint très grande. Quoy voyant Iehan Ribaut, et
que la tormente augmentoit, il descendit à terre accompaigné d'un
nombre de ses gens, et s'en alla au fort avec des barques , où estant
arrivé environ la minuit la tormente s'augmenta si fort que les ca-
bles des navires, qui estoint demeurez à l'hancre, rompirent, dont
les quatr.es allèrent à travers, se perdirent, et tous les gents furent
noyez, excepté trois mariniers et un garçon, touts de Diepe, lesquels
sont en vie captifs des Espaignols à la Havana. Les autres deux
navires dans lesquels estoint Laudoniere et Louys Ribaut, voyant
la tempeste si impétueuse debouscarent, et dura la tempeste deux
iours et deux nuicts.
Cependant les navires Espaignols s'estoient retirez en une rivière
à quinze lieues du fort, meirent leurs soldats à terre, pour le venir
surprendre, comme ils feirent, car la seconde nuict de la tempeste
s'estant avancée, un d'eux qui parloit François s'approcha de la sen-
tinelle, auquel disant qu'il estoit François le tua, tandis que l'autre
abusé du langage se laissoit entretenir de parolles, et incontinent,
s'entourna vers ses compaignons lesquels tous ensemble arrivèrent
au fort environ minuict, et entrèrent dedans, où ils trouvèrent tous
les François dormants, et en feirent une belle boucherie excepté
de quelques uns en bien petit nombre et d'iceux furent le déposant,
et trois tabourinsl'un de Diepe et les deux autres de Rouan, et qua-
tre trompetes, les trois de Normandie, et l'autre de Bourdeaux, qui
s'appelle Iacques Dulac : des autres ne scait leurs noms , qui sont
encore à la Floride, ou aux isles de par delà. Touchant à Iehan
Ribaut et environ soixante d'autres, ils furent gardez iusques au len-
demain puis les tuèrent à coups d'espée, ayant plustost coupé la
barbe audict Ribaut, disant la vouloir envoyer au Roy d'Espaigne :
ceux qui furent tuez, tant dans le fort qu'à une isle qui est auprez,
pouvoint eslre environ trois cent cinquante personnes.
446 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
Voyant le capitaine Laudoniere la prinse du fort et deffaicte de
ses compaignons, s'enfuit en France avec un navire, et une patache,
et le capitaine Louys Ribaut se retira à une rivière, à trente lieues
de là, avec un navire, et avec lui trente six hommes tant soldats
que mariniers. A ladicte deffaicte, et naufrage, moureurent les
capitaines Iehan Ribaut, Iehan du Boys, Gros, Martin et Re-
nat, et beaucoup d'autres, desquels il ne se souvient. Les femmes,
et les petits enfans furent menez à l'isle de Porto Rique : dit aussi
que le sieur de Grandpred, et environ dix sept ou dix huict mari-
niers, sont vivans et prisonniers à la Havana. Les Portugais estoient à
la deffaicte autant ou plus que les Espaignols, et ce furent ceux qui
feirent plus de murtres et de cruautez. Le fort fut bruslé le len-
demain et tous les vivres qui y estoient.
Aprez la prinse du fort, Melendez envoya deux cents hommes
iusques à une montaigne, trente lieues loing du lieu de la deffaicte,
et le déposant alla en leur compaignie, en laquelle montaigne il y a
mines d'argent, puis au bout de quinze iours Je menèrent à la
Havana où ils font un chasteau de pierre taillée qui sera très fort,
quant il sera achevé; et n'a maintenant, sinon trois ou quatre toises
de haut, au village ne sçauroit avoir qu'environ trois cents maisons
tout ouvert, où il dict avoir veu onze François pendus; mais il ne
sçauroit dire pour quelle occasion. Puis fut mené à Porto-Rique,
qui est une ville, auquel lieu furent portées de la Floride huict
femmes Françoises et quatre petits enfans, l'une desquelles estoit
femme d'un orfèvre de Rouan, et a espousé maintenant un Portu-
gais : aprez fut transporté à Sainct Domingue, qui est une cité
grande et forte; vers laquelle on l'embarqua, avec la flotte qui est
n'agueres arrivée en Espaigne.
Interrogé d'autres particularitez sur cette affaire, a dict
n'en savoir que ce que dessus.
XXXIX (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Le roy de Portugal en ayant sceu la nouvelle (2) a inconti-
nent mis ordre d'équiper et armer les nefs et galleres qui estoient
•
(1) Manuscrit 10751, fol. U9li. Cf. du Prat, p, UM.
(2) Il s'agit de l'expédition du capitaine Peyrot Monluc, fils de l'auteur des Com-
mentaires, contre Madère.
DE FORQUEVAULX. kk*l
à Lisbonne, en intention de les envoyer deffaire, et menasse de les
massacrer comme ceux de la Floride
Au reste les Portugais accompagnèrent Melendez à la Floride et
furent ceux qui feirent la plus grande boucherie des pauvres Fran-
çois, dont la vengeance commence à ce faire par la Madère
Madrid, 2 novembre 1566.
XL (1).
Charles IX a Forquevaulx.
le suis attendant la response qui vous sera faicte sur nos
plainctes des frontières qui sont d'un costé et d'autre assez tirées à
la longue, et ny a faute d'excuses, ayant veu aussi la déposition de
celuy (2) qui est retourné de la Floride, que ie ne treuve guères con-
forme, ne accordante aux autres advis que i'en ay ci-devant eu;
toutesfois le retour de tels gens qui parlent d'avoir veu et participé
au malheur pourra tousiours servir à faire tant mieux connoistre la
vérité des choses quand il sera besoin.
Cependant ce me sera service très-agréable que vous fassiez tout
office pour essayer de faire mettre en liberté ceulx qui restent de
ce massacre aux Indes, où il y a grande pitié.
Saint-Maur des Fossés, 27 novembre 1566.
XLI (3).
Forquevaulx a Catherine de Médicis.
Madame, i'entends que les gens qui furent avec Pierre Melen-
dez à la Floride se sont mutinez plusieurs fois contre luy iusques à
l'avoir voulu meurdrir, et comme désespérez à faute de payemens
et de vivres ils se sont presque tous desbandez allant chercher leur
adventure bien avant en pays, qui d'une part et qui d'autre, en
sorte qu'on estime qu'ils auront servi de carnage aux Indiens Carï-
bes, et n'en sont demeurez au fort que les François perdirent, sinon
environ cent duquel nombre les trente sont desdicts François qui
restèrent de la deffaicte de Iehan Ribaut, lesquels ont donné la foy
à Melendez qui leur sauva la vie.
(1) Manuscrit 10751, fol. 575. Cf, Duprat, p. UW.
(2) Cf. lettre XXXVIII.
(3) Manuscrit 10751, fol. 587. Cf. du Prat, p. hk\.
448 LETTRES ET PAPIERS DESTAT
Suis pareillement adverti qu'il est venu aux Canaries, en l'isle
Lancelotte , n'estant osé venir iusques en Espaigne, de crainte des
coursaires, auquel lieu il attend deux compaignies de gens de pied
que on luy doibt envoyer de Seville; avec lequel renfort il reprendra
sa route vers son gouvernement de la Floride, mais il retrouvera le
fort en cendres, car outre qu'il fut bruslé le second iour aprez la
prinse, le feu s'y est mis n'a pas longtemps qui a tout consumé ce
qui avoit esté rebasti
Madrid, 4 janvier 1507.
XL1I (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Sire, ie ne scay autre chose digne de Vostre Maiesté pour
le présent. Elle aura le sieur du Lys en bref, car il est délivré de
prison, par commandement du Roy d'Espaigne despuis hyer matin,
et contera au vrai à Vostre Maiesté le succez de la Floride, car il en
est parti ce mois d'octobre dernier.
Madrid, 23 février 1567.
XLI1I (2).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MeDICIS.
Madame , le sieur du Lys a esté délivré des prisons de Madrid
par commandement du Roy d'Espaigne qui n'en a point faict diffi-
culté. Qu'aussi prompts fussent les ministres à faire ce qu'il leur remet
de requestes consernant le service du Roy, ouïe bien de ses subiects.
Le dict du Lys saura bien respondre à Vostre Maiesté des choses
qu'il a veùes. Le pauvre gentilhomme a beaucoup soufert en son
voyage, et s'il est reconneu en partie comme il mérite cella don-
nera cœur à d'autres de bien espérer de vostre bonté, quand ils
se trouveront en semblables hazards, et devant que s'y embarquer.
Madrid, 4 mars 1507.
(1) Manuscrit 10751, fol. G87, inédit.
(2) Manuscrit 10751, fol. 69a, inédit.
DE FORQUEVAULX. 449
XLÏV (1).
FORQUEVAULX AU HOY.
Commandements leur ont esté faicts despuis la paix pour la
délivrance des François qui estoient détenus à la chenne en leurs ga-
lères, desquels en avoint esté reconneus seulement en passant une
quarantaine dont ie luy en ay baillé le nom, et surnom qu'il a pieu
à Vostre Maiesté m'envoyer par un roolle , et, luy ay remonstré le
plus chaudement et vivement qu'il m'a esté possible que c'est chose
que Votre Maiesté sent iusques au cœur, pour la pitié qu'elle a de
ses povres subiects. '
Madrid, 24 avril 1567.
XLY (2).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
le luy (3) ay parlé au sortir de l'audience de ce Roy (4jafin de
la supplier de remantevoir la recharge qu'il me venoit de pro-
mettre pour la liberté des forçats françois
Madrid, 24 avril 1567.
XLYI (5).
FORQUEVAULX AU ROY.
11(6) m'a accordé la liberté des huict François qui furent menez
de la Havana prisonniers à Seville, où ils ont esté détenus bien lon-
guement, mais ceulx des galleres sont en danger d'y tremper s'il ne
se trouve homme exprez à Gennes (7) pour remantevoir à monsieur
le duc d'Albe le commandement que luy a faict ceste Maiesté de les
délivrer, ce que ie luy refreschiray à son retour d'Escurial
Madrid, 21 mai 1567.
(1) Manuscrit 10751, fol. 761, inédit.
(2) Id., fol. 766, inédit.
(3) Elisabeth de Valois.
{U) Philippe II.
(5) Manuscrit 10751, fol. 780, inédit.
(6) Philippe II.
(7) Alors à Gênes pour y préparer l'armée destinée à opérer en Flandre.
LA FLORIDE. 29
450 LETTRES ET PAPIERS DESTAT
XLYII (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Sire la mesme veille (2) est pareillement arrivé Pierre Melendez,
qui a esté bienvenu; car on dict que le Roy l'a envoyé quérir à la
Floride à fin de conduire le navire où ira sa personne, et toute la
flotte; car ils l'estiment très bon marinier. Toutesfois un capitaine
MiquelHenrriquez, qui fut envoyé un an a avec une compagnie d'Es-
paignols au fort de Saint-Augustin en ladicte Floride, m'a dict que
Melendez vient pour se iustifier de quelques malversations qui luy
sont imposées, comme d'avoir laissé mourir -de faim un nombre
d'Espaignols qui se trouvèrent au massacre des François, et d'avoir
vandu les farines et autres choses de la munition. Et est ledict Henr-
riquez son ennemy pour querelle particulière. le ne scay s'il y au-
roit lieu que ie requisse ceste Maiesté de faire punir le dict Melendez,
veu qu'il n'en a tenu conte aux autres réquisitions que ie luy en a
faictes, ains l'a advoué du massacre. le m'y avanceray point sans
commandement.
Il a semé en ceste court qu'en venant on l'a adverti que le fils
de Iehan Ribaut estoit à la Floride avec neuf gallions, et a mené avec
luy un trompeté, qui m'a dict estre de Montargis, qui m'asseure
n'y avoir aucun fort auxdicts païs qui vaille rien, ie suis aprez pour
le faire délivrer des mains de Melendez, afin de vous l'envoyer; car
il se vante connoistre mieux ladicte terre, et d'avoir entré et con-
versé avec les Indiens plus avant que nul autre François qui y soit
esté
Madrid, sans date, juillet 1567.
XLMII (3).
FORQUEVAOLX AU ROY.
Sire, le partement du Roy d'Espaigne approche fort (4) et n'y a
considération qu'on luy ait sceu alléguer, 'que c'est desia bien avant
sur l'automne', qui l'en puisse destourner, car il a son Pierre Me-
(1) Manuscrit 10751, fol. 901. Cf. du Prat, p. UU5.
(2) De la Madeleine, 22 juillet.
(3) Manuscrit 10751, fol. 90&. Cf. du Prat, p. &Ô5.
{U) Départ projeté pour la Flandre.
DE FORQUEVAULX. 451
lendez venu exprès de la Floride pour conduire son navire, qu'ils
tiennent icy pour un Neptune en la mer
Touchant à Melendez il partit de la Floride le iour de la Festc
Dieu, et arriva icy le vint et unième de iuillet : il dict avoir esté
mandé pour conduire le navire de ce Roy, car il a bonne expérience
de la navigation qui se doibt faire, et est venu aussi pour rendre
conte de Testât de son gouvernement, et respondre à ce qu'il est
accusé d'avoir laissé mourir de faim la plupart des Espaignols qui
passèrent avec luy et d'avoir vendu les vivres de sa munition : no-
nobstant cela il a esté si bien venu , qu'un grand seigneur plus
homme de bien qu'il n'est s'en seroit contenté (1).
l'espère qu'il plaira à Votre Maiesté que ie vous dise de bouche ce
qu'il dict davantage pour couper la navigation des terres neufves à
vos subiects. Il a faict croire à ce Roy que, comme il passoit prez de
la Cube en venant le gouverneur de l'isle luy envoya deux frégates
r advenir qu'il y avoit neuf gallions de coursaires François bien
équipez autour de ladicte Cube qui guettoient la flotte de la neufve
Espaigne, laquelle porte deux millions, et avoint prins deux navires
Espaignols chargez de cuirs, de quoy on est ici fort malcontent tant
y a que personne ne m'en a rien dit de la part du Roy, ni faict men-
tion des autres qu'on dit estreau cap Saint-Vincent
Madrid, 2 août \ 567.
XLIX (2).
FORQUEVAULX AU RoY.
Sire, un Espaignol nommé capitaine Parra s'en ira bientost à la
Floride avec commission du roy d'Espaigne de desterrer un trésor
estimé quatre cent mille escus, ou plus : sur le donner entendre et
relation de certain soldat françois qu'il tient secrètement en sa
chambre, bien gardé, lequel soldat a promis de monstrer ledict se-
cret sur sa vie, disant que lors de la première arrivée des François
à la Floride, il fut un iour, luy sixième, courre dans le pais, où ils
s'encontrerent sur une troupe d'Indiens, qui s'en fuyoient de peur
(1) Tel n'était pas l'avis de Melendez. Nommé peu après commandeur de Sainte-
Croix de la Sarre « il feit encore le desdaigneux,car il s'en estoit promis une meil-
leure. » Lettre de Forquevaulx à Charles IX, datée de Madrid, 19 janvier 1568, manus-
crit 10751, fol. 1154.
(2) Manuscrit 10751, fol. 975. Cf. du Prat, p. hhl.
452 LETTRES ET PAPIERS d'eSTAT
desdicts François, et estoint chargez de grandes pièces d'or et
d'argent marquées du coing d'Espagne, de la valeur à son advis de
quatre cent mille escus, ou davantage, et d'autres richesses, le tout
estant venu au pouvoir desdicts Indiens, par bris et naufrage de na-
vires qui avoint donné à travers en ladicte coste, comme cesdicts
six François sceurent par les fuyants, en nombre de vint, qu'ils
tuèrent. Cella faict, ils cachèrent sous terre le butin, avec grand
serment entre eux de n'en dire mot à capitaine ny à autre personne ;
ains le reserver pour eulx six, quand ils verront leur commodité de
le pouvoir sauver, et s'en retourner en France ; desquels six les
cinq furent tuez à la deffaicte de Iehan Ribaut, et n'en est demeuré
que le denontiateur, lequel offre de franche volonté de retourner
à la Floride, sur les belles promesses qu'on lui a faict, s'il monstrera
ce qu'il dict.
Pierre Melendez partira cest hyver, et mènera environ quinze
cents hommes, tous ieunes et la plus part mariez, et iront leurs
femmes avec eux pour peupler la Floride , et cultiver les terres, à
ces fins feront besoing plusieurs navires. Il est tous les iours au con-
seil des Indes à consulter et presser ceux du conseil pour son em-
barquement, et pour avoir les choses nécessaires, mesme qu'il ne
laissa vivres dans les trois forts quand il partit, qui fut le iour de
la Feste-Dieu, sinon pour trois mois, encore estoit-ce à vivre si so-
brement, qu'ils n'auront pour homme que dix onces de farine chas-
cun iour, et bien leur aura servi d'aller à la chasse et pescher du
poisson, car leur portion est bien maigre à durer longuement.
Après qu'il aura refraischi lesdicts ports, il donnera plus avant en
pais pour descouvrir et peupler; et mettra toute diligence de se bien
asseurer de ladicte Floride, et provinces adiacentes à plus de deux
cents lieues au dedans, afin de iouir plus librement de la naviga-
tion des autres Indes descouvertes et à descouvrir : et le prennent
icy fort à cœur, mais pour ce commencement ne leur seront envoyez
que trois navires avec quelques vivres en attendant la flotte
Madrid, 12 septembre 1567.
DE FORQUEVAULX. 453
L (1).
FORQUEVAULX A CATHERINE DE MÉDICIS.
Et sont (2) icy avec leur Pierre Melendez pour adviser les
moyens d'empescher que vos limites ne s'advancent par la mer, et
que vos subiects ne naviguent que par leur mercy, et des Portugois
comme i'ay desia escript à Vos Maiestez. En quoy n'espargneront
chose du monde pour en venir à bout : car ils sont coustumiers de
poursuivre à bon escient ce qu'ils ont une fois entrepris et com-
mancé
Madrid, 23 septembre 1567.
LI (3).
FORQUEVAULX AU ROY.
Pierre Melendez disoit n'a gueres d'heures à un capitaine qu'il
sçavoit que vingt navires estoint partis de France, ou estoint prest
à partir pour la Floride, et qu'il s'y en doibt aller aussi dans peu de
iours pour rompre leurs dessaings
Madiid, 17 octobre 1567.
LH (4).
FORQUEVAULX AU ROY.
. L'un et l'autre (5) sont délibérez de garder non-seulement le
conquis, ains aussi de faire mourir touts ceulx qui navigueront aux
terres qui restent à descouvrir, et ce cœur ont-ils prins depuis avoir
veu que les massacres du Brésil (6), de la Floride et d'infinis autres
endroits sont mis en oubly : et qui en a mal son dam.
Madrid, 30 novembre 1567.
(1) Manuscrit 10751, fol. 1008, inédit.
(2) Les Espagnols.
(3) Manuscrit 10751, fol. 1030, inédit.
(a) Id., fol. 1083, inédit.
(5) Les rois d'Espagne et de Portugal.
(6) Allusion à la colonie fondée au Brésil par Villegagnon, et détruite par le Por-
tugais Men de Sa après son retour en Fronce. Cf. Revue politique et littéraire,
15 août 187^.
V54 LhTTCES ET PAPIERS d' ESTAT
LUI (1).
FORQUEVAULX AU ROY.
Le capitaine Iehan Pardo gouverneur du fort de la poincte de
Saincte Hélène, en la Floride , a escript avoir envoyé trente de ses
ses soldats sur un brigantin en contremont la rivière dudict Saincte
Hélène, environ cent lieues, etestans les aucuns d'iceulx descendus
en terre du costé de nort, ils sont allez trente lieues par terre, s'es-
loignantde ladicte rivière, et ont trouvé au pied des montaignes une
ville ouverte, les maisons basties de pierre, et un petit chasteau aussi
de la pierre, où il y avoit une tour. Les habitans sont paisibles, et
semblent bonnes gents; ils sontvestus de chemises de cotton et de
fourreures de diverses bestes.
Ils servent mahis et autres grains. 11 y a des bœufs, mais ils sont
petits, la terre est fertille, et ont arbres portants diverses espèces de
fruicts bons à manger. Il y a des mines d'or et d'argent : et dirent
auxdicts soldats que quelques iournées plus avant y avoit une po-
plation d'hommes barbus, ne sçauroint entendre s'ils sont Fran-
çois ou Espaignols : ny aussi peu leur fut permis de passer oul-
tre : bien leur donnèrent lesdicts Indiens à manger et des vivres
pour leur retour à leurdict brigantin, et ainfîn s'en retournèrent
audict fort.
L'opinion (2) desdicts descouvreurs est que ladicte rivière va à Ca-
nada, et qu'il y a passage pour aller à la mer de Sud et à la Chine
comme i'entends; semblablement que Pierre Melendez le dict et
maintient. A ces fins il faict faire en Biscaye douze navires de ro-
berges, de deux cents thonnaulx la moindre, lesquelles seront pres-
tes pour apvril qui vient, auquel temps il faict estât de repasser à
ladicte Floride, et faire merveille par delà comme i'ay escript par
aultre advis (3).
Au fort dudict Floride quf s'appelle S. Matheo (lequel Melendez
print sur les François) y a deux cents hommes. Au fort Sainct
Augustin qui est le port où] il descendit, y a autres deux cents, et
au fort de Saincte Hélène ne sont que cent soixante. Touts lesquels
hommes feroint petite deffense , car eulx et leurs forts ne vallent
(1) Manuscrit 10751, fol. 1091, inédit.
(2) C'était aussi l'opinion de Cartier {Relation de son voyage, éd. Charton, passim).
et deMenendez (Cf. Parkman, Pionniers français en Floride, p. 67).
(3) Cf. Lettres XL1X et L.
r. r;
DE FORQUEVAULX. 455
guère, selon qu'il m'a esté dict; vray est qu'ils ont de l'artillerie.
Melendez est allé à Scville fréter troys navires et les charger de fa-
rines, vins et autres vivres pour les envoyer auxdicts forts , qui en
sont à l'extrémité.
En la coste de Cube, et de l'Espaignolle, y a huict navires fran-
çais, qui ont bruslé quelques villages desdictes îles; il n'en faudroit
guères davantage pour forcer les trois forts susdicts
Madrid, 3 novembre 1567.
LIV (1).
FORQUEVAULX AU ROY. '
..... Quant à ce que i'ay escript à Votre Maiesté que les Espagnols
de la Floride estoint morts, il est venu nouvelle de Sainct-Domingue
que ceulx que Pierre Melendez avoit laissez en ladicte Floride fu-
rent si constraincts de famine que gouverneur et soldats entrèrent
dans le pays, bien avant, pour chercher vivres sur les Indiens , les-
quels s'estant assemblez les ont deffaicts et mangez, qu'il n'en est
eschappé un seul en vie, puis se sont emparez du fort. Melendez est
icy pour se despescher, afin d'aller reconquérir le perdu.
Madrid, 6 avril 1568.
(1) Manuscrit 10751 , fol. 1285, inédit.
V.
HISTOIRE MÉMORABLE
DU
DERNIER VOYAGE EN FLORIDE
PAR LE CH ALLEUX.
Le Roy et plusieurs princes et seigneurs en son conseil , aupara-
vant que les troubles et tumultes de la guerre civile s'eslevassent en
ce royaume, avoitarresté d'envoyer un bon nombre d'hommes avec
plusieurs navires en l'une des contrées des Indes, nommée la Flo-
ride, nouvellement cognue et descouverte par les François, pourquoy
l'éditde pacification (l)publié de l'autorité de SaMaiesté, le propos se
continua, et pour exécuter l'entreprise, Iean Ribaut, homme de cœur
et de conseil, et grandement exercé en la marine, fut mandé à la cour
et receut la commission du Roy de faire équipper sept navires, qui
portassent hommes, vivres et munitions par de là, l'honorant du titre
de son lieutenant, et chef de tous ces gens de guerre, qu'il luyavoit
commandé lever, à l'expédition d'une telle entreprise, et luy fut ex-
pressément défendu de n'attenter aucune descente en quelque autre
pays ou isle que ce fust, singulièrement en nulle qui seroit sous la
seigneurie du Roy d'Espagne, ainsi que singlant la grand'mer Oceane,
il fîst route droit à la Floride. Les nouvelles de ce voyage à faire fu-
rent incontinent divulguées par tout, et plusieurs furent persuadez
à se submettre au commandement de ce capitaine, et sous l'autorité
du Roy, menez toutes fois d'affections diverses, car les uns estoyent
incitez d'un désir honneste et louable d'avancer en la cognoissance
de l'univers, pour en rapporter la science que le cœur de l'homme
bien assis désire naturellement, ayant opinion qu'à cela la naviga-
tion leur apporteroit grand avantage, les autres eschauffezencor en
leur cœur guerrier, si rendirent aussi : aimans mieux encourir la
fascherie des eaux, que posans les armes se retirer à leur pre-
(1) Paix d'Amboise, qui termine la première guerre civile.
^58 VOYAGE EN FLORIDE
mière condition. Ce qui pouvoit aussi bien fort inviter les uns et les
autres, c'estoit le bruit qui couroit par deçà, c'est à savoir que la
Floride promettoit le suffisant contentement de tout ce que l'homme
pourroit désirer en la terre, d'autant que ce pays recevoit du ciel
une faveur et demeure singulière, quand il ne seroit ne glacé ne gelé
de la roide froidure du Septentrion, ne rosty et bruslé de l'ardeur du
Midy : que les champs sans estre labourez ou ancienement exercez,
produisent assez de quoy soustenir et suffisamment entretenir la vie
du peuple qui y habiteroit : qu'il semble que pour en faire un pays
des plus fertiles et riches de toute la rondeur des terres, ne seroit
requis sinon qu'hommes deligens et industrieux qui employassent
la bonté et graisse de la terre à l'utilité du genre humain, qu'ayant
son estendue de l'Aquilon au Septentrion, quasi en pareille longitude
que nostre Europe, et la latitude de 23 degrez, souvent qu'elle est
frappée des rayons de son haut soleil, reçoit en elle force chaleur,
laquelle toutes fois est tempérée, non seulement de la fraischeurde
la nuit ou de la rosée du ciel, mais aussi de gracieuses pluyes en"
abondance, dont le gazon en devient fertile, voires de sorte que
l'herbe forte y croist en hauteur admirable, qu'elle est riche d'or et
de toute sorte d'animaux : qu'ayant les champs pleins et spacieux;
ce neantmoins aussi ses montagnes sont assez hautes, les fleuves plai-
sans à merveille, arbres divers, rendant la gomme odoriférante. Que
tout cela considéré, ne pouvoit autrement advenir que l'homme ne
trouvast là grand plaisir et singulière délectation.
Plusieurs donc alléchez de telles promesses, aucuns aussi d'un avare
désir de se faire riches en ce voyage, à cause de l'or, se rendoyent
par troupes en ceste ville (\), où la monstre se devoit faire, pour en
choisir ceux qui, au iugement du lieutenant du Roy en ceste part, se
trouveroyent les plus idoines à continuer l'entreprise. Or, elle ne fut
pas si tost mise en effect, comme aucuns le desiroyent, et ceux prin-
cipalement qui avoyent receu les soldats en leur hostel; car ils es-
toyent ennuyez d'avoir hommes qui fassent telle chère sans payer
leur escot, combien qu'on leur promit avec asseurance, qu'en bref
temps ils seroyent contentez et satisfaits, et furent quatre mois et plus
en ceste ville à faire la piaffe ; et finalement ils furent obligez, par
serment solennel, de se porter fidèlement au service du Roy, recevant
la paye pour six mois, ce qui ne vint pas au contentement du coronal,
car environ le mois de may, que de rechef le dénombrement des
(t) Dieppe.
PAR LE CIJALLEUX. 459
hommes se devoit faire pour embarquer, aucun de ceuxmesmes qui
avoyent touché la paye, se formans une conscience d'un si long
voyage, estonnez aussi de la force barbare de la mer, changèrent
incontinent leur propos, et se retirèrent secrètement sans passer plus
outre. Or, pour aller au devant de ceste dissolution et desbauchement
d'hommes qui se promettoit, ils furent de rechef instamment appe-
lez, et leur fut commandé que tout incontinent et à la même heure
s'embarquassent, qui fut le 10e jour de may, etdemeurasmes en ceste
rade jusques au 22e jour du mesme mois, attendant quelques- bes-
tiails et farines. Le nombre des hommes qui montèrent pour le vo-
yage estoit de trois cens, compris aucuns artisans avec leurs familles;
et comme nous attendions le commandement et commodité de nostrc
lieutenant du Roy, et vent favorable, le mardi, 22 'dudit mois,
no'fusmesassaillis de vents impétueux, soufflantsd' une part et d'autre,
de sorte que les vagues s'entrerencontroyent d'une façon indicible;
et donnèrent telle frayeur à nos mariniers, qu'ils ne trouvèrent autre
remède ni moyen propre, sinon couper les cables, quitter les ancres
et nous abandonner au gré du vent,le plus violent qui fust, un vent
de nord est, lequel nous chassa dételle vitesse, qu'incontinent nous
volasmes au Havre-de-Grace, et là demeurasmes trois jours, atten-
dans nouvelles de Dieppe, par un brigandin que nous y envoyasmes
exprès; et puis nous appareillasmes de ceste rade le 26 du mesme
mois; et comme nous tendions à singler droit à nostre route, nous
trouvasmes incontinent vent contraire, et nous commanda d'aller
terrir et poser les ancres en l'isle Wich, l'une des contrées d'Angle-
terre, où les Anglais voulurent cognoistre de nostre entreprise; et nous
ayans cogneus s'offrirent à nous faire plaisir. Or du jour que nous
arrivasmes là, qui fut le 28 de ce mois, nous y demeurasmes ancrez
iusques au 14 de iuin, et le iour mesme nous eusmes le vent nord est
à souhait et levasmes les voiles pour chasser droit à la Floride, la-
quelle nous appellions comme une nouvelle France, et demeurasmes
singlant lagrand'mer Oceane deux mois entiers, premier que puis-
sions avoir aucune cognoissance des terres de la Floride, réservé
l'une des isles de Entilles, appellée des paysans Yocaiouques (i), et
en françois la Grand-Lucoise; aucun des nostres la voulurent ap-
peler du nom de Catherine la Royne, mère du Roy; et disent qu'elle
«st de 27 degrez de latitude; nous trouvasmes aussi quelque navire
(1) Sans doute le groupe des Caicos, dans l'archipel des Lucayes.
460 VOYAGE EN FLORIDE
à deux cents lieues de là vers l'eau, mais nous ne l'approchasmes de
plus près que de trois ou quatre lieues.
Lorsque no' fusmes arrivez en la terre de la Floride, qui fust le 14
d'aoust, nous apperceusmes le feu q' les Indes nous faisoyent;nousen-
voyasmes le brigandin qui descouyrit une petite rivière, et au dessus
da l'embracheure s'y trouvèrent quelques sauvages qui troquèrent
quelque argent à de la marchandise que nous avions portée de ce
pays, et disoyent que l'argent leur estoit demeuré d'un navire là es-
choùé, revenant des Entilles; no'y trouvasmes aussi un seul Espagnol
eschappé d'un naufrage il y avoit vingt ans passez, lequel nous re-
cueillismes avec nous, et nous enquismes s'il auroit entendu quelque
chose des François, et où ils pourroyent estre campez; lequel nous
respondit ne rien savoir autre chose que ce qu'il avoit entendu des
sauvages, c'est qu'ils estoyent placez à cinquante lieues plus nord que
le lieu où nous avions terri. Or de là nous resinglasmes loin au long
de la coste, qui nous sembla basse et la terre sablonneuse, plantée
d'arbres fort petits, et y sont aussi les marées qui viennent du sud-
oest, assez petites, et à mi-chemin de là nous descouvrimes une ri-
vière que nos gens auparavant avoyent appellee la rivière de May ,
où mesmes les marées ne sont grandes, qui viennent du nord nord
est, et peut-on voir, à cause de la basse eau, la bouche des ancres,
et avons esprouvé qu'à trois ou quatre lieues de la terre, il n'y a
que six ou sept brasses d'eau ou environ ; il me souvient aussi qu'en-
tre la rivière de May, et une autre qu'on appelle d'Ay, nous en co-
gnêusmes une autre qui demeure nord de celle de May environ deux
lieues, et la mouillans l'ancre chasque nuict à huit ou neuf brasses
d'eau, trouvions fonds de sable, aucunes fois de graviers, et aucune
fois de vase, nous sondasmes aussi la rivière des Dauphins, et la
trouvasmes haute sur la barre de deux brasses ; mais la mer y croist
de trois quartiers de brasse ; et après que nous eusmes, le long de
la coste, regardé à descendre, le 27 d'aoust no' vinsmes mouiller à la
rade de la rivière de May, à sept brasses d'eau, demeurant de l'eau
à la terre environ deux lieues. Le mercredi, 29 du mesmemois, nous
entrasmes trois des petits navires et chassasmes amont la rivière,
droit au fort de la Carreline, que nos genz avoyent auparavant basti
pour leur estre lieu d'asseurance et de retraite, place assez com-
mode, tant pour la rivière qu'elle a d'un costé et le bois de l'autre,
qui n'est distant que d'un bien petit quart de lieue, et le champ entre
le fort et le bois, et un costau fort plaisant tout couvert d'herbes
fort grandes et expresses, et n'y a chemin au bois, sinon que la lar-
PAR LE CH ALLEUX. 461
geur d'un pas d'homme que nos gens avoyent fait pour aller à la fon-
taine dans le bois.
Quand donc nous fusmesarrivezpres d'icelle place, nostre lieutenant
fist descharger et porter les vivres au fort, et autres munitions pour
recréer la place, et commanda que nous artisans, femmes et petits
enfans, y allissions, et nous y fait conduire par le sieur d'Ully, de
Beauchaire et autres, ausquels aussi il laissa la garde de son plus
précieux bagage. Ceux qui nous attendoyent au fort furent grande-
ment resiouys de notre venue, car ils estoyent angoissez et troublez
d'estre si longtemps sans rien ouïr de la France : et qui plus aug-
mentât leur douleur, ils estoyent sans vivres, mais qu'ils se vousis-
sent renger à la façon de vivre des païsans sauvages, desquels encor
ne pouvoyent-ils rien avoir, si non par courses, avec force et vio-
lence, comme plus amplement nous dirons en son lieu.
Or quand nous fusmes de séjour, ie consideray la forme des
habitans de la terre, qui me sembla bonne et assez humaine, car les
hommes sont droits et quarrez, et d'un taint tirant au rouge. I'ay
entendu dire qu'ils ont Roys en chasque village, et pour ornement il
ont le cuir marqueté d'une estrange façon; ils n'ont aucun accous-
trement, non plus les hommes que les femmes; mais la femme ceint
un petit voile de pellisse de cerf ou d'autre animal, le nœud bastant
le costé gauche sur la cuisse, pour couvrir la partie de sa nature la
plus honteuse ; ils ne sont ne. camus ne lippus, ains ont le visage
rond et plain, les yeux aspres et vigoureux; ils nourrissent leurs che-
veux fort longs, et les troussent proprement à l'entour de leurs
testes, et ceste trousse de cheveux leur sert, comme de carquois, à
porter leurs flèches quand ils sont en guerre ; c'est merveilles que
soudainement il les ont en main pour en tirer loin et droit au pos-
ible. Quant aux mœurs, ils sont dissolus, ils n'enseignent point leurs
enfans et ne les corrigent aucunement, ils prennent sans conscience
et s'attribuent tout ce qu'ils peuvent secrètement emporter. Chacun
a sa femme propre, et gardent le mariage voire avec toute rigueur.
Ils sont en guerre contre les pais frontiers, qui sont de divers lan-
gages. Les armes les plus insignes sont arcs et flèches; leurs demeures
sont de figure ronde et quasi à la façon des colombiers de ce pais,
fondées et establies de gros arbres, couvertes au dessus de feuilles de
palmiers, et ne craignent point les vents et tempestes; ils sont sou-
vent faschez de petites mouches, lesquelles ils appellent en leur lan-
gage maringous, et faut qu'ordinairement aux maisons ils facent feu,
et expressément sous leurs lits, afin d'estre délivrez de eeste ver-
462 VOYAGE EN FLORIDE
mine; ils disent qu'elles piquent fort aspremeïît, et la partie de la
chair touchée de leur morsure devient comme celle d'un ladre. Ils
n'estiment rien plus riche ou plus beau que plumes d'oiseaux de
diverses couleurs; ils ont en grand prix petits calcules, qu'ils font
d'os^de poissons et autres pierres verdes et rouges ; leurs vivres sont
racines, fruits, herbes et poissons de diverses sortes, et lepoisson leur
est fort gras qu'ils sorissent, et l'appellent en leur langue bouquanê;
ils en Lirent la graisse et s'en servent au lieu de beurre ou d'autre
sausse ; ils n'ont pas de blé, mais ils ont le mil en abondance et
croist à la hauteur de sept pieds ; il a son tuyau gros comme celui
d'une canne, et son grain est gros comme un pois, l'espy long comme
d'un pied ; sa couleur est ainsi que celle de la cire récente ; le moyen
d'en user est premièrement de le froisser et résoudre en farine; puis
après le defïbnt par meslinge, et en font leur migan, qui ressemble
le risque l'on sert en ce pays; il le faut manger aussitost qu'il est
fait, parce qu'il se change incontinent, et n'est point de garde; ils
ont force vignes bastardes, rampantes àl'entour des arbres, ainsi
que nous voyons en quelques contrées de ce royaume; mais ils n'ont
pas l'usage d'en tirer le vin; leur boisson, qu'ils appellent cassïnnet,
se fait d'herbes composées, et m'a semblé de telle couleur que lacer-
voise de ce pays; i'en ay gousté et ne l'ay point trouvé fort estrange.
Quant au pays il me semble montueux, et y a beaucoup de forests,
qui peut bien estre cause de tant de bestes sauvages, lesquelles ils
disent porter grande nuisance à ceux qui ne se donnent garde. le
laisseray à dire beaucoup de choses des animaux estranges, desquels
seulement i'ai ouy parler; ce m'est assez de raconter ici ce que i'ay
veuet qui me semble digne de mémoire, pour la postérité; et sin-
gulièrement des crocodilles (1) que l'on voit assez souvent sortir du
sable pour aller à leur proye. Nous en avons veu plusieurs, mesmes
un mort;, et avons mangé de sa chair, qui nous sembla tendre et
blanche comme celle d'un veau, et quasi de mesme goust ; il avoit
esté tué d'un coup de harque bouzade, porté entre deux escailles; que
s'il n'eustété là frappé, ses escailles autrement sont assez fortes pour
le garentir de tous coups ; il avoit la gueulle fort grande et les mas-
chouëres renversées d'une horrible façon, desquelles les dents s'en-
tretenoyent ainsi qu'un peigne, et pouvoit ouvrir la gueulle assez
grande pour dévorer une génisse; il estoit long de corps de douze à
treze pieds; il avoit les iambes fort courtes à la proportion du corps;
(1) Caïmans.
PAR LE CHALLEUX. 4G3
ses ongles estranges et cruels, sa queue forte et longue, en quoi gist
et consiste sa vied. sa principale défense. Aussi ie n'ay veu en sa
gueulle aucune apparence de langue, si elle n'estoit cachée en son
palais', car il avoit (comme i'ai dit) la maschouère de dessus dessous,
chose monstrueuse, et qui seulement à regarder pouvoit donner fra-
yeur aux hommes ; i'ai veu aussi un serpent mort, assez près du
bois, qui avoit esté tué par l'un de nos gens duquel les sauvages vin-
drentcoupperlateste, et l'emportèrent ave cun grand soin et diligen-
ce; iè n'ay seu savoir la! raison pourquoy ifavoitailesjpar lesquellesil
pouvoit aucunement voltiger sur la terre. Aucuns des 'nostres esti-
moyent que les sauvages faisoyent cela par quelque superstition, et
à ce que i'en ay veu, ils ne sont pas sans opinion de divinité, mes-
mes aussi ay-ie pris conjecture de quelques circonstances que faci-
lement on les pourroit dresser, non seulement à civilité et honnes-
teté, mais aussi àsaincteté et religion, si le décret du Seigneur le
permettait; car aussitost que la cloche du fort avoit sonné pour faire
les prières, ils se tournoyent en la place, etlà comme nous dressoyent
les mains au ciel, voire avec révérence et attention.
Ce temps après notre coronal estoit après pour s'acquitter fidèle-
ment de sa charge, et donnoit ordre que la place fust tellement rem-
paree et munie, qu'elle servist après de sauvegarde, si d'aventure les
sauvages nous eussent voulu courir sus, lorsque le lundi, troisième
de septembre, arrivèrent, près de nostre equippage, cinq navires Es
pagnols. L'Admirai se monstrant à la grandeur de quatre cens ton-
neaux, la barque de cent cinquante, suivis de trois patenas qui vin-
drent mouiller l'ancre à l'enfonseure de nos quatre navires, environ
les neuf heures du soir. La nuictils parlementèrent ensemble, et sur
ce que les nostres demandèrent pourquoy et à quelle fin ils les cher-
choyent, respondirent qu'ils estoient ennemis et que la guerre estoit
suffisamment déclarée. Lors lés nostres regardant à la force des Espa-
gnols, à leur enviç et mauvais vouloir, déshabillèrent et mirent les
voiles haut, et les Espagnols firent chasse après eux; mais ils ne les
peurent avoir à la voile. Par quoy ils se retirèrent en la rivière des
Dauphins; car là ils avoyent délibéré de faire descente, après avoir
communiqué de nostre ruine avec les sauvages, comme l'issue de
leur entreprise l'a fait finalement cognoistre ; et de ceste rivière en-
voyèrent de leurs hommes par embuscade, autant que ils pensèrent
estre de nécessité pour exécuter leur entreprise. Et avons entendu
depuis des sauvages qu'ils estoyent en armes environ six cens hom-
mes; tost après trois de noz navires revenus à la rade, car la Trinité,
46 % VOYAGE EN FLORIDE
nostre admiralle, avoit esté emportée vers l'eau ; le capitaine Iean
Ribaut se délibéra avec ces trois d'aller trouver les Espagnols, après
avoir résolu en son conseil qu'il estoit nécessaire de se monstrer contre
eux sur les eaux, sinon que nous vousissions encourir la perte de
nos vaisseaux. Car nos hommes estant à terre, rien ne les eut
empesché d'aborder noz navires, de les crocher, qui nous sembloit
une perte intolérable, pour ce regard principalement; c'est à savoir
que n'aurions pour l'avenir commodité d'envoyer en France, pour
faire entendre à la maiesté du Roy, de Testât de notre entreprise.
Parquoy le lundi, dixièmejourdeseptembre, trois heures après midi,
le capitaine etlieutenant de Roy voulutrecevoir ses hommes, et après
les avoir exhortez de bien faire pour le service du Roy, s'embarqua
ensemble avec eux; prenant pour sa défense, non seulement les sol-
dats qu'ils avoyent nouvellement amenez, mais aussi les plus signa-
lez de ceux qui tenoyent la place auparavant, nommèrent (1) l'ensei-
gne, caporal etsergent du capitaine Laudonière. Ce capitaine, ennuyé
de n'avoir entendu nouvelles de France et fasché d'estre privé de
vivres, un peu auparavant quenousfussions là arrivez, pensoità re-
tourner, et cependant ne se soucioit beaucoup si ceux de sa com
pagnie faisoyent choses aux sauvages ; de quoy leur bonne affection
se destournast des François; ains il les permettoit forcer et amener
prisonniers dans le fort, prendre et ravir leur mil et autres choses
que la nécessité, laquelle ne peut estre so'aucune loy. leur comman-
doit. Et d'autant que le désir de se venger est naturellement plante
au cœur de l'homme, mesme aussi l'appétit commun à tous les ani-
maux de se défendre, son corps et sa vie et de destourner les cho-
ses qui semblent apporter quelque nuisance, il ne faut douter que
ce sauvage ne complota et prattiqua avec l'Espagnol, comme il se
pourroit délivrer de ceste gent, de laquelle il estoit et en son corps
en ses biens travaillé. Le mardy, onziesme de septembre, à huict heu-
res du matin ou environ, lorsque nos gens estoyent assez près des
Espagnols, se leva un tourbillon de vent qui dura longtemps, avec
de grosses pluyes, esclairs et tonnerres ; de sorte qu'à la fois l'air es-
toit comme en feu, et les parties effrayées des menaces du ciel s'es-
carterent; les nostres trois navires furent contraints de ponger; et les
autres, admirai et barque espagnole, de faire le vent bon ; et dura
la malice de ce temps jusques au vingt troisième jour de septembre.
Or les Espagnols descendus à terre eurent assez de loisir de nous
(1) D'Erlach, d'Ottigny, Lacaille.
PAR LE CHALLLTJX. 465
espionner et mesmes de s'informer des moyens qu'ils tiendroyent
pour nous surprendre, estans bien advertis que nos forces estoyent
sur les eaux, et que le reste, qui estoit demeuré au fort, estoit
composé partie de malades, encore altérez de l'air de la mer : partie
aussi d'artisans, de femmes et petits enfans, le tout montant au
nombre de deux cens quarante âmes, recommandées à la garde
et diligence du capitaine Laudaniere qui ne se doutoit aucune-
ment qu'aucune force peust venir par terre pour les endommager.
Parquoy la garde leva pour s'en aller rafraischir, à cause des mau-
vais temps qui avoient continué toute la nuict, un peu devant
soleil levant, lapluspart des nostres au fort dormans et en leurs licts ;
le guichet ouvert, l'Espagnol ayant tracassé bois, estangs et ri-
vières, conduit par le sauvage, et arrivé le jeudi vingtième jour
de septembre au matin, temps fort pluvieux, et entrent sans nulle
resistence dans le fort, et font une horrible exécution de la rage
et furie qu'ils avoyent conceue contre nostre nation ; c'estoit lors à
qui mieux mieux esgorgeroit hommes, sains et malades, femmes et
petits enfans, de sorte qu'il n'est possible de songer un massacre
qui puisse estre esgalé à ceslui-ci, en cruauté et barbarie.
Aucuns des nostres les plus habiles sortans de leurs licts s'escou-
lerent, et se sauvèrent de vistesse dans les navires qui estoyent en
la rivière, laissez du coronal à la garde de laques Ribaut, capitaine
d'un navire nommé la Perle, et de Loys Ballard, son lieutenant :
les autres surpris sautèrent par dessus la pallissade, singulièrement
le capitaine Laudunière se sauva par la, avec celle qui le servoit
à la chambre. le fus aussi surpris allant à ma besongne, le fermoir
à la main ; car sortant de la cabane, ie rencontray les ennemis, et ne
treuvay autre moyen deschapper, sinon tourner le dos et me haster
au possible de sauter aussi par dessus la palissade; car i'estoye aussi
poursuivi de pas à pas d'une picque et pertizane, et ne say com-
ment autrement, sinon de la grâce de Dieu, mes forces se redou-
blèrent, de moy, dis-ie, povre vieillard que ie suis, et tout gris :
toutes fois ie sautay le rampart, ce qu'à loisir ie n'eusse peu faire
en rampant, car il estoit élevé de huict à neuf pieds, et lors ie me
hastay de me sauver au bois : et comme i'estoye assez près de la
rive du bois, à la distance d'un bon trait d'arc, ie meretournay vers
le fort et m'arrestay un peu de temps sur la coste, et d'autant plus
hardiment, parce que personne ne me poursuivoit. Et comme de
cest endroit, tout le fort, mesmes la basse court, me fut descou-
verte, aussi vi-ie là une horrible tuerie, qui se faisoit de noz gens,
LA FLORIDE. 30
i66 VOYAGE EN FLORIDE
et trois enseignes de nos adversaires plantées sur les rampars. Ayans
donques perdu toute espérence de voir noz gens ralliez, ie resignay
tous mes sens au Seigneur, et me recommandant à sa miséricorde,
grâce et faveur, ie me lançay dans le bois, car il me sembloit que
ie ne pourroye trouver cruauté plus grande entre les bestes sauvages
que celle des ennemis : laquelle i'avoye veu se desborder sur les
nostres.
Or la misère et angoisse en laquelle ie me trouvay lors pressé
et enserré, ne voyant plus en terre moyen de salut, sinon que le
Seigneur de grâce spéciale et pardessus toute opinion d'homme
me delivrast; me faisoit ietter souspirs et sanglots, et d'une parole
rompue de destresse, crier ainsi au Seigneur : 0 Dieu de noz pères,
et Seigneur de miséricorde, qui nous as commandé de t'invoquer,
mesmes du profond des enfers et des abysmcs de mort, promettant
incontinent ton ayde et ton secours, monstre moy pour l'espérance
que i'ay en toy quel chemin ie doy tenir, pour venir à fin de ceste
misérable vieillesse, plongée au gouffre de douleur et d'amertume.
Au moins fay que sentant l'effect de ta mercy, l'asseurancc que i'ay
de tes promesses conceûe en mon cœur, ne me soit arrachée, pour
l'appréhension de la cruauté de ces bestes sauvages et furieuses
d'un costé, et de tes ennemis et les nostres d'autre : qui nous en
veulent plus, pour la mémoire de ton nom qui est invoqué sur nous
q' pour autre chose : ayde-moy, mon Dieu, assiste-moy, car ie suis
tant affligé que plus n'en puis. Et cependant que ie faisois ce dis-
cours, traversant le bois fort espès et comme tissu de ronces et es-
pines, au dessous des hauts arbres, où il n'y avoit chemin ne sen-
tier aucun, à peine avoy-ie tracassé le chemin de demie heure,
quand ie vins à entendre un bruit comme de pleurs et gemissemens
d'hommes, qui estoyent à l'entour de moy. Et m'avançant au
nom de Dieu et en la confiance de son secours, ie descouvri l'un de
nostres, nommé le sieur de la Blonderie, et un peu arrière de luy,
un autre, nommé maistre Robert, assez cognu de no' tous, d'autant
qu'il avoit charge de faire les prières en nostre fort. Tost après nous
trouvasmes le laquais du sieur d'Ully, le neveu de M. Lebeau,
maistre Jaques Tousé, et plusieurs autres : et nous assemblez con-
férions de nos misères, en commun, en délibérions de ce que nous
aurions à faire pour sauver noz vies: l'un des nostres, assez estimé
d'estre fort exercé en leçon des Escritures saintes, proposa quasi en
ceste manière : Frères, nous voyons en quelle extrémité nous som-
mes, quelque part que nous tournions les yeux, nous ne voyons
PAR LE CH ALLEUX. 467
que barbarie. Le ciel, la terre, la mer, les bois, les hommes : bref
rien ne no' favorise : que savons-nous si nous rendansàla miséri-
corde de l'Espagnol, il nous fera grâce? Bien encore qu'il nous tue,
ce sera pour souffrir un peu de temps : ils sont hommes, et ce peut
faire que leur fureur appaisee, ils nous receuvront à quelque compo-
sition; autrement que pourrions-nous faire ? Ne vaut-il pas mieux
tomber en la main des hommes, qu'en la gueulle des bestes sauvages,
ou bien se laisser mourir de faim en ceste terre estrange ? Après
qu'il eut ainsi parlé, la pluspart de notre compagnie fut de son
advis, et loua son conseil. Nonobstant que ie remonstrasse la cru-
auté encore toute sanglante des adversaires, et que ce n'estoit point
seulement pour une cause ou débat humain qu'ils avouent exécuté
d'une telle fureur leur entreprise, mais principalement pour l'ad-
vertissement qu'on leur avoit donné, que nous serions de ceux qui
seroient reformez à la prédication de l'Évangile; que nous serions
lasches de regarder plnstost aux hommes qu'à Dieu qui fait vivre les
siens au milieu de la mort, et donne ordinairement son assistance
lorsque l'espérance des hommes est en défaut. Aussi alleguoy-ie
quelques exemples de l'Escriture à propos de Joseph, de Daniel,
d'Élie et des autres prophètes, mesme des apostres, comme de
saint Pierre et de saint Paul, qui tous ont esté tirez hors d'afflictions
voire par moyens extraordinaires et estranges au sens et à la raison
de l'homme : son bras, disoy-ie, n'est amoindri ni affoibli aucune-
ment, sa main est toujours une. Ne vous souvient-il point, disoy-ie,
de la fuite des Israélites devant Pharaon ? Quelle espérance avoit
le peuple d'eschapper des mains de ce tyran puissant et cruel? Il
leur marchoit quasi sur les talons. Devant eux ils avoyent la mer,
aux deux costez les montagnes inaccessibles. Quoy donc? celui qui
a ouvert la mer pour faire la voye à son peuple, et pour puis
après engloutir ses ennemis, ne pourroit-il nous conduire par les
lieux champestres de ce pays estrange ? Quoy que ietinse tels propos,
six de la compagnie suivirent la première proposition, et nous
abandonnèrent pour se retirer à la part de noz ennemis, espérant
trouver grâce devant eux; mais ils cogneurent incontinent et par
expérience, quelle folie c'est de se fier plus aux hommes qu'aux
promesses du Seigneur. Car estans sortis hors le bois, comme ils
descen ioyent au fort, ils furent incontinent saisis des Espagnols,
et traittez à la façon des autres. Ils furent donc esgorgez et mas-
sacrez, et puis trainez au bord de la rivière, où les autres tuez au
fort estoyent par monceaux.
468 VOYAGE EN FLORIDE
le ne veux pas ici me taire d'un exemple d'extrême cruauté,
laques Ribaut, capitaine de la Perle, tenoit les navires à l'ancre, à
cent paspres de ceste boucherie, où il receut beaucoup de ceux qui
eschapperent de ceste tuerie. Or les Espagnols ayant le cœur gros
à cause de leur victoire, et acharnez à partuer le reste des François,
braquèrent les canons du fort contre les navires et batteaux; mais
à cause du temps pluvieux, et que les canons aussi estoient mal
apprestez, ils ne feirent aucun dommage à nos gens; mais ils firent
marcher une trompette iusqu'à eux pour les sommer de se rendre.
Et quand ils veirent que cela ne les intimidoit aucunement, ils en-
voyèrent un de leurs hommes iusquesaux navires, mettant en avant
l'authorité de Don Pèdre de Malvando, coronal de leur compagnie,
pour composer avec noz gens, à telle condition qu'ils quittassent les
navires et qu'ils se retirassent avec les batteaux, leurs bagues sauves,
aux autres navires qui estoyent bas à l'anbouchure de la rivière,
distant du fort environ deux lieues, à quoy nos gens respondirent
qu'il y eust aucune guerre entre eux, que depuis six mois ils avoyent
reçeus commandement du Roy pour faire ce voyage, que tant s'en
faut qu'il fust entrepris pour faire tort ou exaction à aucun,
quand il leur estoit expressément défendu de Sa Maiesté, et mesmes
de son Admirai, de ne faire descente en aucune terre d'Espagne,
ni mesmes en approcher de peur de les offenser. Nous avons gardé et
observé inviolablement le commandement du Roy et ne pouvez dire
contre nous que nous ayons esté cause du massacre que vous avez
fait de nos hommes contre tout usage de guerre, ce qui nous fait seigner
le cœur et de quoy vous pourrez bien vous ressentir en temps et
lieu. Quant au navire que vous demandez, vous auriez plus tost noz
vies; et où vous n' voudrez parforcer, nous emploierons le moyen que
Dieu et nature nous a donné pour nous défendre. L'Espagnol re-
tourné rapporta que noz gens ne se mouvoyent pour rien, ains qu'ils
estoyent délibérez de se bien défendre. Lors ceste furieuse troupe
reietta sa colère et sanglant despit sur les morts, et les exposèrent
en monstre aux François qui restoyent sur les eaux, et taschoyent
à navrer le cœur de ceux desquels ils ne pouvoyent, comme ils
eussent bien voulu, desmembrer les corps ; car, arrachant les yeux
des morts, les fichoyent au bout des dagues, et puis avec cris, hur-
lemens et toute gaudisserie, les iettoyent contre nos François vers
l'eau.
Quant à nous qui demeurasmes au bois, nous continuasmes à tra-
verser, tirant à nostre iugement au plus près de la mer. Et comme
PAR LE CHALLKUX. k69
il pleut à Dieu de conduire noz pas et dresser noz voies, bientost
nous parvinsmes à la croupe d'une montagne, et de là commenças-
mes à voir la mer. Mais il y avoit encor grande distance; et qui
pis estoit, le chemin que nous avions à tenir se monstroit mer-
veilleusement estrange et difficile; premièrement, la montagne de
laquelle descendre il nous estoit nécessaire, estoit de telle hauteur
et si roide qu'il n'estoit possible à hommes, en descendant, se tenir
debout, et iamais n'eussions osé nous mettre à descendre sans l'es-
pérance que nous avrions de nous contretenir par les branches
des buissons qui estoyent fréquens sur le costau de la montagne, et
pour sauver la vie, n'espargnant point les mains, lesquelles nous
avions toutes gastees et sanglantes, mesmes les iambes et quasi tout
le corps deschiré. Or, descendus que nous fusmes de la montagne, no'
perdismes la veùe de la mer, à cause d'un petit bois qui estoit contre
nous planté sur une petite colline, et pour aller au bois il nous falloit
traverser une grande pree toute de vase et de fondrière, couverte
de roseaux et autres sortes d'herbes fort estranges; carie tuyau
estoit dur comme bois, et les feuilles nous découpoyent pieds et iam-
bes iusques au sang, estans tousiours en l'eau iusques au fourc, et
qui redoubloit nostre misère et calamité, la pluye tombait telle-
ment du ciel sur nous que, comme en un déluge, nous estions tout
ce temps-là entre deux eaux; et plus nous marchions avant, aussi
nous trouvions l'eau profonde. Et lors pensant bien estre au dernier
période de nostre vie, nous embrassasmes l'un l'autre, et d'affection
commune nous commençasmes à souspirer et crier au Seigneur, ac-
cusant noz péchez, et recognoissans sur nous la rigueur de ses iuge-
mens. Hélas ! Seigneur, disions-nous, que sommes-nous plus q' povres
vermisseaux de terre? Noz âmes, toutes altérées de douleur, se ren-
dent entre tes bras; ô Père de miséricorde et Dieu de charité ! délivre
nous de ce pas de la mort; ou si tu veux qu'en ce désert nous tirions
le dernier soupir de la vie, assiste-nous à ce que la mort, de toutes
choses la plus terrible, nous venant saisir, ne nous estonne davan-
tage, mais que nous demeurions fermes et stables au sens de ta fa-
veur et bienveillance que nous avons tant et tant esprouvee à cause
de ton Christ, pour donner lieu à l'esprit de Satan, esprit de deses-
poir et de deffiance; car, soit que nous mourions, nous protestons
maintenant devant ta maiesté, que nous voulons mourir à toy ; soit
que nous vivions, ce sera pour raconter tes merveilles au milieu de
l'assemblée de tes serviteurs.
Nos prières faites, nous marchasmes à grand' peine droit au bois
470 VOYAGE EN FLORIDE
tant que nous arrivasmes près d'une grosse rivière q' couroit au
milieu de ceste pree; le canal estoit assez estroit, mais fort profond,
et l'eau y coulloit de grande vitesse, d'autant que tout le champ
pendoit verslamer. Ce fut une autre augmentation de noz angoisses,
car il n'y avoit homme des nostres qui osast entreprendre à passer
la rivière à nage; mais en ceste confusion de noz pensées, quant
à trouver moyen de passer outre, il me souvint du bois que nous
avions laissé derrière nous; après avoir exhorté mes frères à patience
et à continuer à bien espérer du Seigneur, ie retournay au bois, et
y coupay une longue perche, avec un fust d'un fermoir assez grand
qui me demeura en la main, de l'heure que le fort fut pris, et retour-
nay aux autres qui m'attendoyent en grande perplexité. Or ça, dis-
ie, frères, essayons si Dieu, par le moyen de ce baston, nous vou-
dra donner quelque avantage à parfaire nostre chemin. Lors nous
couchasmes la perche dessus l'eau; l'un desnostres, et chacun à son
tour, le tenant par un bout et entrant en l'eau, portoit la perche
quant à soy; et au milieu du canal, comme nous en perdions la
veiie, le poussasmes de force assez près de l'autre rive, où il print
terre à l'aide des cannes et autres herbes qui estoyent de l'autre
bord; et, à son exemple, passasmes ainsi un à la fois; mais ce ne
fut pas sans grand péril et sans boire beaucoup de ceste eau salée,
voire et tellement que nous, venans à l'autre bord, nous avions le
cœur tout espousseté, et estions ainsi affadis comme si nous eussions
esté à demi noyés. Apres que nous fusmes revenus et que nous
eusmes repris courage, tendans toujours à ce bois que nous avions
remarqué proche de la mer, la perche mesme no' fut nécessaire à
passer un autre bras d'eau, qui ne nous donna pas moins de fascherie
que le premier; mais, grâces à Dieu, nous le passasmes et entrasmes
le soir mesme dedans le bois, où demeurasmes la nuict en
grande crainte et tremblement, estant debout contre les arbres. Et
combien que nous fussions travaillez tant et plus, si n'avions-nous
pas volonté de dormir. Car quel pourroit estre le repos des esprits
en telle frayeur. Mesmes no' vismes environ le poinct du jour une
beste grande comme un cerf, à cinquante passes près de nous, qui
avoit la teste fort grosse, .les yeux flamboyans et sans silles, les
oreilles pendantes, ayant les parties de derrière eminentes. Elle
nous sembla monstrueuse à cause de ses yeux fort estincellans et grans
à merveilles : laquelle toutesfois ne s'approcha de nous pour nous
faire aucune nuisance. Le iour venu nous sortismes du bois et revis-
mes la mer, à laquelle nous aspirions après Dieu, comme au seul
PAR LE CIIALLEUX. 471
moyen de sauver noz vies; mais nous fumes de rechef faschez et
troublez, car nous apperceusmes un pays de mareses et lieuxfangeux,
plein d'eau et couvert de roseaux, comme celui que nous avions
passé le jour précédent. Nous marchasmes donc au travers de ceste
pree, et assez près de la route que nous avions à faire. Nous apper-
ceusmes parmi les roseaux une troupe de gens que nous estimions
estre de prime face noz ennemis, qui fussent là venus pour nous
coupper chemin ; mais quand nous eusmes veu de près que ils es-
toyent désolez comme nous, nuds et effrayez, nous entendismes in-
continent qu'ilz estoient de noz gens; aussi estoit-ce le capitaine
Lauduniere, sa fille de chambre, Jacques Morgues de Dieppe, Fran-
çois Duval de Rouen, le fils de la Couronne de fer de Rouen, Nigaise
delà Crotte, Nicolasle menuzier, le trompette du sieur de Lauduniere
et autres, qui tous ensemble, faisoyent le nombre de vingt-six
hommes. Sur la délibération dece que nous avions à faire, deux de
noz gens montèrent au couppeau de l'un des arbres le plus haut,
et descouvrirent l'un de noz petits navires, qui estoit celui du capi-
taine Maillard, an quel ils donnèrent le signal, pour lequel il fut adverti
que nous avions besoin de son secours. Lors il nous fait arriver sa petite
barque; mais pour approcher du rivage il nous estoit nécessaire de
traverser des roseaux et autres deux rivières semblables à celles
que nous avions passées le jour procèdent. A quoi nous furent gran-
dement utiles et nécessaires la perche que i'avoye couppee l'autre ma-
tin, et deux autres desquelles ceux du sieur de Lauduniere avoyent
fait provision, et vinsmes après près de la barque, mais le cœur
nous faillit et de faim et de travail, et fussions demeurez là, sinon
que les matelots nous eussent preste la main, qui se monstrerent
fort secourables, et nous portèrent les uns après les autres iusques
dedans la barque, et nous rendirent tous au navire où nous fusmes
bien et chèrement receus ; ils nous donnèrent pain et eau, et après
avoir mangé nouscommençasmes petit à petit àreprendre force et^vi-
gueur quinousfutargumenttrès certain derecognoistrele salut du Sei-
gneur, lequel nous avoit sauvez contre l'espérance d'une infinité de
dangers de mort, desquels nous avions]esté environnez et assiégez de
toutes parts, pour luy en rendre grâces et louanges à iamais. Nous
passasmes ainsi toute la nuict, racontans les merveilles du Seigneur,
et nous consolasmes les uns les autres en la souvenance de nostre
salut. Et, le iour estant venu, laques Ribaut, capitaine de la Perle,
nous aborda pour conférer avec nous de ce que nous pourrions
faire, et du moyen que nous pourrions tenir pour sauver le reste de
472 VOYAGE EN FLORIDIÎ
noz hommes et les vaisseaux. Et alors il fut remonstré le peu de
vivres que nous avions, noz forces rompues, noz munitions et ap-
parats de défense saisis, l'incertitude de Testât de nostre coronal, ne
sachant s'il estoit eschoùé en quelque costé, au loin arrière de nous,
emporté de la tourmente. Nous conclûmes donc que nous ne pour-
rions mieux faire que d'essayer de retourner en France, et furent
d'advis les plus grands de nostre compagnie de séparer en deux
parties ceux qui estoyent eschappez de laiournée du fort, et que l'une
demeurast en la Perle, et l'autre se retirast sous la charge du capi-
taine Maillard. Or le ieudi, vingt cinquième iour du mois de sep-
tembre, nous partismes de ceste coste à la faveur d'un gros vent
du nord, estans délibérez de nous retirer en France; et, dès le pre-
mier jour, noz deux navires ont esté tellement escartez, que plus ne
nous sommes entre-trouvez sur les eaux.
Nous singlasmes cinq cens lieues assez heureusement; et alors,
un matin, environ soleil levant, fusmes assaillis d'un navire Espa-
gnol, lequel nous soutinsmes au possible, et les canonnasmes d'une
telle sorte que nous les rendismes subiects à nostre dévotion et les
batismes tellement qu'on voyoit le sang regorger par les naugeres;
nous les tenions ainsi comme rendus et descendus tout bas; mais il
n'y avoit aucun moyen de les cramponner, à cause du temps qui
estoit fort impétueux ; car il y avoit danger en les cramponnant
s'entrefroisser, qui eust esté pour nous enfondrer et faire couler
bas, eux aussi se contentans de ceste charge nous donnèrent congé,
et les laissasmes ioyeux, et remercians Dieu, de ce qu'aucun de
nous ne fut blessé en ceste escarmouche ne tué , si non nostre cui-
sinier. Le reste de nostre navigation a esté sans aucune rencontre
d'ennemis; mais nous avons esté fort tourmentez des vents, qui
nous ont maintes fois menassez de nous jetter à la coste d'Hespagne,
qui eust esté le comble de noz malheurs , et la chose que nous
avions en plus grande horreur. Nous avons aussi enduré sur les
eaux beaucoup d'autres choses, comme froit et faim, car, il faut
bien entendre que nous autres qui estions eschappez de la terre de
la Floride , n'avions pour tout vestement ou accoustrement, tant
pour le jour comme pour la nuict , fors que la simple chemise, ou
quelque autre petit haillon, qui estoit bien peu de chose pour nous
défendre à rencontre de l'iniure du temps : et qui pis est, le pain
que nous mangions , nous le mangions fort escharsement , et es-
toit tout corrompu et gasté , mesmement aussi l'eau que nous
avions estoit toute empuantie , de laquelle néantmoins no' n'a-
PAR LE CUALLKUX. 473
vions pour tout le long de la iournée que plein une petite tasse.
Ceste mauvaise nourriture a esté cause que nous estans des-
cendus à terre , sommes tombez en beaucoup de diverses maladies ,
lesquelles ont emporté plusieurs des hommes qui estoyent en nostre
compagnie, et fusmes pour la fin de ceste navigation périlleuse et
lamentable, rendus à la coste de la Rochelle, où nous avons esté
receus et traittez fort humainement et gracieusement de habitants
du pays et de ceux de la ville, nous donnant de leurs biens autant
que nostre nécessité le requéroit : et assistez que avons esté de leur
grâce, nous avons eu assez de quoy chacun retourner en son pays.
Nous avons dit de Iean Ribaut qu'il s'embarqua avec l'eslite de
nos soldats pour aller trouver les Espagnols , et les ayant cercliez
par l'espace de cinq jours ne les trouva pas, mais il rencontra l'Ad-
mirale de son équippage, nommée la Trinité, et résolu de continuer
à défendre la coste contre la descente des Espagnols, ignorant ce qui
nous estoit advenu au fort, entra dedans : pour, selon la disci-
pline ordinaire en mer, mieux commander à tous ses hommes : le
temps leur estoit fort fascheux, d'autant que le vent estoit merveil-
leusement impétueux, et plouvoit incessamment. Le cinquième iour
la tempeste se redoubla, et les pressa de telle sorte, qu'onques ne se
peurent garder d'estre eschouez à la coste, au dessus de la rivière
de May, environ cinquante lieues : les vaisseaux furent tous rompus,
et leurs munitions perdues : les hommes toutes fois vindrent tous à
terre, réservé le capitaine La Grange, qui se jetta sur un mast, et
fut englouti des eaux : homme entre les autres lequel est à regretter,
tant pour le bon conseil et adresse qui estoit en luy, que aussi pour
les fruicts de son aimable accointance, tant il estoit commode à
dresser les hommes pour les rendre vertueux et semblables à luy.
Noz gens alors estans sauvez à terre de la furie des ondes , se
trouvèrent incontinent en une autre fascherie : car à la faim qui
les tenoit ils n'avoyent aucun remède, sinon qu'ils le prinssent tel
que la terre le leur présentoit, c'est à savoir, herbes, racines ou
autres telles choses, desquelles ils pensassent appaisser leur abbayant
estomach. Il n'y avoit aussi de quoy satisfaire à leur soif : sinon
des vieilles cisternes, où l'eau estoit fort trouble, mesmement l'es-
cume qu'elle iettoit, ; pouvoit tant seulement au regarder faire des
plus sains les plus malades : neantmoins la rage de leur grande fa-
mine les emportoit à tout avaler, combien qu'il leur semblast fort es-
trange, et furent en telle misère l'espace de huict iours entiers. Le
neufième iour ils trouvèrent d'aventure une barque assez petite, et
kïïk VOYAGE EN FLORIDE
furent de cela aucunement recréez, espérans que par ce moyen ils
pourroyent faire entendre leur naufrage à ceux du fort. Or entre
eux et le fort , il y avoit distance de douze lieues par terre , et cin-
quante par mer, et eust fallu qu'ils eussent traversé la rivière des
Dauphins qui est fort profonde et large, environ d'un grand quart
de lieue, parquoy sans vaisseau ce leur estoit une chose impossible
de passer outre. Quand donc ils eurent recouvré la barque, ils la cal-
fadèrent de leurs chemises en lieu d'estouppcs. Adonc le capitaine
Iean Ribaut , de sa grâce et modestie accoustumée, en appela plu-
sieurs de son conseil, et leur fist environ telle remontrance : Com-
pagnons et amis, il n'y a moyens de continuer la vie en telles misères
et calamitez : la mort nous seroit plus à souhaitter, que de vivre
estans chargez de telles afflictions, sinon que nostre bon Dieu nous
a donné la foy de sa providence, pour attendre le secours tel qu'il
luy plaira nous donner, et cependant c'est à nous d'employer tout
nostre entendement, si nous pourrons trouver l'issue de ces an-
goisses. Te suis d'advis qu'il y en ait quelques uns d'entre nous, les-
quels par ceste petite barque tendent par devers le fort, à fin d'a-
vertir noz gens qu'ils nous viennent donner secours en ceste
extrême nécessité. Et sur le champ iettant grosses larmes com-
mença à invoquer le nom de Dieu , se prosternant à terre, et tous
ceux aussi de sa compagnie. Les prières estant faites, ils commen-
cèrent à regarder qui seroit le plus idoine à faire le voyage; et
nommèrent Thomas le Vasseur de Dieppe, à qui Iean Ribaut donna
charge, qu'au plus tost il fist entendre à nos gens en quel désastre
ils estoyent tombez, et allèrent avecques luy, Vincent Simon, Michel
Gonor et autres jusqu'au nombre de seize. Noz gens, comme i'ay
dit ci devant, estoyent du costé de la rivière au delà du fort, et le
iour mesme veirent de l'autre costé vers le fort une trouppe
d'hommes en armes, l'enseigne desployee. Après qu'ils eurent
cognu par conjectures, autant qu'ils en peurent prendre, en telle
distance de lieu , que c'estoyent Espagnols, noz François en telle
abysme d'angoisse, pour extrême recours envoyèrent à nage quel-
ques uns de la compagnie, pour leur faire offre de se rendre leurs
vies sauves. Les déléguez furent reçus de prime face assez humai-
nement. Le capitaine de ceste compagnie espagnole, lequel se faisoit
nommer Vallemande, protesta en foy de gentilhomme, chevalier
et chrestien , de sa bienveillance envers les François , mesmement
aussi que c'estoit la façon qui avoit esté de tout temps pratiquée en
la guerre que l'Espagnol victorieux se contentast, à l'endroit du
PAR LE ClIALLEUX. 475
François principalement, sans passer plus outre : exhortant en tru-
chement, afin q' tous fussent persuadez de ceste belle promesse, que
iamais il ne voudroit faire faire en cest endroit, de quoy les nations
se puissent en. après ressentir, et prestement fist accoustrer une
barque, en laquelle il commanda qu'il y eust cinq hommes Espagnols
qui entrassent dedans, et qu'ils passassent outre à noz gens, ce qu'ils
firent. Or estans passez et la harangue faite de la part du capitaine
Vallemande, le capitaine Iean Ribaud entra des premiers dans la
barque avec les autres, jusques au nombre de trente, qui fut receu
de Vallemande assez humainement , mais les autres lesquels es-
toyent de sa compagnie furent menez assez loin arrière de luy et
liez tous , deux à deux, les mains derrière le dos.
Alors le reste des nostres passoit, trente à la fois, cependant que
Vallemande faisoit entretenir de paroles feintes et simulées ce bon
capitaine Iean Ribaut, lequel s'attendoit simplement à la foy de ce
Vallemande, à laquelle il s'estoit rendu. Or les nostres estans tous
passez furent ainsi liez ensemble deux à deux, et comme ils estoyent
tous ensemble , François et Espagnols, cheminoyent vers le fort :
le capitaine Iean Ribaud et autres nommeiment le sieur d'Ottigny,
quand ils veirent ainsi les nostres estans couplez ensemble, commen-
cèrent à changer de couleur, et de rechef se recommandèrent à la
foy dudit sieur de Vallemande qui les asseuroit : leur disant, que
ces lieus estoyent seulement pour les mener iusques au fort en as-
seurance et que là il leur tiendroit ce qu'il avoit promis : et comme
ils estoyent assez près du fort, il commença à s'enquérir de ceux
qui estoyent matelots, charpentiers de navire, canoniers et autres,
lesquels seroyent utiles aux offices de la marine, lesquels estans
choisis se trouvèrent le nombre de trente hommes, et bientost après
voici une compagnie du fort, laquelle compagnie venoit à rencontre
de noz gens, lesquels on faisoit marcher arrière du sieur de Valle-
mande et de sa compagnie, ainsi comme on feroit un trouppeau de
bestes lequel on chasseroit à la boucherie, lors à son de phiffres ,
tabourins et trompes, la hardiesse de ces furieux Espagnols se des-
bende sur ces povres François , lesquels estoyent liez et garottez :
ia c'estoit à qui donneroit le plus beau coup de picque, de hallebarde
et d'espée, de sorte que en demye heure ils gagnèrent le champ et
emportèrent ceste glorieuse victoire, tuans ceux la vaillamment qui
s'estoyent rendus, et lesquels ils avoyent receu à leur foy et sauve-
garde.
Or durant ceste cruauté le capitaine Iean Ribaud fait quelques
476 VOYAGE EN FLORIDE PAR LE C HALL EUX.
remontrances à Yallemande, pour sauver sa vie : mesmes le sieur
d'Ottigny se iettant à ses pieds, l'appelloit de sa promesse : mais
tout cela ne servit de rien : car leur tournant le dos marcha quel-
ques pas arrière d'eux, et l'un de ses bourreaux frappa par derrière
d'un coup de dague le capitaine Iean Ribaud, tellement qu'il le fist
tomber par terre, et puis bien tost après redoubla deux ou trois
coups, tant qu'il luy eust osté la vie.
Voilà quel a esté le traitement que les nostres (lesquels s'estoyent
endus sous ombre de bonne foy) ont reçu de l'Espagnol et pour
combler leur cruauté et barbarie : ils ont rasé la barbe du lieute-
nant du Roy, pour faire monstre de leur expédition et l'ont bien tost
après envoyée à Civile (1), ainsi comme aucuns de noz matelots ré-
servez et employez pour ce mesme voyage, nous ont ces iours passez
fidèlement raconté , nommément Christophe le Breton du Havre de
Grâce, lequel s'est secrettement retiré de Civile à la ville de Bour-
deaux, et s'est fait porter par les navires de Bourdeaux à Dieppe, et
pour le trophée de leur renommée et victoire, démembrèrent le corps
de ce bon et fidèle serviteur du Roy , et firent de sa teste quatre
quartiers lesquels ils fichèrent en quatre picques, et puis les plan-
tèrent aux quatre coings du fort.
(1) Se ville.
VI.
REOUESTE AU ROY
FAITE PAR LES FEMMES VEFVES
ENFANS ORPHELINS, PARENS
ET AMIS DE SES SUIETS
ONT ESTÉ CRUELLEMENT MASSACREZ PAR LES HESPAGNOLS
EN LA FRANCE ANTARTIQUE , NOMMÉE LA FLORIDE
Sire, il y ha une infinité de povres et misérables personnes,
femmes vefves et enfans orphelins, tous vos suiets et vassaux qui se
présentent aux pieds de Vostre Maiesté, les larmes aux yeux, avec
l'entière obéissance et naturelle subiection qu'ils vous doivent et
portans en leur main, devant Yostre Excellence et Grandeur, un
pitoyable discours de leurs très justes complaintes et doléances
ou plustost le triste spectacle oupourtrait visible de leurs pères, leurs
maris, leurs enfans, leurs frères, leurs neveux , cousins et alliez,
jusques au nombre de huict ou neuf cens hommes que femmes et
enfans, quasi tous massacrez et taillez en pièces en la terre de
Floride par le capitaine Pétremclaude (1) et ses soldats Hespagnols.
Et d'autant que l'outrage du faict est assez odieux et trop vilain de
soy-mesme, et que le sang de vos povres suiets ainsi traistreusement
respandu crie vengeance devant Dieu, c'est à Yostre Maiesté , Sire,
de considérer, s'il vous plaist, que comme il vous ha establi pour
souverain Roy et baillé l'obéissance de tant de peuples en main
pour les régir par bonnes loix et les maintenir et défendre sous
vostre sauvegarde, aussi les povres -supplians n'ont autre attente et
(1) Le nom de Menendez est singulièrement défiguré.
478 REQUESTE AU ROY
recours (après Dieu) qu'à implorer vostre aide et protection, et sup-
plier très-humblement Yostre Maiesté de leur tendre la main , les
redresser et soustenir, mesmement au temps que la playc saigne
encore de leurs angoisses ; bref, leur assister avec telle douceur et
consolation que l'embrassement du père apporte à ses propres en-
fans, ou le bon visage du maistre à ses affectionnez et fidèles servi-
teurs. Et de faict, leurs plaintes ne sont moins dignes de commiséra-
tion et pitié que la cruauté de Pétremclaude, Hespagnol , est
contraire à toutes factions de la guerre et à toutes loix et ordon-
nances qui jamais ayant esté receiies de Dieu ne des hommes. Et
pour vous le faire entendre en particulier, Vostre Maiesté, Sire, est
bien informée que vos subiets ont esté envoyez par vous en ladite
Floride sous vostre authorité, et suivant vostre commandement
exprès et par vertu de vos lettres patentes, en forme de commis-
sion et congé , portées par Iean Ribaut. Lesdits vassaux, arrivez
audit lieu de la terre de Floride, ont esté furieusement envahis par
cinq navires hespagnols, dont le plus grand estoit du port de huict
cens tonneaux et les autres de moyen port; les gens desquels ont
premièrement pris le fort qui avoit esté construit en vostre nom
par les François, et les hommes, femmes et enfans trouvez dedans
ledit fort ont esté par lesdits Hespagnols tuez et meurtris sans les
prendre à merci; au contraire, monstroyent les corps des petits en-
fans transpercez, plantez au bout de leurs picques; et secondement
ont fait tuer et massacrer ledit Ribaut et toute sa compagnie, de
sept à huict cens hommes contre l'asseurance et la foy qu'ils luy
avoient promise de leur sauver la vie, les ayans liez bras et mains
par derrière, appelans vos subiets meschans bougres, ladres, lar-
rons François, et le tout en la présence et devant les yeux dudit Ri-
baut. Lequel, pour l'horreur dudit massacre, se vouloit approcher
dudit Pétremclaude pour se mettre en sa protection, et néantmoins
ledit Pétremclaude l' avoit repoussé, et fait tuer à l'instant par un
de ses soldats, qui lui bailla un coup de dague dans le corps par
derrière, duquel coup ledit Ribaut tomba par terre; et estant tombé,
ledit soldat lui bailla encore un coup dedans le corps par devant, en
sorte que ledit Ribaut demeura mort en la place. Et ce fait, ledit
soldat luy coupa la teste , luy raza le poil de la barbe et partit la
teste en quatre quartiers , qui furent plantez sur quatre picques au
milieu de la place où les François estoyent morts.
Finalement ledit capitaine Hespagnol envoya une lettre au Roy
d'Hespagne, et fit enclore dedans ladite lettre le poil de la barbe
FAITE PAR LES FEMMES VEFVES. 479
dudit Ribaut; que Pétremclaude avec ses gens, faisant recevoir
une honte avec telle bravade aux serviteurs d'un Roy si puissant et
si renommé , veut bien qu'on entende qu'il aime peu l'honneur et
craint encore moins la force et la rencontre du maistre. Vostre
Maiesté, d'autre part, n'ignore pas que, pour mieux triompher
d'une meschanceté et redoubler l'outrage de ce crime tant exécrable,
mesme après la mort, on s'est joué et fait comme une moquerie
de la teste et du poil de celuy qui n'estoitrien moins que vostre lieu-
tenant général, et que le papier d'une missive a servi de plat pour
faire un présent du poil de sa barbe.
Toutesfois c'est chose incroyable qu'un Roy ne prince chrestien,
ne payen quelconque , voulust avouer ledit Pétremclaude pour un
faict de cruauté si barbare et qui surpasse la rage et fureur des
tygres et lions, et d'autant plus exécrable que l'exécution s'en est
faite en plein jour de paix, à trefve et appointement d'amitié, sans
guerre ouverte de vostre part contre une nation ne seigneurie
quelconque. Et néantmoins les Hcspagnols y ont mis la main,
voire sur les lieux et personnes qui de rien ne touchent ne appar-
tiennent à autre qu'à vostre sceptre et couronne, sinon que Pé-
tremclaude volust dire que la force d'un estranger ha lieu contre
le Roy pour usurper ce qui est vostre, ou s'approprier la puissance
de commander en vostre place , ou bien se donner l'autorité des
lettres, et le regard ou soin de chastiment et correction sur eux,
comme Dieu vous a commis pour subiects, avec un lien si estroit de
subiection, d'obéissance et naturelle affection envers vous, que plus-
tost ils mourroyent de mille morts que de condescendre à l'opinion
de changer de maistre, ni baisser le col sous la merci d'autre joug
à nouvelle principauté.
Si doncques Pétremclaude est désavoué, son maistre n'a que
dire qu'il n'en fait ou vous laisse faire la justice, avec satisfaction
ou réparation telle qu'à vous appartient, vous remettant et quittant
au surplus la jurisdiction et possession de ladite terre de la Floride,
qui de long temps vous estoit occupée et emparée par vos subiets,
en vostre nom et sous le titre et authorité de vostre sceptre et cou-
ronne. Ioinct que vosdicts subiets n'y ont pas esté chassez ni rédigez
comme fugitifs ou forbannis, mais comme ambassadeurs, officiers
et ministres de Vostre Maiesté, et tels recogneus et advouez par vos
lettres patentes de commission dudict Ribaut, tenu et réputé en
ceste part comme vostre personne mesme. Et combien que cette
indignité soit atroce de soy-mesme, si est-ce qu'elle redouble quand
480 REQUESTE AU ROY
elle demeure impunie, et cela augmente le déshonneur et estend le
scandale plus loin quand les meurtriers, violateurs de la foy pu-
blique , sont impunément soustenuz et nourris en leur malice et
authorisez.
Ce que vostre débonnaireté , Sire, ne voudra iamais faire, ains
embrassera le fait et la querelle de ses povres subiets ainsi inius-
tement outragez au préjudice de toutes loix , avecques si grande
cruauté qu'il semble que ce soit pour dissoudre les liens de toute
société humaine et rompre l'ordonnance de Dieu ; si bien que ledit
Pétremclaude voudroit par sa ruse faire perdre toute occasion de
modestie, quand iusques à l'extrême la patience est blessée.
Les Carthaginois et peuples affricains ont receu grand blasme et
vitupère de rompre leur foy contre tout propos, quand l'occasion
s'est offerte à leur avantage. Les Romains ont tellement tenu la
leur que mesmement ils la gardoyent à leurs propres ennemis.
Pleust à Dieu qu'on peust donner aujourd'huy telle louange à Pé-
tremclaude et à ceux de sa maison, qui se sont légèrement dispensez
de rompre leur foy et promesse, jurer par hypocrisie, en abusant
du nom de Dieu , comme pour le faire compagnon de leur traistre
desloyauté ! Que si Dieu se sert quelquefois des meschans et leur
lasche la bride pour accomplir la mesure de leur forcenerie, comme
les Cananéens, il n'est pourtant suiet à la force des hommes, ains
comme il est plus fort que tous, aussi il fortifie les plus foibles et
nous solicite et poursuit de faire nostre devoir, afin de n'oublier la
rigueur de sa justice et vengeance sous ombre de sa douceur et
miséricorde. Tant y ha que, comme en un mesme acte les crimes
et forfaits des hommes se déclarent et la justice de Dieu se pro-
duit, ainsi l'advertissement leur est propre de ce qui est dit que
Dieu besongne aux cœurs des meschants comme il luy plaist, et
néantmoins leur rend selon leur desmérite.
Sire, vous avez ouy quels gémissemens et regrets, quelles larmes
et plus tost quels derniers soupirs accompagnent le triste souvenir
de nostre misère et calamité ; le piteux discours et progrés de l'au-
dacieuse et scandaleuse entreprise de Pétremclaude, les marques
de son injustice et tyrannie resprouvée par toutes les loix, les tristes
vestiges de son infidélité et trahison, le mespris intolérable qu'il ha
fait de vostre authorité et grandeur; bref, le meurtre et cruauté
commise à rencontre de vos serviteurs et subiects, tous ou la plus-
part vertueux et vaillans capitaines, gens d'honneur et bonne re-
nommée, gens qui estoyent pour servir de muraille vive à l'entour
FAITE PAR LES FEMMES VEFVES. 481
de Vostre Maiesté et faire teste et frontière à tous ennemis de vostre
Estât; par quoy, s'il fut iamais mémoire d'humaine compassion et
miséricorde, les supplians espèrent que Dieu par sa bonté en tou-
chera si vivement vostre cueur, que Yostre Maiesté se voudra res-
sentir de nos iustes doléances et pitoyables complaintes, embrassera
nostre fait pour en rendre iustice, et pour cest effect nous tendra la
main de sa faveur et protection , qui sera une œuvre de pitié digne
de vostre vocation et un effect de charité envers vos propres sujets,
pour adoucir l'amertume de leurs afflictions et tesmoigner leur
innocence à toute la chrestienté. Et par ce moyen, serez aimé et
receu de toute nation non seulement comme Roy, mais comme père
de vostre peuple.
LA FLORIDE.
31
VII
LA
REPRINSE DE LA FLORIDE
PAR
LE CAPPITAINE GOURGUE
I. Entre plusieurs singularitez incongneues (1) aux siècles passez
que Dieu a réservées pour les hommes de ce temps, la plus admi-
rable à monadvis est une quatreiesme (2) partie de la terre descou-
verte depuis quatre vingts ans aussy grande , en plus que les trois
jà congneues (3) et descrites par les anciens, et une infinité de belles
isles qui sont autour de ceste nouvelle terre, dont nous sont adve-
nues (4) infinies commoditez : et entre autres ceste-cy, que les
hommes studieux n'estimeront la moindre. Que la géografie aupa-
ravant manque de moitié , par ce moien h'a (5) maintenant reçue
son accomplissement et perfection : et l'histoire naturele des ani-
maux, des plantes, de la pierrerie, et des métaulx en a esté de
beaucoup augmentée. Plusieurs belles choses que les anciens
avoient plustost conclues par ratiocination, que congneues par ex-
périence en ont esté confermées, comme : qu'il y a des antipodes;
et (6) (ce qu'à peine eust-on osé espérer) qu'on peult y aller et venir,
négotier, traffiquer (7) et contracter avec eulx. Beaucoup d'erreurs
invétérées en ont aussi esté convaincues, comme que la terre entre
les deux tropiques fust inhabitable , stérile et bruslée : où elle s'est
(1) Manuscrit 2145, inconneûes.
(2) Id : quatrième.
(3) Id : conneûes.
(4) Id : advenuz.
(5) Id : a.
(6) Manuscrit 3384 : et non-seulement cela mais aussi ce qu'à peine.
(7) Manuscrit 2145 : trafficquer.
484 REPRINSE DE LA FLORIDE
trouvée très peuplée et plus fertile et tempérée qu'elle n'est es ré-
gions mesmes que iusques icy ont eu la réputation et le nom de tem-
pérées.
II. Ceste descouverte aiant esté faicte par Chistofle Colomb gene-
vois l'an mil quatre cens quatre-vingts et douze, les princes (1) qui
pour lors en furent les premiers advertiz et qui en estoyent les plus
près, envoierent tout aussi tost chacun en son endroict pour s'em-
parer de ce pays le plus (2) qu'ils pourroient , et iouir seulz ou les
premiers des grandes richesses dont on leur avoit faict rapport,
lesquelles ont depuis surmonté leur expectation et celle de tous les
hommes. Mais, ce pays estant si grand comme nous avons dit tout
ce qu'ils ont peu faire c'a esté d'en avoir une grande partie , et des-
couvrir les meilleurs endroictz pour s'y arrester, et y peupler. Et
après en avoir occupé aultant qu'ils ont peu , il est resté du pais (3)
encores plus que tous les princes de l'Europe n'en pourroient tenir.
En ce pais vuide et non occupé par eulx estoit la Floride. Au com-
mencement du règne du Roy Charles IX (4) à présent régnant que
les François y allèrent et en prinrent possession pour le Roy y éri-
geant (5) deux collonnes de pierre avec la devise de Sa Maiesté. Et
y aians basti (6) ung fort sur la rivière de May près de la mer, et s'y
estans accomodez de maisons pour le nombre qu'ils estoient, y com-
mandèrent au gré mesmes des Indiens iusques en l'an mil cinq cens
soixante quatre (7) , que les Espaignols ialoux de ce que les Fran-
çois (8) voulloient part en ce nouveau monde, se délibérèrent d'exé-
cuter sur eulx en trahison ce qu'ils n'esperoient pouvoir faire en
gens de bien. Et souz couleur de la paix et alliance qui estoit entre
les Rois très chestien et catholique, estans descenduz à la coste de
la Floride avec grand nombre de navires (9) au mois de septembre
dudit an quinze cent soixante quatre demandent à parler au cappi-
taine IehanRibault, lieutenant du Roy, et nouvellement arrivé en ce
(1) Manuscrit 388ft ; les roys d'Espaigne et de Portugal, qui en sont les plus près,
et qui en furent, etc.
(2) Manuscrit 21 &5 : aussytost.
(3) ld. : du pays.
(éi) ld. : neufieme.
(5) Erigeans.
(6) Basty.
{!) Le manuscrit 3884 omet ce mot.
(8) Manuscrit 2145 : vouloient.
(9) Cette phrase est omise dans le manuscrit 3884. Aussi bien l'indication est
inexacte : car le massacre n'eut lieu qu'en 1565.
PAR LE CAPP1TAINE GOURGUE. 485
pais de la Floride avec puissance et commission de Sa Maiesté, le-
quel (1), estant venu àeulx à la bonne foy est massacré par eulx traî-
treusement (2) et cruellement avec toute sa compaignie, puis cestrais-
tres (3) et meurtriers vont vistement trouver les autres François qui
estoient autour du fort en peu de nombre, ne se doubtans d'aucune
trahison, et les tuent, entrent dans le fort et s'en emparent, et quand
ilz ne trouvent plus d'hommes se iectent (4) sur les pauvres femmes,
et après avoir par force et violence abusé de la pluspart, les assu-
ment (5) toutes et couppent la gorge aux petits enfans indifferam-
ment. Or, il faut noter que quand ils se veirent au dessus des Fran-
çois, ils enprinrent envie le plus qu'ils peurent, et les aiant gardez
trois iours sans leur rien donner à manger et les aiant faict en durer
tous les tourmens et toutes les mocqueries dont ils se peurent adviser,
ils les pendirent à des arbres qui estoient auprès du fort. Mesmes ils
escorchèrent le lieutenant (6) du Roy, et en envoïerent la peau au
Roy d'Espaigne , arrachèrent les yeulx qu'ils avaient meurtris , et
les aiant fichez à la poincte de leurs dagues faisoient entre eulx à
qui plus loing les ietteroit (7).
III. Les nouvelles de ce cruel (8) massacre estans apportées en
France, les François furent merveilleusement oultrez d'une si lasche
trahison et d'une si détestable cruaulté ; et principalement quand ils
entendirent que les traistres (9) et meurtriers au lieu d'estre blasmez
et punis en Espaigne, y estoient louez et honorez des plus grands estats
et honneurs (10). Tous les Françoys s'attendoient qu'une telle injure
faicte au Roy et à toute la nation françoise seroit bien tost vengée
parauthorité publique : mais ceste attente les aiant frustrez l'espace
de (H) trois ans, ils souhaitoient qu'il se trouvast quelque particu-
lier qui entreprist (12) un acte si nécessaire pour l'honneur etréputa-
(1) L'ordre des événements est interverti : car Ribaut ne fut massacré qu'après la
paix de la Caroline. Voir ci-dessus, p. 227.
(2) Manuscrit 2145 : trahistreusement.
(3) Id. : trahistres.
(4) Manuscrit 3884 : se iettarent.
(5) Manuscrit 2145 : assomment.
(6) Manuscrit 3884 : le capitaine Jehan Ribault.
(7) Ces détails sont omis dans le manuscrit 3884.
(8) « Cruel » manque dans le même manuscrit.
(9) Manuscrit 2145 : trahistres.
(10) Cf. lettres de Fourquevaulx.
(11) Omis dans le manuscrit 3884.
(12) Manuscrit 2145 : entreprint.
486 REPRINSE DE LA FLORIDE
tiori de la France. Il n'y avoitceluy qui n'eust bien voulu avoir le
louange d'avoir parachevé une telle entreprise; mais il y avoit tant
de difficultez et si grandes que l'amertume d'icelles degoustoit (l)un
chacun de la doulceur de ceste louange ; la chose ne se pouvoit faire
sans une grande despence, tant pour la construction et équipage des
navires, que pourles'armes, vivres et paiement des hommes de guerre
et mariniers qu'il y falloit , peu (2) de gens peuvent, moins encore
veullent faire de si grands fraiz, davantage l'événement pour infinies
considérations en estoitfort incertain, hazardeuxet périlleux , et qui
pis est on ne voioit poinct que ceste entreprise estant mesme con-
duicte(3) et exécutée sagement et heureusement peustestre exempte
de quelque calomnie. Ainsy il estoit fort difficile de trouver qui vou-
lust racheter ceste calomnie'(4) avec la perte de ses biens, et avec une
infinité d'aultres incommoditez et périls. Touttefois (5) lecappitaine
Gourgue, gentilhomme gascon, incité du zèle qu'ilatousiours eu au
service de son Roy, où il s'est continuelement employé dés son
ieune aage tant en France qu'en Ecosse (6) , Piedmont et Italie, se-
lon que les affaires se sont présentez soit par mer ou par terre, fer-
mant lesyeulx à toutes ces difficultez qu'il prévoioit bien , entreprit
d'exécuter ceste si iuste vengeance, ou de mourir à la poursuicte (7).
IV. Le cappitaine Gourgue doncq au commencement de l'année
mil cinq cens soixante sept voiant que son service n'estoit requis
de par deçà, le royaulme estant paisible dedans et dehors, et n'y
aiant encores aucune apparence des guerres civiles qui se renou-
vellerent neuf mois après (8), résolut d'aller à la Floride tenter s'il
(1) Manuscrit 2145 : desgoustoit.
(2) Dans le Manuscrit 388U : Peu de gens moins encore peuvent et veullent, etc.
(3) Manuscrit 2145 : conduicte.
û) Id. : Calomnye, le manuscrit 3884 ajoute : ny mesmesde quelque dangier.
(5) Manuscrit 2145 : toutefois.
(6) Id. : Eccosse, Pyemont.
(7) Id. : poursuitte : toute cette phrase est modifiée par le manuscrit 3884 : tou-
tefois le cappitaine Gourgue, gentilhomme gascon de la vicomte de Marsan, fermant
les yeux à toutes ces difficultez qu'il prevoyoit bien, entreprint d'exécuter si iuste
vengeance, ou de mourir à la poursuite; lequel pour s'estre dès son ieune aage con-
tinuellement employé au service du Roy a adiousté à son naturel hardy et courageux
une singulière cognoissance et expérience du fait de la guerre, non-seulement par
terre, ce qui il a de commun avec beaucoup de sages capitaines de ce royaume,
mais aussy par mer, en quoy il n'ait guières de périls. Cela aussi faisoit que plusieurs
avant sa délibération avoient les yeux iettez sur luy, estimans que la louange d'une
telle entreprise et exécution luy estoit destinée.
(8) En 1563, après la rupture de la paix d'Amboise.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 487
pourroit venger l'iniure faicte au Roy et à toute la France. Et en-
cores qu'il commençast à faire ses préparatifz dès le commence-
ment de l'année, toutesfois il ne fut prest à partir iusques au mois
d'aoust. C'estoit une exécution qui ne consistoit pas seulement en
vertu et expérience, mais (comme nous avons dit) elle requeroit
aussi une grande despence, à laquelle le revenu d'un simple gen-
tilhomme ne pouvoit suffire, et de luy moins que de tout autre, qui
toute sa vie s'est étudié plus à aquerir honneur et réputation qu'à
amasser des biens de fortune. Par quoy se trouvant court de ce
costé-là il vent son bien et empruncte de ses amis (1) tant pour
faire bastir, armer et équipper deux petites navires en forme de ro-
berge et une patache en façon de frégatte de Levant, qui à faulte
de vent peussent voguer à la rame , et Jfeussent propres pour en-
trer en la bouche des grandes rivières, qu'aussi pour achapter (2) la
provision d'une année de vivres et autres choses nécessaires pour
les hommes de guerre et mariniers qu'il entendoit mener. Et aiant
faict toutes ces choses et bien pourveu à tout, il s'embarqua (3)
àBourdeaux le second iour d'aoust, avec permission de monsieur de
Montluc (4), lieutenant pour le Roy en Guyenne (touteffois son congé
nefaisoit mention d'aller à la Floride, mais d'aller àlacoste duBenin
en Afrique faire la guerre aux nègres), et descend le long delà ri-
vière à Roy an, à vingt lieues de Bourdeaulx, où il fait (5) sa monstre,
tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent harquebouziers
aians tous harquebouzes de calibre "et morrion en teste , dont plu-
sieurs estoient gentilshommes, et quatre vingtz mariniers qui au
besoing sçavoient bien faire l'office de soldats, aussi (6) avoit-il des
armes propres pour eulx comme arbalestre, picques et toutes sortes
de long bois. Après la monstre faicte , le cappitaine Gourgue donne
le rendez-vous accoustumé en telles expéditions. Mais ainsi qu'il
estoit prest à partir, se levé ung vent contraire qui le contrainct de
seiourner huict iours à Royan (7), ce vent estant ung peu remis
il se meit sur mer pour faire voille ; mais bientost après il fut re-
(1) Manuscrit 2145 : amys.
(2) Manuscrit 2145 : acheter, variante fautive dans le manuscrit 3884 : et pour une
aultre de vivres et provisions pour les hommes, etc.
(3) Manuscrit 2145 : emharca.
(4) Id. Monluc. Cette orthographe est aujourd'hui adoptée. (V. la dernière édition
de Monluc par M. de Ruble.)
(5) Manuscrit 2145 : feit.
(6) Id. : aussi y.
(7) Petit port à l'embouchure de la Gironde.
488 REPRINSE DE LA FLORIDE
poussé (1) vers la Rochelle, et ne pouvant mesme estre à la radde
de la Rochelle pour la violance du temps , il fut contrainct de se re-
tirer à la bouche de la Charente et seiourner la huict iours à quoy
il avoit grand regret pour les vivres qui se consomment (2) , et pour
la craincte qu'il avoit que ses gens ne prinsent ce retardement
pour (3) , ung mauvais presaige (4) et n'en perdissent l'allégresse
qu'il y avoit trouvée du commencement.
V. Le vingt-deuxiesme iour d'aoust, le vent estant cessé, et le
ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l' advenir, il se
remect (5) sur mer et faict voille, le temps ne luy est guères propice,
et avec grande difficulté il parvient au cap de Finibus-Terrae , où de
rechef il fut assailly du vent ouest, qui souffla par l'espace de huict
iours pendant lesquels il fut en grand danger de naufraige, et en
toutes les peines du monde pour ses gens qui le prièrent instam-
ment de s'en retourner. La navire où estoit son lieutenant s'esgara
et ne peust-on sçavoir de quinze iours si elle estoit sauve ou périe.
A la parfin elle se rendit au lieu du rendez-vous , qui estoit en la
rivière de Lor(6) en Barbarie, où le cappitaine Gourgue l'atteudoit,
lequel faict icy (7) reposer et rafraischir ses gens, si travaillez et re-
creuz qu'ils n'en pouvoient plus, il les console et conforte par tous
les moiens dont il se peuvoit (8) adviser, et quand il les a bien re-
mis et r'asseurez, il faict lever les ancres (0) , et costoiant une par-
tie de l'Afrique recongnoit (10) le pais en passant, pour y pouvoir
mieux faire service à Sa Maiesté (11), si la commodité se presentoit
quelquefois. Et comme il seiournoit (12) au cap Blanc pour faire peu
à peu accoustumer l'air à ses gens, et par ce moien les entretenir
en santé , trois Roys de nègres les viennent assaillir suscitez par les
Portugois qui ont ung chasteau à dix lieues de là, n'osans y venir
(1) Manuscrit 2145 : repoulsé.
(2) Id. : consommoicnt.
(3) Manuscrits 3884 : un mauvais augure et présage.
(4) Omis dans le manuscrit 2145.
(5) Id. : remet.
(6) Id. : Lore.
(7) Id. : illec.
(8) Id. : peut.
(9) Version absurde du manuscrit 3884 : les autres.
(10) Manuscrit 2145 : reconnoit.
(11) Manuscrit 3884 : et costoye une grande partie de l'Affrique, pour recognoistre
le pays, affin d'y faire quelque iour service à Sa Maiesté.
(12) Manuscrit 3884 : il se toumoit !
PAR LE CAPP1TAINE GOURGUE. 489
eulx-mesmes. Ces nègres sont si bien receuz par deux fois qu'ils n'y
veullent retourner pour la troisiesme , et abandonnent (1) le port au
cappitaine Gourgue : lequel touteffois bien tost après partit de là
et costoiant encore l'Affrique vint surgir au cap Vert; de là prenant
la routte des Indes il singla en hautte mer; et aiant traversé la mer
de Nort, la première terre où il aborda fut une isle appellée la Domi-
nique habitée des sauvages seulement, où il demeura huict iours
pour les bonnes eaux (2) qui s'y trouvoient. Après lequel temps
poursuivant ses erres il vint à une autre isle qu'on appelle Sainct-
Germain de Portericque, que les Espaignols tiennent, où ils trouvè-
rent d'une sorte de figues fort grosses et longues qui naissent es
buissons, elles sont vertes et espineuses par dehors et rouges au
dedans comme escarlatte. Ils en mangèrent sous l'asseurance d'un
qui avoit esté à la Floride du temps que les François y comman-
doient que le cappitaine Gourgue menoit avec soy pour luy servir
de trompette et de truchement, elles sont ung peu aigrettes, au
reste de fort bon goust, et desaltèrent fort. Mais quant on en a
mangé une demie douzaine elles font uriner à force et rendent l'eau
rouge comme leur dedans est rouge. Nos gens pensoient faire du
sang et estre morts, et crioient contre le trompette qui se rioit
d'eulx, et comme on se vouloitruer sur luy, il les asseura qu'il n'y
avoit aucun danger, et que c'estoit le naturel de ce fruict de colo-
rer ainsi l'urine sans faire aucun mal n'y apporter aucun dommage.
Partansdelà,ils vinrent à la Monne (3), isle non habitée que de sau-
vaiges, fort fertile et plantureuse, où entre autres fruicts on trouva
des plus beaulx et meilleurs oranges, citrons et melons qu'on eust
iamais mangé, et d'une sorte de figues longues de demy-pied en
forme de cocombres (4) aians la peau verte et le dedans iaulne
fort bonnes à manger qu'on appelle platanes (5) à la mode du pais.
On y use aussi d'une espèce de racine semblable à des naveaux,
laquelle cuitte à l'eaue ou sur la brèze h' a le goust de chastaignes
cuittes, les gens du pais l'appellent patattes (6). Les habitansy sont
bonnes gens et fort simples, leur Roy vint veoir les navires du cap-
(1) Manuscrit 21^5 : habandonnent.
(2) Manuscrit 3884 : les bonnes canes !
(3) Manuscrit 3884 : à la Momie. C'est l'île de Mona entre Porto-Rico et Haïti.
(4) Manuscrit 2145 : concombres.
(5) Sans doute bananes.
(6) Le manuscrit 3884 ajoute : on y voit aussy de fort beaulx chevaulx comme che-
vaulx d'Espaigne.
490 BEPR1NSE DE LA FLORIDE.
pitaine Gourgue et y passa deux nuicts : puis (1) le mena en terre
veoir ses iardins, et sa maison faicte en forme de caverne, et sa fon-
taine qu'il appelloit paradis , dans ung creux de rocher fort profond,
où Ton descendoit par degrez, et disoit que l'eaue de ceste fontaine
guérissoit des fîebvres. Au partir de ceste ysle, le Roy donna une
grande quantité de fruictz (2) au cappitaine Gourgue , en recom-
pense de quelque toile pour faire des chemises que le cappitaine
Gourgue luy avoit donnée, dont (3) ils n'ont l'usaige par delà.
YI. Au partir de là, il alla costoier la terre ferme vers le cap de
la Belle, pourtousiours descouvrir pais, dont le vent contraire les (4)
repoulsa, et les iette à l'isle Espaignolle autrement appelée Saint-
Dominique, qui est pour le iourd'huy habitée des Espaignols seule-
ment, après qu'ils ont faict mourir tous les Indiens naturels qu'ils y
avoient trouvez, qui estoient plus d'un million; car, ou ils les ont
tuez avec (5) le cousteau, ou, pour le continuel travail qu'ils leur fai-
soient prandre, es mines d'or et d'argent sans leur donner aucun
relasche, et pour (6) infiniz autres mauvais traictemens, ils les ont
contraincts de se deffaire eulx-mesmes de leurs mains propres, ou
de s'empoisonner, ou de se laisser mourir de faim, sans vouloir
rien manger, et mesmes les pauvres femmes indiennes ont esté ré-
duites iusques à poulser leur fruict hors de leur ventre avant le
temps , pour r'acheter par ce moien leurs enfans de la servitude des
Espaignols mesmes; et ne les laisser venir en une vie pire que la
mort (7).
VII. Chose incroiable si les (8) Espaignols mesmes n'avoient escrit
tout cecy de point en point en leurs histoires. Voilà comment ils
ont converti les Indiens à la foy chrestienne dont ils se vantent et tou-
teffois(9) ces pauvres Indiens estoientsidocilles(lO) avant qu'avoir ex-
périmenté lacruaulté des Espaignols, lorsque Christophe (11) Colomb
(1) Manuscrit 2145 : puys.
(2) Id. : fruitz.
(3) Cette phrase manque dans le manuscrit 388'-».
(4) Manuscrit 2145 : le.
(5) Manuscrit 3884 : par.
(6) Manuscrit 2145 : par.
(7) Pas d'alinéa dans le manuscri 12145.
(8)ld. des.
(9) Id. : toutesfoys.
(10) Manuscrit 2884 : imbécilles.
(11) Manuscrit 2145 :Christofle.
PAR LE CAPPITA1NE GOURGUE. 491
y alla la première fois, que seullement à veoir faire les chrétiens,
ils se mettoientà genoulxd'eulx-mèmes, adoroient la croix, se frap-
poient la poictrine et faisoient tous actes de dévotion qu'ils voioient
faire aux chrestiens, ausquels oultre tout cela ils servoient avec
une promptitude incroyable, de quoy aussy rendent tesmoignage
les Espaignols mesmes en leurs histoires. En ceste isle donc ainsi
tenue par les Espaignols, il n'estoit pas permis au cappitaine Gour-
gue prendre seulement de l'eaùe, s'il ne l'avoit par force, lequel se
trouva là en très (1) grand dangier estant la mer agittée de tour-
mente horriblement et la terre luy estant encore plus ennemie , car
les Espaignols enragent tout aussi tost qu'il veoient un François aux
Indes, et encores que cent Espaignes ne pourroient fournir assez
d'hommes pour tenir la centiesme partie d'une terre si large et es-
pacieuse(2); néantmoings il est advis aux Espaignols que ce nouveau
monde ne fut iamais créé que pour eulx, et qu'il n'appartient à
l'homme vivant d'y marcher ou d'y respirer sinon à eulx seuls : tou-
tefois (3) le cappitaine Gourgue contrainct, s'arresta là (4) atten-
dant que la mer fust appaisée , s'asseurant qu'il se deffendroit
plus aisément des Espaignols que des vents et de la tempeste. Au-
tour de ceste isle et d'autres prochaines ils trouvoient des tortues
si grandes que la chair d'une suffisoit à plus de soixante (5) per-
sonnes pour ung repas, et la coquille pourroit servir de targe au
plus grand homme qui soit , qui au reste est si dure qu'à bien grand
peine une pistolle la pourroit percer. Ces tortues demeurent le iour
en la mer, et la nuict paissent en terre, et font leurs œufs en une
fosse (6) dedans le sablon mille ou douze cents chacune : aussi bons
à manger qu'œufs de poulie; il en fut prise une (7) entre autres,
qui aiant quatre soldats sur soy ne laissoit pourtant à chemyner.
VIII. La mer estant devenue calme , le cappitaine Gourgue part
de là , et va surgir au cap de Saint-Nicolas , où il feit calfeutrer sa
navire que la tempeste avoit ouverte , dont luy advint la perte de
tout le pain qui estoit dedans pour ce qu'il s'estoit mouillé , et peu
s'en fallut que tout le reste qui estoit en ceste navire ne fust perdu
(1) Manuscrit 2145 : fort.
(2) Id. : spatieuse.
(3) Id. : toutesfois.
(U) Id. : icy.
(5) Manuscrit 3884 ; à six-vingts personnes.
(£) Manuscrit 2145 : un fossé.
(7) Id. : à terre.
492 REPRINSE DE LA FLORIDE
et la navire mesmes. Mais elle arriva tout à temps au cap de Sainct-
Nicolas, où elle fut si bien réparée que oncques depuis n'en advint
faulte (1). Ceste perte de pain fut au cappitaine Gourgue et à sa com-
pagnie ung dommage inestimable, car il fallut retrancher les vivres
de moitié, et celuy qui auparavant mangeoit deux biscuits le iour
n'en prenoit qu'ung. Et les isles par où il falloit passer après estoient
tenues par les Espaignols, comme l'isle de Coube (2) qu'ils trouvèrent
la première estans partiz du cap de Sainct-Nicolas , en laquelle les
Espaignolz ne voulurent iamais bailler des vivres pour des toiles (3) de
Rouen , ny pour autres choses qu'à ceste fin le cappitaine Gourgue
avoit portées au cas que sa provision luy deffaillist. Ils ne vouloient
pas seulement permettre qu'au print de l'eaûe , mais on en prenoit
malgré (4) eulx. Environ (5) ceste isle se leva ung vent le plus vio-
lent et impétueux qu'ils eussent poinct encores eu; mais il ne dura
que six heures. Que s'il eust esté de plus longue durée , c'estoit faict
d'eulx, car il les gectoit (6) à la coste; où leurs navires s'allpient
perdre, et eulx quant et quant.
IX. Le cap de Sainct-Anthoine est au bout de l'isle de Coube où
ils vindrent surgir bien tost après que la tempeste fut passée, loing
de la Floride environ deux cents lieues de mer. Icy le cappitaine
Gourgue aiant assemblé tous ses gens, leur déclare ce qu'il leur
avoit teu iusques-là , comment il avoit entrepris ce voiage pour al-
ler à la Floride vanger sur les Espaignols l'iniure qu'ils avoient faicte
au Roy et à toute la France , s'excuse de ce qu'il ne leur a commu-
niqué son entreprise plustost : leur ouvre les moiens par lesquels il
espéroit venir au bout de son desseing; les enhorte (7) et prie de les
suivre d'aussi bon cueur comme il h'a espéré d'eulx lors qu'il les a
choisiz d'entre plusieurs comme les plus propres à une telle exécu-
tion. Il leur met au devant la trahison et la cruaulté de ceulx
qui avoient massacré les François, et la honte que c'estoit d'avoir
si longtemps laissé impuny ung acte si meschant et malheureux. Il
leur propose l'honneur et l'aise qui leur reviendra d'un si bel acte;
bref il les anime si bien qu'encores que du commencement ils trou-
(i) Manuscrit 2145 : foultc.
(2) Manuscrit 3884 : isle de Couc !
(3) Manuscrit 2145 : toilles.
(4) Id. : maugré. \
(5) Id. : environnant.
(6) Id. : gettoit.
(7) Id. : exhorte.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 493
vassent la chose presque impossible pour le peu de gens qu'ils
estoient, et pour estre ceste coste des plus dangereuses qui soient
en toutes les Indes; neantmoings (1) ils promisrent ne l'aban-
donner poinct , et de mourir avec luy, mesme les gens de guerre
devindrent siardens qu'à peine pouvoient-ils attendre la pleine lune
pour passer le canal de Bahame qui est fort dangereux : et les pil-
lotes et mariniers qui estoient froids du commencement furent bien
tost eschauffez par ceste ardeur des soldats. La lune donc estant
pleine, ils entrent au canal de Bahame, et bien-tost après ils des-
couvrent la Floride.
X. Quand les Espaignols qui estoient au fort veoient (2) les na-
vires du cappitaine Gourgue, ils les saluent de deux coups de canon
pensant que ce feussent des Espaignols. Le cappitaine Gourgue ,
pour les entretenir en ceste erreur leur respond de mesmes , et fai-
sant semblant d'aller ailleurs passa oultre iusques à ce que la nuict
fust venue , et qu'il eust perdu la Floride de veûe. Quant la nuict (3)
est venue il tourne voille, et vient descendre à quinze lieues du fort
où les Espaignols ne pouvoient rien descouvrir, devant (4) une ri-
vière que les sauvaiges appellent Tacatacourou qui est aussi le nom
du Roy de ce pais; les François luy avoient donné le nom de Seine
pour ce qu'elle ressemble à notre Seine.
XI. Aussy-tost que le iour est venu, le cappitaine Gourgue estant
à la radde , veoit que la rive de la mer est toute bordée de sauvaiges
armez de leurs arcs et flesches pour l'empescher de prandre cote
pensant qu'il fust Espaignol. Le cappitaine Gourgue qui avoit bien
préveu ceci en son esprit, avoit aussi advisé de faire en sorte qu'il
ne fust point empesché ains aidé par eulx , et pourtant il faict tous
signes d'amitié , et envoie vers eulx son trompette qui leur estoit
bien congneu (5), et scavoit bien parler leur langage pour avoir
conversé avec eulx lorsque les François y estoient et qu'ils y basè-
rent le fort. Tout aussi tost qu'ils eurent recongneu le trompette,
ils commencèrent à danser qui est ung signe ordinaire de ioye entre
eulx, et luy demandèrent pourquoy il avoit tant tardé à retourner
vers eulx. Il respond qu'il n'avoit tenu à luy qu'il ne fust retourné
(1) Manuscrit 2145 : néantmoins.
(2) Id. : voyent.
(3) Id. ; nuyt.
(4) Manuscrit 3884 : dedans.
(5) Manuscrit 2145 : conneu.
494 REPRINSE DE LA FL0R1DK
plus tost; mais îe n'eusse peu venir en seureté (dist-il) iusques à
présent que voicy des François qui sont venuz ici pour renouveller
leur amitié avecques vous , et vous apportent des choses de la
France qui vous sont les plus nécessaires , et que vous aymez le
mieulx. Ils commencèrent à danser plus que devant; et leur plus
grand Roy nommé Satiroua (1) envoia avec le trompette ung de ses
gens vers le cappitaine Gourgue pour luy offrir (2) ung chevreuil,
et s'enquester plus avant de l'occasion de sa venue. Le cappitaine
Gourgue respond à celuy qui luy avoit esté envoie , qu'il remerciast
le Roy Satiroua et l'asseurast que ce que le trompette luy avoit dit
estoit vray, qu'il n'estoit là venu que pour s'associer avec luy et les
autres Roys, et leur donner des belles choses qui se faisoient en
France dont ils avoient faulte par delà. Il ne vouloit rien dire de
son entreprise plus avant, iusques à ce qu'il eust veu qu'il n'y eusl
aucun Espaignol parmy eulx, et sondé le cueur des sauvaiges, et
advisé comme le tout (3) alloit. Les sauvaiges après avoir ouy ccste
responce se prennent à danser plus que par avant (4). Et quelque
temps après renvoièrent au cappitaine Gourgue, pour luy dire qu'ils
s'en alloient advertir tous les Rois,parens et alliez du roy Satiroua,
qu'ils eussent à eulx trouver le lendemain en ce lieu pour s'associer
avecques les François; à quoy ils ne feroient faulte, et ainsi s'en
allèrent pour ce iour-là. Or pendant toutes ces allées et venues, le
cappitaine Gourgue avoit envoie son pilote pour sonder l'entrée de
la rivière : et avoit entendu de luy, qu'elle estoit aisée ; par quoy
il entre en la rivière pour y estre plus à couvert, et pour pouvoir
plus facilement traicter avec les sauvages.
XII. Le lendemain vindrent au mesme lieu le grand Roy Satiroua,
les Roys Tacatacourou , Halimacani (5), Atoré(O), Harpahia, Ilol-
macapé (7), Helicopile, Moulona (8) et autres; tous parens et alliez
du Roi Satiroua. Quand ils furent venuz ils envoierent prier le cap-
pitaine Gourgue de descendre, ce qu'il feit accompagné de ses sol-
dats portans leurs harquebouzes. Quand les Roys veirent venir les
/
(1) Manuscrit 2145 : Satirova.
(2) Id. : porter.
(3) Réponse toute différente dans le manuscrit 3884.
(4) Manuscrit 2145 : encor.
(5) Id. : Hclmacaui. — Manuscrit 3884 : Ilalimiacani.
(6) Manuscrit 3884 : Hartore.
(7) Manuscrit 2145 : Ilelinacapé.
(8) Id. : Montova.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 495
François armez ils eulrent (1) quelque frayeur, et feirent dire au
cappitaine Gourgue pourquoy venoit-il à eulx armé, attendu qu'ils
vouloient s'associer avec luy ? Il leur respondit (2) qu'il les voioit
avec leurs armes, et qu'il portoit les siennes. Tout aussi-tost ils
commandèrent à leurs subiects de poser leurs arcs et flèches (3),
et les feirent enlever à gros faisseaulx et les porter chez eulx : et le
cappitaine Gourgue faict poser les harquebouzes à ses gens et rete-
nir les espées, et ainsi s'en va trouver le Roy Satiroua , qui luy
vient au devant, et le faict seoir à son costé droict en ung siège de
bois de lentisque (4) couvert de mousse qu'il luy feit faire sembla-
ble au sien. Quand eux deux furent as^is , deux des plus anciens (5)
d'entr'eulx vindrent arracher les ronces et toute l'herbe qui estoit
devant eulx, et après avoir bien nettoyé la place tous s'assirent à
terre en rond. Et comme le cappitaine Gourgue vouloit parler, le
roy Satiroua (6) ( qui n'est point façonné à la civilité de par deçà) le
devança, luy disant que depuis que les Espaignols avoient prins le
fort basti par les François, la Floride n'avoit iamais eu ung bon
iour, et que les Espaignolz leur avoient faict la guerre continuelle-
ment, les avoient chassez de leurs maisons, avoient coupé leurs
mils, avoient violé leurs femmes, ravy leurs filles, tué leurs petits
enfans, et encores que luy et les autres Ryos eussent souffert tous
ces maulx, à cause de l'amitié qu'ils avoient contractée avec les
François, par qui la terre avoit esté habitée premièrement, toutef-
ois (7) ils n'avoient iamais cessé d'aymer lesFrançoys, pour le bon
traictement qu'ils en avoient reçeu lorsqu'ilz y commandoient. Que
après le massacre que les Espaignols avoient faict des François , il
avoit trouvé ung enfant qui s'en estoit fuy dans les bois, lequel il
avoit tousiours depuis nourry comme son enfant propre ; que les
Espaignols avoient faict tout ce qui estoit possible pour l'avoir affin
de le tuer, mais il l' avoit tousiours gardé pour le rendre quelque
iour aux François , quand ils viendroient à la Floride, et puisque
vous estes icy (dist-il au cappitaine Gourgue), tenez, ie vous le
rends. Le cappitaine Gourgue très aise de ce qu'il trouvoit les
(1) Manuscrit 2M5 : eurcnf.
(2) Id : respond.
(3) Id. : flesches. Toute la phrase manque dans le manuscrit 3884.
(4) Manuscrit 21^5 : lantisque.
(5) Manuscrit 388^t : Deux de leurs plus anciens capitaines.
(6) Toute cette phrase est supprimée dans le manuscrit 3884.
(7) Manuscrit 2145 : toutesfois.
496 REPRINSE DE LA FLORIDE
Indiens si bien disposez pour l'exécution de son desseing, etmesmes
de ce que le roy Satiroua estoit de luy mesmes entré le premier au
propos des Espaignols, le remercia bien affectueusement de la
bonne amitié qu'il portoit aux François, et particulièrement de ce
qu'il avoit conservé ce ieune homme, les prie tous de persévérer
tousiours en ceste bonne affection, leur proposant la grandeur et la
bonté du Roy de France. Quand aux Espaignols, que le temps s'ap-
prochoit qu'ils seroient punis des maulx qu'ils àvoient commis tant
contre les Indiens que contre les François, et si les Rois et si leurs
suiects avoient esté maltraictez en haine (1) des François que aussi
seroient-ils vengez par les François mesmes. Comment ? dist Sati-
roua (2), tressaillant d'aise, vouldriez-vous bien faire la guerre aux
Espaignols? Et que vous en semble-t-il? (dist le cappitaine Gour-
gue dissimulant son affection et son entreprise pour les mettre en
ieu quant etsoy). Il est temps meshuy de venger (3) l'iniure qu'ils ont
faicte à nostre nation ; mais pour ceste heure ie nem'estois proposé
que de renouveller nostre amitié avecques vous et veoir comme les
choses se passoient par deçà pour revenir incontinent après contre
eulx, avec telles forces que ie verrois estçe besoing : touteffois (4)
quand i'entends les grands maulx qu'ilz vous ont faicts, et font
tous les iours, i'ay compassion de vous, et me prend envie de leur
courir sus, sans plus attendre, pour vous délivrer de leur oppres-
sion plus tost huy que demain. Hélas (dist Satiroua) le grand bien
que vous nous feriez I hé que nous serions heureux ! tous les autres
s'escriérent de mesmes. le pense (dist le cappitaine Gourgue ) que
vous seriez volontiers de la partie, et ne vouldriez que les François
eussent tout l'honneur de vous avoir délivrez de la tirannie des Es-
paignols. Ouy, dist Satiroua , nous , et nos subiects irons avecques
vous, et mourrons quant et vous si besoing est. Les autres Roys
firent aussi pareille responce (5). Le cappitaine Gourgue qui avoit
trouvé ce qu'il chercheoit les loue et remercie (6) grandement, et
pour battre le fer pendant qu'il estoit chault leur dit : Voire mais
si nous voulions leur faire la guerre, il fauldroit que ce fust incon-
(1) Manuscrit 21îi5 : hayne.
(2) Tout ce passage jusqu'aux mots : pensa qu'il ne fallait différer plus longtemps,
manque dans le manuscrit 388^1.
(3) Manuscrit 21^5 : Yanger.
{k) Id. : toutesfois.
(5) Id. : response.
(6) Id. remereye.
PAK LE CAPPITAINE GOURGUE. ^97
tinant. Dans combien de temps pourriez-vous bien avoir assemblé
vos gens prêts à marcher? Dans trois iours, dist Satiroua, nous et
nos subiects pourrons nous rendre icy, pour partir avec vous. Et
cependant (dist le cappitaine Gourgue) vous donnerez bon ordre
que le tout soit tenu secret : afin que les Espaignols n'en puissent
sentir le vent. Ne vous soulciez, dirent les Roys, nous leur voulions
plus de mal que vous (1). Et voiant le cappitaine Gourgue que les
fondemens de son entreprise estoient iectez (2) assez bien et heu-
reusement, pensa qu'il ne falloit différer plus longtemps à ces
•bonnes gens ce qu'il leur vouloit donner; et commence (3) à leur
deppartir de ce qu'il avoit faict porter à ceste fin expressément,
choses dont nous ne faisons point de cas par deçà pour l'habon-
dance tant de la matière que des maistres qui en sçavent faire ; et
pour y estre accoustumez de tout temps. Mais eulx à qui ces choses
sont nouvelles , et qui n'ont n'y matière , ny artisans pour en faire ,
les estiment infiniment, comme cousteaux, dagues, haches, ci-
zeaux, poinsons, esguillettes, bources, miroirs, sonnettes, patenos-
tres de voire (4.) , et autres telles (5) choses. Et après leur en avoir
départi à tous selon ce qu'il pouvoit iuger de la qualité et mérites
d'un chacun : il dist au Roy Satiroua et aux autres Roys : advisez
s'il y a quelqu'aultre chose que vous veuilliez avoir ; ne l'épargnez
poinct. Eulx, encore qu'ils fussent plus que contens de ce qu'ils
avoient des-ia; touteffois (6) voiansla bonne volonté du cappitaine
Gourgue, respondent qu'ils vouldroient bien avoir chacun une de
ses chemises, lesquelles ils demandoient non pour les vestir si ce
n'est quelquefois par grande singularité, mais pour après leur très-
pas les faire enterrer avec eux , comme aussi ils font de toutes les
.plus belles choses qu'ils ont peu amasser en leur vie. Le cappitaine
Gourgue, tout aussi tost en donna une à chacun des Roys, y adious-
(1) Alinéa dans le manuscrit 21^5.
(2) Id. : iettez.
(3) Autre rédaction dans le manuscrit 388i : « Si vous m'en croyez, dit-il, nous
irons à eulx au plus tost, mais avant toute chose ie veux vous estrenner, et adviser
que vous plaist-il que ie vous donne. » — Cela, disoit-il, pour ce que les sauvages
sont merveilleux convoiteux des choses de par deçà, et s'attendent touiours qu'on
leur donne quelque chose, comme font les petits enfants chez nous. »
(&) Manuscrit 21U5 : patinoïstres de voirre.
(5) Manuscrit 388i : et autres petites choses qu'ils estiment beaucoup, lesquelles
il avoit portées expressément pour ceste fin.
(6) Manuscrit 21fi5 : toutesfois.
LA FLORIDE. 32
498 REPRINSE DE LA FLORIDE
tant encores tout ce qui luy vint à la main qu'il pensa leur pouvoir
estre agréable. Le Roy Satiroua (1) qui avoit deux cordes de grain
d'argent au col, en donna Tune au cappitaine Gourgue , les autres
Royslui donnèrent despeaulx de cerf accoustrées à la mode du pais.
XIII. Pendant que les sauvaiges s'amusoient à leurs presens (2),
le cappitaine Gourgue, qui ne pensoit à aultre chose qu'à exécuter
son entreprise et ne voulloit perdre une minute de temps, interroge
le ieune homme françois que le Roy Satiroua luy avoit donné, et
entendit de luy comme les Espaignols pouvoient estre environ qua-
tre cens de nombre : et comment ils avoient basti deux petits forts
à l'entrée de la rivière de May oultre le grand fort que les François
avoient basty sur la mesme rivière une lieue au dessus. Le ieune
homme estoit natif du Havre de Grâce, de l'aage de seize ans,
nommé Pierre Debré (3), lequel pour l'intelligence et usaige qu'il
avoit des deux langues a esté fort utile au cappitaine Gourgue en
ce voiage au retour duquel il a esté rendu à ses parens. Le cappi-
taine Gourgue délibérant d'envoier recognoistre (4) les forts, dist
au Roy Satiroua : Dans trois iours comme vous m'avez dit, vous se-
rez de retour icy avec vos subiects. Dans pareil temps pourront aussi
estre revenuz ceulx que i'envoieray pour recongnoistre (5) les ennemis
mais pour les guider il est besoin de quelqu'un de vos gens homme
fidelle et seur. Le Roy Satiroua tout aussytost baille un sien neveu
nommé Olotoraca, homme fort vaillant et loyal en la conduicte du-
quel ung gentilhomme Commingepys nommé Estampes avec deux
autres, s'en vont recognoistre (6) les forts. Après que le cappitaine
Gourgue eust pris des ostages du roy Satiroua pour ceulx qu'il en-
voioit sous sa parole, qui luy furent baillez tout aussitost que deman-
dez, le vous bailleray mon fils unique, dist Satiroua, et celle de mes
femmes que i'ayme le mieulx, affin que vous cognoissiez que nous
ne sommes point menteurs n'y traistres (7), comme sont ces Espai-
gnols, qui nous trompent tousiours, et ne font rien de ce qu'ils
nous promettent. Le cappitaine Gourgue est bien aise de ce que ses-
(1) Adonq, le Roy,
etc.
(2) Manuscrit 2 Ui5
: presentz.
(3) Id.
: Debray.
(4) Id.
reconnoistre.
(5) Id.
Id.
(6) Id.
Id.
(7) Id.
: irahistres.
PAR LE CAPP1TA1NE GOURGUE. 499
affaires s'acheminent si bien, et pour envoier les sauvages, à ce
que plustost ils feussent de retour, il leur dist : Ils vous ont bien
i'aict du mal les meschans, mais nous en aurons la raison à ceste
fois et affin que nous les puissions mieux attraper, ie vous prie ne
tarder plus que des trois iours que m'avez dit, et tenir le cas bien
secrect; ce que le Roy Satiroua et tous les autres promirent de faire,
et sur cela ils s'en allèrent chez eulx dansans et saultans d'aise, et
le cappitaine Gourgue se retira en ses navires avec ses ostages; le
fils du Roy estoit tout nud comme aussi sont tous les autres hommes ;
la femme du Roy estoit vestue de mousse d'arbre aagée d'environ dix
huict ans. Ils furent trois iours es navires du cappitaine Gourgue,
attendant que l'on feust retourné de recongnoistre (1) les forts, et à
trois iours de la presqu'à mesme heure, voicy d'un costé le gentil-
homme Gommingeois qui faict son rapport de ce qu'il avoit (2)
veu, et d'aultre costé les Rois avec bon nombre de leur subiects (3),
bien armez d'arcs et de flesches, tous prêts à marcher.
XIV. Avant que partir de là les sauvaiges feirent ung certain bru-
vage nommé par eulx cassivé (4) qu'ils ont accoustumé de prendre
touteffois (5) et quantes qu'ils vont pour combattre en lieu où il y a
du danger(6). Ce breuvage faict de certaine herbe et beu tout chault
les garde d'avoir faim ni soif par l'espace de vingt-quatre heures; ils
en présentèrent premièrement au cappitaine Gourgue, qui feit sem-
blant d'en boire, et n'en avalla point, puis le Roy Satiroua en print
et après luy tous les autres chacun selon son degré. Cela faict avec
plusieurs cérémonies, ils lèvent tous la main, iurent et promettent
qu'ils feront leur debvoir de bien combattre, et qu'ils n'abandon-
neront le cappitaine Gourgues.
XV. Avant que tout ceci fust faict, la plus part du iour s'estoit pas-
sée. Néantmoings on n'arresta de partir ce iour mesmes,et dirent les
sauvages qu'ils chemineroient bien toute nuict (7), priant (8) le cap-
pitaine Gourgues de les faire mettre de là la rivière de Tacatacourou
avec ses vaisseaulx (9), car le lieu où estoient les Espaignols estoit
(1) Manuscrit 2m5 : reconnoistre.
(2) Id. : a.
(3) Id. : subiets. '
(U) Manuscrit 388^ : casme. — Manuscrit 21^5 : cassive.
(5) Manuscrit 21^5 : toutes et quantes fois.
(6) Id. : du est omis.
(7) Id. : nuyt.
(8) Id. : prians.
(9) Id. : vaisseaux.
500 REPR1NSE DE LA FLORIDE
de là la rivière. Le cappitaine Gourgues les voiant ainsi délibérez,
leur assigne un lieu selon qu'il pouvoit iuger par le rapport qu'on
luy avoit faict pour s'y rendre tous ensemble, qui fut à la bouche
d'une rivière, nommée par eulx Halimacani, et par les François qui
avoient habité le pais eçtoit appellée la Somme, puis il les feit tous met-
tre de là la rivière, excepté Olotoraca, lenepveu du Roy qu'il retint
avec soy pour guide, qui onques depuis ne l'abandonna (1). Et pour
ce que son arc ne luy avoit esté r'apporté depuis qu'il fut porté au
village avec les autres, il demanda des armes, et lors luy fut baillée
une picque de laquelle il se sceut bien ayder contre les Espaignols.
Quand les sauvaiges eulrent passé la rivière, le cappitaine Gourguc
commençaàenhorter(2) ses gens, leur remonster la bonnedisposition
des sauvages, et l'ardeur dont ils marcYioient contre les Espaignols,
s'asseurant qu'ilz feroient d'autant mieux que leur nourriture et
aducation, leur police et religion est meilleure que celle de ces pau-
vres sauvaiges, et comme il vouloit continuer, ils se prindrent à
crier: Allons, allons : comme ceulx qui y eussent voullu est desià,
et qui estoienttous résoluts d'y mourrir. A donc le cappitaine Gour-
gue, avec tous ses soldats et soixante mariniers s'en va par mer et
deux barques qu'il avoit oultre les trois navires, la garde desquelles
avec le reste des navires il laissa à François Lague (3) Bourdelois,
patron et maistre de sa navire, homme aussi expérimenté au faict
de la marine qu'il en soit de ce temps, lui recommandant de les bien
faire recalfeutrer et de tenir le tout prest pour eulx en retourner
au plus tost si Dieu leur donnoit bon succez; que si Dieu veult
(dit il) que ie meure à une (4) poursuicte si iuste, ie vous laisse tout ce
que i'ay icy et vous prie de reconduire et ramener mes soldats en
France, comme ie me fie de vous, et en disant cela luy bailla les
clefs de ses bahutz et de tout ce qu'il avoit là. Cecy attendrist fort
le cueur de tous, et mesmement des mariniers qui demeuroient
pour la garde des navires, lesquels ne peurent contenir leurs larmes,
et fut ceste départie plaine de compassion d'oiiir tant d'adieux de (5)
part et d'aultre, et tant de charges et recommandations de la part de
ceulx qui s'en alloient à leurs parents et amis, et à leurs femmes et
alliez au cas qu'ils ne retournassent. Car, au partir'de leur pais, ils
(1) Manuscrit 2145 : habandonna.
(2) Id. : exhorter.
(3) Manuscrit 388?! : Largue.
U) Manuscrit 2145 : poursuitte.
(5) ld. : d'une.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 501
ne pensoient aller à la Floride, comme dit a esté, et cependant parmy '
tout cela vous eussiez admiré l'allégresse de ces gens; lesquels encore
qu'ils pensassent aller à une mort presque certaine : toutefois ils ne
craignoient sinon de n'y arriver assez à temps pour l'honneur qu'ils
espéroient d'avoir seulement prétendu à un si bel acte.
XVI. Quand ils furent à la bouche de la rivière de Halimacani où
les sauvages les attendoient, qui estoit environ la poincte du iour, le
vent de nord-est commença à souffler si fort qu'il s'en fallut bien
peu qu'ils ne périssent, et cela apporta tel retardement que les sau-
vaiges ne peuvent de ce iour là passer la rivière; touteffois (1) le
cappitaine Gourgue la passa à grand difficulté, environ les huict
heures du matin, et laissant là ung de ses vaisseaux pour les aider
à passer, print son chemin par terre pour les aller attendre à la ri-
vière de Sarabay qui estoit à quatre lieues de là. Mais le chemin se
trouva si mauvais, il y eut tant d'eaùes et marescages à passer, tant
de bois à traverser ; qu'à faire ces quatre lieues ilz furent depuis les
huict heures du matin iusques à cinq heures du soir, le cappitaine
Gourgue, aiant tousiours son corps de cuirasse sur le doz et ne
trouvèrent rien à manger tout le iour, sinon quelques racines de
palmiers sauvaiges , au moien (2) de quoy ils estoient si las et si
affamez qu'ils n'en pouvoient plus. Quand ils furent à la rivière de
Sarabay, ils y trouvèrent trois Roys sauvaiges qui les' attendoient,
conduisans chacun cent hommes. Or depuis ceste rivière de Sarabay
iusques au lieu où estoient les deux premiers forts, il y pouvoit avoir
deux lieues. Le cappitaine Gourgue qui voioit que l'issue de son
desseing concistoit (3) en diligence et célérité, encores qu'il n'eust rien
mangé de tout le iour, pour ce que les mariniers n'avoient encore
conduict la barque où il avoit faict mettre de ses provissions par-
tant de la rivière de Tacatacourou; touteffois (4) il partit avec dix de
ses harquebouziers et sa. guide pour aller recongnoistre le premier
fort, affîn de l'assaillir le lendemain au matin. Ce chemin se trouva
aussi fascheux et difficile que l'aultre, la nuict (5) estoit obscure et
sombre, une petite rivière qui est ioignant le fort, enflée (pour ce
que la mer commançoit à monter) ne peut estre passée, de sorte
que le cappitaine Gourgue est contraint de s'en retourner à la rivière
(1) Manuccait 2145 : toutefois.
(2) ld. : à moyen.
(3) ld. : consistoit.
(h) ld. : toutesfois.
(5) ld. : nuit.
502 REPR1NSE DE LA FLORIDE
de Sarabay trouver ses gens, las du chemin et plus fasché de n'avoir
rien faict. Ung des Roys nommé Hilicopile le voiant retourné tout
pensif demande au truchement en son langage : Qu'a ton Roy? Le
truchement luy respond, qu'il estoit marri (\) de ce qu'il n'avoit
pu recougnoistre (2) le fort. Dis-luy, dist Hilicopile, que ie le meneray
le long de la mer sans trouver boue ni marets; mais le chemin en
est plus long. Le cappitaine Gourgue entendant cela voulut que l'on
y allastincontinant (3), et accompaigné de ce Roy Hilicopile, part
avec tous ses gens, et envoyé les deux autres Rois par le bois pour
se trouver au matin au passaige de la petite rivière qu'il n'avoit peu
passer tout ioignant le premier fort, il faict haster ses gens et (4)
marche en grande diligence pour estre là à la poincte du iour avant
qu'il puisse estre apperçu. Et ainsi que le iour commençoit à poin-
dre, il arriva à ceste rivière qui estoit grosse et enflée pour la mer
qui estoit montée : néantmoings il faict sonder le gué par quelques
uns de ses mariniers, qui trouvent qu'elle ne se peult passer, do
il est bien fasché; car il estoit arrivé bien à j oinct poursurpren-
dre les Espaignols qui dormoient encores, et pourtant il se déli-
bère de se retirer dans le bois tout ioignant la rivière, attendant
que la mer fust descendue, et tout aussi tost les aller assaillir. A
peine estoit-il encores dans le bois qu'il commença à plouvoir (5)
si fort qu'ils dégouttoient de toutes parts, et les soldats eurent bien
fort à faire à garder leur feu. Le iours'estant esclaircile cappitaine
Gourgue voioit (6) le fort à son aise du lieu où il estoit, et aiant
bien regardé de costé et d'aultre et recongneu (7) le tout, il s'ad-
visa qu'il n'y avoit que quelque commencement de fossez, et pour-
tant (8) fut confermé (9) en la résolution qu'il avoit faicte entrant
dedans le bois, de l'assaillir aussi tost qu'il pourroit passer la ri-
vière. Cependant il voioit les Espaignols qui travailloient dans le
le fort, qui le mettoit en quelque doubte que sa venue ne fust des-
couverte; mais l'événement monstra qu'ils ne se doubtoient de rien;
(1) Manuscrit 21ft5 : marry.
(2) Id. : reconnoistre.
(3) Id. : incontinent.
(U) Id. : en.
(5) Id. : pleuvoir.
(6) Id. : voyoit.
(7) Id. : reconneu.
(S) Id. : partant.
(9) Id. : confirmé.
PAR LE CAPPITA1NE GOURGUE. 503
car après la prinse du fort on veit que c'estoit une fontaine à quoy
ils travailloient.
XVII. Sur les dix heures la mer estant basse, il alla passer la ri-
vière ung peu plus hault où il avoit veu ung petit bois (1) entre la
rivière et le fort, qui luy serviroit pour n'estre point apperçeu tant
à passer la rivière qu'à mettre ses gens en ordre, et pour ce que
l'eaue de la rivière passoit la ceinture, il commanda aux soldats
d'attacher leurs fournimentz aux morrions, et prendre en Tune
main leur harquebuze (2) avec leur mesche, et l'espée en l'aultre (3).
XVIII. Et au (4) passage de la rivière il y avoit si grande quantité
d'huistres (5) que les souliers des soldats en furent couppez (6) et
la pluspart d'eulx Messez aux pieds pour ce que les huistres sont là
plus grandes et leurs escailles plus trenchantes que de celles que
nous voions ordinairement par deçà. Touteffois (7) on ne fut pas plus-
tost de là la rivière qu'ils remettent leurs armes et d'eulx-mesmes.
s'apprestent au combat. Le cappitaine Gourgue bailla vingt soldats
à son lieutenant et dix mariniers portans pots et lances à feu pour
mettre le feu à la porte, et derrière le petit bois (8) où ilz ne pou-
voient estre veuz, il rengea ses gens en bataille, et les voiant bien
-disposez et asseurez il congneut (9) qu'il n'estoit besoing de grande
exhortation : aussi le poinct, où il estoit, requéroit plustost une
prompte exécution qu'une longue harangue; et partant il le feit
court. le veoy (10) bien mes amis (dist-il) que le cueur vouscroist
au besoing, aussi vous ay-ei choisiz pour telz, vostre contenance
asseurée me prédit que nous vengerons (11) auiourd'huy l'iniure
faicte au Roy et à nostre pais ; et leur monstrant le fort qu'ils pou-
voient entreveoir à travers les arbres, voilà (dist-il) les volleurs qui
ont voilé ceste terre à nostre Roy, voilà les meurtriers qui ont mas-
sacré nos François. Allons, Allons, revendions nostre Roy, reven-
dions la France, monstrons-nous François; et aussy-tost il com-
(1) Manuscrit 388a
: taillis.
(2) Manuscrit 2145 :
arquebouze.
(3) Pas d'alinéa dans le manuscrit 2145.
(4) Manuscrit 2145 :
à ce.
(5) Id. :
huystres.
(6) Id.
: coupez.
(7) Id. :
: toutesfois.
(8) Id. :
boys.
4
(9) Id. :
conneut.
(10) Id.
: vois.
(Il) H.
: vangero ni
50i REPRINS DE LA FLORIDE
mande (d) à son lieutenant de donner à la porte avec sa trouppe, et
luy avec la sienne va contre une terrasse en forme de platte forme,
fort basse qui estoit à costé du fort , où il n'y avoit qu'ung petit
commencement de fossez.
XIX. Les Espaignols ne faisoient que venir de disner et curoient
encore leurs dentz (2) quand nos gens marchans à grandz pas, la
teste baissée, furent apperceuz, à deux cens pas du fort, par le canon-
nier qui venoit de monter sur ceste terrasse, lequel se meit (3) in-
continent à crier en Espaignol, arme, arme, voicy des François,
voicy des François ; et quant et quant deslache sur eulx une grosse
coullevrine, qui estoit sur la terrasse , et en tira par deux fois (4) ,
et comme il vouloit charger pour la troisième, Olotoraca, plus viste
à la course que nul autre, et qui n'estoit instruict(5) à garder son
reng, s'avança et monta sur la terrasse qui n'estoit guereshaulte et le
transperça de sa picque départ en part. Les Espaignols s'estans mis
en armes au cri (6) du canonnier, sortent, hors le fort ou pour com-
battre, ou pour se retirer vers leurs compaignons selon ce qu'ils
verroient quand ils seroient dehors. Le cappitaine Gourgue à leur
sortie estoit arrivé tout à poinct au pied de la platteforme, et son lieu-
tenant près de la porte, et comme il montoit à la platteforme son
lieutenant s'escrie que les Espaignols se sauvoient, et lors le cappi-
taine Gourgue retournant vistement vers la porte les enferme entre
son lieutenant et luy, si bien que de soixante qu'ils estoient, il n'en
eschappa pas ung qui ne fust mort ou pris, on en print en vie le
plus qu'on peust par commandement du cappitaine Gourgue, pour
leur faire comme ils avoient faict aux François.
XX. Le premier fort ne fut pas plustost pris que l'on s'en va assail-
lir le second, lequel estoit de l'aultre costé de la rivière de May, vis-
à-vis du premier pour s'entre secourir ; aussi ne cessa-t-il (7) de tirer
à grands coups de canon pendant qu'on prenoit le premier et incom"
modoit noz gens grandement : lesquels braquèrent (8) contre trois
pièces d'artillerie qu'ils avoient trouvés dans le premier fort, et la
(1) Manuscrit 21^15 : commanda.
(2) Id. : denz.
(3) Id. : met.
(ft) Id. : foys.
(5) Id. : instruyt.
(6) Id. : cry.
(7) Id. : cessa-il.
(8) Id. : bracquerent.
PAR LE CAPP1TA1NE GOURGUE. 505
coulleuvrine(l) qui avoit esté trouvée sur la plateforme, qui estoit
marquée tout au long des armoiries du feu roy Henry, àquoy l'on
congneut (2) qu'elle avoit esté prise sur les François au temps du
massacre, ce qui irrita encores plus nos François, et de ces quatre
pièces on ne cessa de tirer contre-eulx, pendant que le cappitaine
Gourgue avec quatre-vingts harquebouziers passoit vistement la ri-
vière en sa barque qu'on venoitde conduire là tout à poinct. Lequel
va descendre entre le fort et ung bois (3) qu'il y avoit tout auprès,
se doublant de ce qui advint que les Espaignols s'enfuiroient dans
les bois pour puis après se retirer au grand fort, qui estoit à une
lieue delà. A peine le cappitaine Gourgue estoit de là la rivière quand
les sauvaiges ne pouvant attendre qu'on leur r'amenast la barque
pour passer saultent dans l'eaùe etnageans d'un bras et tenans leurs
arcs de Faultre couvrent toute la rivière de bord à autre. Les Espai-
gnols qui estoient en nombre de soixante voians une si grande mul-
titude et si délibérée, et pour l'estonnement dont ils estoient
saisiz ne discernants (4), entre François et sauvaiges, se cuidans (5 )
sauver à bois se vont précipiter entre les François qui deschargent
sur eulx si dru que la pluspart en sont estenduz sur la place, les
autres voulans tourner le dos se trouvent enfermez par les sauvai-
ges. Ainsi ne pouvans ne (6) combattre, ny fuir ruent (7) les ar-
mes bas, et supplient pour la vie , qui leur est ostée plustost qu'ils
n'ont achevé de la demander (8).
XXI. A grand'peine le cappitaine Gourgue en peult (9) faire garder
quinze en vie pour leur estre faict selon ce qu'ils avoient faict aux
François. Après ceste de pesche le cappitaine Gourgue entra au se-
cond fort, d'où il feit incontinent transporter tout ce qu'il y avoit
trouvé, et repassant la rivière avec ses prisonniers retourna au pre-
mier fort pour s'yfortiffîer (10), ne sachant quel cueur auroientles
autres, ny en combien de temps il pourroit venir à bout du grand
fort qui estoit à une lieue de là sur la mesme rivière du costé où
(1) Manuscrit 2145 : coullevrine.
(2) Id. : conneut.
(3) Id. : un boys.
(4) Id. : discernans.
(5) Id. : cuydans.
(6) Id. : ny.
(7) Id. : mettent.
(8) L'alinéa n'existe pas dans le manuscrit 2145.
(9) ld. : peut en.
(10) Id. : fortiffiée.
506 REPRINSE DE LA FLORIDE
estoit le second fort. Parmy les prisonniers qu'il tenoit il y avoit
ung sergent, de bande vieux soldat duquel il sceut la haulteur des
remparts du grand fort, et le lieu par où il luy seroit plus aisé de
le prandre (1).
XXII. Ces deux premiers forts furent pris la veille de Quasimodo
1568. Le cappitaine Gourgue séiourna le dimanche et le lundy : et
cependant faict faire huict eschelles delà haulteur qui luy avoii este
monstrée (2) et ung pour traict (3) de tout le fort, en quoy ce
vieux soldat s'entendoit bien. Au reste il avoit si bien pourveu à son
cas que tout le pais estoit levé en armes contre les Espaignolz, de
sorte que ceulx du grand fort n'avoyent moien de sortir pour rien
descouvrir ; touteffoies (4) ils desguisèrent (o) un Espaignol en
sauvage, et l'envoièrent le lundy pour recongnoistre quelles gens
c'estoient et combien. Le cappitaine Gourgue estant à l'entour du-
dict fort avec Olotoraca qui tousiours le suivoit, cest Espaignol est re.
congneu (6) par Olotoraca, et quant et quant empoigné, il voulut
faire le fin du commencement, disant que il estoit ung (7) de ces
soldats qui gardoient le premier fort qui ne s'estant peu retirer au
grand fort pour la multitude des sauvages, s'estoit ainsi déguisé de
peur d'estre tué par eulx, et avoyt mieux aymé se venir rendre à
la mercy des François, que se mettre en danger d'estre massacré
par les sauvaiges,mais quand le sergent de la bande (8) qu'on feit ve-
nir tout incontinant luy eut maintenu qu'il estoit de la garde du
grand fort, et espion, il confessa qu'il estoit envoie par le gouver-
neur du grand fort, poursscavoir qui estoit ce nouveau venu et quel-
les gens il avoit. Le cappitaine Gourgue luy demanda ce qu'on es-
timoit de luy au grand fort; il respond que l'on avoit donné à
entendre au gouverneur qu'il avoit deux mil François, dont le gou-
verneur et ses gens en nombre de deux cens soixante estoient si
estonnez qu'ilz ne savoient ce qu'ils faisoient (9).
XXIII. Le cappitaine Gourgue est bien aise de ces nouvelles et se
■délibère de les aller assaillir le lendemain en cest effroy, et de
(1) Dans le manuscrit 21£i5, la phrase suivante appartient à l'alinéa XV.
(2) Id. : montrée.
(3) Id. : un pourtrait.
{U) Id. : toutcsfois.
(5) Id. : déguisèrent.
(6) Id. : reconneu.
(7) Id. : un.
(8) Id. : sergent de bande.
(9) L'alinéa n'existe pas dans le manuscrit 21û5.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 507
faict ce iour là mesme il faict tousses préparatifz, ordonne de ceulx
qu'il devoit laisser pour la garde de la bouche de la rivière et du
fort, de quoy il donne la charge au cappitaine Mesmesson enseigne
avec quinze harquebouziers. Et la nuict ensuyvant il faict partir les
sauvaiges pour s'aller s'embuscher (1) dans le bois partie de çà partie
de là la rivière. Et le lendemain au matin il part avec ses gens me-
nant avec soy le sergent de bande et l'espion attachez ensemble pour
luy monstrer à l'œil ce qu'ils luy avoient dict (2) de parole, et faict
veoir en paincture. En allant, Olotoraca, nepveu du Roy Satiroua,
celuy qui avoit tué le canonnier au premier fort, homme courageux
-et vaillant à merveilles dist au cappitaine Gourgue duquel il ne
s'esloignoit iamais, qu'il l'avait bien servi iusques là, et qu'il avoit
faict tout ce qu'il luy avoit promis, qu'il scavoit bien qu'il mour-
roit à la prinse du grand fort, mais pour la vie il ne vouldroict
faillir à s'y trouver, et vous prie, dist-il, de donner à ma femme ce
que vous me donneriez à moy si ie vivois, affin qu'elle l'enterre avec
moy et que i'en sois mieux venu quand i'arriveray au village des
esprits. Le cappitaine Gourgue dist qu'il aymoit mieux le récom-
penser et honorer vif que mort, et esperoit le ramener vivant et vic-
torieux.
XXIV. Cependant ils des couvrent le fort, et tout aussi-tost que
îes Espaignols les voient, îlz commencent à tirer sur eulx de deux
doubles coullevrines qui estoient sur ung boulevert, qui comman-
<doit le long de la rivière. Le cappitaine Gourgue gaigne vistement
une montagne couverte de bois et forets; au pied de laquelle estoit
le fort, et qui s'estendoit depuis le lieu où il avoit esté apperçeu ius-
ques de là le fort bien loing. Et au moien des arbres qui le cou-
vroient il s'approcha du fort aussi près qu'il voulut sans pouvoir
estre offensé, n'y veu. Il s'arrestaen ung (3) lieu d'où il pouvoit
veoir (4) à son aise dans le kfort, et n'avoit intention de l'assaillir
dece iour là :mais de leur donner l'escalade le lendemain au matin du
costémesmes de lamontaigne, où le fossé n'estoit flancqué; et dont
partie de ses gens pourroient battre ceulx qui vouldroient deffendre
le rempart pendant que les autres monteroient. Mais il advint que
les Espaignolz feirent une saillie de soixante harquebouziers pour rc-
(1) Manuscrit 2H5 : embuscher.
{2) Id. : dit.
(3) Id. : un.
(U) Id. : voir.
508 REPPRINSE DE LA FLORIDE
congnoistre (1) ses forces, il les veoit ainsi qu'ils sortaient, alloient
courbez le long du fossé, et tout aussi-tost commanda à son lieu-
tenant d'aller (avec vingt harquebouziers) de l'autre costé se mettre
entre le fort et eulx, et quand il veit son lieutenant en lieu d'où il
pourroit les empescher de rentrer, il va droit à eulx, et commanda
à ses gens de ne tirer qu'ils ne fussent fort près pour incontinent
après avoir tiré mettre la main l'espée. Quand les Espaignols fu-
rent hors du fossé prestz à entrer en la montaigne, le cappitaine
Gourgue avec ses harquebouziers se trouvent au pied, qui les choi-
sirent de si près qu'il n'y eut pas ung coup de perdu, dont plusieurs
furent portez parterre, et quand et quant mettans la main à l'es-
pée commencèrent à chamailler ceulx qui restoient debout, et
comme ils tournoient le dos pour (2) retourner au fort, voicy
le lieutenant qui charge sur eulx de l'autre costé, de sorte
qu'il n'y eut pas ung d'entré eulx qui eust moien de r'entrer
dans le fort, et furent tous là tuez : ceulx de de dans voians
qu'ils avoient en ung moment perdu le plus beau et le meilleur de
leurs gens, et pensans que ceulx qui avoient faict ceste deffaicte ne
feussent qu'une petite partie d'ung (3) plus grand nombre, déses-
pèrent de pouvoir résister : et d'ailleurs ne pouvans espérer aucune
composition de ceulxqu'ils avoient iniuriez si oultrageuscment, aban-
donnent le fort, et sortent pour s'aller sauver dans les bois, qui es-
toient de l'autre costé du fort, où le cappitaine Gourgue avoit
faict(4) mettre une grande multitude de sauvaiges, qui tout aussitost
descochèrent leursflesches sur eulx, et entre autres il y en eutung
qui d'un coup traversa la rondelle d'un cappitaine espaignol, et luy
entra la flesche bien avant dans le corps par le téton gauche , et
l'abattit mort par terre. Le cappitaine Gourgue qui les avoit veuz
sortir, et estoit accouru après eulx, les arresta entre les bois et le
fort ainsi qu'ils fuyoient les traicts des sauvaiges, et là ils furent
tous tuez et taillez en pièces , sinon ceulx qu'à grand difficulté il
peust réserver pour les faire mourir en volleurs.
XXV. Dans ce grand fort furent trouvées cinq doubles couleu-
vrines (5), quatre moyennes et d'aultres petites pièces de fer et de
fonte, avec dix-huict grosses cacques de pouldre , on y trouva aussy
(1) Manuscrit 21^5 : reconnoistre.
(2) Id. : se retirer.
(3) Id. : un.
(U) Id. : fait.
(5) Id. : coullevrines.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 509
force armes comme harquebouzies, corcelets, rondelles, picques et
autres. Le lendemain le cappitaine Gourgue aiant faict charger l'ar-
tillerie en deux vaisseaulx, ung (1) sauvaige faisant cuire du poisson
meit le feu à une traînée de pouldre que les Espaignols avoient
faicte dont personne ne s'estoit encores apperceu. Le feu se print
aux pouldres qui renversa les magazins defonsen comble, et brusla
entièrement les maisons qui estoient de bois de sappin, les hommes
n'eurent poinct de mal pourcequ'ilz estoient tous dehors ça et là;
mais tout ce qui estoit dedans fut bruslé et perdu, en sorte que le
cappitaine Gourgue n'en raporta rien sinon l'artillerie qu'il avoit ia
faicte (2) charger.
Les Espaignols qui avoient esté prins en vie en ce dernier fort,
furent menez au lieu où ils avoient pendus les François (3), après que
le cappitaine Gourgue leur eustremonstré l'iniure qu'ils avoient faicte
au Roy, luy massacrans ses subiects (4), et luy vollans la terre que
Sa Maiesté avoit conquise, et le fort qu'il y avoict faict bastir : et qu'ils
dévoient avoir pensé qu'une si lasche trahison, et une si détestable
cruauté excercée contre ung si puissant Roy et contre une nation si
généreuse, ne demeureroit impunie, que luy, qui estoit ung (5) des
moindres gentilshommes que le Roy eust en son royaume en avoit
entrepris la vengeanee à ses propres cousts et despens. Quand les
Roys très chrestien et catholique eussent esté ennemis et en guerre
mortelles, encore ne se pourroient-ils excuser de trahison et cruau-
té extrême. Maintenant que Leurs Maiestez estoient amis et alliez si
estroictement, leur faict ne pouvoit trouver nom assez abominable,
et moins encore peine qui luy fust correspondante, mais encores que
vous ne puisssiez (dist-il) endurer la peine que vous avez méritée, il
est besoin que vous enduriez celle que l'ennemy vous peult donner
honnestement : aftin que par votre exemple les autres appreignent
à garder la paix et alliance que si meschamment et malheureuse-
ment vous avez violée. Cela dit, ils sont branchez aux mesmes arbres
où ils avoient pendus les François, et au lieu d'un escriteau que Pierre
Malendes (6) y avoit faict mettre, contenant ces mots en langage es-
(1) Manuscrit 2145 : un.
(2) Id. : fait.
(3) Le manuscrit 3884 ajoute : après qu'on les eut gardé trois iours, comme ils
avoient gardé les François.
{U) Manuscrit 2145 : subiets.
(5) Id. : un.
(6) Manuscrit 3884 : Malande.
510 REPRINSE DE LA FLORIDE
paignol : le ne faicts cecy comme à Francoys mais non comme à Luthé
riens, le cappitaine Gourgue faict graver (1 ) en une table de sapin
avec ungfer chault : le ne faicts cecy comme à Espaignols, n'y comme
àmarannes; mais comme à traistres, volleurs et meurtriers (2).
XXVI. Ceste exécution étant ainsi faicte, le cappitaine Gourgue qui
avoit faict (3) ce pourquoy il avoit entrepris le voiage, délibéra de
s'en retourner, et n'aiant assez d'hommes pour laisser à la Floride
qui peuissent tenir les forts, il délibéra de les ruiner de peur que les
Espaignols qui tiennent d'autre (4) terre assez près de là, survenans
ne s'en emparassent de rechef, etmesme que ce ne fut une occasion
pour les y attirer, ou que les sauvages mesme ne s'y fortifiassent, et
que par ce moien (5) l'accez et l'entrée en fust plus mal-aisée
au Roy quand il plairoit à Sa Maiesté y envoier de ses subiets pour y
peupler, ausquels seroit plus aisé de bastir de nouveau que de pren-
dre les forteresses qui se trouveroient basties, bien emparées (6) et
bien munies entre eulx : mais affin que les sauvaiges ne trouvassent
mauvais que les fortz fussent ruinez, ains qu'en estant bien aise il les
ruynassenteulx-mesmes, il assemble les Roys et leur aiant remons-
tré du commencement il leur avoit tenu promesse, et les avoit van-
gez de ceulx qui les avoit tirannisez si cruellement, il vint tomber
puis après sur le propos de ruiner les forts, emploiant tout ce qui
pouvoit servir à leur persuader que tout ce qu'il en vouloit faire estoit
pour leur proffict, et en haine de tant de meschancetez et cruaultez
que les Espaignols y avoient commises. A quoy ils prestèrent si
volontiers l'oreille, que le cappitaine Gourgue n'eust pas plus tost
achevé de parler, qu'ils s'en coururent droict au fort crians etappel-
lans leurs subiects après eulx, où ils feirent telle diligence qu'en
moings d'ung iour ils ne laissèrent pierre sur pierre.
XXVII. Après cela on part pour retourner aux deux premiers forts,
lesquels furent abbatuz de pareille ardeur que le premier, et y pen-
dit-on trente Espaignols prisonniers qu'on y avoit laissez; l'ung des-
quels confessa avoir pendu cinq François de sa main, ets'accusoit (7)
grandement, disant en son langage que Dieu estoit véritable et iuste
(1) Manuscrit 338U : escrire
(2) Id. : le ne fay cecy comme à Espagnols, mais comme à marraus, mais comme
à traistres, voleurs et meurtriers.
(3) Manuscrit 2145 : fait.
(4) Id. : autres terres.
(5) Id. : moyen.
(6) Id. : remparées.
(7) La phrase n'existe pas dans le manuscrit 3884.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 511
qui l'avoit à la parfin conduict au supplice dont il menace les in-
humains et cruelz (1).
XXVIII. Ainsi, ne restant plus rien à faire, le cappitaine Gourgue ,
voulant retourner à ses navires, qu'il avoit laissez à la bouche de la
rivière de Tacatacourou, aultrement appelée la Seine, à quinze lieues
de là, il envoie par mer avec l'artillerie son lieutenant le cappitaine
Casenauve (2),etluy avec quatre-vingts harquebaziers et quarante
mariniers portans picques, s'en va par terre, menant touioursses
gens en bataille à toutes adventures (3) pour les sauvaiges, desquelz
il ne se vouloit fier trop. Partout où ils passoient, ils trouvoient les
chemins couverts de bonnes gens du pays qui luy venoient au de-
vant de toutes parts comme à leur libérateur, portant du poisson
cuyt et autres vivres pour les soldatz, et entre autres une vieille
femme qui leur dist qu'elle ne se soulcioit poinct de mourir main-
tenant, puisqu'elle avoit veuune aultrefois les François à la Floride.
XXIX. Quand le cappitaine Gourgue est arrivée la rivière de Taca-
tacourou où estoient ses navires, il trouve que le maistre avoit re-
calfeutré ses navires, changé les eaùes, et appresté toutes choses, si
bien qu'il ne falloitque s'embarquer. Icy donc il print congé desRoys,
les admoneste de persister en la dévotion qu'ilz ont touiours eue au
Roy de France, qui les détiendra contre les Espaignolz et contre tous
autres. Et attendant que Sa Maiesté y envoie ung bon nombre
d'hommespour leur protection etdeffense (4), qu'ilz se tiennent bien
sur leurs gardes, et advisent de n'estre point surprins. Ces bonnes
gens sont les plus marriz du monde, et se mettent à pleurer quand
ils veoient que le cappitaine Gourgue les veult laisser, et mesmes
Olotoraca qui avoit mieulx combattu que pronostiqué de soy. Mais
furent remis tout aussi tost quand il leur eurèt dit qu'il reviendroit
à douze lunes de là (car c'est ainsi qu'ilz content) et leur porteroit
force miroirs, haches et cousteaulx, qui sont les choses qu'ils ayment
le mieux, et dirent qu'ilz s'en alloient faire danser leurs femmes, qui
est le plus grand signe de réiouissance dont ilz usent entre euz.
XXX. Après que le cappitaine Gourgue eut prins congé desRoys, il
feit appeler ses gens pour rendre grâces à Dieu tous ensemble de la
victoire qu'il leur avoit donnée, et pour le prier de leur estre guide
(1) Pas d'alinéa dans le manuscrit 21W.
(2) Manuscrit 2145 : Cazenauve.
(3) Id. : advantures.
{U) Id. : deffence.
512 REPRINSE DE LA FLORIDE
et conducteur à leur retour en France. Quand ils furent assemblez :
Mes amys (dit-il), rendons grâce à Dieu du bon succès qu'il a donné
à nostre entreprise, c'est lui qui nous a préservez du danger de la
tempeste au cap de Finibus Terrae, à l'isle Espaignolle, à l'isle de
Coube et à la rivière de Halmacani (1); c'est luy qui a ployé le cueur
des sauvaiges à s'associer avec nous; c'est luy quia aveuglé l'enten-
dementdesEspaignolz, en sorte qu'ilz n'ont iamais pu descouvrir nos
forces, ny cognoistre et emploier les leurs. Ils estoient quatre pour
ung en places fortes bien remparées et bien pourveues d'artillerie,
de munitions, d'armes et de vivres. Nous, pour toutes choses, n'a-
vions que le bon droict; et toutefïbis nous les avons vaincuz en
moins d'un rien (2).
XXXI.Par ainsi ce n'est ànos forces, mais à Dieu seul que nous de-
vons la victoire. Remercions-le donc, mes amys, et cognoissons toute
nostre vie le grand bien qu'il nous a faict, et le prions de continuer
tousiourssa faveurenvers nous, nous guidant à nostre retour, et nous
préservant de tous dangers. Prions-le aussy qu'il lui plaise disposer
le cueur des hommes, en sorte que tant de dangers où nous nous
sommes mis, et tant de travaulx que nous avons endurez trouvent
grâce et faveur devant nostre Roy et devant toute la France. Comme
aussi nous ne nous sommes proposez autre chose que le service du
Roy et l'honneur de nostre pays.
XXXII. Après avoir remercié et prié Dieu, ung (3) lundi , troisième
iour de may, le rendez-vous fut donné comme l'on a accoustumé de
faire sur mer, et les ancreslevées firent voille et eurent le vent si pro-
pre (4) qu'en dix-sept iours ils feirent unze cens lieues de mer, et de-
puis continuantz leur navigation arrivèrent à la Rochelle le lundy
sixième iour de iuing,* qui estoit le propre iour de ï'enthecouste.
Ainsi ils ne meirent au revenir que trente quatre iours toutef-
ois (5) une si grande navigation ne fut sans quelques traverses ;
car la patache avec huict hommes dedans fut perdue; comme aussi
à la prinse des forts, et à la deffaicte des Espaignols en la Floride,
estoient demeurez quelques gentilshommes de bon lieu et de bonne
part, hardis etvaillans au possible : comme Lantonie de Limosin,
(1) Manuscrit 21^5 : Halimacany.
(2) Pas d'alinéa dans le manuscrit 21^5.
(3) Id. : un.
(U) Id. : propice.
(5) Id. : toutesfois.
PAR LE CAPPITAINE GOURGUE. 513
Bière (1), Carrau, Gachie, gascons; Pons deXaintonge, et quelques
soldats; tous lesquels moururent combattans vaillamment, après
avoir faict des plus beaux exploitz et actes de prouesse que l'on eust
peu attendre d'ung cœur noble et généreux dédié au service de son
prince et à l'honneur de sa patrie.
XXXIII. Au retour, oultre la patache qui se perdit, la roberge où
estoit ung cappitaine nommé Deux s'esgara à la haulteur d'une isle
qu'on appelle la Vermude , et ne vint d'un mois après que le cap-
pitaine Gourgue fust arrivé. Peu s'en fallut que ceulx qui estoient
en ceste navire ne périssent de la tempeste premièrement et puis de
la faim. Car lors mesmes que le cappitaine Gourgue partit, ils n'a-
voient tous ensemble à manger que pour vingt iours à raison d'un
biscuit le iour de quatre en quatre. Mais Dieu voulut que le cappi-
taine Gourgue estant à cinq cents lieues de France rencontra ung (2)
navire d'un Basque sien amy, qui luy donna dix quintaulx de bis-
cuits, qui leur fit ung bien et plaisir incroiable ; et ce d'autant plus
qu'ils ne demeurèrent guères moins à faire ces cinq centz lieues
qu'ils avoient faict en tout le reste. Or après que le cappitaine Gour-
gue eut séiourné quelques iours à la Rochelle, où il reçeut tout
honneur, toute courtoisie, et tout bon traictement des citoyens, il feit
voille vers Bordeaux, où il print la poste pour aller vers M. de
Montluc (3) luy rendre compte de son voiage. Il ha sceu depuis, que
les Espaignolz advertiz par quelqu'un g de ceulx qui l'avoient veu
arriver à la Rochelle de ce qui avoit esté faict (4) à la Floride avoient
envoyé dix-huit pataches avec une roberge de deux ceuts thonneaulx
pour le surprendre, et estoient arrivez à la radde de la Rochelle le
iour mesmes qu'il en estoit parti. Et entendans qu'il avoit faict voille
l'avoient suivy iusques à Blaye. S'il en eust esté adverti à temps,
il n'eust pour rien du monde refusé de parler à eulx : et selon leur
demande il leur eust faict la responce telle, qu'ilz eussent eu grand
occasion de s'en contenter (5).
XXXIV. Voilà en somme quel a esté le voiage du cappitaine Gour-
(1) Dans le manuscrit 6124 on trouve, mais d'une autre main, le préfixe Lou de-
vant Bière.
(2) Manuscrit 2145 : un.
(3) ld. : Monluc.
4) ld. : fait.
(5) Le manuscrit 1886, que nous avons constamment suivi, s'arrête là, mais nous
avons cru nécessaire d'y joindre les alinéas XXXIV et XXXV, donnés par les ma-
nuscrits 2145, 3884 et 6124, qui complètent la narration.
LA FLORIDE. 33
514 REPRINSE DE LA FLORIDE
gue à la Floride, où l'on peult remarquer un zèle merveilleux au
service du Roy et à l'honneur de la France, et plusieurs autres cho-
ses notables. Premièrement, pour venger l'iniure publique qui ne
luy attouchoit non plus qu'à un chacun des François, il vend son bien
et s'endebte, et fait une despence incroiable , et s'expose à une in-
finité de dangers, tant par mer que par terre. Quand il est prest à
partir, il est arresté par les vents contraires, l'espace d'environ
trois sepmaines, et cependant consomme beaucoup de ses provi-
sions. Et, estant party, il cuyde estre abismé par quatre divers ora-
ges et tempestes ; et à l'une fois il y perdit la moitié de son biscuyt,
et luy fallut retrancher les vivres de moitié ; et toutesfois, pour tous
ces empeschements, il n'est empesché, ny pour aucun danger es-
tonné. Quand il est arrivé à la Floride, il pratique finement les
sauvages, et s'en scayt bien servir, et suppléer par ce moien au peu
de gens qu'il avoit, et quant et quant exécute son entreprise avec
une extrême diligence, ne cessant iamais, qu'il n'ayt osté la Floride
et la vie à ceux qui l'avoient ostée aux François.
XXXV. Que si l'Espaignol ha estimé Pierre Maleudes digne d'estre
fait marquis et adelentado, pour avoir, aux dépens du publicq et
avec nombre infiny d'hommes, massacré en trahison une poignée
de François contre la foy par luy promise , et contre la paix et
alliance des deux Roys, c'est-à-dire, pour avoir violé tout droit divin
et humain, et pour avoir engravé au front de l'Espaigne une per-
pétuelle marque de desloyaulté et de trahison ; qu'estimerons-nous
de ce François qui, à ses propres coustz et despens, avec cent hom-
mes de guerre et quatre-vingts mariniers, reconquestant la Floride,
et tuant les trahistres, volleurs et meurtriers, ha vangé l'oultrage
fait à son prince et à son pays? et par ce moien ha osté la tache et
macule qui enlaidissoit et deshonnoroit le nom françois, pour
avoir si longtemps laissé une telle iniure impunye ? La conséquence
en estoit grande, pour infinies autres raisons, mais particulièrement
pour ce nouveau monde, qui est assez large et spacieux pour suffire
à tous les princes de l'Europe, et où Sa Maiesté a belle matière pour
exercer sa puissance, et les grands moiens de bien faire que Dieu
luy a donnez. S'il veult agrandir son domaine et estendre sa domi-
nation, il n'y a endroit au monde ny plus riche, ny plus ample, ny
plus aisé à conquérir et à tenir que cestuy-là. S'il veult à l'exemple
et imitation de ses ancestres convertir les idolastres à la foy chres-
tienne, il y a un million de millions d'hommes qui ne connoissent
Tesus Christ, et qui pour leur simplicité seroient plus aisez à con-
PAR LE CAPP1TAINE GOURGUE. 515
vertir que ne furent anciennement, par nos François, ceux de la
Terre Saincte. Entreprise pins royale, ny plus auguste ne pourroit
SaMaiesté faire, que de faire planter la religion chrestienne en ces
pays, apprendre la civilité et les lettres à ces pauvres sauvages igno-
rantz, leur donner loix, et y establir une bonne police. La dixième
partie des hommes qui sont morts en la moindre de nos guerres ci-
viles eust esté trop plus que suffisante pour y conquester l'estendue
de plusieurs tels royaumes que cestui-cy. Il y a tant de pauvres gens
en un royaulme tel que le nostre, n'ayans ne maison ne buron, que
par de là posséderaient plusieurs lieues de bonne terre, et perce-
vroient le fruict de tant de singularitez que nature y produyt large-
ment. Ce royaulme n'en seroit de rien diminué mais deschargé, et
eulx ne changeroient de foy mais de fortune, et où maintenant,
pour leur dissette, ils sont subiets inutiles, ils deviendroient subiectz
utiles et profitables ; envoyans par deçà de grandes richesses et
choses exquises et pretieuses de par delà, au soulagement de tout
le peuple François, et grand plaisir et contentement de Sa Maiesté,
laquelle Dieu veuille maintenir et accroistre en toute grandeur et
prospérité (1).
(1) Le manuscrit 388^1, plus explicite, se termine ainsi : « Encore que ce n'est le
premier service que le cappitaine de Gourgue a fait à son prince, aussi ne sera-ce le
dernier, Dieu aidant, s'il plait à Sa Maiesté de l'employer ; que Sa Maiesté commande
seulement, il s'en trouvera assez qui y courront; et si en cela le service du cappitaine
de Gourgue lui est agréable, il ne désire rien tant que là, et partout ailleurs, exé-
cuter ses commandemens; car il a dédié sa vie et tout ce qu'il pourroit avoir en ce
monde au service de Sa Maiesté, laquelle Dieu veuille maintenir et accroistre en toute
grandeur et prospérité. »
VIII
CHRONOLOGIE DES QUATRE EXPÉDITIONS
PREMIÈRE EXPÉDITION.
Ribaut part du Havre 18 février 1562.
Découverte du cap Français vers le 1 5 avril.
— de la rivière de May 1 mai.
— de la Seine » . . . v
— de la Somme
— de la Loire
— de la Charente ! première quainzaine
, , n ) de mai.
— de la Garonne , , •
— de la Gironde
— de la Belle
— du Jourdain /
Fondation de Charlesfort du 1 5 au 20 mai.
Marche de Ribaut vers le nord du 20 au 25 mai.
Ribaut rentre en France 20 juillet.
Famine à Charlesfort janvier-mai 1563.
Débris de l'expédition recueillis en Angleterre, août 1563.
SECONDE EXPÉDITION.
Laudonnière part du Havre 22 avril 1 564.
Arrivée à Ténériffe 5 mai.
— à la Martinique 20 id.
— à la Dominique 21 id.
Découverte de la rivière des Dauphins 22 juin.
Première arrivée à la rivière de May 23 id.
Entrevue avec Satouriona 24 id.
On remonte la rivière de May 25 id .
On reconnaît la Seine 26 id.
— la Somme 27 id.
Délibération solennelle 28 id.
518 CHRONOLOGIE.
Seconde arrivée à la rivière de May 29 juin.
Fondation de la Caroline juin 1564-
Visite officielle de Satouriona id. 1 564.
D'Ottigny chez les Thimogonas id. 1564.
Yasseur et Lacaille chez Molona juillet 1 564.
Expédition au secours de Satouriona août 1564.
Grand orage 29 août.
Mission de d'Erlach vers Outina 10 septembre.
Maladie de Laudonnière 20 id.
Expédition de d'Ottigny au secours d'Outina.. octobre.
Départ du capitaine Bourdet 10 novembre.
Départ des conjurés pour la nouvelle Espagne. 8 décembre.
Bonnes relations avec la veuve d'Hiocaia. . . janvier 1565.
Famine avril 1565.
Prise d'Outina avril.
Retour des conjurés à la Floride 25 mai.
Continuation de la famine juin.
Retour d'Outina juillet .
Retraite de d'Ottigny 27 juillet.
Voiles signalées à l'horizon 3 août.
Débarquement d'Hawkins 4 août.
Son départ 7 août.
Voiles signalées à l'horizon 28 août.
"o"
TROISIEME EXPÉDITION.
Traité entre Philippe II et Menendez 22 mars 15 65.
Ribaut part de Dieppe 10 mai.
Il arrive au Havre 23 mai.
Séjour à Whigt 26 mai-14 juin.
Menendez part de Cadix 29 j uin .
Il arrive aux Canaries 5 juillet.
Tempête dans l'Atlantique 20-21 juillet.
Menendez débarque à Porto-Rico - 9 août.
Ribaut arrive en Floride 13 id.
Premier débarquement de Ribaut 14 id. ]
Menendez en vue de la Floride 24 id.
Arrivée de Ribaut à la Caroline 27 id.
Entrée en rivière de trois navires français. . 29 id.
Voiles espagnoles signalées 3 septembre.
CHRONOLOGIE 519
Menendez poursuit la flotte française 4 septembre 1 565.
Conseil de guerre à la Caroline 5 id.
Menendez arrive à San Agustino 7 id.
Il y débarque 8 id.
Prise de possession du pays 9 id.
Départ de Ribaut contre les Espagnols 10 id.
Flotte française dispersée par tempête 10-23 id.
Départ de Menendez contre la Caroline 12 id.
Massacre de la Caroline 20 id .
Départ de Jacques Ribaut et Laudonnière. . . 25 id.
Massacres de San Agustino octobre.
Lettre de Forquevaulx à Charles IX 23 id.
Relâche de Laudonnière à Florès 28 id.
Lettre de Forquevaulx à Catherine de Médicis. 3 novembre.
— — à Charles IX. 5 id.
Arrivée de Laudonnière en Angleterre 11 id.
Lettre de Forquevaulx à Charles IX 20 id.
— Charles IX à Forquevaulx 28 id.
— Forquevaulx à Charles IX 29 id.
— — 24 décembre.
— Catherine à Forquevaulx 30 id.
Forquevaulx à Catherine 17 janvier 1 566.
— Catherine à Forquevaulx 20 id.
— Forquevaulx à Charles IX 22 id.
— — — 4 février.
— — 11 id.
— — — 18 id.
— — — 23 id.
— Charles IX à Forquevaulx 6 mars.
— Catherine à Forquevaulx 1 7 id.
Entrevue de Moulins mars.
Entrevue de Forquevaulx et de Philippe il. . 1er avril.
— — et du duc d'Albe. . 2 id.
Lettre de Forquevaulx à Catherine 8 id.
— — à Charles IX 9 id.
Mémoire adresse à Philippe II 12 mai.
Entrevue de Forquevaulx et de Philippe II. . 18 juin.
Lettre de Forquevaulx à Charles IX 5 juillet.
— — — 11 août.
— — à Catherine 2 novembre.
520 CHRONOLOGIE.
Lettre de Charles IX à Forquevaulx 14 novembre.
— — — 27 id.
— Forquevaulx à Charles IX 4 janvier 1567.
— à Catherine 4 mars.
— — 24 avril.
— — — 6 juillets
— Charles IX à Forquevaulx 18 id.
Retour de Menendez en Espagne 21 id*
Lettre de Forquevaulx à Charles IX 22 id.
— — — 2 août.
— — 12 septembre.
QUATRIÈME EXPÉDITION.
Naissance de de Gourgues vers 1530.
De Gourgues quitte Bordeaux 2 août 1567.
Station à l'embouchure de la Charente 12 id.
Nouveau départ 22 id.
Débarquement en Floride avril 1508.
Alliance avec les Floridiens vers le 20 avril.
Prise de deux fortins espagnols 24 id.
Reprise de la Caroline 27 id.
Massacre des Espagnols 27-28 id.
Départ de la Floride 3 mai.
Retour en France 6 juin .
Estimation de l'artillerie espagnole 25 août.
Vente de cette artillerie 9 novembre.
Premier règlement de comptes 20 juillet 1509.
Second règlement 5 août.
De Gourgues, capitaine royal 1572.
Sa mort à Tours ; 1583.
Mémoire de d'Ogeron de la Boire 1669.
Cession de la Louisiane à l'Espagne 1763.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Dédicace [
Préface III-VII
PREMIÈRE PARTIE.
LA FLORIDE FRANÇAISE.
Première expédition. — La découverte.
Chapitre I. — Les projets de Coligny 3
— II. — Les découvertes de Jean Ribaut 13
— III. — Charles Fort 29
Seconde expédition. — La colonisation.
Chapitre I. — Fondation de la Caroline 45
— II. — Le cacique Satouriona 60
— III. — Le cacique Outina .' 80
— IV. — Dissensions intestines 89
— V. — Voyages de découverte 1 06
— VI. — La famine et la guerre 119
Troisième expédition. — Le massacre.
Chapitre 1. — Ribaut et Menendez 141
— IL — Le naufrage 1 75
— III. — Massacre de la Caroline 191
— IV. — Massacre de San Agustino 214
— V — Négociations inutiles 236
Quatrième expédition. — La vengeance.
Chapitre I. — Alliance avec les Floridiens 263
522 TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Chapitre II. — Prise et destruction de la Caroline 283
— III. — Récompense nationale 314
SECONDE PARTIE.
LES RELATIONS FLORID1ENNES.
Notice bibliographique 337
I. — L'histoire notable de la Floride, par Laudonnière 347
II. — Extraits de l'ouvrage de Laudonnière 377
III. — Lettre au seigneur d'Éveron 403
IV. — Lettres et papiers d'Etat de Forquevaulx 40
V. — Histoire mémorable du dernier voyage en Floride, par
Le Challeux 457
VI. — Requête au roi Charles IX 477
VII. — La reprise de la Floride par de Gourgues 483
VIII. — Chronologie des quatre expéditions 517
FIN DE TABLE DES MATIÈRES.
CABTE
DE I.A
FLORIDE FRANÇAISE
(1562.1568.)
Dressée paT PAUL GAFFAREL
d'après
de Laët , Bellm.l.eiougo.W'lson
PoussiclsU*" . Stieler etc.
Les mots outra parenthèses désignent 1rs rumis minier n
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Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéance
Library
University of Ottawa
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